Expéditions autour de ma tente: Boutades militaires
Chapter 12
Enfin, tous vaquent à la besogne générale, et en quelques minutes l'installation est terminée.
Quand le temps n'est pas au grain, on oublie quelquefois de faire le petit fossé. C'était arrivé dans notre camp de Saïda.
Ma tente était dressée pour les six sous-officiers de la compagnie. L'occupation à laquelle nous fûmes tous forcés de nous livrer demande de l'attention.
L'un des sergents, grognant avec énergie, tirait ferme le bas de la toile, tandis qu'un autre, agenouillé dans la boue, serrait sur sa poitrine le support que courbait la tension des toiles. Un troisième plaignait sa tunique maculée de boue et la tenait à bras tendus.
Mon fourrier pleurait sur sa comptabilité casée dans une petite caisse où l'eau s'infiltrait comme dans un panier.
Mon ordonnance, crachant avec fureur des jurons à faire frémir tous les cochers de l'univers connu, maudissait les colons, la pluie, l'Afrique, l'Algérie, Saïda et le reste: il ne réussissait qu'à se mouiller davantage.
Quant à moi, stoïquement assis à la mode arabe, et tenant un support entre mes jambes croisées, je méprisais l'eau qui m'envahissait peu à peu.
Les yeux fermés, je m'abandonne aux plus capricieux écarts de mon imagination.
Je suis à Montréal, dans une chambre bien chaude.
J'ai les pieds juchés sur la cheminée. Un bon cigare brûle entre mes lèvres.
Un mien tendre héritier saute gaiement sur les genoux de ma gentille petite femme, qui me caresse de l'oeil.
Le chat de circonstance, roulé sur un tabouret, ronronne paresseusement. Le non moins inévitable chien de tout intérieur qui se respecte repose son museau endormi sur ses pattes de devant, grandes allongées.
Une douce lumière éclaire le tout.
Au dehors, il fait un froid canadien. Une majestueuse tempête de neige sévit dans toute sa splendeur. Des violentes rafales frappent les vitres avec des sifflements aigus.
Les trottoirs, encombrés de glace et de givre, sont impraticables. Parfois un grincement strident annonce le pénible passage d'un véhicule quelconque.
De rares passants, renfrognés dans d'immenses collets de paletot, se frayent un difficile chemin à travers l'amoncellement des neiges.
Soudain un cri perçant traverse l'épaisse atmosphère gelée. C'est un petit vendeur de journaux annonçant aux populations enthousiastes le dernier fascicule des fameuses _Expéditions autour de ma tente._
Le bonheur m'étouffe. Que je suis donc content de vivre et de voir clair!...
Insensiblement, cependant, le chien et le chat se sont retirés de la scène... Ma femme elle-même a disparu dans une pénombre mystique... Tiens, tiens, tiens!
Et mon héritier qui se sauve en me tendant les bras. L'âtre est devenu noir, la chambre, froide. Les carreaux se sont brisés, et la rafale, entrant avec violence me ramène vite au sentiment des choses.
Aie, aie! quel contraste!
L'eau monte, monte, et considérablement. Et cette ascension, dont l'effet immédiat est de refroidir sensiblement la partie inférieure de mon individu, ne me laisse bientôt aucun doute sur la réalité des événements.
Ma vision a décidément disparu, mais le camp de Saïda me reste dans toute sa fraîcheur.
La pluie avait détrempé le sol à fond. Les piquets, n'y tenant plus, s'arrachaient sous la tension des toiles. Les tentes s'abattaient lourdement sur leurs occupants.
La scène change alors, et devient bouffonne.
Le premier ennui essuyé, le troupier sait toujours y faire succéder la gaieté.
Quelques-uns ont réussi à allumer des bougies, qu'ils protègent contre la pluie par tous les moyens connus.
On rit, on chante.
Ceux-ci jurent, ceux-là ramassent les effets. Enfin, chacun se livre à un travail quelconque, qui fait de l'ensemble un tableau vraiment féerique. On dirait une bande de sorciers, éclairés de feux fantastiques, dansant dans la nuit une sarabande diabolique.
Trêve à tout cela. Il faut faire le café; car, sans le café, impossible de marcher. Ce breuvage, comme nous l'avons déjà vu, est la seule nourriture que prend le matin, avant le départ, le soldat en route.
Allumer du feu? Inutile d'y songer.
Entrer chez l'habitant? Ah bien oui! c'est bon quand on est une dizaine, et nous sommes six cents.
On propose ceci, on propose cela; mais rien n'aboutit. Et l'heure du départ arrive avec le jour, sans qu'aucune décision pratique n'ait été prise.
Oh! si l'on avait été en plaine, les choses se seraient bien passées autrement.
Quelque forte que soit la pluie, on trouve toujours moyen d'allumer du feu. Les hommes prennent du thym et le font sécher, sous leurs habits, par la chaleur de leur corps.
Abritant ensuite ce combustible avec une toile de tente ou une capote, ils y mettent le feu, et réussissent ainsi à faire la soupe ou le café.
Mais nous sommes en lieux habités. Aucune plante de la sorte n'existe aux environs. Et le bois ne sèche pas aussi vite que le thym.
Enfin, il fallut renoncer à boire le café ce jour-là.
A cinq heures, nous nous mettions péniblement en route.
Nous marchions, nous marchions, nous marchions sans cesse. Pas une parole, pas une chanson n'égayait le trajet.
Un cuisinier, loustic de ma compagnie, avait réussi,--je ne sais et je n'ai jamais su comment,--à faire du café. Se faufilant dans les rangs, sa marmite au bras, il servait aux camarades de ce breuvage, nectar mille fois délicieux.
En ayant reçu un quart, je fus un peu ravigoté... Et la pluie tombait, tombait, et superlativement.
Des ruisseaux, prenant source sur les képis, coulaient le long des habits. Chaque homme ressemblait à un arrosoir ambulant.
Quel contraste entre cette promenade mouillée et celle que je faisais sur cette même route quelques années avant: j'étais pékin, alors. Je voyageais en diligence, et j'avais pour compagne une houri avec tous les yeux noirs possibles.
J'ai une démangeaison terrible de raconter cette aventure, mais je me retiens.
Le calendrier marquait alors 18.., et nous sommes en 18... Puis-je l'oublier, grand Dieu, en voyant ce que m'entoure!
Enfin, nous voilà à l'étape.
Le camp délimité, pas un homme ne bouge. Tous s'entre-regargent d'un air hébété.
A nos pieds, de la boue jusqu'aux chevilles. Au-dessus de nos têtes, des nuages et une pluie... toujours surabondante.
Impossible de défaire les courroies du sac, un engourdissement complet ayant saisi les articulations. Un quart d'heure se passe avant de pouvoir se déboucler.
Ceci fait, autre difficulté. On ne peut déboutonner les guêtres. Une roideur énergique tient ferme la colonne vertébrale, qui refuse de fonctionner. Et... Aïe! oh! la la!... effort inutile, pas moyen de se baisser.
Le linge entièrement mouillé. Rien de sec.
Un frisson, prenant naissance à l'endroit du dos que cachait le sac, donne à tous de violentes secousses, où la fièvre a sa part.
Quelques-uns commencent à courir en tous sens. Bientôt une multitude de malheureux piétinant dans la boue avec rage, imitent les premiers.
Joli spectacle, et bonheur parfait!
Une demi-heure s'écoule avec ces exercices, aussi monotones que réjouissants. Un peu de souplesse revient aux membres paralysés. L'épine dorsale se soumet, et l'on déboutonne les guêtres. Le sang circule.
Les nuages deviennent bons garçons, et s'en vont peu à peu. Un lointain soleil risque un rayon discret, bientôt suivi de plusieurs autres.
Les habitants sortent des maisons. Ils nous apportent, qui du vin chaud, qui du lait, etc.
On trouve du bois sec. On allume du feu. On fait le café, que l'on boit bien chaud; quel soulagement!
On monte les tentes, on fait sécher les habits. On renaît à la gaieté. On chante. On s'ennuie. On se fourre sous la tente, et l'on fait la sieste...
Notre camp d'Aïn-ben-Khélil fut aussi souvent assailli par de violentes pluies; mais elle n'y causèrent pas tant d'embêtement qu'à Saïda, car le matin ne nous ordonnait pas de partir.
La pluie est toujours supportable quand un camp est stationnaire. On n'a qu'à rester sous la tente, où l'on se moque des éléments.
Cependant le vent est quelquefois terrible, car il fait voyager les tentes dans la plaine. Et cela m'amène aucune satisfaction.
Dès les premier jours de notre installation à Aïn-ben-Khélil, les aquilons des gorges voisines vinrent furieusement souffler sur nos logis.
On avait donné à chaque compagnie une grande tente conique pour le bureau du sergent-major. La comptabilité de la compagnie y était installée. J'y passais des jours entiers à mettre un peu d'ordre dans nos paperasses, que les marches nous avaient forcés de négliger.
Le fourrier et moi logions dans une petite tente, à trois pas de là.
Un soir, après avoir soigneusement bouclé notre bureau, nous nous étions couchés avec l'intention bien évidente de dormir. Un reste remarquable de fatigue nous y engageait.
Ayant brûlé la pipe traditionnelle, je me mis en devoir de suivre l'exemple de mon compagnon, qui ronflait déjà.
Je dormais depuis plusieurs heures quand un certain bruit, d'abord impossible à définir, mais qui bientôt se traduisit par des coups mats et saccadés, me fit bondir sur ma litière de paille.
C'était mon ordonnance qui enfonçait les piquets de notre tente à grand renfort de maillet.
Le vent soufflait en tempête.
Je me précipitai dehors, et, hélas! un côté de notre tente-bureau m'apparut battant les airs, l'autre menaçant de suivre son exemple.
De nombreux papiers voltigeaient dans toutes les directions. Certaines taches indécises, fuyant comme l'éclair et accompagnées de froissements bruyants, m'annonçaient, à chaque instant, que ma comptabilité me quittait en détail.
J'eus au coeur une immense douleur. Quoi! mes chères paperasses, jadis peut-être trop fidèles, se sauver ainsi! Pouah! quelle ingratitude!
Mon fourrier ne prend pas le temps de s'attendrir. Il est bien plus pratique. Il charge en tous sens comme un enragé. Tantôt, s'abattant avec la rapidité de la foudre, il saisit avidement une _feuille de prêt_ en fuite; tantôt, bondissant comme un tigre, il accroche au vol un ingrat _bon de vivres._
Son exemple est contagieux.
Mon ordonnance capture aussi plusieurs _bulletins de versements_ fugitifs.
Moi-même électrisé enfin par leurs gestes, je happe au passage quelques _bons d'habillement_.
Mes _situations journalières_ se font surtout remarquer par leur empressement à quitter ma tente. Certainement qu'elles se sauvent plus vite, et en plus grand nombre, que mes _bons de campement_. Ceux-ci cependant et les _extraits de masse_ rivalisent de zèle à courir, mais ils ne sont pas à comparer avec mes _situations journalières_.
Rien ne peut exprimer la rapidité de celles-ci. Le lendemain, les hommes m'en rapportèrent une douzaine. Ils les avait trouvées, tristement accrochées à des buissons, à un ou deux kilomètres du camp.
Parmi mes fidèles, je cite mes livres. Ils restèrent attachés au bureau.
J'ai pu croire cependant, par le frétillement impatient de leurs feuillets, qu'ils avaient aussi été tentés d'aller faire l'école buissonnière. Mais, malgré le grand vent, leur poids a dû être un sérieux obstacle à leur déplacement.
Ils jugèrent donc à propos de rester fidèles au poste. Quoi qu'il en soit, je leur donne un bon point.
Mon ordonnance jurait par séries successives et graduées, et tiraillait violemment les pans de la tente. Aussitôt une corde fixée au sol, aussitôt il courait à une autre; mais celle-là s'envolait avant que celle-ci eût été attachée.
De là, grincements de dents et nouveaux efforts de sa part.
Mon fourrier, ayant réussi à saisir quantité de fuyards, s'était couché à plat ventre, tenant sous lui ses captifs. Dans cette intéressante position, il attendait que notre bureau fût de nouveau sur pieds.
Après maints efforts, souvent renouvelés sans succès, nos fichons enfin notre grande tente au sol. Et l'on essaye ensuite de réparer les dégâts.
Une quantité innombrable de papiers manquaient à l'appel.
Ayant, à la lueur d'une bougie agitée, classé ce qui restait, j'attendis le jour.
De toutes parts nous arrivaient des papiers, des cris, des chaussettes russes, des jurons, des képis, des furieux courant à fond de train. Au jour, les environs du camp nous apparaissent pittoresquement parés d'une variété d'ornements: caleçons, bonnets de nuit, chemises, tentes entières.
On se met courageusement à la besogne.
A midi, le vent ayant cessé, les pertes étaient presque toutes réparées, et les fuyards rentrés au bercail.
J'en excepte cependant une page récalcitrante de mon _carnet de tir_, qui ne me revint que trois jours après. Un troupier l'avait trouvée soigneusement cachée dans un ravin, à trois kilomètres du camp.
Les gens paisibles, tranquillement assis sur le légendaire rond de cuir, croiront peut-être que ces événements de pluie et de vent causent de véritables malheurs au guerrier campé.
Qu'ils se détrompent! La tempête est souvent pour lui un agréable passe-temps. Mieux vaut-elle qu'une monotonie accablante.
Le plus grand ennemi, c'est l'ennui.
Rien de plus puissant que ce sinistre compagnon. Quant ce monstre-là étreint franchement un mortel peu d'espoir d'en échapper.
Il faut toute l'énergie d'une grande âme pour se débarrasser des griffes de l'abrutissant démon.
J'ai été, comme le commun des mortels, souvent aux prises avec le spleen. Eh bien! là, vrai, je désespérais de mes facultés. Je désirais, avec toute l'ardeur de mon âme immortelle, être victime d'une peine, d'un malheur, d'une maladie quelconque.
Quel bonheur si j'avais pu avoir une grave blessure qui m'aurait bien fait souffrir! Enfoncé le spleen! Enfoncé les plates journées! Une bonne et sérieuse souffrance à dorloter, à choyer, voilà de l'occupation! voilà qui chasse les miasmes abrutissants des longs jours inoccupés!
Je me serais écrié, après Descartes, avec une petite variante cependant: «Je souffre, donc je vis.»
Ah! ouais! jamais mes voeux ne furent exaucés. Pas la plus petite égratignure. Rien à déplorer.
Alors, soudain, je me rappelle que le monde est plein de lecteurs à assommer, et de courir à mes plumes, et de verser des flots d'encre.
Voilà comment furent engendrées les célèbres _Expéditions autour de ma tente_.
Et, ma foi, tant pis!
XXVIII
MES PRISONS
Silvio Pellico eut huit ans de Spielberg pour son _Conciliateur_; Paul-Louis Courier, deux mois de Sainte-Pélagie pour son _Simple Discours_. Je ne dirais rien de Béranger, qui fut longtemps à l'ombre pour ses chansons, ni du Masque de Fer, prisonnier et mort pour cause de naissance, si Mirabeau n'avait aussi dû à ses dettes quelques années de tranquillité à l'île de Ré.
De même Louis-Napoléon, pendant six ans, ne s'amusa guère, paraît-il au fort de Ham. Et puis Latude, ce pauvre vieux!
Oui, tout cela, c'est bien triste; cependant ces gens-là avaient le droit d'être en prison; et moi, j'y fus mis pour... un vrai crime.
C'est pénible à avouer, allez! mais enfin, j'ai subi quinze jours de prison pour avoir bu un café en ville. Un tel forfait peut paraître effrayant. On me sait homme de bien, bon militaire, et l'on hésitera avant de me croire coupable d'une telle infamie.
Hélas! il n'y a pas à dire, il faut ajouter foi à ce que j'avoue. J'ai réellement commis l'attentat, et là-dessus écoutons mon récit, en essayant de contenir notre indignation.
Avant d'être soldat, j'habitais Paris. Je ne m'y ennuyais pas du tout, car j'étais sans le sou depuis longtemps.
Rien comme un gousset plat pour chasser l'ennui. Le moyen de cultiver le spleen un brin, quand on se pioche l'imagination pour trouver à dîner!
Toujours est-il que j'étais à Paris.
J'y avais de bons amis, dont deux, à mon départ m'accompagnèrent à la gare de Lyon. La séparation fut triste, comme on s'en doute bien.
J'ai juré une reconnaissance éternelle à ces deux amis, et, ô miracle! je ne les ai pas encore oubliés.
Puis le train m'emporta vers Marseille.
Le trajet ne fut pas gai, mes pensées me rendant sombre comme un cyprès. J'abandonnais tout, et à mon âge, impossible de revenir en arrière. Finies les escapades d'autrefois. Devenu sérieux, il me fallait, coûte que coûte, percer ma voie dans une nouvelle carrière.
Arrivé à Marseille, on me relégua au fort Saint-Jean.
Cette place est d'un aspect assez riant, vue de dehors, mais l'opinion s'altère une fois à l'intérieur. Corvées de balayage, corvées de ci, corvées de ça; enfin, ça manque d'amusements.
Pendant un moment de répit, je regarde classiquement la mer.
Au loin, à gauche, le château d'If, comme un point à l'horizon; à droite, un long filet noir, s'avançant dans les flots, indique la limite de la Joliette. Plus loin, bien loin, quelques vaisseaux microscopiques, comme autant de taches grises sur le ciel bleu.
A mes pieds, le tapage ordinaire de tout port maritime.
Ici, un voilier vide sur les quais son chargement de houille; là, un autre vomit sa cargaison de tonneaux de sucre. A côté, un grand vapeur fume de tous ses pores, et s'apprête à lever l'ancre; plus près, un paquebot venant de Chine tâtonne et cherche à accoster.
De nombreux bateaux de pêche étalent, sur leurs ponts gluants, les produits variés de la Méditerranée. Des balancelles espagnoles ou italiennes, fourrées partout, regorgent d'oranges et de mandarines.
Au second plan, une perspective de mâts et de vergues cingle les flots, comme autant de hachures entrecroisées.
Partout circulent un grand nombre d'embarcations légères, montées par des équipages multicolores. Les unes chargées de fruits, offrent leur marchandise dans toutes les langues du monde, avec ce son de voix particulier aux gens de lamer; les autres, maniées par des pêcheurs, reviennent à la hâte, avec leurs prises: la pieuvre montre son corps noir, à travers un fouillis coquillages, entremêlés de langoustes et de homards.
Étendus sur les sièges rembourrés des chaloupes luxueuses, quelques promeneurs, touristes américains ou anglais pour la plupart, regardent le tout d'un air indifférent.
Lentement, le jour baisse.
Le grand navire est parti et disparaît du côté de la haute mer. Le paquebot de Chine a débarqué ses passagers, qui s'éloignent d'un air affairé. Les pêcheurs, attardés, se sauvent, en trottinant, un panier de poisson sur la tête. Les marchands cessent peu à peu leurs cris, et tout commence à prendre cette teinte indécise, qui n'est ni le jour ni la nuit.
Mon regard, vague de réflexions, plane sur cette vie intense qui se meurt.
Ma pensée est au pays. Je revois les miens et me rappelle les scènes du départ: un ami, me serrant la main, détourne le tête pour me cacher son émotion; un frère qui m'accompagne silencieusement à la gare, ma mère... une soeur...
--Que faites vous là? me crie une voix, vous manquez à l'appel. Allons! entrez manger votre soupe.
Cet ordre me ramène vite au devoir. J'entre et je mange ma première soupe. Quelques haricots, flottants, sans entraves, dans un maigre bouillon, deux tiges d'oignon, une demi-feuille de chou vert, une petite pomme de terre, un microscopique morceau de viande, quatre tranches et demie de pain: tout cela, c'était ma soupe.
J'y allai hardiment, et le soir je dormais sur un banc dans la cour du quartier.
Ces débuts militaires, pour un brave capitaine du 65e bataillon de carabiniers du Mont-Royal, ex-sous-officier d'état-major dans le bataillon provisoire de la Rivière-Rouge, ex-caporal dans l'armée de la grande République, ex..., n'étaient presque pas empreints de succès.
Mais le courage, la volonté... Nous nous embarquâmes le troisième jour.
Le détachement était en quatrième classe.
Un matelot me vendit le privilège de coucher dans son hamac noir et crasseux. J'étais tout près des machines, ce qui, cependant, valait mieux que de rester sur le pont, au grand air, pendant trois jours.
La suie me barbouillait le visage, le bruit m'empêchait de dormir, mais je n'étais pas trop malheureux, allons!
Le matin, quand je montais sur la dunette, je ne me réjouissais pas de ma face noire, et une migraine aiguë me donnait une certaine préoccupation.
Nous accostons à Oran.
Un caporal russe me reçoit au quai, un caporal italien m'installe au fort.
J'y reste quatre jours, puis nous voilà en route. Quatre étapes, nous toucherons au port.
Marcher militairement équipé est très-fatigant, mais en pékin, cela dépasse l'imagination. Les chaussures sont serrées généralement, et les pieds, les pieds, le soir, à l'étape!
Nous entrons à Bel-Abbès.
A l'arrivée au quartier, un reste d'élégance de costume, faisant tache sur l'ensemble du groupe des conscrits, attire l'attention sur ma personne.
Apprenant qui j'étais, on m'invite à dîner. Les sous-officiers faisaient l'honneur de la fête. Arès le repas, on propose d'aller prendre le café en ville.
Attention, ici, les événements se précipitent, et bientôt nous verrons la conséquence d'un proposition aussi hardie.
Tous consentent à sortir, mais que faire de l'invité? Je n'étais pas habillé, c'est-à-dire que j'avais encore mon costume bourgeois.--Et défense était de quitter la caserne sans être en tenue.
Un sergent tranche la question et on m'affuble des effets de son ordonnance.
Je passe intact sous les Fourches Caudines en piou-piou, et j'avais trois heures de liberté devant moi.
Mes malles à l'hôtel me permettent de me vêtir avec la plus exquise recherche, et le soir, après avoir bu le fatal café, je faisais mon apparition en pschutteux vlan.
A peine étais-je au lit, que le sergent de semaine, gonflant sa voix au diapason du ton de service, lance mon nom aux échos endormis de la chambrée.
Saperlipopette! Comme j'avais peur!
Je ne reconnaissais plus ma voix, quand je lâchai le sacramentel: _Présent!_
--L'adjudant vous demande, me dit cet excellent guerrier.
Cré nom d'un chien! me voilà pincé!
Je m'habille avec soin et j'arrive, tremblant, devant le redoutable fonctionnaire.
L'adjudant est la terreur du quartier. Il y gouverne en souverain, et malheur aux fauteurs de la discipline.
Il m'interroge sur ma sortie, j'avoue mon crime et il me fourre à la salle de police.
Tous savent ou ne savent pas ce que peut bien être une salle de police. Il y a des variantes, mais voici la moyenne:
Une grande chambre, percée de petites lucarnes masquées. Une lumière sombre y règne le jour; la plus parfaite obscurité, la nuit.
Comme ameublement, sur toute la longueur, un simple lit de camp, séjour incontesté et incontestable de millions de punaises. Jour et nuit, ces intéressantes petites bêtes enseignent aux pénitents l'étude de la patience et l'emploi des dix doigts dans l'art de se gratter.
Dans un coin, pour les nécessités urgentes, se dresse un tambour, d'où s'exhalent d'âcre parfums.
Une cruche d'eau, des rats, un balai, des cafards, des puces complètent l'ameublement.
Une quinzaine d'hommes grouillent constamment dans ce séjour de pénitence.
En entrant, un choc violent me coupe net le sifflet. Ça ne sentait pas bon du tout. Insensiblement, les voies respiratoires se soumettent, et je m'habitue à cet oxygène extravagant.
Tâtonnant, je parviens à me loger dans un coin, non sans avoir, au préalable, soulevé quantités de jurons expressifs.
On voulut voir le nouveau camarade. Un curieux allume une bougie, et... Péché! Miséricorde! Quel orage! Quelle tempête! Jamais je n'avais été à pareille noce!
Gibus! Tuyau! Bolivar! Chapeau! Canne! Enlevez-le!... Des faces narquoises s'épanouissent dans un rire effrayant, des crampes envahissent les ventres, des suffocations précipitées tordent les flancs. Je suais comme un arrosoir.
Je me regarde.
Ma dextre, gantée proprement, tenait le stick pschutteux, ma redingote, irréprochable, était correctement croisée sur ma poitrine. Droit et rigide dans un coin, un chapeau haute forme élégamment assis sur le sinciput, je devais faire une de ces têtes...
J'étais victime de l'émotion qui m'avait bêtement empêché de laisser dans la chambre tout cet attirail élégant, probablement plus convenable sur le boulevard que dans une salle de police.
Je sentais une sourde colère s'emparer de moi. Tas de morveux! va! si je daignais seulement faire jouer mes biceps, la scène changerait.