Expéditions autour de ma tente: Boutades militaires
Chapter 11
Pendant ma campagne, on opérait sur le lac Ouareau, comme je l'ai dit plus haut. Voici la manière de procéder pour la descente des bois. On entasse les billots l'hiver sur la glace d'un lac quelconque qui a son débouché sur une grande rivière, par le moyen d'un petit cours d'eau, souvent accidenté ci et là de rapides et de chutes assez élevées.
Près de la source de cette petite rivière, s'élève un barrage solide qui retient les eaux au printemps, à la fonte des neiges. Ce barrage est interrompu au milieu par une écluse qui s'ouvre, non-seulement pour donner passage aux eaux, mais encore pour laisser sortir les bois que le courant charrie comme une avalanche, à travers les rapides.
Telles sont à peu près les dispositions générales pour la drave du printemps. Cependant, quelquefois les bois peuvent être amenés directement à une grande rivière, quand les chantiers d'hiver n'en sont pas trop éloignés.
A notre arrivée au lac Ouareau, nous constations que la surface en était encore gelée. Il fallut scier un passage à travers ce pont artificiel. Quinze jours entiers furent employés à cette besogne, extrêmement fatigante. Voici la manière de procéder.
Calculant la largeur nécessaire, on scie la glace sur toute la surface à canaliser. Les morceaux sont ensuite saisis et plongés sous les bords du canal au moyen de gaffes, le passage se trouve ainsi libre.
Une fois cette importante opérations terminée, il s'agit de pousser avec des perches les billots dans le couloir ainsi obtenu après tant de peines.
Chaque flotteur fait rouler à l'eau une dizaine de morceaux de bois et les pousse devant lui jusqu'au barrage.
Lorsque tous les billots sont amassés près de l'écluse, deux hommes adroits se postent, un de chaque côté du passage. Ils n'ont pas une mince besogne, car il s'agit d'empêcher toute pièce de bois de se présenter en travers à la sortie.
Pour cela, il faut avoir bon pied, bon oeil, une grande vigueur corporelle, et surtout un longue habitude de ce travail, car il est facile de se figurer la force, l'impétuosité des eaux s'écoulant par l'étroite écluse. Le niveau du lac dépasse souvent de dix pieds celui de la petite rivière. Si par malheur un morceau de bois arrivait en travers, il occasionnerait une jam dans l'écluse; ce qui amènerait de graves retards et souvent de sérieux accidents.
Deux hommes restent donc près du déversoir du barrage.
Les autres sont échelonnés de distance en distance sur tout le parcours de la petite rivière,--deux ou trois milles.--jusqu'au grand cours d'eau, dans lequel flottent librement les bois, que d'immenses _booms_ [8] reçoivent à destination, où les propriétaires font faire le triage.
[Note 8: Sortes de grands cadres flottants qui retiennent les bois.]
Près des passages difficiles, tels que rapides, chutes, points resserrés, on met plusieurs hommes, pris parmi les plus habiles. Ils ont pour mission d'empêcher toute pièce de bois de stationner contre un roc.
Si, malgré leurs efforts, il se forme une jam, on avertit le poste suivant, qui passe la consigne à son voisin, et ainsi de suite jusqu'à l'écluse, qui est immédiatement fermée.
Puis on procède à la rupture du barrage près duquel tout le monde est appelé.
Pendant ma campagne de 1874, je fus témoin,--d'après le dire de vieux flotteurs,--de la la plus grosse jam qui ne se soit jamais produite sur la rivière Shwaugan.
L'amoncellement de billots s'était formé dans une chute, haute d'une quarantaine de pieds. Il provenait d'un seul morceau de bois, qui s'était fiché dans une fente du rocher. Impossible de le déloger, car son point d'appui était à mi-hauteur de la chute.
On crie à l'instant de fermer l'écluse. Mais avant que cet ordre pût être exécuté, des milliers de pièces de bois étaient venues se masser sur la jam.
L'eau interrompue, tout le monde se met à la besogne. On essaye les divers moyens dictés par l'expérience.
Le _foreman_ désigne maintes pièces qui, pensait-il, devraient être la clef du barrage, mais toujours sans résultat.
Comme cette jam était par trop dangereuse pour travailler dessus librement, on employait un autre moyen pour arracher les billots du tas. Voici en quoi il consistait. Un croc énorme, portant sur le dos un petit anneau auquel s'attachait une cordelle, était solidement lié par un grand câble.
Deux hommes, placés sur une rive attiraient le croc à eux au moyen de la cordelle, et le laissait ensuite tomber sur la pièce de bois désignée par le conducteur.
Une fois le crochet fiché dans le bois, les autres hommes, postés sur la rive opposée, tirait au câble, forçant le croc à s'enfoncer d'avantage dans le billot.
Puis c'étaient des Ha! hi!... Ha! ho!... pendant de longs moments.
Tout à coup l'obstacle cédait et roulait dans l'abîme avec un fracas terrible. Les hommes de la cordelle guettaient le moment de la chute du morceau de bois pour ramener le croc, qui s'échappait de son logement.
Et l'on recommençait.
Ce travail était très-dangereux. Car si l'on n'avait pas réussi à enlever le croc du billot arraché à la jam, câbles, cordelle, tout aurait été entraîné dans la chute. Il est alors facile de comprendre que l'appareil entier aurait probablement, dans sa fuite, accroché quelques malheureux voyageurs.
Aussi, comme nous nous garions prudemment!
Après maints essais infructueux, le foreman faisait ouvrir l'écluse. Un déluge épouvantable, avec un fracas de tonnerre, inondait la jam, et enlevait quelques pièces, mais le plus souvent ne réussissait qu'à consolider l'obstacle davantage.
Alors, on recommençait à arracher les bois morceau par morceau
Cela dura dix jours.
Vers le soir du dixième jour, un certain découragement s'était emparé du conducteur. Il ordonne de mettre fin aux travaux et inspecte minutieusement la jam.
On lui attache une forte corde sous les bras. Puis, une hache à sa ceinture et une scie à la main, il se fait descendre au bas de la chute, afin de pouvoir examiner les dessous du barrage.
Pendant une heure, ce ne sont que des cris de: _Montez! Descendez!_
Finalement, le foreman apparaît souriant et nous promet que le lendemain sera la fin de nos ennuis.
En effet, le jour suivant, il s'équipe de la même manière que la veille et descend encore sous la chute. Puis il se met à scier un billot qui était réellement la clef de toute l'obstruction.
A chaque craquement sinistre, ceux qui tiennent le câble portant Jolibois,--c'était le nom du conducteur,--tirent vivement à eux. Le danger passé, on descend de nouveau le travailleur.
Tout le monde est sur la rive gauche, attendant le dénoûment avec anxiété. Les vieux disent que Jolibois a le diable au corps, et craignent beaucoup pour sa vie.
Tout à coup, un craquement terrible se fait entendre. Un effondrement, d'abord très-lent, puis rapide comme la foudre, fait bientôt disparaître dans l'abîme les masses mouvantes de l'obstruction.
Les hommes, au câble, essayent d'arracher Jolibois à la mort, mais un obstacle insurmontable arrête l'ascension.
_Lâchez tout!_ est le cri général.
En effet, l'eau est très-profonde au pied de la cataracte, et l'on pourra peut-être sauver le foreman en le laissant plonger avec les billots; mais il y trouverait une mort certaine en résistant à leur chute.
Tout ceci se passe dans un court espace de temps, à peine concevable à la pensée.
Pendant quelques minutes, la terre tremble, des milliers de morceaux de bois s'engouffrent avec un fracas épouvantable, et le pauvre Jolibois a entièrement disparu dans la débâcle.
Les derniers billots tombés, un certain calme renaît. Le bois, qui au moment de sa chute disparaissait totalement dans les profondeurs de l'abîme, revient peu à peu à la surface de l'eau. Le petit lac, formé au bas de la cataracte, en est bientôt complètement couvert, et nous croyons tous que Jolibois est perdu.
Quelques bons _habitants,_[9] très-pieux, se mettent à genoux et prient pour le repos de l'âme de notre brave conducteur.
[Note 9: Nom général donné aux cultivateurs canadiens. Ces braves gens utilisent les loisirs de la morte saison en allant travailler au flottage du bois.]
Soudain: _Lâchez l'écluse!_ est le cri vibrant qui frappe les oreilles. On reconnaît la voix du foreman. Un regard, dans la direction du cri, nous montre Jolibois, à moitié nu, luttant avec vigueur pour monter sur les bois flottants.
_Lâchez l'écluse!_ c'est-à-dire, ne vous occupez pas de moi, mais pensez au devoir, lancez vivement l'eau pour faire flotter le bois pendant qu'il est libre. Ah! le brave homme!
Des hourras formidables, des cris de joie s'échappent de toutes les poitrines.
On s'empresse d'exécuter l'ordre du chef. Quelques-uns s'occupent du sauvetage, et tous félicitent cordialement le foreman, que apparaît en lambeaux. Une de ses épaules est assez fortement contusionnée, mais, à part cela, il est sain et sauf. Il sourit de satisfaction et paraît avoir fait une chose tout à fait ordinaire. Il n'a rempli que son devoir.
Je dirai ici que l'on choisit toujours le foreman d'un chantier parmi les plus braves et les plus habiles. Partout où un danger réel existe, il ne demande jamais à personne d'y aller, il y va lui-même. Il se dit payé pour cela.
L'habitude donne divers genres de courage. Ce brave Jolibois, qui, dans son état, affrontait la mort chaque jour, aurait certainement frémi au premier sifflement d'une balle à ses oreilles. De même, un vieux guerrier aurait tremblé en face du danger couru par Jolibois. Celui-ci, cependant, serait vite devenu un brave, dans le vrai sens du mot, car son âme était bien trempée.
Je m'approchai discrètement du foreman au moment où il sortait de l'eau, et je le regardai avec admiration. Mes yeux étaient humides d'émotion. Ah! comme j'enviais la force et le courage de ce beau grand garçon, découplé en Hercule!
Je le priai de me donner la main. Il le fit en souriant.
--Allons, ce n'est rien, petit, ce que je viens de faire, et toi,--en me regardant profondément,--tu en feras autant plus tard.
Ces paroles me sont restées gravées dans la mémoire. Il est doux à la vanité humaine d'entendre de semblables prédictions dans la bouche d'un pareil homme.
Hélas! non, mon brave, mon bon Jolibois, je n'en au jamais fait autant, car j'ai quitté tout de suite ton rude métier! J'aurais cependant été si fier de voir ta prédiction s'accomplir!
La Shwaugan _clairée_, le flottage se fait dans la rivière l'Assomption, dont les eaux sont presque partout assez profondes pour porter le bois. A certains endroits cependant, les rapides assez difficiles donnent parfois de grands travaux.
Le système de flottage change beaucoup dans les eaux profondes.
Les hommes sont répartis en trois groupes: un sur chaque rive et le troisième dans des chaloupes.
Chaque chaloupe est montée par quatre flotteurs, dont deux sont armés de perches ferrées, longues et fortes, et les deux autres, de leviers à crochets. A ces hommes incombent la besogne de faire dégringoler les billots arrêtés par les rochers.
Si un barrage se forme, une chaloupe s'y dirige tout de suite. Les porteurs de leviers travaillent alors, pendant que les deux autres, armés de perches s'arc-boutent, chacun à une extrémité de l'embarcation, la maintenant immobile dans les endroits les plus dangereux.
L'adresse et la force de ces hommes ne souffrent pas de comparaison. Ils ont une telle solidité dans les muscles, qu'il peuvent conduire une chaloupe d'une rive à l'autre, dans les plus puissants rapides, sans céder un pouce au courant.
A joliette, une jam s'était formée sur le barrage d'un moulin, en amont de la ville.
Un équipage arrive immédiatement sur les lieux. En quelques instants, la circulation est rétablie, mais menace d'être de nouveau embarrassée par un amas de billots qui se forme au pied de la digue. Celle-ci domine le niveau de l'aval de la rivière de sept à huit pieds. Son déversoir livre passage à une nappe d'eau de trois pieds de profondeur.
Il est facile de concevoir la force d'attraction engendrée par cette masse énorme, attirée par une chute de huit pieds. Les hommes n'hésitent aucunement.
Laissant leurs perches gratter obliquement le fond de la rivière, ils permettent à la chaloupe de glisser avec précaution et lentement jusqu'à la chute.
Arrivé au barrage, l'homme de l'avant qui tient sa perche en arrêt la fiche solidement dans le bois de la digue, se campe sur le pont de l'embarcation, et, d'un effort surhumain, arrête net la chaloupe. Son camarade de l'arrière se cramponne à son tour.
Une bonne assise de fond, trouvée pour la perche, leur permet de laisser encore l'embarcation suivre le fil de l'eau, de manière que la demi-partie antérieure de la chaloupe arrive à surplomber, dans le vide, le gouffre liquide; et plus rien ne bouge.
Les deux hommes armés de leviers, se penchent alors en dehors de la barque et travaillent à leur aise à déloger les billots.
Ceci dure un bon quart d'heure, pendant lequel une seule défaillance de la part des deux autres hommes peut les précipiter tous dans l'abîme.
Mais ils en ont vu bien d'autres.
Les pieds cloués sur le pont de la chaloupe, le corps roide et dur comme le roc, les muscles d'une sûreté d'acier, les deux hommes attachés aux perches, attendent patiemment que la besogne des camarades soit terminée.
Le travail fini, il s'agit de remonter le courant.
Un surcroît d'efforts prodigieux, alternant d'un homme à l'autre, a bientôt fait avancer la chaloupe, qui se dirige vers une autre jam comme si de rien n'était.
Je remercie le sort de m'avoir convié à ces scènes magnifiques, et j'affirme que je n'ai jamais vu nulle part de travail plus herculéen que celui que fait si simplement le voyageur canadien.
Quelques-uns de ces hommes sont en outre doués d'une adresse qui tient du prodige, dans le maniement des bois flottant librement.
Un homme fatigué de marcher sur la rive pour suivre les billots, en attire un à lui et, aidé de sa longue perche qui lui sert de balancier, il saute sur la pièce de bois et se laisse aller à la dérive.
Il s'amuse quelquefois à faire de brillants exercices. Se mettant en travers du billot, qui descend longitudinalement le courant, le voyageur fait face à une des rives, et piétinant sur la pièce de bois, il la fait rouler sous ses pieds avec une vitesse vertigineuse.
Ces évolutions précipitées impriment un mouvement de propulsion au billot que traverse ainsi la rivière.
L'homme courant toujours sur place, donne quelquefois au morceau de bois une impulsion de rotation si violente, que l'eau, soulevée par l'action, vole en l'air par-dessus la tête du flotteur, qui apparaît comme nageant dans un éblouissant arc-en-ciel, quand le soleil brille.
Un novice, non habitué à ce genre d'exercice, ne pourrait tenir un instant en équilibre sur le véhicule cylindrique du voyageur. En mettant un pied dessus, il serait tout de suite lancé à l'eau.
Ces légers aperçus de la vie accidentée de nos voyageurs canadiens me sont dictés par mes souvenirs. Mais je promets ici à ces vaillants garçons, qui forment une si grande partie de notre robuste population, de les étudier à fond quand je retournerai au Canada.
Si je ne contribue pas à agrandir leur gloire, j'essayerai au moins de les faire connaître davantage.
XXVII
UNE COLONNE CAMPÉE
On donne quelques jours de repos à la colonne.
Notre camp est installé à une centaine de mètres de l'ancienne redoute construite à Aïn-ben-Khélil, en 1852. Il a la forme d'un rectangle, dont les faces sont couvertes par l'infanterie.
Deux bataillons, une section d'artillerie, un escadron de cavalerie et les services administratifs nécessaires composent l'effectif.
Les avant-postes comprennent une escouade par compagnie. En cas d'alerte, la section seule à laquelle appartient l'avant-garde prend les armes. Les autres restent au camp et dorment, s'ils le peuvent.
Sur le front de chaque compagnie, on a creusé un grand trou circulaire, au fond duquel on allume des feux. Un rempart de sable protège les causeurs des intempéries du climat, qui est très-froid par une nuit d'hiver. Les parois de l'excavation sont garnies d'une banquette aménagée pour servir de sièges aux hommes, qui se chauffent avant de se retirer sous la tente.
Ces feux de bivouac sont le rendez-vous des blagueurs et des loustics.
Les chanteurs y donnent quelquefois de brillants concerts. Les Suisses et les Allemands excellent dans ce genre d'occupations. Ils forment des choeurs très-harmonieux.
Les échos des montagnes du Sud-Oranais eurent souvent l'occasion de répéter les chants belliqueux des troupes hétérogènes qui composent la légion étrangère.
Par une nuit bien sombre, lorsque les feux de bivouac fouettent le vide noir et estompent leur lumière sur les faces brunies, le spectacle de ces rassemblements tient de la fantasmagorie.
Les costumes sont variés; quelques chasseurs d'Afrique se mêlent aux zouaves et aux légionnaires. Par ci par là, un artilleur jette sur l'ensemble la note sombre de son uniforme sévère.
Les causeries roulent sur les marches précédentes et sur les entreprises probables de l'avenir. Les chefs sont ensuite passés au crible de la critique plus ou moins éclairée du troupier.
Parfois un grand silence se fait, et tous les yeux sont fixement pointés sur la lueur capricieuse des feux. Les pipes fument avec ardeur, et chacun réfléchit au bonheur de ce monde.
Puis l'heure avance.
Quelques-uns se retirent discrètement.
Enfin, lassés, énervés, les retardataires se décident à se fourrer sous la tente.
Le lendemain, ça recommence.
Des jours, des semaines, des mois entiers, il en est ainsi.
Et quand l'ordre annonce un départ, tous respirent. Car on se fatigue plutôt du repos que des marches. Celles-ci éreintent le soldat, mais chassent l'ennui; tandis que le repos donne prise à la réflexion, de là souvenirs cuisants, idées sombres, désoeuvrement, apathie.
La nature se donne quelquefois le plaisir d'émoustiller une colonne campée. Elle agit sous forme de vent ou de pluie.
Les tempêtes de vent déracinent les tentes, et en sèment le contenu aux quatre points cardinaux. La pluie écrase ces mêmes tentes et amène des résultats identiques, sous une autre forme.
L'an passé, mon bataillon se rendait de Géryville à Mascara. Nous avions un jour de repos à Saïda, petite ville qui se trouve à trois étapes au sud de Mascara.
J'employai cette journée à assommer des poupées.
Voilà un amusement assez bizarre! dira-t-on. Ma foi, oui, j'en conviens.
Mais, étant sanguinaire par tempérament,--j'ai peut-être dit le contraire plus haut,--et n'ayant rien à détruire, dans les conditions déplorables de paix où nous vivions alors, j'éteignais ma rage sur d'innocents jouets.
L'établissement qui offrait ces divertissements mérite l'attention. C'était un pot-pourri varié.
L'ensemble se présentait sous la forme confuse d'une agglomération de tentes, vieilles, sales déguenillés, quelques petites rues étroites permettaient la circulation dans cette ville de saltimbanques, de charlatans, de marchands forains.
Je m'approche.
Au nord, une attrayante lucarne lance deux jets de flammes qu'il s'agit d'éteindre avec un fusil à capsule.
J'y essaye mon adresse, mais je remporte une veste superbe, d'autant plus que les fusils tout amorcés m'étaient présentés par une dame borgne, aux plantureux appas.
Honteux de mon insuccès comme éteignoir, j'essaye les pipes.
Je prends un flaubert et je me venge sur les gambiers, qui volent en éclats au choc de ma balle bien dirigée.
Satisfait, je respire largement, et, le front haut, je me lance sur la roue de la fortune.
Le mécanisme de cette construction est assez simple: un rond de planche, à surface accidentée de petits trous concaves, rouges et noirs, sur lesquels se loge une boule.
A l'extérieur, une espèce de catapulte à poignée que l'on attire fortement à soi, et à ouvrir ensuite brusquement la main. La boule, placée devant le bélier, en reçoit un choc violent et roule dans l'arène avec fracas.
C'est le moment de s'émouvoir.
L'attention s'avive, le mouvement se corse et l'émotion arrive à son comble quand, frémissante, la capricieuse bille, effleurant légèrement les trous noirs qui perdent, pour paraître vouloir se loger dans un rouge, et coquine, par une dernière oscillation, va mourir au fond d'un trou noir, au grand désespoir du malheureux joueur.
Je tente donc le sort à la roue de fortune.
Un grand jeune homme, malpropre et très-avenant, surveille l'opération.
Je me prépare vivement à l'attaque, et lance le catapulte en action.
Cric! crac!... Quelle course, mes amis, quelle course! La boule est affolée.
Une violente anxiété m'étreint l'âme, et j'attends les événements.
Enfin, je crois rêver quand le malpropre jeune homme m'annonce, d'une voix sourde, que j'ai gagné pour quatre sous de pralines.
Je savourais encore les délicieuses sensations de mon succès, quand, vlin! vlan!... un tapage de tous les diable me fait jeter les yeux dans le fond de l'établissement.
Un train de chemin de fer s'y promenait bruyamment. Ce train, bélier à ressort, frappait une bille qui tourbillonnait dans une arène semblable à celle décrite plus haut.
On ne gagnait rien à manger à métier-là.
D'ailleurs, l'enseigne suivante, inscrite en majuscules sur la façade de la gare du train: _Ici, on ne gagne pas de sucre d'orge_, prouve ce que j'avance.
Je dédaignai cet amusement sans résultat, et je me dirigeai vers le sud.
Le _massacre des innocents_ fut ce qui frappa mes regards.
Arrêtons-nous ici. C'est le clou de la situation.
Trois rangées de bonshommes, costumés avec fantaisie, regardent crânement le spectateur. Tout le monde y est mis en scène.
Bismarck coudoie Polichinelle, qui fraternise avec le gendarme. Cartouche et Mandrin causent tranquillement avec la maréchaussée. Moltke donne la main à Gambetta. Baudry-d'Asson embrasse le colonel Riu. Le Czar presse le Sultan sur son coeur. Jules Ferry fait une risette engageante à Rochefort. Celui-ci, l'oeil amical, guigne tendrement Paul de Cassagnac, qui fait des mamours à Jérôme. Le petit Victor se soumet à son papa qui lui signe son abdication. La reine Victoria danse une gigue effrénée avec le Mahdi, au son d'un harmonieux violon tenu par Gordon, etc., etc.
Concert touchant, qu'il s'agit de troubler avec des pelotes de guenilles.
Tous ces personnages, pris au centre de gravité par une charnière, s'étendent sur le dos quand ils sont touchés.
Je m'en donne à coeur joie. J'en abats, j'en abats... à un point tel que la petite patronne,--qu'elle est donc belle, la petite patronne!--m'offre dix cornets de pralines pour cesser le massacre.
J'accepte.
Ma tâche est remplie, et de m'écrier, comme un antique grand'homme: «Je n'ai pas perdu ma journée!»
Sur ce, je vais me coucher.
Je dormais comme le juste du Seigneur, quand brusquement je fus éveillé par un petit déluge qui, sous l'aspect d'un torrent fluet, venait avec fracas s'engouffrer dans mon oreille hospitalière.
Aïe! quelque peu interdit, je lève la tête, et j'embrasse d'un oeil d'aigle la grandeur de la situation.
Une pluie serrée nous rendait visite. Elle était en train d'inonder notre camp. Pas un souffle dans l'air. Seul, le bruit monotone et continu d'une de ces pluies que vous savez.
Peu à peu, tout le monde est saisi de la réalité.
Chacun se livre à l'occupation nécessaire d'empêcher sa tente de s'en aller.
En Algérie, le troupier porte sur son sac une partie de la tente qui doit l'abriter. Moins de quatre hommes ne peuvent camper seuls. Avec les toiles vont les trois piquets, le support des cordeaux nécessaires.
A l'arrivée sur le terrain de campement, les hommes se groupent par quatre, mais plus souvent par six, et montent leur tente. Boutonner les toiles ensemble et ficher le tout au sol, au moyen de piquets et de cordeaux, c'est le travail d'un instant.
Ceci fait, l'un se procure la paille de couchage; l'autre cherche le bois pour la cuisine. Celui-ci fait un petit fossé qui facilite l'écoulement des eaux autour de la tente; celui-là place les couvertures et les effets.