Expédition nocturne autour de ma chambre
Part 5
Avant de rentrer dans ma chambre, je jetai un coup d'œil sur la ville et la campagne sombre de Turin, que j'allais quitter peut-être pour toujours, et je leur adressai mes derniers adieux. Jamais la nuit ne m'avait paru si belle; jamais le spectacle que j'avais sous les yeux ne m'avait intéressé si vivement. Après avoir salué la montagne et le temple de Supergue, je pris congé des tours, des clochers, de tous les objets connus que je n'aurais jamais cru pouvoir regretter avec tant de force, et de l'air et du ciel, et du fleuve dont le sourd murmure semblait répondre à mes adieux. Oh! si je savais peindre le sentiment tendre et cruel à la fois, qui remplissait mon cœur, et tous les souvenirs de la plus belle moitié de ma vie écoulée, qui se pressaient autour de moi, comme des farfadets, pour me retenir à Turin! Mais, hélas! les souvenirs du bonheur passé sont les rides de l'ame! Lorsqu'on est malheureux, il faut les chasser de sa pensée comme des fantômes moqueurs qui viennent insulter à notre situation présente: il vaut mille fois mieux alors s'abandonner aux illusions trompeuses de l'espérance, et surtout il faut faire bonne mine à mauvais jeu, et se bien garder de mettre personne dans la confidence de ses malheurs. J'ai remarqué, dans les voyages ordinaires que j'ai faits parmi les hommes, qu'a force d'être malheureux on finit par devenir ridicule. Dans ces momens affreux rien n'est plus convenable que la nouvelle manière de voyager dont on vient de lire la description. J'en fis alors une expérience décisive; non-seulement je parvins à oublier le passé, mais encore à prendre bravement mon parti sur mes peines présentes. Le tems les emportera, me dis-je pour me consoler; il prend tout et n'oublie rien en passant, et soit que nous voulions l'arrêter, soit que nous le poussions, comme on dit, avec l'épaule, nos efforts sont également vains, et ne changent rien à son cours invariable. Quoique je m'inquiète en général très-peu de sa rapidité, il est telle circonstance, telle filiation d'idées qui me la rappellent d'une manière frappante. C'est lorsque les hommes se taisent, lorsque le démon du bruit est muet au milieu de son temple, au milieu d'une ville endormie, c'est alors que le tems élève sa voix et se fait entendre à mon ame. Le silence et l'obscurité deviennent ses interprètes et me dévoilent sa marche mystérieuse; ce n'est plus un être de raison que ne peut saisir ma pensée: mes sens eux-mêmes l'aperçoivent. Je le vois dans le ciel qui chasse devant lui les étoiles vers l'occident. Le voilà qui pousse les fleuves à la mer, et qui roule avec les brouillards le long de la colline.... J'écoute: les vents gémissent sous l'effort de ses ailes rapides, et la cloche lointaine frémit à son terrible passage.
"Profitons, profitons de sa course, m'écriai-je. Je veux employer utilement les instans qu'il va m'enlever."--Voulant tirer parti de cette bonne résolution, à l'instant même je me penchai en avant pour m'élancer courageusement dans la carrière, en faisant avec la langue un certain claquement qui fut destiné de tout tems à pousser les chevaux, mais qu'il est impossible d'écrire selon les règles de l'orthographe:
gh! gh! gh!
et je terminai mon excursion à cheval par une galopade.
CHAPITRE XXXVIII.
Je soulevais mon pied droit pour descendre, lorsque je me sentis frapper assez rudement sur l'épaule. Dire que je ne fus point effrayé de cet accident serait trahir la vérité, et c'est ici l'occasion de faire observer au lecteur et de lui prouver, sans trop de vanité, combien il serait difficile, à tout autre qu'à moi, d'exécuter un semblable voyage. En supposant au nouveau voyageur mille fois plus de moyens et de talens pour l'observation que je n'en puis avoir, pourrait-il se flatter de rencontrer des aventures aussi singulières, aussi nombreuses que celles qui me sont arrivées dans l'espace de quatre heures, et qui tiennent évidemment à ma destinée? Si quelqu'un en doute, qu'il essaie de deviner qui m'avait frappé!
Dans le premier moment de mon trouble, ne réfléchissant pas à la situation dans laquelle je me trouvais, je crus que mon cheval avait rué ou qu'il m'avait cogné contre un arbre. Dieu sait combien d'idées funestes se présentèrent à moi pendant le court espace de tems que je mis à tourner la tête pour regarder dans ma chambre. Je vis alors, comme il arrive souvent dans les choses qui paraissent le plus extraordinaires, que la cause de ma surprise était toute naturelle. La même bouffée de vent qui, dans le commencement de mon voyage, avait ouvert ma fenêtre et fermé ma porte en passant, et dont une partie s'était glissée entre les rideaux de mon lit, rentrait alors dans ma chambre avec fracas. Elle ouvrit brusquement la porte et sortit par la fenêtre, en poussant le vitrage contre mon épaule; ce qui me causa la surprise dont je viens de parler.
On se rappellera que c'était à l'invitation que m'avait apportée ce coup de vent que j'avais quitté mon lit. La secousse que je venais de recevoir était bien évidemment une invitation d'y rentrer, à laquelle je me crus obligé de me rendre.
Il est beau sans doute d'être ainsi dans une relation familière avec la nuit, le ciel et les météores, et de savoir tirer parti de leur influence. Ah! les relations qu'on est forcé d'avoir avec les hommes sont bien plus dangereuses! Combien de fois n'ai-je pas été la dupe de ma confiance en ces messieurs! J'en disais même ici quelque chose dans une note que j'ai supprimée parce qu'elle s'est trouvée plus longue que le texte entier, ce qui aurait altéré les justes proportions de mon voyage, dont le petit volume est le plus grand mérite.
FIN DE L'EXPÉDITION NOCTURNE.
TABLE.
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