Expédition nocturne autour de ma chambre
Part 3
Tel était sur moi l'effet de cette pantoufle, sans que cependant je puisse dire avec certitude qui, de la pantoufle ou de moi, était le serpent, puisque, selon les lois de la physique, l'attraction devait être réciproque. Il est certain que cette influence funeste n'était point un jeu de mon imagination. J'étais si réellement et si fortement attiré, que je fus deux fois au moment de lâcher la main, et de me laisser tomber. Cependant, comme le balcon sur lequel je voulais aller n'était pas exactement sous ma fenêtre, mais un peu de côté, je vis fort bien que, la force de gravitation inventée par Newton venant à se combiner avec l'attraction oblique de la pantoufle, j'aurais suivi dans ma chute une diagonale, et je serais tombé sur une guérite, qui ne me paraissait pas plus grosse qu'un œuf, de la hauteur où je me trouvais, en sorte que mon but aurait été manqué.... Je me cramponnai donc plus fortement encore à la fenêtre, et, faisant un effort de résolution, je parvins à lever les yeux et à regarder le ciel.
CHAPITRE XXI.
Je serais fort en peine d'expliquer et de définir exactement l'espèce de plaisir que j'éprouvais dans cette circonstance. Tout ce que je puis affirmer, c'est qu'il n'avait rien de commun avec celui que m'avait fait ressentir, quelques momens plus tôt, l'aspect de la voie lactée et du ciel étoilé. Cependant, comme, dans les situations les plus embarrassantes de ma vie, j'ai toujours aimé me rendre raison de ce qui se passe dans mon ame, je voulus à cette occasion me faire une idée bien nette du plaisir que peut ressentir un honnête homme lorsqu'il contemple la pantoufle d'une dame, comparé au plaisir que lui fait éprouver la contemplation des étoiles. Pour cet effet, je choisis dans le ciel la constellation la plus apparente. C'était, si je ne me trompe, la chaise de Cassiopée, qui se trouvait au-dessus de ma tête, et je regardai tour à tour la constellation et la pantoufle, la pantoufle et la constellation. Je vis alors que ces deux sensations étaient de nature toute différente: l'une était dans ma tête, tandis que l'autre me semblait avoir son siège dans la région du cœur. Mais ce que je n'avouerai pas sans un peu de honte, c'est que l'attrait qui me portait vers la pantoufle enchantée absorbait toutes mes facultés. L'enthousiasme que m'avait causé quelque tems auparavant l'aspect du ciel étoile n'existait plus que faiblement, et bientôt il s'anéantit tout-à-fait, lorsque j'entendis la porte du balcon se rouvrir, et que j'aperçus un petit pied, plus blanc que l'albâtre, s'avancer doucement et s'emparer de la petite mule. Je voulus parler; mais, n'ayant pas eu le tems de me préparer comme la première fois, je ne retrouvai plus ma présence d'esprit ordinaire, et j'entendis la porte du balcon se refermer avant d'avoir imaginé quelque chose de convenable à dire.
CHAPITRE XXII.
Les chapitres précédens suffiront, j'espère, pour répondre victorieusement à une inculpation de Mme de Hautcastel, qui n'a pas craint de dénigrer mon premier voyage, sous le prétexte qu'on n'a pas l'occasion d'y faire l'amour. Elle ne pourrait faire à ce nouveau voyage le même reproche; et, quoique mon aventure avec mon aimable voisine n'ait pas été poussée bien loin, je puis assurer que j'y trouvai plus de satisfaction que dans plus d'une autre circonstance, où je m'étais imaginé être très-heureux, faute d'objet de comparaison. Chacun jouit de la vie à sa manière; mais je croirais manquer à ce que je dois à la bienveillance du lecteur, si je lui laissais ignorer une découverte qui, plus que toute autre chose, a contribué jusqu'ici à mon bonheur (à condition toutefois que cela restera entre nous): car il ne s'agit de rien moins que d'une nouvelle méthode de faire l'amour, beaucoup plus avantageuse que la précédente, sans avoir aucun de ses nombreux inconvéniens. Cette invention étant spécialement destinée aux personnes qui voudront adopter ma nouvelle manière de voyager, je crois devoir consacrer quelques chapitres à leur instruction.
CHAPITRE XXIII.
J'avais observé, dans le cours de ma vie, que, lorsque j'étais amoureux suivant la méthode ordinaire, mes sensations ne répondaient jamais à mes espérances, et que mon imagination se voyait déjouée dans tous ses plans. En y réfléchissant avec attention, je pensai que, s'il m'était possible d'étendre le sentiment qui me porte à l'amour individuel sur tout le sexe qui en est l'objet, je me procurerais des jouissances nouvelles sans me compromettre en aucune façon. Quel reproche, en effet, pourrait-on faire à un homme qui se trouverait pourvu d'un cœur assez énergique pour aimer toutes les femmes aimables de l'univers? Oui, madame, je les aime toutes, et non seulement celles que je connais, ou que j'espère rencontrer, mais toutes celles qui existent sur la surface de la terre. Bien plus, j'aime toutes les femmes qui ont existé, et celles qui existeront, sans compter un bien plus grand nombre encore que mon imagination tire du néant: toutes les femmes possibles enfin sont comprises dans le vaste cercle de mes affections.
Par quel injuste et bizarre caprice renfermerais-je un cœur comme le mien dans les bornes étroites d'une société? Que dis-je? pourquoi circonscrire son essor aux limites d'un royaume ou même d'une république?
Assise au pied d'un chêne battu par la tempête, une jeune veuve indienne mêle ses soupirs au bruit des vents déchaînés. Les armes du guerrier qu'elle aimait sont suspendues sur sa tête, et le bruit lugubre qu'elles font entendre en se heurtant ramène dans son cœur le souvenir de son bonheur passé. Cependant la foudre sillonne les nuages, et la lumière livide des éclairs se réfléchit dans ses yeux immobiles. Tandis que le bûcher qui doit la consumer s'élève; seule, sans consolation, dans la stupeur du désespoir, elle attend une mort affreuse qu'un préjugé cruel lui fait préférer à la vie.
Quelle douce et mélancolique jouissance n'éprouve point un homme sensible en approchant de cette infortunée pour la consoler? Tandis qu'assis sur l'herbe, à côté d'elle, je cherche à la dissuader de l'horrible sacrifice, et que, mêlant mes soupirs aux siens et mes larmes à ses larmes, je tâche de la distraire de ses douleurs, toute la ville accourt chez Mme d'A***, dont le mari vient de mourir d'un coup d'apoplexie. Résolue aussi de ne point survivre à son malheur, insensible aux larmes et aux prières de ses amis, elle se laisse mourir de faim, et, depuis ce matin, où imprudemment on est venu lui annoncer cette nouvelle, la malheureuse n'a mangé qu'un biscuit, et n'a bu qu'un petit verre de vin de Malaga. Je ne donne à cette femme désolée que la simple attention nécessaire pour ne pas enfreindre les lois de mon système universel, et je m'éloigne bientôt de chez elle, parce que je suis naturellement jaloux, et ne veux pas me compromettre avec une foule de consolateurs, non plus qu'avec les personnes trop aisées à consoler.
Les beautés malheureuses ont particulièrement des droits sur mon cœur, et le tribut de sensibilité que je leur dois n'affaiblit point l'intérêt que je porte à celles qui sont heureuses. Cette disposition varie à l'infini mes plaisirs, et me permet de passer tour à tour de la mélancolie à la gaîté, et d'un repos sentimental à l'exaltation.
Souvent aussi je forme des intrigues amoureuses dans l'histoire ancienne, et j'efface des lignes entières dans les vieux registres du destin. Combien de fois n'ai-je pas arrêté la main parricide de Virginius, et sauvé la vie à sa fille infortunée, victime à la fois de l'excès du crime et de celui de la vertu! Cet événement me remplit de terreur lorsqu'il revient à ma pensée; je ne m'étonne point s'il fut l'origine d'une révolution.
J'espère que les personnes raisonnables, ainsi que les ames compatissantes, me sauront gré d'avoir arrangé cette affaire à l'amiable; et tout homme qui connaît un peu le monde jugera comme moi que, si on avait laissé faire le décemvir, cet homme passionné n'aurait pas manqué de rendre justice à la vertu de Virginie: les parens s'en seraient mêlés; le père Virginius, à la fin, se serait apaisé, et le mariage s'en serait suivi dans toutes les formes voulues par la loi.
Mais le malheureux amant, délaissé, que serait-il devenu? Eh bien, l'amant! qu'a-t-il gagné à ce meurtre? Mais, puisque vous voulez bien vous apitoyer sur son sort, je vous apprendrai, ma chère Marie, que, six mois après la mort de Virginie, il était non seulement consolé, mais très-heureusement marié, et qu'après avoir eu plusieurs enfans il perdit sa femme, et se remaria, six semaines après, avec la veuve d'un tribun du peuple. Ces circonstances, ignorées jusqu'à ce jour, ont été découvertes et déchiffrées dans un manuscrit palimpseste de la Bibliothèque Ambrosienne par un savant antiquaire italien. Elles augmenteront malheureusement d'une page l'histoire abominable et déjà trop longue de la république romaine.
CHAPITRE XXIV.
Après avoir sauvé l'intéressante Virginie, j'échappe modestement à sa reconnaissance, et, toujours désireux de rendre service aux belles, je profite de l'obscurité d'une nuit pluvieuse, et je vais furtivement ouvrir le tombeau d'une jeune vestale, que le sénat romain a eu la barbarie de faire enterrer vivante, pour avoir laissé éteindre le feu sacré de Vesta, ou peut-être bien pour s'y être légèrement brûlée. Je marche en silence dans les rues détournées de Rome avec le charme intérieur qui précède les bonnes actions, surtout lorsqu'elles ne sont pas sans danger. J'évite avec soin le Capitole, de peur d'éveiller les oies, et, me glissant à travers les gardes de la porte Colline, j'arrive heureusement au tombeau sans être aperçu.
Au bruit que je fais en soulevant la pierre qui le couvre, l'infortunée détache sa tête échevelée du sol humide du caveau. Je la vois, à la lueur de la lampe sépulcrale, jeter autour d'elle des regards égarés: dans son délire, la malheureuse victime croit être déjà sur les rives du Cocyte. "O Minos! s'écrie-t-elle, ô juge inexorable! J'aimais, il est vrai, sur la terre, contre les lois sévères de Vesta. Si les dieux sont aussi barbares que les hommes, ouvre, ouvre pour moi les abîmes du Tartare! J'aimais et j'aime encore.--Non, non, tu n'es point encore dans le royaume des morts; viens, jeune infortunée, reparais sur la terre, renais à la lumière et à l'amour!" Cependant je saisis sa main déjà glacée par le froid de la tombe; je l'enlève dans mes bras, je la serre contre mon cœur, et je l'arrache enfin de cet horrible lieu, toute palpitante de frayeur et de reconnaissance.
Gardez-vous bien de croire, madame, qu'aucun intérêt personnel soit le mobile de cette bonne action. L'espoir d'intéresser en ma faveur la belle ex-vestale n'entre pour rien dans tout ce que je fais pour elle; car je rentrerais ainsi dans l'ancienne méthode: je puis assurer, parole de voyageur, que, tant qu'a duré notre promenade, depuis la porte Colline jusqu'à l'endroit ou se trouve maintenant le tombeau des Scipions, malgré l'obscurité profonde, et dans les momens même où sa faiblesse m'obligeait de la soutenir dans mes bras, je n'ai cessé de la traiter avec les égards et le respect dus à ses malheurs, et je l'ai scrupuleusement rendue à son amant qui l'attendait sur la route.
CHAPITRE XXV.
Une autre fois, conduit par mes rêveries, je me trouvai par hasard à l'enlèvement des Sabines: je vis avec beaucoup de surprise que les Sabins prenaient la chose tout autrement que ne le raconte l'histoire. N'entendant rien à cette bagarre, j'offris ma protection à une femme qui fuyait, et je ne pus m'empêcher de rire en l'accompagnant, lorsque j'entendis un Sabin furieux s'écrier avec l'accent du désespoir: "Dieux immortels! pourquoi n'ai-je point amené ma femme à la fête?"
CHAPITRE XXVI.
Outre la moitié du genre humain, à laquelle je porte une si vive affection, le dirai-je et voudra-t-on me croire? Mon cœur est doué d'une telle capacité de tendresse, que tous les êtres vivans et les choses inanimées elles-mêmes en ont aussi une bonne part. J'aime les arbres qui me prêtent leur ombre, et les oiseaux qui gazouillent sous le feuillage, et le cri nocturne de la chouette, et le bruit des torrens: j'aime tout ... j'aime la lune!
Vous riez, mademoiselle: il est aisé de tourner en ridicule les sentimens que l'on n'éprouve pas; mais les cœurs qui ressemblent au mien me comprendront.
Oui, je m'attache d'une véritable affection à tout ce qui m'entoure. J'aime les chemins où je passe, la fontaine dans laquelle je bois; je ne me sépare pas sans quelque peine du rameau que j'ai pris au hasard dans une haie: je le regarde encore après l'avoir jeté; nous avions déjà fait connaissance: je regrette les feuilles qui tombent, et jusqu'au zéphyr qui passe. Où est maintenant celui qui agitait tes cheveux noirs, Élisa, lorsqu'assise auprès de moi sur les bords de la Doire, la veille de notre éternelle séparation, tu me regardais dans un triste silence? Où est ton regard? où est cet instant douloureux et chéri?
O tems!... divinité terrible! ce n'est pas ta faux cruelle qui m'épouvante; je ne crains que tes hideux enfans: l'indifférence et l'oubli, qui font une longue mort des trois quarts de notre existence.
Hélas! ce zéphyr, ce regard, ce sourire sont aussi loin de moi que les aventures d'Ariane: il ne reste plus au fond de mon cœur que des regrets et de vains souvenirs; triste mélange sur lequel ma vie surnage encore, comme un vaisseau fracassé par la tempête flotte quelque tems encore sur la mer agitée!... jusqu'à ce que, l'eau s'introduisant peu à peu entre les planches brisées, le malheureux vaisseau disparaisse englouti dans l'abîme. Les vagues le recouvrent, la tempête s'apaise, et l'hirondelle de mer rase la plaine solitaire et tranquille de l'océan.
CHAPITRE XXVII.
Je me vois forcé de terminer ici l'explication de ma nouvelle méthode de faire l'amour, parce que je m'aperçois qu'elle tombe dans le noir. Il ne sera pas cependant hors de propos d'ajouter encore quelques éclaircissemens sur cette découverte, qui ne convient pas généralement à tout le monde ni à tous les âges. Je ne conseillerais à personne de la mettre en usage à vingt ans. L'inventeur lui-même n'en usait pas à cette époque de sa vie. Pour en tirer tout le parti possible, il faut avoir éprouvé tous les chagrins de la vie sans être découragé, et toutes les jouissances sans en être dégoûté. Point difficile! Elle est surtout utile à cet âge où la raison nous conseille de renoncer aux habitudes de la jeunesse, et peut servir d'intermédiaire et de passage insensible entre le plaisir et la sagesse. Ce passage, comme l'ont observé tous les moralistes, est très-difficile. Peu d'hommes ont le noble courage de le franchir galamment, et souvent, après avoir fait le pas, ils s'ennuient sur l'autre bord, et repassent le fossé en cheveux gris et à leur grande honte. C'est ce qu'ils éviteront sans peine par ma nouvelle manière de faire l'amour. En effet, la plupart de nos plaisirs n'étant autre chose qu'un jeu de l'imagination, il est essentiel de lui présenter une pâture innocente pour la détourner des objets auxquels nous devons renoncer, à peu près comme l'on présente des joujoux aux enfans, lorsqu'on leur refuse des bonbons. De cette manière on a le tems de s'affermir sur le terrain de la sagesse sans penser y être encore; et l'on y arrive par le chemin de la folie, ce qui en facilitera singulièrement l'accès à beaucoup de monde.
Je crois donc ne m'être point trompé dans l'espoir d'être utile qui m'a fait prendre la plume, et je n'ai plus qu'à me défendre du mouvement naturel d'amour-propre que je pourrais légitimement ressentir en dévoilant aux hommes de semblables vérités.
CHAPITRE XXVIII.
Toutes ces confidences, ma chère Sophie, ne vous auront pas fait oublier, j'espère, la position gênante dans laquelle vous m'avez laissé sur ma fenêtre. L'émotion que m'avait causée l'aspect du joli pied de ma voisine durait encore, et j'étais plus que jamais retombé sous le charme dangereux de la pantoufle, lorsqu'un événement imprévu vint me tirer du péril où j'étais de me précipiter du cinquième étage dans la rue. Une chauve-souris qui rôdait autour de la maison, et qui, me voyant immobile depuis si long-tems, me prit apparemment pour une cheminée, vint tout-à-coup s'abattre sur moi et s'accrocher à mon oreille. Je sentis sur ma joue l'horrible fraîcheur de ses ailes humides. Tous les échos de Turin répondirent au cri furieux que je poussai malgré moi. Les sentinelles éloignées donnèrent le _qui vive_, et j'entendis dans la rue la marche précipitée d'une patrouille.
J'abandonnai sans beaucoup de peine la vue du balcon qui n'avait plus aucun attrait pour moi. Le froid de la nuit m'avait saisi. Un léger frisson me parcourut de la tête aux pieds, et, comme je croisais ma robe de chambre pour me réchauffer, je vis, à mon grand regret, que cette sensation de froid, jointe à l'insulte de la chauve-souris, avait suffi pour changer de nouveau le cours de mes idées. La pantoufle magique n'aurait pas eu dans ce moment plus d'influence sur moi que la chevelure de Bérénice, ou toute autre constellation. Je calculai tout de suite combien il était déraisonnable de passer la nuit exposé à l'intempérie de l'air, au lieu de suivre le vœu de la nature qui nous ordonne le sommeil. Ma raison qui, dans ce moment, agissait seule en moi, me fit voir cela prouvé comme une proposition d'Euclide. Enfin, je fus tout-à-coup privé d'imagination et d'enthousiasme, et livré sans secours à la triste réalité. Existence déplorable! Autant vaudrait-il être un arbre sec dans une forêt, ou bien un obélisque au milieu d'une place!
Les deux étranges machines, m'écriai-je alors, que la tête et le cœur de l'homme! Emporté tour à tour par ces deux mobiles de ses actions, dans deux directions contraires, la dernière qu'il suit lui semble toujours la meilleure! O folie de l'enthousiasme et du sentiment! dit la froide raison; ô faiblesse et incertitude de la raison! dit le sentiment. Qui pourra jamais, qui osera décider entre eux?
Je pensai qu'il serait beau de traiter la question sur place, et de décider une bonne fois auquel de ces deux guides il convenait de me confier pour le reste de ma vie. Suivrai-je désormais ma tête ou mon cœur? Examinons.
CHAPITRE XXIX.
En disant ces mots, je m'aperçus d'une douleur sourde dans celui de mes pieds qui reposait sur l'échelon. J'étais en outre très-fatigué de la position difficile que j'avais gardée jusqu'alors. Je me baissai doucement pour m'asseoir, et, laissant pendre mes jambes à droite et à gauche de la fenêtre, je commençai mon voyage à cheval. J'ai toujours préféré cette manière de voyager à toute autre, et j'aime passionnément les chevaux; cependant, de tous ceux que j'ai vus, ou dont j'ai pu entendre parler, celui dont j'aurais le plus ardemment désiré la possession est le cheval de bois dont il est parlé dans les _Mille et une Nuits_, sur lequel on pouvait voyager dans les airs, et qui partait comme l'éclair lorsqu'on tournait une petite cheville entre ses oreilles.
Or, l'on peut remarquer que ma monture ressemble beaucoup à celle des _Mille et une Nuits_. Par sa position, le voyageur à cheval sur sa fenêtre communique d'un côté avec le ciel, et jouit de l'imposant spectacle de la nature; les météores et les astres sont à sa disposition: de l'autre, l'aspect de sa demeure et les objets qu'elle contient le ramènent à l'idée de son existence, et le font rentrer en lui-même. Un seul mouvement de la tête remplace la cheville enchantée, et suffit pour opérer, dans l'ame du voyageur, un changement aussi rapide qu'extraordinaire. Tour à tour habitant de la terre et des cieux, son esprit et son cœur parcourent toutes les jouissances qu'il est donné à l'homme d'éprouver.
Je pressentis d'avance tout le parti que je pouvais tirer de ma monture. Lorsque je me sentis bien en selle et arrangé de mon mieux, certain de n'avoir rien à craindre des voleurs, ni des faux pas de mon cheval, je crus l'occasion très-favorable pour me livrer à l'examen du problême que je devais résoudre, touchant la prééminence de la raison ou du sentiment. Mais la première réflexion que je fis à ce sujet m'arrêta tout court. Est-ce bien à moi de m'établir juge dans une semblable cause? me dis-je tout bas; à moi, qui, dans ma conscience, donne d'avance gain de cause au sentiment?--Mais, d'autre part, si j'exclus les personnes dont le cœur l'emporte sur la tête, qui pourrai-je consulter? un géomètre? bah! ces gens-là sont vendus à la raison. Pour décider ce point, il faudrait trouver un homme qui eût reçu de la nature une égale dose de raison et de sentiment, et qu'au moment de la décision, ces deux facultés fussent parfaitement en équilibre... chose impossible! Il serait plus aisé d'équilibrer une république.
Le seul juge compétent serait donc celui qui n'aurait rien de commun ni avec l'un ni avec l'autre; un homme enfin sans tête et sans cœur. Cette étrange conséquence révolta ma raison; mon cœur, de son côté, protesta n'y avoir aucune part. Cependant il me semblait avoir raisonné juste, et j'aurais, à cette occasion, pris la plus mauvaise idée de mes facultés intellectuelles, si je n'avais réfléchi que, dans les spéculations de haute métaphysique, comme celle dont il est question, des philosophes du premier ordre ont été souvent conduits, par des raisonnemens suivis, à des conséquences affreuses qui ont influé sur le bonheur de la société humaine. Je me consolai donc, pensant que le résultat de mes spéculations ne ferait au moins de mal à personne. Je laissai la question indécise, et je résolus, pour le reste de mes jours, de suivre alternativement ma tête ou mon cœur, suivant que l'un des deux remporterait sur l'autre. Je crois, en effet, que c'est la meilleure méthode. Elle ne m'a pas fait faire, à la vérité, une grande fortune jusqu'ici, me disais-je. N'importe, je vais, descendant le sentier rapide de la vie, sans crainte et sans projets, en liant et en pleurant tour à tour, et souvent à la fois, ou bien en sifflant quelque vieux air pour me désennuyer le long du chemin. D'autres fois, je cueille une marguerite dans le coin d'une haie; j'en arrache les feuilles les unes après les autres, en disant: "Elle m'aime, un peu, beaucoup, passionnément, pas du tout." La dernière amène presque toujours _pas du tout_. En effet, Élisa ne m'aime plus.
Tandis que je m'occupe ainsi, la génération entière des vivans passe: semblable à une immense vague, elle va bientôt se briser avec moi sur le rivage de l'éternité; et, comme si l'orage de la vie n'était pas assez impétueux, comme s'il nous poussait trop lentement aux barrières de l'existence, les nations en masse s'égorgent en courant, et préviennent le terme fixé par la nature. Des conquérans, entraînés eux-mêmes par le tourbillon rapide du tems, s'amusent à jeter des milliers d'hommes sur le carreau. Eh! messieurs, à quoi songez-vous? Attendez!... ces bonnes gens allaient mourir de leur belle mort. Ne voyez-vous pas la vague qui s'avance? elle écume déjà près du rivage.... Attendez, au nom du ciel, encore un instant; et vous, et vos ennemis, et moi, et les marguerites, tout cela va finir! Peut-on s'étonner assez d'une semblable démence! Allons, c'est un point résolu; dorénavant, moi-même, je n'effeuillerai plus de marguerites.
CHAPITRE XXX.