Expédition nocturne autour de ma chambre

Part 2

Chapter 23,758 wordsPublic domain

Je le laissai sortir sans vouloir approfondir jusqu'à quel point son observation était fondée, et je m'assis à mon bureau pour prendre note de ces événemens, comme je fais toujours; mais, à peine eus-je ouvert un tiroir dans lequel j'espérais trouver du papier, que je le refermai brusquement, troublé par un des sentimens les plus désagréables que l'on puisse éprouver, celui de l'amour-propre humilié. L'espèce de surprise dont je fus saisi dans cette occasion, ressemble à celle qu'éprouve un voyageur altéré, lorsqu'approchant ses lèvres d'une fontaine limpide il aperçoit au fond de l'eau une grenouille qui le regarde. Ce n'était cependant autre chose que les ressorts et la carcasse d'une colombe artificielle, qu'à l'exemple d'Archytas je m'étais proposé jadis de faire voler dans les airs. J'avais travaillé sans relâche à sa construction pendant plus de trois mois. Le jour de l'essai venu, je la plaçai sur le bord d'une table, après avoir soigneusement fermé la porte, afin de tenir la découverte secrète, et de causer une aimable surprise à mes amis. Un fil tenait le mécanisme immobile. Qui pourrait imaginer les palpitations de mon cœur et les angoisses de mon amour-propre, lorsque j'approchai les ciseaux pour couper le lien fatal?... Zest ... le ressort de la colombe part et se développe avec bruit. Je lève les yeux pour la voir passer; mais, après avoir fait quelques tours sur elle-même, elle tombe et va se cacher sous la table. Rosine, qui dormait là, s'éloigna tristement. Rosine, qui ne vit jamais ni poulet, ni pigeon, ni le plus petit oiseau sans les attaquer et les poursuivre, ne daigna pas même regarder ma colombe qui se débattait sur le plancher.... Ce fut le coup de grâce pour mon amour-propre. J'allai prendre l'air sur les remparts.

CHAPITRE X.

Tel fut le sort de ma colombe artificielle. Tandis que le génie de la mécanique la destinait à suivre l'aigle dans les cieux, le destin lui donna les inclinations d'une taupe.

Je me promenais tristement et découragé, comme on l'est toujours après une grande espérance déçue, lorsque, levant les yeux, j'aperçus un vol de grues qui passait sur ma tête. Je m'arrêtai pour les examiner. Elles s'avançaient en ordre triangulaire, comme la colonne anglaise à la bataille de Fontenoy. Je les voyais traverser le ciel de nuage en nuage. "Ah! qu'elles volent bien! disais-je tout bas; avec quelle assurance elles semblent glisser sur l'invisible sentier qu'elles parcourent!" L'avouerai-je? hélas! qu'on me le pardonne! L'horrible sentiment de l'envie est une fois, une seule fois entré dans mon cœur, et c'était pour des grues. Je les poursuivis de mes regards jaloux jusqu'aux bornes de l'horizon. Long-tems immobile au milieu de la foule qui se promenait, j'observais le mouvement rapide des hirondelles, et je m'étonnais de les voir suspendues dans les airs, comme si je n'avais jamais vu ce phénomène. Le sentiment d'une admiration profonde, inconnu pour moi jusqu'alors, éclairait mon ame. Je croyais voir la nature pour la première fois. J'entendais avec surprise le bourdonnement des mouches, le chant des oiseaux, et ce bruit mystérieux et confus de la création vivante qui célèbre involontairement son auteur. Concert ineffable, auquel l'homme seul a le privilège sublime de pouvoir joindre des accens de reconnaissance! "Quel est l'auteur de ce brillant mécanisme? m'écriai-je dans le transport qui m'animait. Quel est celui qui, ouvrant sa main créatrice, laissa échapper la première hirondelle dans les airs?--Celui qui donna l'ordre à ces arbres de sortir de la terre et d'élever leurs rameaux vers le ciel?--Et toi, qui t'avances majestueusement sous leur ombre, créature ravissante, dont les traits commandent le respect et l'amour, qui t'a placée sur la surface de la terre pour l'embellir? Quelle est la pensée qui dessina tes formes divines, qui fut assez puissante pour créer le regard et le sourire de l'innocente beauté?... Et moi-même qui sens palpiter mon cœur.... Quel est le but de mon existence?--que suis-je, et d'où viens-je! moi, l'auteur de la colombe artificielle centripète?..." A peine eus-je prononcé ce mot barbare, que, revenant tout-à-coup à moi comme un homme endormi sur lequel on jetterait un seau d'eau, je m'aperçus que plusieurs personnes m'avaient entouré pour m'examiner, tandis que mon enthousiasme me faisait parler seul. Je vis alors la belle Georgine qui me devançait de quelques pas. La moitié de sa joue gauche, chargée de rouge, que j'entrevoyais à travers les boucles de sa perruque blonde, acheva de me remettre au courant des affaires de ce monde, dont je venais de faire une petite absence.

CHAPITRE XI.

Dès que je fus un peu remis du trouble que m'avait causé l'aspect de ma colombe artificielle, la douleur de la contusion que j'avais reçue se fit sentir vivement. Je passai la main sur mon front, et j'y reconnus une nouvelle protubérance précisément à cette partie de la tête où le docteur Gall a placé la protubérance poétique. Mais je n'y songeais point alors, et l'expérience devait seule me démontrer la vérité du système de cet homme célèbre.

Après m'être recueilli quelques instans pour faire un dernier effort en faveur de mon épître dédicatoire, je pris un crayon et me mis à l'ouvrage. Quel fut mon étonnement!... les vers coulaient d'eux-mêmes sous ma plume; j'en remplis deux pages en moins d'une heure, et je conclus de cette circonstance que, si le mouvement était nécessaire à la tête de Pope pour composer des vers, il ne fallait pas moins qu'une contusion pour en tirer de la mienne. Je ne donnerai cependant pas au lecteur ceux que je fis alors, parce que la rapidité prodigieuse avec laquelle se succédaient les aventures de mon voyage m'empêcha d'y mettre la dernière main. Malgré cette réticence, il n'est pas douteux qu'on doit regarder l'accident qui m'était arrivé comme une découverte précieuse, et dont les poètes ne sauraient trop user.

Je suis en effet si convaincu de l'infaillibilité de cette nouvelle méthode, que, dans le poème en vingt-quatre chants que j'ai composé depuis lors, et qui sera publié avec _la Prisonnière de Pignerol_[4], je n'ai pas cru nécessaire jusqu'à présent de commencer les vers; mais j'ai mis au net cinq cents pages de notes qui forment, comme l'on sait, tout le mérite et le volume de la plupart des poèmes modernes.

Comme je rêvais profondément à mes découvertes, en marchant dans ma chambre, je rencontrai mon lit sur lequel je tombai assis, et ma main se trouvant par hasard placée sur mon bonnet, je pris le parti de m'en couvrir la tête et de me coucher.

[Footnote 4: L'auteur paraît avoir renoncé depuis à publier jamais _la Prisonnière de Pignerol_, cet ouvrage rentrant trop dans le genre du roman.]

CHAPITRE XII.

J'étais au lit depuis un quart d'heure, et, contre mon ordinaire, je ne dormais point encore. A l'idée de mon épître dédicatoire, avaient succédé les réflexions les plus tristes: ma lumière, qui tirait vers sa fin, ne jetait plus qu'une lueur inconstante et lugubre du fond de la bobèche, et ma chambre avait l'air d'un tombeau. Un coup de vent ouvrit tout-à-coup la fenêtre, éteignit ma bougie, et ferma la porte avec violence. La teinte noire de mes pensées s'accrut avec l'obscurité.

Tous mes plaisirs passés, toutes mes peines présentes vinrent fondre à la fois dans mon cœur, et le remplirent de regrets et d'amertume.

Quoique je fasse des efforts continuels pour oublier mes chagrins et les chasser de ma pensée, il m'arrive quelquefois, lorsque je n'y prends pas garde, qu'ils rentrent tous à la fois dans ma mémoire, comme si on leur ouvrait une écluse. Il ne me reste plus d'autre parti à prendre dans ces occasions, que de m'abandonner au torrent qui m'entraîne, et mes idées deviennent alors si noires, tous les objets me paraissent si lugubres, que je finis ordinairement par rire de ma folie, en sorte que le remède se trouve dans la violence même du mal.

J'étais encore dans toute la force d'une de ces crises mélancoliques, lorsqu'une partie de la bouffée de vent qui avait ouvert ma fenêtre et fermé ma porte en passant, après avoir fait quelques tours dans ma chambre, feuilleté mes livres et jeté une feuille volante de mon voyage par terre, entra finalement dans mes rideaux, et vint mourir sur ma joue. Je sentis la douce fraîcheur de la nuit, et, regardant cela comme une invitation de sa part, je me levai tout de suite, et j'allai sur mon échelle jouir du calme de la nature.

CHAPITRE XIII.

Le tems était serein: la voie lactée, comme un léger nuage, partageait le ciel; un doux rayon partait de chaque étoile pour venir jusqu'à moi, et, lorsque j'en examinais une attentivement, ses compagnes semblaient scintiller plus vivement pour attirer mes regards.

C'est un charme toujours nouveau pour moi, que celui de contempler le ciel étoilé, et je n'ai pas à me reprocher d'avoir fait un seul voyage, ni même une simple promenade nocturne, sans payer le tribut d'admiration que je dois aux merveilles du firmament. Quoique je sente toute l'impuissance de ma pensée dans ces hautes méditations, je trouve un plaisir inexprimable à m'en occuper. J'aime à penser que ce n'est point le hasard qui conduit jusqu'à mes yeux cette émanation des inondes éloignés, et chaque étoile verse avec sa lumière un rayon d'espérance dans mon cœur. Eh quoi! ces merveilles n'auraient-elles d'autre rapport avec moi que celui de briller à mes yeux? Et ma pensée qui s'élève jusqu'à elles, mon cœur qui s'émeut à leur aspect, leur seraient-ils étrangers?... Spectateur éphémère d'un spectacle éternel, l'homme lève un instant les yeux vers le ciel, et les referme pour toujours; mais, pendant cet instant rapide, qui lui est accordé, de tous les points du ciel et depuis les bornes de l'univers, un rayon consolateur part de chaque monde, et vient frapper ses regards pour lui annoncer qu'il existe un rapport entre l'immensité et lui, et qu'il est associé à l'éternité.

CHAPITRE XIV.

Un sentiment fâcheux troublait cependant le plaisir que j'éprouvais en me livrant à ces méditations. Combien peu de personnes, me disais-je, jouissent maintenant avec moi du spectacle sublime que le ciel étale inutilement pour les hommes assoupis!... Passe encore pour ceux qui dorment; mais qu'en coûterait-il à ceux qui se promènent, à ceux qui sortent en foule du théâtre, de regarder un instant, et d'admirer les brillantes constellations qui rayonnent de toutes parts sur leur tête?--Non, les spectateurs attentifs de Scapin ou de Jocrisse ne daigneront pas lever les yeux: ils vont rentrer brutalement chez eux, ou ailleurs, sans songer que le ciel existe. Quelle bizarrerie!... parce qu'on peut le voir souvent et gratis, ils n'en veulent pas. Si le firmament était toujours voilé pour nous, si le spectacle qu'il nous offre dépendait d'un entrepreneur, les premières loges sur les toits seraient hors de prix, et les dames de Turin s'arracheraient ma lucarne.

"Oh! si j'étais souverain d'un pays, m'écriai-je, saisi d'une juste indignation, je ferais chaque nuit sonner le tocsin, et j'obligerais mes sujets de tout âge, de tout sexe et de toute condition de se mettre à la fenêtre et de regarder les étoiles." Ici la raison, qui, dans mon royaume, n'a qu'un droit contesté de remontrance, fut cependant plus heureuse qu'à l'ordinaire dans les représentations qu'elle me proposa au sujet de l'édit inconsidéré que je voulais proclamer dans mes états. "Sire, me dit-elle, votre majesté ne daignerait-elle pas faire une exception en faveur des nuits pluvieuses, puisque, dans ce cas, le ciel étant couvert....--Fort bien, fort bien, répondis-je, je n'y avais pas songé: vous noterez une exception en faveur des nuits pluvieuses.--Sire, ajouta-t-elle, je pense qu'il serait à propos d'excepter aussi les nuits sereines, lorsque le froid est excessif et que la bise souffle, puisque l'exécution rigoureuse de l'édit accablerait vos heureux sujets de rhumes et de catarrhes." Je commençais à voir beaucoup de difficultés dans l'exécution de mon projet, mais il m'en coûtait de revenir sur mes pas. "Il faudra, dis-je, écrire-au conseil de médecine et à l'académie des sciences, pour fixer le degré du thermomètre centigrade auquel mes sujets pourront se dispenser de se mettre à la fenêtre; mais je veux, j'exige absolument que l'ordre soit exécuté à la rigueur.--Et les malades, sire?--Cela va sans dire; qu'ils soient exceptés: l'humanité doit aller avant tout.--Si je ne craignais de fatiguer votre majesté, je lui ferais encore observer que l'on pourrait (dans le cas où elle le jugerait à propos, et que la chose ne présentât pas de grands inconvéniens) ajouter aussi une exception en faveur des aveugles, puisqu'étant privés de l'organe de la vue....--Eh bien! est-ce tout? interrompis-je avec humeur.--Pardon, sire; mais les amoureux? le cœur débonnaire de votre majesté pourrait-il les contraindre à regarder aussi les étoiles?--C'est bon, c'est bon, dit le roi, remettons cela; nous y penserons à tête reposée. Vous me donnerez un mémoire détaillé là-dessus."

Bon Dieu!... bon Dieu!... combien il faut y réfléchir, avant de donner un édit de haute police!

CHAPITRE XV.

Les étoiles les plus brillantes n'ont jamais été celles que je contemple avec plus de plaisir; mais les plus petites, celles qui, perdues dans un éloignement incommensurable, ne paraissent que comme des points imperceptibles, ont toujours été mes étoiles favorites. La raison en est toute simple: on concevra facilement qu'en faisant faire à mon imagination autant de chemin de l'autre côté de leur sphère, que mes regards en font de celui-ci, pour parvenir jusqu'à elles, je me trouve porté sans effort à une distance où peu de voyageurs sont parvenus avant moi, et je m'étonne, en me trouvant là, de n'être encore qu'au commencement de ce vaste univers: car il serait, je crois, ridicule de penser qu'il existe une barrière au-delà de laquelle le néant commence; comme si le néant était plus facile à comprendre que l'existence! Après la dernière étoile, j'en imagine encore une autre, qui ne saurait non plus être la dernière. En assignant des limites à la création, tant soient-elles éloignées, l'univers ne me paraît plus qu'un point lumineux comparé à l'immensité de l'espace vide qui l'environne, à cet affreux et sombre néant, au milieu duquel il serait suspendu comme une lampe solitaire.--Ici je me couvris les yeux avec les deux mains, pour éloigner toute espèce de distraction, et donner à mes idées la profondeur qu'un semblable sujet exige; et, faisant un effort de tête surnaturel, je composai un système du monde, le plus complet qui ait encore paru. Le voici dans tous ses détails; il est le résultat des méditations de toute ma vie. "Je crois que l'espace étant...." Mais ceci mérite un chapitre à part; et, vu l'importance de la matière, il sera le seul de mon voyage qui portera un titre.

CHAPITRE XVI.

_Système du Monde_.

Je crois donc que l'espace étant infini, la création l'est aussi, et que Dieu a créé dans son éternité une infinité de mondes dans l'immensité de l'espace.

CHAPITRE XVII.

J'avouerai cependant de bonne foi que je ne comprends guère mieux mon système que tous les autres systèmes éclos jusqu'à ce jour de l'imagination des philosophes anciens et modernes; mais le mien a l'avantage précieux d'être contenu dans quatre lignes, tout énorme qu'il est. Le lecteur indulgent voudra bien observer aussi qu'il a été composé tout entier au sommet d'une échelle. Je l'aurais cependant embelli de commentaires et de notes, si, dans le moment où j'étais le plus fortement occupé de mon sujet, je n'avais été distrait par des sons enchanteurs qui vinrent frapper agréablement mon oreille. Une voix telle que je n'en ai jamais entendu de plus mélodieuse, sans en excepter même celle de Zénéide, une de ces voix qui sont toujours à l'unisson des fibres de mon cœur, chantait tout près de moi une romance dont je ne perdis pas un mot, et qui ne sortira jamais de ma mémoire. En écoutant avec attention, je découvris que la voix partait d'une fenêtre plus basse que la mienne: malheureusement je ne pouvais la voir, l'extrémité du toit, au-dessus duquel s'élevait ma lucarne, la cachant à mes yeux. Cependant le désir d'apercevoir la sirène qui me charmait par ses accords augmentait à proportion du charme de la romance dont les paroles touchantes auraient arraché des larmes à l'être le plus insensible. Bientôt, ne pouvant plus résister à ma curiosité, je montai jusqu'au dernier échelon, je mis un pied sur le bord du toit, et, me tenant d'une main au montant de la fenêtre, je me suspendis ainsi sur la rue, au risque de me précipiter.

Je vis alors sur un balcon à ma gauche, un peu au-dessous de moi, une jeune femme en déshabillé blanc: sa main soutenait sa tête charmante, assez penchée pour laisser entrevoir, à la lueur des astres, le profil le plus intéressant, et son attitude semblait imaginée pour présenter dans tout son jour, à un voyageur aérien comme moi, une taille svelte et bien prise: un de ses pieds nus, jeté négligemment en arrière, était tourné de façon qu'il m'était possible, malgré l'obscurité, d'en présumer les heureuses dimensions, tandis qu'une jolie petite mule, dont il était séparé, les déterminait encore mieux à mon œil curieux. Je vous laisse à penser, ma chère Sophie, quelle était la violence de ma situation. Je n'osais faire la moindre exclamation de peur d'effaroucher ma belle voisine, ni le moindre mouvement de peur de tomber dans la rue. Un soupir m'échappa cependant malgré moi, mais je fus à tems d'en retenir la moitié; le reste fut emporté par un zéphyr qui passait, et j'eus tout le loisir d'examiner la rêveuse, soutenu dans cette position périlleuse par l'espoir de l'entendre chanter encore. Mais, hélas! sa romance était finie, et mon mauvais destin lui fit garder le silence le plus opiniâtre. Enfin, après avoir attendu bien long-tems, je crus pouvoir me hasarder à lui adresser la parole: il ne s'agissait plus que de trouver un compliment digne d'elle et des sentimens qu'elle m'avait inspirés. Oh! combien je regrettai de n'avoir pas terminé mon épître dédicatoire en vers! comme je l'aurais placée à propos dans cette occasion! Ma présence d'esprit ne m'abandonna cependant pas au besoin. Inspiré par la douce influence des astres, et par le désir plus puissant encore de réussir auprès d'une belle, après avoir toussé légèrement pour la prévenir, et pour rendre le son de ma voix plus doux: "Il fait bien beau tems cette nuit," lui dis-je du ton le plus affectueux qu'il me fut possible.

CHAPITRE XVIII.

Je crois entendre d'ici Mme de Hautcastel, qui ne me passe rien, me demander compte de la romance dont j'ai parlé dans le chapitre précédent. Pour la première fois de ma vie, je me trouve dans la dure nécessité de lui refuser quelque chose. Si j'insérais ces vers dans mon voyage, on ne manquerait pas de m'en croire l'auteur, ce qui m'attirerait, sur la nécessité des contusions, plus d'une mauvaise plaisanterie que je veux éviter. Je continuerai donc la relation de mon aventure avec mon aimable voisine, aventure dont la catastrophe inattendue, ainsi que la délicatesse avec laquelle je l'ai conduite, sont faites pour intéresser toutes les classes de lecteurs. Mais, avant de savoir ce qu'elle me répondit, et comment fut reçu le compliment ingénieux que je lui avais adressé, je dois répondre d'avance à certaines personnes qui se croient plus éloquentes que moi, et qui me condamneront sans pitié pour avoir commencé la conversation d'une manière si triviale à leur sens. Je leur prouverai que, si j'avais fait de l'esprit dans cette occasion importante, j'aurais manqué ouvertement aux règles de la prudence et du bon goût. Tout homme qui entre en conversation avec une belle en disant un bon mot ou en faisant un compliment, quelque flatteur qu'il puisse être, laisse entrevoir des prétentions qui ne doivent paraître que lorsqu'elles commencent à être fondées. En outre, s'il fait de l'esprit, il est évident qu'il cherche à briller, et par conséquent qu'il pense moins à sa dame qu'à lui-même. Or les dames veulent qu'on s'occupe d'elles; et, quoique elles ne fassent pas toujours exactement les mêmes réflexions que je viens d'écrire, elles possèdent un sens exquis et naturel qui leur apprend qu'une phrase triviale, dite par le seul motif de lier la conversation et de s'approcher d'elles, vaut mille fois mieux qu'un trait d'esprit inspiré par la vanité, et mieux encore (ce qui paraîtra bien étonnant) qu'une épître dédicatoire en vers. Bien plus, je soutiens (dût mon sentiment être regardé comme un paradoxe) que cet esprit léger et brillant de la conversation n'est pas même nécessaire dans la plus longue liaison, si c'est vraiment le cœur qui l'a formée; et, malgré tout ce que les personnes qui n'ont aimé qu'à demi disent des longs intervalles que laissent entre eux les sentimens vifs de l'amour et de l'amitié, la journée est toujours courte lorsqu'on la passe auprès de son amie, et le silence est aussi intéressant que la discussion.

Quoi qu'il en soit de ma dissertation, il est très-sûr que je ne vis rien de mieux à dire, sur le bord du toit où je me trouvais, que les paroles en question. Je ne les eus pas plus tôt prononcées que mon ame se transporta tout entière au tympan de mes oreilles, pour saisir jusqu'à la moindre nuance des sons que j'espérais entendre. La belle releva sa tête pour me regarder: ses longs cheveux se déployèrent comme un voile, et servirent de fond à son visage charmant qui réfléchissait la lumière mystérieuse des étoiles. Déjà sa bouche était entr'ouverte, ses douces paroles s'avançaient sur ses lèvres.... Mais, ô ciel! quelle fut ma surprise et ma terreur!... Un bruit sinistre se fit entendre: "Que faites-vous là, madame, à cette heure? Rentrez!" dit une voix mâle et sonore, dans l'intérieur de l'appartement. Je fus pétrifié.

CHAPITRE XIX.

Tel doit être le bruit qui vient effrayer les coupables, lorsqu'on ouvre tout-à-coup devant eux les portes brûlantes du Tartare; ou tel encore doit être celui que font, sous les voûtes infernales, les sept cataractes du Styx, dont les poètes ont oublié de parler.

CHAPITRE XX.

Un feu follet traversa le ciel en ce moment, et disparut presque aussitôt. Mes yeux, que la clarté du météore avait détournés un instant, se reportèrent sur le balcon, et n'y virent plus que la petite pantoufle. Ma voisine, dans sa retraite précipitée, avait oublié de la reprendre. Je contemplai long-tems ce joli moule d'un pied digne du ciseau de Praxitèle, avec une émotion dont je n'oserais avouer toute la force; mais, ce qui pourra paraître bien singulier, et ce dont je ne saurais me rendre raison à moi-même, c'est qu'un charme insurmontable m'empêchait d'en détourner mes regards, malgré tous les efforts que je faisais pour les porter sur d'autres objets.

On raconte que, lorsqu'un serpent regarde un rossignol, le malheureux oiseau, victime d'un charme irrésistible, est forcé de s'approcher du reptile vorace. Ses ailes rapides ne lui servent plus qu'à le conduire à sa perte, et chaque effort qu'il fait pour s'éloigner le rapproche de l'ennemi qui le poursuit de son regard inévitable.