Excelsior: Roman parisien

Chapter 9

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Jacques considéra à la lueur d'un réverbère l'interlocuteur qui lui tenait ce langage inattendu. Avec son coup d'oeil habile et sûr, il reconnut en cet homme le type du fonctionnaire courageux, loyal, souverainement honnête et possédant un coeur sous son écharpe. Spontanément il lui tendit la main. M. Gilet la serra avec une émotion frémissante et lui dit: «Maintenant, monsieur, vous êtes libre. Je crois que je n'ai rien de plus agréable à faire pour vous que de vous priver de ma compagnie. Au reste, pour ce qui est de la réunion, je sais parfaitement d'avance de quel côté sont les torts. Adieu, monsieur, et au milieu de tous les triomphes que l'avenir réserve à votre talent, n'oubliez pas qu'en arrachant aujourd'hui un de vos semblables à la mort vous avez remporté votre plus belle victoire, la seule peut-être dont l'image soit destinée à briller dans votre souvenir sans ombre et sans nuage.»

Les amis de Mérigue entendirent les remerciements du commissaire et voulurent plaisanter au sujet des belles phrases de ce vilain homme. Jacques leur imposa silence en disant: «De grâce, messieurs, la rencontre d'un homme de coeur est chose assez rare pour n'en point faire un thème à railleries. Qui peut savoir, en ces temps troublés, si je ne serai pas un jour réduit à l'amitié de M. Gilet?

--Ce n'est pas flatteur pour la mienne, répondit Sermèze.

--Oh! la tienne! fit Jacques, elle est toujours sous-entendue.

Jacques de Mérigue s'était remis avec ardeur à la conquête des étoiles. En dépit de la plaie, toujours saignante, qui lui rongeait le coeur, il avait dirigé vers le travail toutes les forces de sa volonté. Les élections législatives devaient avoir lieu à bref délai et, le scrutin d'arrondissement subsistant encore, le jeune héros limousin comptait briguer le siège afférent à sa circonscription. Il était en train, pour le moment, d'augmenter sa notoriété autant que cela était possible, en prenant la parole dans toutes les réunions parisiennes dont il pouvait avoir connaissance. La lecture du billet de la duchesse l'avait violemment émotionné, mais il n'avait pas eu un instant la pensée d'y répondre d'une façon quelconque. Le nom de ses pères souffleté dans sa personne criait trop haut contre l'auteur de l'outrage; mais il s'était surpris approchant de ses lèvres l'écriture enchanteresse, et il avait voulu se punir d'une seconde faiblesse en déchirant la noble lettre, et en jetant dans la rue ses débris froissés d'une main crispée.

II

LUNE DE MIEL

--Eh bien, ma chère Blanche, disait la comtesse douairière de Vannes d'un ton distrait, tandis qu'elle poursuivait certainement par la pensée le vol de son aiguille sur quelque canevas fantastique; eh bien, ma chère Blanche, es-tu bien contente et bien heureuse?

--Tout à fait, maman.

--Tu me dis cela d'un air peu convaincu.

--Oh! qui vous donne ce soupçon bizarre?

--Le duc est-il toujours bien gentil pour toi?

--Adorable. Je le vois une demi-heure par jour.

--Comme c'est peu, ma pauvre enfant. C'est vraiment bien mal à lui.

--Comment donc! comment donc, chère maman. C'est assez. Je n'en réclame pas davantage.

--Tu ne veux pas que je lui dise.....

--Ah! Dieu du ciel. Gardez-vous en bien.

--Tout amicalement... sans paraître lui faire de reproches... au cours d'une conversation...

--De grâce, maman, laissez-le donc tranquille; je l'aimerais peut-être beaucoup moins s'il était perpétuellement sur mes talons.

--Tu l'aimes donc toujours bien, ma petite Blanche?

--Suffisamment.

--Et lui te rend-il comme tu le désires tes sentiments d'affection et d'amour?

--Oh! comme je le désire.

--Voyons. Raconte-moi un peu ta journée. Tu te lèves toujours tard...?

Sur le coup de onze heures; mais je suis réveillée au point du jour.

--Et que peux-tu bien faire de six à onze?

--Mon Dieu, Maman, je prends du chocolat par toutes petites gorgées; la première me brûle, la dernière me gèle... puis je lis les romans nouveaux.

--Et ton mari, pendant ce temps-là?

--Mon mari, dit Blanche en éclatant d'un rire dédaigneux, est-ce que je puis le savoir? Depuis cinq semaines, il est entré une seule fois dans ma chambre.

--Dieu! est-ce possible?

--A quatre heures de l'après-midi.

--De l'après-midi, ma petite Blanche?

--Pour me demander l'adresse d'une fleuriste.

--Il t'envoie encore des bouquets?

--Ah! vous plaisantez, maman.

--Mais vraiment, ma fille, tu me plonges dans la stupeur. Où peuvent donc aller ces fleurs?

--That is the question. Je m'en soucie peu.

--Comment! il n'est entré qu'une fois dans ta chambre...? mais je pense que tu veux parler de la journée; j'espère que le soir... tu n'es pas seule.

--Non, je fais venir ma femme de chambre.

--Mais, la nuit, chère enfant?

--Ah! je ne suis pas peureuse, tranquillisez-vous.

--J'étais décidément promise à des étonnements aujourd'hui, moi qui ne pouvais jamais me débarrasser de ton pauvre père quand il vivait.

--Nous sommes une famille pleine de contrastes.

--Voyons, Blanchette... et quand tu es levée...?

--Je déjeune à la vapeur.

--Avec ton mari, j'espère?

--Généralement; mais il arrive toujours en retard, et il en est encore aux hors-d'oeuvre quand je mange la confiture.

--Est-il au moins bien mignon pendant le repas?

--Toujours à moitié endormi.

--- Il ne t'embrasse pas un peu, ma fille?

--Oh! si, de temps en temps... dans les cheveux.

--Dans les cheveux?

--Parfaitement, ça le fatigue de se courber.

--Il est toujours bien doux avec toi, ma chérie?

--Il ne m'a pas encore gifflée.

--Ah! vraiment.

--Ni même maltraitée.

--Quel époux modèle!

--Ni même injuriée.

--Il est trop bien élevé pour ça, j'espère.

--Et puis il sait bien que je lui rendrais.

--Après déjeuner que se passe-t-il?

--Je vais faire mes visites et puis mes petites courses particulières, mes petites études de moeurs, puis je rentre sur les cinq ou six heures, après avoir croqué quelques petits fours. Je reprends mes livres ou bien je dors jusqu'à sept heures et demie... puis je dîne.

--Avec le duc?

--Pas habituellement. Il trouve la cuisine du club très supérieure à la mienne.

--Oh! fi, le vilain.

--Il est vrai, pour tout dire, que la conversation de ma femme de chambre me paraît beaucoup plus intéressante que la sienne.

--Et tu ne le vois plus de la soirée?

--C'est très rare.

--Il ne t'amène jamais au théâtre?

--Il ne me défend pas d'y aller seule.

--Pauvre enfant! Quelle existence solitaire et monotone. Je viendrai te voir tous les jours, puisque c'est comme ça; je t'apprendrai à broder.

--Grand merci, ma petite maman, vos distractions sont trop follichonnes.

--Tu ne t'imagines pas comme ce travail-là fait passer le temps, et puis, il est si captivant, j'en rêve la nuit.

--Ma pauvre maman... eh bien, il m'arrive aussi de broder quelquefois... de jolis petits romans, dans mon imagination.

--Il est malsain de s'abandonner à la rêverie, ma petite Blanche.

--Parlons d'autre chose, chère maman. Sait-on ce que devient M. de Mérigue?

--M. de Mérigue... ah! oui, ce petit professeur que nous avons reçu et qui s'est présenté aux élections, je crois.

--Précisément... Le répétiteur de Théodore enfin... vous avez l'air de tomber des nues...

--Il n'est plus répétiteur de Théodore, il a dit à ton frère qu'il ne pouvait plus s'occuper de lui, qu'il avait d'autres chats à fouetter, je crois. J'espère bien qu'il n'aura pas fait subir ce traitement-là à mon fils...

--Il aurait eu raison quelquefois... Je le trouve très bien ce jeune homme... décidément.

--Il n'est pas de notre monde, mon enfant.

--Ah! c'est ça qui m'est égal! Si vous croyez qu'ils sont toujours drôles les gens de notre monde? Je suis sûre que lorsque M. de Mérigue se mariera il rendra une femme joliment heureuse.

--Que nous importe, ma fille! N'avons-nous rien de mieux à faire qu'à nous occuper de ces petites gens?

--Ah! c'est trop fort!... D'abord, de votre part, c'est de l'ingratitude... Ce pauvre garçon qui gagne peut-être vingt-cinq louis par mois à la rue de Monceau, vous en a donné cinq d'un seul coup à votre dernière quête.

--C'est bien possible, ma fille. Je ne me rappelle pas. Le prince de Gabrielli m'a bien remis un billet de mille. Si j'étais obligée d'avoir de la reconnaissance pour tous les gens qui m'ont envoyé leur offrande, je n'aurais plus le temps...

--De broder, chère maman.

Blanche de Vannes avait sommairement raconté sa vie quotidienne à la comtesse douairière, mais elle n'avait fait aux pensées qui l'agitaient qu'une bien légère allusion, que la noble manieuse d'aiguille n'avait aucunement pénétrée. Elle avait singulièrement débuté dans la vie matrimoniale en consignant son mari à la porte de sa chambre à coucher. Celui-ci n'avait éprouvé qu'une légère vexation toute passagère et non suivie de rancune contre la compagne de son existence. C'était pendant cette première nuit solitairement écoulée, que la jeune duchesse avait rempli, à l'adresse de Mérigue, la singulière lettre de change dont le texte était si bref et si catégorique. Elle avait attendu une réponse pendant de longues journées, et courait souvent elle-même à la loge aux heures de passage des facteurs. Le «béguin» qu'elle avait eu pour le jeune candidat se transformait décidément et invinciblement en un sentiment profond d'attachement qui contenait le germe d'une passion folle et irrésistible. La solitude presque absolue où vivait Blanche était un aliment de plus à cet étrange amour, et compliquait les mouvements de son coeur d'une violente excitation cérébrale. Les quelques moments passés avec le duc irritaient et exaltaient ses pensées; elle comparait sans cesse et avec une mesure d'appréciation peu impartiale la platitude de l'homme qu'elle apercevait en face d'elle, et l'auréole du fantôme qu'elle poursuivait dans ses rêves. Ce duc, si froid, si compassé, si correct dans sa tenue irréprochable, si uniforme dans sa vie frivole et inutile, et ce bel aventurier si romanesque, si ardent, si dédaigneux de l'étiquette, si impétueux dans ses ambitions hardies, ces deux êtres, si dissemblables, ne pouvaient s'équilibrer dans les plateaux d'une balance intelligente. La duchesse en était même venue à admirer vaguement, comme un trait inouï d'audace, cette prétention insensée de Jacques, qui avait d'abord révolté son orgueil. Elle cherchait à cet acte fou des circonstances atténuantes, et elle découvrait comme telles, avec un frémissement intime, la séduction de ses charmes et l'attraction exercée par sa beauté, bien capables sans doute de griser le cerveau d'un homme. Ce qu'elle ne pouvait point encore comprendre, c'était que l'explosion de son dédain eût fait à Mérigue une incurable blessure. Aussi était-elle de jour en jour plus stupéfaite du silence implacable où le poète se renfermait.

III

SUITE DE LA MÊME LUNE

--Oh! voyons, ma petite Zoé, tu n'es pas raisonnable, je t'ai encore donné hier cinquante louis pour payer ton terme.

--Ah ça! mon petit duduc est-ce que tu t'imagines qu'on n'a pas autre chose à faire qu'à penser à son loyer, et que je vais jeter tout de suite tes jolis petits monacos à la tête de cet escogriffe de concierge. Ce sont des soufflets qu'il attrapera, s'il insiste.

--Mais, ma fignolette, il te fera donner congé, tu seras expulsée, quel déshonneur pour moi si l'on dit au club que j'ai laissé vendre les meubles de ma petite Louloute six semaines après avoir fait un riche mariage.

--Certainement, c'est un déshonneur.

--On me traitera d'ingrat, d'oublieux, de pingre, de vieux rapiat, de sale grigou.

--Surtout de mufle et de moule, et on aura diablement raison.

--Tu es dure, ma petite Zoé.

--C'est toi qui est dur. Comment tu me donnes un billet de mille et parce que ça se trouve être le montant du terme, et que ce terme arrive par hasard à échoir aujourd'hui, il faut que je renonce à tous mes petits projets et que je jette cette somme dans ce tonneau des Danaïdes qui s'appelle la poche du propriétaire. Va donc, mon vieux. C'est toi qui n'est pas raisonnable, pour deux sous, vois-tu.

--Pour mille francs.

--Ah! voila-t-il pas une belle affaire! Quand Mme la duchesse de Largeay aurait une perle fine de moins.

--Laisse donc la duchesse tranquille... comme je fais moi-même.

--Je te dis que tu me lâches.--C'est pas gentil.

--Voyons, je te donne tout le temps que me laissent le club et ma promenade à cheval.

--Je te répète que tu me lâches pour ta petite duchesse de rien du tout.

--Tu es dure, ma petite Zoé.

--... Qui t'a fermé la porte au nez, le soir de tes noces.

--Hein! tu dis?

--Fais donc pas ton gros malin. Tout le monde le sait.

--Tout le monde sait... que...?

--Que tu as passé la première nuit sur le divan de l'antichambre, l'histoire a roulé dans tous les journaux du boulevard.

--Est-ce que je lis ces ordures, ma chère?

--Eh bien, moi, si tu n'es pas plus aimable, je vais faire comme la duchesse... je mettrai le verrou à ma porte... et tu te trouveras... tu sais comme l'infortuné cavalier le... dos par terre... entre deux selles...

--Oh! que tu es dure, Zoé.

--C'est toi qui es un sans coeur.--Au moment où ta fortune augmente de cinquante mille livres de rente, tu veux que je paye mon terme... si tu y tiens tant à ce terme, tu n'as qu'à le payer toi-même, je ne m'y oppose pas, mais j'avoue que tu ferais bien mieux de me donner l'argent...

--Tu me fais des facéties.

--Si c'était cette grande sauterelle de Microche qui te le demandât, tu t'empresserais de lui obéir.

--Il y a six mois que je ne l'ai vue.

--Je crois bien, elle te claquait, mais elle savait te mettre aux pas tout de même.

--Qui t'a raconté ces bourdes?

--Ça traîne dans tous les journaux.

--Je t'ai déjà dit que je ne lisais pas ces ordures.

--Si la duchesse te demandait mille francs tu les lui donnerais.

--Elle ne me demande jamais rien. Elle est bien plus sage que toi.

--Eh bien... écoute... Moi j'ai besoin d'argent... par dévouement pour toi j'ai repoussé des offres très brillantes... un sous-brigadier de la police des moeurs, un baryton des Folies-Dramatiques... un fabricant d'huile de foie de morue...

--Prends garde qu'il ne te mette dans son pressoir.

--Impertinent! Je vais faire comme la grande Microche. Gare aux calottes.

--Décidément, tu es trop dure, ma petite Zoé.

--Non content de me refuser du pain, tu m'insultes, tu me nargues au moment où je te donne les preuves de mon affection et de ma fidélité.

--Là! là! ne va pas pleurer maintenant... réconcilions-nous. Tu sais bien que je suis ton petit duduc...

--Donne-moi cinquante louis.

--Je te les enverrai ce soir.

--Tu sais, pas de blague! si je ne les ai pas avant la nuit, je fais comme la petite dame de l'hôtel de Bade.

--Allons, allons, ne te chagrine pas, tu les auras.

--Et puis, tant que j'y pense... tu feras peut-être bien de payer le terme aussi.

--Aïe, aïe, tu crois?

--Dame, c'est toi qui l'as prétendu tout à l'heure.

--Enfin... soit. Mais il faudra que tu sois joliment mignonne. Adieu, Fifine, et le duc sortit.

--Va donc, grand serin, murmura Zoé en se jetant sur son canapé.

IV

DOUBLE CROISEMENT

L'allée des Acacias resplendit dans la jeune gloire du printemps. Les grands arbres, doucement remués par une brise vague, répandent une ombre fraîche et un large flux de senteurs embaumées. Les rayons obliques du soleil couchant glissent parmi les floraisons et les verdures comme des regards souriants à travers les cils d'une blonde amoureuse. Une légère buée flottante noie les coteaux de Saint-Cloud dans un lointain nébuleux. Toutes les vigueurs et toutes les allégresses des bois ressuscités s'agitent dans le tremblement des feuillages. Les arbustes, les herbes, les fleurettes des massifs, éveillés de l'engourdissement hivernal, aspirent joyeusement leur part de vie, sous le balancement uniforme et cadencé des hautes branches. L'azur transparaît à la cime des arbres, purifié et avivé par le souffle du vent. Quelques flocons de nuages s'abaissent vers l'Occident et s'illuminent des teintes fauves d'un embrasement; mille reflets ondoient sous l'épaisseur des rameaux tendres, comme projetés par des miroirs fugitifs. Ils se poursuivent, se croisent et s'entremêlent, pour se séparer encore et recommencer sans fin leurs danses lumineuses.

A part quelques piétons bien rares, la foule bigarrée qui encombre l'avenue est insensible au langage de la nature radieuse. La grande chaussée est complètement obstruée d'une quadruple rangée d'équipages dont les courants ascendants et descendants se côtoient sans se heurter, sous l'habile conduite des cochers et la vigilance des gardiens du bois. Toutes les voitures vont au pas, et les chevaux, la tête haute, les naseaux palpitants, tous les muscles tendus et cambrés, frissonnent d'impatience nerveuse sous la splendeur des harnais étincelants, et mâchent leur mors tout blanc d'écume. Au fond des coupés, des victorias et des landaus, des personnages de tout âge et de tout sexe, ayant de commun un inexorable ennui, laissent errer dans le vide leurs regards atones. Quelques sportsmen et quelques belles petites conduisent leurs boggys et leurs phaétons et ne paraissent pas s'amuser beaucoup plus que les burgraves des grands carrosses. On voit ça et là des fiacres piteux, égarés comme par hasard parmi l'opulence des voitures de maîtres: on dirait d'humbles mendiants tendant leurs sébilles à la sortie d'une grand'messe. L'allée réservée aux cavaliers possède quelques fidèles excentriques qui tantôt se livrent à des steeples vertigineux, tantôt lorgnent insolemment les dames, sans distinction de rang ni d'espèce. Le chemin des piétons est rempli d'une foule disparate. Le jeune boudiné y coudoie l'ouvrier endimanché et le tourlourou au bras de sa payse; le petit employé, éreinté par six jours de rond de cuir, y salue son chef de service à l'arrière-train gélatineux, auquel la Faculté ordonne des promenades hygiéniques. A tout prendre, c'est encore parmi ces pousse-cailloux que se trouve la plus grande somme d'intelligence et de vie.

Le duc et la duchesse de Largeay parcourent l'avenue en landau découvert; la conversation des deux jeunes époux n'a point été bien remarquable de durée ni d'animation. La duchesse souffre, le duc s'ennuie.

--Belle journée! a dit le duc sur la lisière du bois.

--Effectivement, a répondu la duchesse.

--On devrait bien interdire cette promenade à ces fiacres infects.

--Comme vous êtes sévère, mon ami.

--Voyons, chère amie, est-il possible à la vue d'un homme qui aime la correction en toutes choses d'être réduite à tomber sur ces sapins crottés et ces haridelles osseuses. Une bonne police y devrait mettre ordre.

--Je ne suis pas de votre avis.

--Voyez plutôt à Hyde-Park... à la villa Pamphili... mon _desideratum_ y est un fait accompli.

--Oh! ne me parlez pas latin, mon ami, vous risqueriez de vous tromper.

--Toujours malicieuse.

--Les petites gens des fiacres vous rouleraient sur cet article-là.

Le duc eut une moue dédaigneuse.

--Pour moi, continua Blanche, je trouverais barbare la mesure que vous proposez.

--Vous devenez bien philanthrope, ma chère. Je ne vous ai pas toujours connue ainsi.

--C'est vrai, cher duc. Je l'avoue à mon honneur ou à ma honte; je sens depuis quelques semaines comme un grand courant d'humanité qui passe dans mon âme.

--Un courant d'humanité! Vous avez appris cela au cours de M. Caro?

--Non, mon ami; mais en regardant vivre autour de moi les gens qui montent en fiacre, et même ceux qui n'ont pas de quoi y monter.

Le duc de Largeay poussa sans répondre un petit ricanement. La duchesse haussa les épaules et laissa tomber la causerie. A ce moment son landau était complètement arrêté; elle promena ses yeux sur l'allée des piétons. Elle aperçut d'abord un grand cuirassier qui lutinait une petite bonne et elle envia vaguement le bonnet et le fichu de la soubrette. Elle vit ensuite un jeune ouvrier robuste et bien découplé qui se dandinait les mains dans ses poches, en promenant ses regards dans la foule, comme sur un champ fertile en conquêtes. Elle le considéra avec un intérêt qui excédait les bornes de la curiosité pure et simple. Tout à coup, Jacques de Mérigue, rêveur et pâle s'offrit à ses yeux. Il débouchait d'une allée sombre et s'arrêta comme à dessein en face du landau ducal. Blanche ayant toussé à deux reprises, leurs yeux se rencontrèrent; Mérigue salua gravement et détourna la tête, tandis que la duchesse le dévorait du regard et ployait son cou pour le suivre à travers la foule. Au même instant, de l'autre côté de la voiture, Zoé passait conduisant son boggy et lançait au duc un petit signe de tête provocateur. Largeay lui répondit par un geste de la main gauche. Blanche aperçut le mouvement et un sourire de plaisir éclaira son visage pendant quelques secondes. Elle venait en un laps de temps inappréciable de combiner tout un plan de campagne amoureuse, et elle faisait à son mari l'honneur singulier de lui réserver un rôle dans ses opérations stratégiques. Un des plus humbles marcheurs du bois occupait la pensée d'une des plus riches propriétaires de carrosses.

V

L'OBSESSION

--Théodore, as-tu besoin d'argent?

--Toujours, ma chère petite soeur.

--Je t'en donnerai si tu es bien sage.

--Que faut-il faire et combien me donneras-tu?

--Dix louis pour m'aider à gagner une gageure.

--Parle toujours.

--Voilà! J'ai parié à ton beau-frère que je devinerais où il passe ses après-midi.

--Oh! là, là. Donne-moi un peu ces dix louis.

--Tu me promets de me dire la chose; tu pourras examiner cela un jour de sortie.

--Exhibe les monacos, tu seras bientôt satisfaite.

Blanche prit deux billets de cent francs dans une cassette et les remit au collégien rayonnant:

--Eh bien, reprit alors Théodore, je ne vais pas te faire languir. Toutes les fois que mon beau-frère n'est pas ici, tu peux jurer qu'il est chez la petite Zoé.

Blanche murmura tout bas: vingt-trois heures sur vingt-quatre, puis continua à haute voix:

--Veux-tu bien te taire, petit polisson. Est-ce qu'à ton âge on parle de choses pareilles? C'est bien vilain, monsieur, de tenir un tel langage à sa soeur.

--Dame! tu veux savoir la vérité... tu me l'as même achetée... je t'en donne pour ton argent.

--Petite Zoé, petite Zoé, d'abord quelle est cette personne, je te prie?

--Une horizontale de grande marque.

--Affreux gamin! qui t'a enseigné des mots pareils! A dix-sept ans, c'est scandaleux. Je le ferai dire par maman au père Coupessay; drôle, va!

Théodore sortit en ricanant.

Dès que son frère se fut éloigné, Blanche se frotta les mains avec de petits rires nerveux. Le duc, par extraordinaire, dînait ce soir-là chez sa femme. La duchesse fut ironique et gouailleuse pendant tout le repas. Il y avait longtemps qu'elle soupçonnait les fugues de son illustre époux, mais elle était ravie de voir ses conjectures brutalement confirmées. Au dessert, elle renvoya les gens de service et dit à brûle-pourpoint au clubman:

--Que devient Monsieur de Mérigue, cher ami?

--Je vois qu'il revient à la surface de vos préoccupations.

--Je ne le nie pas. Il m'est sympathique. Quand l'invitons-nous à dîner?

--Quelle idée singulière!

--Pas du tout singulière! Il m'avait promis dans le temps de me lire son grand poème sur la Rédemption des damnés.

--Oh! vous aimez les choses lugubres!

--Quand elles sont dites par une personne qui ne l'est pas.

--Mais, ma chère, je ne tiens pas du tout à dîner avec ce poète candidat, et encore moins à entendre son épopée. Vos divertissements ne rappellent en rien les Bouffes.

--Il faut absolument qu'on vous rappelle Mlle Zoé pour que vous fassiez risette.

--Plaît-il, ma chère?

--Non, il ne plaît pas du tout, et si peu que je suis déterminée à demander ma séparation.

--Oui dà. Vous prenez les choses au tragique,--mais je ne comprends pas très bien.

--Je vais vous expliquer. Vous êtes constamment fourré chez une fille affligée du nom de Zoé, qui possédait déjà vos faveurs avant notre mariage.