Chapter 8
--Comment allez-vous me récompenser de ma docilité?
--Que pouvez-vous bien désirer?
--Un prompt acquiescement à mes voeux.
--Vous parlez comme Florian. On dirait que vous l'avez lu, c'est invraisemblable.
--Florian?... connais pas!
--Je m'en doutais... Parlez donc notre langue.
--Je voudrais que la fixation de notre mariage...
--Ah!... la fixation. Quel charabias.
--Enfin, vous saisissez très bien ma pensée.
--Je veux vous forcer à l'exprimer clairement, en bon français du XIXe siècle.
--Eh bien! je voudrais que nous nous mariassions...
--Ah! mariassions!... Vous n'avez donc jamais lu Sainte-Beuve?
--Quelle sainte dites-vous?
--Oh! vous ne la trouverez pas dans le martyrologe celle-là. Êtes-vous bachelier, cher duc?
--Mais, chère amie, je laisse ce titre aux professeurs, comme M. de Mérigue.
--Vous raillez. Êtes-vous prévôt d'armes?
--Vous jouez de moi, ma chère Blanche, comme un enfant de ses toupies.
--Vous avez, du moins, assez bon caractère, aussi ne veux-je point aujourd'hui vous tenir trop longtemps rigueur. Il faut bien aussi, pour être équitable, que je vous donne le prix de toutes vos soumissions récentes.
--Oh! comme ces paroles viennent agréablement sonner à mes oreilles.
--Tiens! voilà que vous devenez poète pour avoir failli vous battre avec un enfant du Parnasse.
--Alors, je puis espérer...
--Parfaitement... Vous pouvez faire publier nos bans.
--Et fixer la cérémonie nuptiale?
--Oh! toujours votre fatras... A quinzaine, si vous voulez.
--Vous me comblez de joie. Telle est aussi la manière de voir de la comtesse?
--Oh! soyez tranquille!... Laissez-la broder.
Quinze jours plus tard, l'église Sainte-Radegonde contenait vers l'heure de midi, tout ce que les quatre quartiers aristocratiques renfermaient de messieurs beaux ou laids, de femmes jolies ou peu agréables. Toutes les lumières du maître-autel resplendissaient et éclairaient le fin visage de l'abbé Roubley, qui allait bénir l'union de M. le duc de Largeay et de Mlle Blanche de Vannes. Les deux jeunes gens s'étaient agenouillés l'un auprès de l'autre dans la partie la plus avancée du choeur, sur des prie-Dieu en velours rouge.
Largeay, sec, raide, compassé, peigné comme une gravure de mode, avec un léger tic nerveux dans l'oeil gauche, annonçait par toute son attitude le contentement qu'il éprouvait d'avoir atteint son but et la hâte qu'il ressentait d'en avoir fini avec les pompes officielles. Blanche, profondément sérieuse et grave, contrairement à ses allures ordinaires, semblait presque une victime enguirlandée pour le sacrifice. Elle avait aperçu à dix pas d'elle, dans un bas-côté, la figure sévère et la haute stature de Mérigue. Une comparaison inconsciente s'était établie dans son esprit, et son fiancé paraissait se rapetisser au niveau des bancs, tandis que son ancien admirateur grandissait jusqu'aux clefs des voûtes. Les grandes orgues exhalaient leurs plus douces mélodies, auquelles la jeune fille trouvait des consonnances funèbres, songeant peut-être aux chants sacrés de la Sainte-Chapelle, dont elle avait savouré l'harmonie à côté de l'homme qui envahissait de plus en plus ses pensées et ses souvenirs. Depuis quinze jours, elle n'avait point aperçu Mérigue, et elle cherchait dans son imagination surexcitée mille moyens de le revoir. Elle avait eu soin de lui faire envoyer un billet d'invitation à la messe de mariage, en désespoir de cause, et ne pensait point qu'il répondît à cette avance. Puis, tout à coup, elle le découvrait auprès d'elle, pensif et hautain parmi la foule.
Le curé célébrant s'avança vers les futurs époux, et en sa qualité d'habile homme sachant le prix des courtes harangues, dit simplement à voix très basse:
«Mademoiselle, Monsieur le duc,
«Votre dévoué pasteur éprouve en ce moment une émotion trop grande pour vous adresser un long discours, et pour célébrer comme il faudrait les louanges de vos illustres familles qui ont donné tant de héros à la France et tant d'élus au ciel. Vous marcherez tous les deux sur les nobles traces de vos ancêtres, vous, mademoiselle, par votre piété, votre charité, votre fidélité à tous vos devoirs d'épouse et de mère, vous, monsieur le duc, par votre courage, votre grandeur d'âme, votre dévouement sans bornes aux principes de probité et d'honneur qu'ont aimés et servis vos aïeux. Vous continuerez une lignée glorieuse, et en tous temps comme en tous lieux, vous servirez d'exemples et d'impeccables modèles à l'immense foule des déshérités, qui tiennent leurs yeux fixés sur vous, comme toutes les misères d'en bas regardent toutes les splendeurs d'en haut.»
Après cette homélie un peu flatteuse, l'abbé Roubley procéda à la bénédiction nuptiale et se dirigea vers l'autel.
--Avez-vous entendu ce qu'il a dit? demanda la jeune duchesse à son seigneur et maître.
--Ma foi, j'allais vous faire la même question, répondit Largeay.
Dès lors, Blanche tomba sous le joug d'une obsédante pensée. Mérigue allait venir à la sacristie s'incliner devant elle et la foudroyer de son regard accusateur. Après bien des réflexions et bien des transes, elle résolut de se dérober à tous les hommages et de s'éloigner aussitôt après la cérémonie, sous un prétexte quelconque de fatigue ou d'émotion.
Cependant, au sein de l'église, la conversation était générale, quoique chuchotée à voix très basse et d'une façon tout à fait convenable.
_Côté des dames_: L'abbé a été fort bien, aujourd'hui.
--Toujours un peu bénisseur, ma chère.
--On ne vient pas ici pour se faire dire des sottises.
--Oui, mais cette évocation des grandes vertus est ironique, à force d'être peu en situation.
--Le duc n'est pas bien fort... c'est vrai!... mais il mène un cotillon, ma chère... il patine!... il a un tailleur!... Toutes ses culottes viennent d'Angleterre.
--La petite est pas mal délurée.
--Oh! simplement un peu originale... mais... si riche, un million de dot... et puis, voyez donc cette forêt de cheveux noirs... l'inflexion gracieuse de la taille... Elle fait faire ses corsets chez Mmes de Vertus.
--Oh! qu'elle doit mal supporter leurs étreintes... vous me donnez absolument raison, ma chère. Le bon curé, au lieu de faire intervenir la sainteté et l'héroïsme dans son petit prône, aurait dû nous parler des bals, des clubs, des _five o'clock_, des premiers coiffeurs, des couturières à la mode.
--Il y pensait, ma chère.
--J'incline à le croire.
--Je constate donc avec plaisir que nous sommes du même avis.
_Côté des hommes_: Très joliment tourné, le discours.
--Qu'a-t-il donc raconté déjà?
--Je ne me rappelle plus bien, mais c'était tout à fait délicat et puis si bien approprié.
--Qu'est-ce que Largeay va faire de la petite Zoé?
--Peuh! ce qu'il en a fait jusqu'ici.
--Pas possible? il va lui continuer sa pension de cent louis par mois?
--Nullement. Il va l'augmenter, puisque le voilà devenu plus riche. Il lui a même fait un cadeau de noces ultra pschutteux.
--Vous êtes sûr de cela?
--Très sûr. Un poney de trois cents louis... qu'il n'a même pas payé.
--Qu'il paiera un de ces jours avec l'argent de sa femme.
Tel était le genre dominant des prières adressées au Seigneur par l'opulente assistance.
Blanche était toujours absorbée dans ses impressions. Quant au jeune duc, il dormait.
On se leva à l'Évangile, on s'assit à l'Offertoire, on s'inclina à l'Élévation, on se prépara au départ après la bénédiction du prêtre.
--Mon ami, dit vivement Blanche à l'oreille de son époux, je me sens un peu fatiguée. Voulez-vous me ramener à l'hôtel de Largeay?
Le duc s'empressa d'arrondir son bras et le couple entra à la sacristie. Alors Blanche et Largeay prièrent leurs parents respectifs de vouloir bien recevoir en leur lieu et place les hommages du faubourg assemblé. Puis ils sortirent par une porte dérobée et s'élancèrent dans leur coupé.
Quelques minutes après, ils se trouvaient dans le boudoir rose aménagé pour Blanche à l'hôtel de Largeay.
La jeune duchesse dit à son époux: «Voici le programme de la soirée: Dîner au Café de Paris, coucher à l'Hôtel de Bade.» Le duc s'inclina. «Maintenant, veuillez me laisser seule pendant quelques moments.» Le duc sortit.
En quittant Sainte-Radegonde, Jacques de Mérigue avait pris le boulevard, le pont de la Concorde et les Champs-Élysées. Il était poussé vers le grand air par toutes les aspirations de son coeur broyé et de son âme étouffée. Depuis son double échec, il était retombé dans l'oubli, à peine traversé de temps à autre par quelque lettre de condoléance banale et quelques visites d'ouvriers sans travail. Sa blessure double saignait jour et nuit, la plaie de l'orgueil et la meurtrissure de l'amour.
Et c'était Blanche qui les lui avait infligées toutes les deux, en lui jetant à la face un outrage que rien ne saurait effacer. Il comprenait vaguement que tout sentiment pour lui n'était pas éteint au coeur de la jeune femme, mais il jugeait inexorablement qu'après l'affront reçu par lui, tout devait être fini entre eux et pour jamais. Et son coeur, embrasé d'amour, livrait un furieux combat à sa fierté robuste qui demeurait victorieuse, à la condition de lutter sans repos. Il s'était rendu à la cérémonie machinalement, sans but précis, peut-être pour bien voir de ses yeux l'irrévocable immolation de son rêve, et maintenant il marchait droit devant lui, à lourdes enjambées, comme parmi les grands sables un voyageur perdu.
Arrivé à l'Arc-de-Triomphe, il prit l'avenue Wagram et les boulevards extérieurs. Il descendit jusqu'à la Bastille et traversa le pont Henri IV. Il s'arrêta à une petite échoppe du quai de la Tournelle et dîna pour vingt-cinq sous, puis, appesanti par son repas, bien léger cependant, il se traîna péniblement vers la rue des Saint-Pères, avec la nuit qui tombait. Comme ses cent vingt marches lui parurent pénibles, harassantes, interminables. Comme il se sentait tiré en bas par la torpeur, la lassitude et le désespoir. Arrivé dans sa chambre, il ouvrit sa fenêtre et regarda le ciel; par cette brumeuse soirée de mars, les quelques étoiles visibles là-haut semblaient entraînées vers un gouffre noir parmi l'avalanche confuse des nuages.
Le duc et la duchesse de Largeay dînaient au Café de Paris. Leur conversation fut moins nourrie que leurs appétits et il fallut que le café succédât à deux bouteilles de vin capiteux, pour parvenir à délier leur langue.
--Pourquoi cette nuit à l'Hôtel de Bade? interrogea le duc en allumant son cigare.
--C'est drôle... c'est drôle! répondit Blanche d'un air rêveur... On n'y connaît personne... personne ne vous y connaît. On n'est qu'un numéro dans la cohue bruyante et banale. On est plus à même de passer ses fantaisies, car vous n'ignorez pas, mon cher duc, que vous avez épousé une fantaisiste... une capricieuse... qui aime bien sa petite indépendance...
--Je ne m'en plains aucunement, duchesse.
--Puissiez-vous être toujours aussi accommodant.
Il était dix heures quand le noble couple entra à l'hôtel et prit possession d'un petit appartement de trois pièces, retenu par dépêche pendant la journée. La première pièce était une antichambre où l'on déposa les manteaux. Puis venait un salon où brillait un feu clair. En arrière, la chambre à coucher. Largeay, qui grelottait, s'approcha du foyer embrasé et se laissa même aller à la jouissance de s'accroupir auprès des chenets. Blanche, pendant ce temps-là, pénétrait dans la dernière pièce et s'y barricadait.
Quand le duc jugea ses mollets rôtis à point, il voulut aller retrouver la duchesse et se heurta à une porte fermée: «C'est moi! fit-il, chère amie.
--Cher ami, répondit la jeune mariée; n'avez-vous pas un divan dans votre salon?
--Effectivement, répondit Largeay avec un hoquet d'angoisse.
--Eh bien, mon bon duc, répliqua Blanche, faites-moi donc l'amitié de vous y installer le mieux que vous pourrez. J'ai un peu mal de tête et je voudrais dormir seule. Souvenez-vous que vous m'avez promis de ne jamais vous plaindre de mes petites fantaisies.
--C'est vrai, gémit le duc... mais celle-là... est inattendue.
Blanche coupa court à l'entretien en disant:
--Bonne nuit, cher duc. Enveloppez-vous bien pour ne pas vous enrhumer.
Le lendemain matin, à huit heures, le concierge de Jacques lui apporta une lettre cachetée qui venait d'arriver par exprès. C'était une bande de papier timbré pour billet à ordre.
Mérigue y lut:
«Mon coeur vous reste.
«DUCHESSE BLANCHE DE LARGEAY.»
FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE
DEUXIÈME PARTIE
LE MÉPRIS DE L'HOMME
_Coeur trop haut._
I
LA SALLE DU PRÉ AUX CLERCS
«A bas le calotin! A l'eau le Jésuite! A la lanterne Torquemada! Enlevez-le! Sus à Basile! Mort au corbeau! A la guillotine le ci-devant!»
Tels étaient les cris, accompagnés d'autres imprécations moins convenables, qui accueillaient, au cours d'une réunion d'autonomistes, en l'illustre salle du Pré aux clercs, l'apparition inattendue de Jacques de Mérigue à la tribune. L'estrade était occupée par plusieurs notabilités du parti radical où l'on remarquait, entre autres intelligences lumineuses, les citoyens Troubault et Baroudier, représentants de Paris. Cette assemblée, annoncée depuis plusieurs jours par les journaux cramoisis à grands renforts de tamtams et de grosse caisse, avait pour but la formation d'un comité de la libre-pensée au milieu du quartier le plus religieux de la capitale. Naturellement tout ce que la clientèle des salles Levis, Graffard et autres, renferme d'escarpes et de tire-laine, s'était donné rendez-vous ce jour-là au local du Pré au Clercs. On avait défié par avance les réactionnaires et les _aristos_ de se présenter à la séance, et Mérigue, accompagné du baron de Sermèze et de quelques autres vaillants, avait relevé le gant et profité d'une bourde expectorée par le président, le citoyen Troubault, pour réclamer la parole et se précipiter à la tribune. De grossières protestations s'étant élevées aussitôt, l'ancien candidat avait salué la foule, hurlante de l'exclamation un peu risquée de «Vivent les Jésuites» qui avait déchaîné l'ouragan dont un bien faible écho est reproduit en tête de ces lignes. Jacques ne se laisse point intimider; il fait d'héroïques efforts pour permettre à sa voix de dominer le tumulte, mais l'auditoire appelle le brouhaha des bancs et des cannes à la rescousse des beuglements.
Le président Troubault somme l'orateur d'évacuer la place.
--Vous imprimez depuis huit jours que je n'aurai pas le courage de monter ici, reprend Mérigue. J'y suis, j'y reste!
Nouvelle tempête de clameurs: «A bas Mac-Mahon! «A bas Fourtou! Mort au seize-mai! A l'eau, à l'eau!
Sur cette dernière interjection, Jacques de Mérigue prend avec le plus grand calme le verre d'eau sucrée destiné au conférencier radical, et le vide d'un trait aux yeux de six cents énergumènes ébaubis devant tant d'audace.
--Je vous ordonne de descendre, réitère le citoyen président.
--Vous ne comprenez la tolérance que comme le secrétaire de l'Élysée, riposte Mérigue.
Un flot de furieux se précipite vers l'estrade pour exécuter l'intrépide jeune homme. Ses amis, dirigés par le baron de Sermèze, s'élancent en avant et, par une pression énergiquement exécutée, refoulent un instant les envahisseurs.
Mérigue alors enfle ses poumons d'une aspiration suprême et jette cette apostrophe à la multitude furibonde: «Est-ce que par hasard vous me trouvez la tête d'un otage?»
Cette dédaigneuse bravade est lancée d'une voix pleine, sonore, retentissante. Toutes les oreilles l'ont entendue. C'est alors, de la base au sommet et de la gauche à la droite de l'énorme salle, un tonnerre de rugissements, de grognements, de trépignements. Les quelques royalistes égarés dans la horde fédérée sont enveloppés et bousculés.
Mérigue saute magnifiquement au milieu de la mêlée pour apporter à ses amis le contingent de ses poings redoutables.
Le baron de Sermèze, qui allie un courage impassible à une vigueur peu commune, distribue des coups formidables et pratique à chaque fois de sérieuses brèches parmi la cohue tourbillonnante des assaillants. Les démagogues sont six cents contre huit, mais ils sont pour la plupart maladroits, indisciplinés, lâches, et fortement émus par d'abominables libations. Ceux qui occupent les derniers rangs poussent ceux du centre, ce sont toujours les mêmes qui empoignent les horions terribles impartialement distribués aux quatre points cardinaux par le bataillon carré de Sermèze. Cette petite phalange de spartiates forme un rempart autour de Jacques qui domine de la tête ses braves compagnons, et montre, lui aussi, qu'il n'est pas manchot, après avoir prouvé qu'il n'était pas muet. Les représentants du peuple, blêmes de stupeur sur leur estrade ébranlée, lèvent leurs mains et leurs yeux vers le ciel comme de simples cléricaux en prières. Ils ont la vague appréhension de voir cette poignée d'enragés réactionnaires rosser à plate couture leur armée fidèle, et donner l'assaut à leur Olympe qui serait insuffisamment défendu par la foudre de leur éloquence.
Le président Troubault se penche à l'oreille de l'assesseur Baroudier.
--Ces b...-là, dit-il, vont nous assommer tout notre monde; voyez donc comme ils tapent. Hue donc! hue donc!
--Pourvu qu'ils ne montent pas jusqu'ici, reprend le deuxième représentant. Ils en seraient bien capables.
--C'est ce que j'étais en train de me dire, ma vieille branche... Ces jeux-là ne sont plus de notre âge. Si nous allions colporter quelques paroles de conciliation.
--Peste, comme vous raisonnez. Il faudrait descendre pour cela... diable!
--Ils n'oseront pas nous cogner si nous nous présentons en pacificateurs. Si nous leur offrions de rendre la parole à cet enragé de Mérigue?
--Il faudrait la trouver pour la rendre.
--Ah! ils sont repoussés, enfin, Dieu soit loué.
--Comment Dieu? A quoi pensez-vous, dans une réunion de comités libres-penseurs!
--Diable! les voilà qui reviennent. Ils sont à deux pas de la tribune.
--Mon Dieu! mon Dieu! Nous sommes perdus.
--Non... voilà qu'ils reperdent du terrain. Eh bien, mon petit! Vous avez invoqué à votre tour le nommé Jéhovah. Ça vous apprendra à me blaguer.
--Une habitude incorrigible. C'est la force occulte directrice des choses que j'aurais dû prendre à témoin.
--La force occulte... Vous êtes bon... C'est une force manifeste qui nous serait nécessaire. Oh! Seigneur Jésus!... Ils reviennent sur nous... Allons-nous-en.
--Il est difficile de quitter notre poste; d'abord, il y a la question de décorum... et puis par où diable voulez-vous décaniller?
--Le décorum doit être mis de côté dans les cas de force majeure. Il y a une petite porte derrière la tribune... Je crains qu'il nous faille... en passer par là. Oh! que ça va mal!
--Pardieu! Il n'y a qu'une vingtaine des nôtres qui soient sérieux. Les autres poussent et se gardent bien de remplacer les blessés.
--Vous qui avez des cheveux blancs, Baroudier si vous essayiez de faire entendre des paroles de paix... Je crois que c'est le meilleur moyen... ils n'oseront pas frapper un vieillard.
--C'est très délicat ce que vous me demandez là.
--Au nom de la République démocratique et sociale.
--Mais vous, au contraire, qui êtes plus jeune, vous courriez beaucoup moins de risques.
--C'est une erreur. On me prendrait pour un combattant et on me cognerait... Allons, Baroudier, le temps presse.
Le citoyen Baroudier se laissa persuader et se mit en demeure de descendre. Au dernier échelon, un de ses coreligionnaires politiques, entièrement ivre, lui envoya un va-te-laver gigantesque qui l'eût bombardé au repos éternel si Mérigue lui-même, presque acculé aux tréteaux en cet instant, n'eût pris en pitié le vieux démocrate et prestement paré le coup. Du haut de son siège, le président Troubault frissonne. Baroudier, vivement heurté, fut renversé sur les marches de la tribune et parvint à grand'peine à revenir auprès de son collègue. L'anxiété de ce dernier croissait de minute en minute. Le groupe compacte des opposants, trop faible pour se maintenir en un lieu déterminé, oscillait tantôt dans un sens, tantôt dans l'autre, sous les propulsions alternantes de la foule, mais il ne se laissait jamais entamer et offrait constamment à ses adversaires un front de bataille éminemment pratique, composé de seize poings aguerris et infatigables qui s'abattaient, se relevaient et retombaient encore, avec la régularité des marteaux-pilons dans les forges.
Les royalistes étaient tous plus ou moins violemment contusionnés des chevilles à la ceinture. C'était toujours aux régions basses de leurs corps que s'adressaient les attaques des autonomistes. Quant à ceux-ci, ils comptaient déjà une vingtaine des leurs assez sérieusement atteints pour n'être plus d'aucun secours actif sur le terrible champ-clos. Soudain, Troubault dit à Baroudier: «Mon cher collègue, nous ne pouvons pas laisser compromettre, dans cette bagarre, notre dignité de représentants du pays. C'est une question de tenue et de convenance. Je vous cède pour un moment la présidence terriblement honoraire--je l'avoue--et je m'en vais par la petite porte de derrière chercher la police. Surtout, que personne n'en sache rien. Ma réélection serait compromise dans deux mois.»
A ces mots le président s'éclipsa, suivant la méthode indiquée, et alla droit au bureau de M. Gilet, commissaire de police du quartier, puis revint avec une agilité non moins grande reprendre possession de son fauteuil. Le magistrat, dont l'appui était réclamé, ceignit son écharpe et, à la tête d'une escouade de douze agents, fit irruption dans la salle un quart d'heure à peine après la réquisition qui lui avait été faite.
L'aspect des sergents de ville produisit dans la multitude un sauve-qui-peut général. La grande porte fut en un clin d'oeil encombrée et obstruée.
Un silence relatif s'étant établi, M. le commissaire Gilet en profita pour prononcer la dissolution de l'assemblée, et le citoyen Baroudier protesta en termes éloquents contre cette violation de la liberté et des droits garantis par la constitution.
L'évacuation s'opéra d'une façon désordonnée et tumultueuse, et mit près de trois quarts d'heure à s'effectuer. Mérigue et ses amis sortirent les derniers avec M. Gilet et les gardiens de la paix. Les royalistes s'attendaient à ce que la lutte recommençât dans la rue, mais ils avaient compté sans l'inconstance des adeptes de la libre-pensée, qui, à peine hors du lieu de réunion, se dispersèrent rapidement dans toutes les directions et allèrent peupler tous les zincs du voisinage. C'était bien le moins qu'ils puissent faire après s'être couverts pendant une heure de la glorieuse poussière des combats.
Le commissaire de police pria Jacques de vouloir bien rester quelques instants à sa disposition pour s'expliquer sur le grief de provocation au désordre formulé contre lui par le citoyen Troubault. Au moment où ces messieurs tournaient l'angle de la rue du Bac et de la rue de Varenne, un des membres de l'assemblée dissoute, qui semblait en proie à un délirium alcoolique, se jeta à l'improviste sur M. Gilet, brandissant à son poing un stylet acéré.
Le magistrat n'eut pas le temps de se jeter en arrière, et il eût été infailliblement poignardé si Mérigue, plus prompt que le misérable, ne lui eût arrêté le bras.
L'irascible électeur fut rapidement saisi et désarmé par les gardiens, tandis que le commissaire disait à Jacques: «Monsieur, vous m'avez sauvé la vie. La personne et la reconnaissance d'un fonctionnaire de mon ordre sont bien peu de chose aux yeux de l'opinion, mais je puis vous jurer que si jamais le brillant orateur Jacques de Mérigue pouvait avoir besoin du pauvre policier Anselme Gilet, il devrait compter sur lui comme sur le meilleur des gentilshommes.»