Chapter 7
Le valet de service lui dit: «Monsieur, Mme la comtesse est sortie, mais Mlle de Vannes m'a chargée de la prévenir toutes les fois que monsieur se présenterait.» Jacques eut un coup de sang qui lui congestionna toute la tête et, en entrant dans le salon, il crut voir tous les meubles exécuter une sarabande fantastique. La pièce était vide.
Il ne voulut point s'asseoir et s'accouda à la cheminée pour ne pas tomber. Il n'y avait pas deux minutes qu'il se livrait au flux et au reflux violents de ses pensées folles et de ses impressions vertigineuses, que la quatrième Grâce entrait leste, vive, pimpante, et le saluait d'un petit mouvement de tête en lui tendant la main et en lui disant: «Vous êtes pas trop en retard aujourd'hui, monsieur Jacques.»
L'emploi de ce prénom parut de bon augure au poète.
--Vous avez probablement voulu me continuer notre conférence sur Hugo (Victor) sans crainte d'être dérangé par le duc. C'est bien aimable à vous, monsieur, et recevez tous mes remerciements pour votre gracieuse attention. J'ai deux heures à vous donner et je suis à vos ordres.
--Mademoiselle, répondit Jacques avec des essoufflements dans la voix, vous avez bien voulu l'autre jour à la cérémonie de Saint-Roch me demander à quoi je pensais pendant cette mélodie sublime qui nous a charmés tous les deux.
--Et vous n'avez pas voulu me répondre.
--Je ne le pouvais guère en ce moment-là, mademoiselle, mais aujourd'hui... je suis prêt à vous satisfaire.
--Je vous écoute le plus volontiers du monde, monsieur de Mérigue. Votre paraphrase du _Satyre_ était ravissante.
--Il ne s'agit point de littérature, mademoiselle, interrompit Mérigue fiévreusement.
--Dites tout ce que vous voudrez, monsieur. Je suis certaine que vous m'intéresserez.
--Mademoiselle... vous me trouverez peut-être bien audacieux, mais mon ambition est plus grande. Elle va... jusqu'au... désir de vous plaire.
Blanche partit d'un grand éclat de rire bon enfant.
--Mais c'est déjà fait, monsieur. J'aime beaucoup votre conversation--quand vous daignez parler.--Vos opinions littéraires, vos sentiments politiques, votre caractère chevaleresque... enfin, vous me convenez tout à fait, et je veux demander aujourd'hui même à ma mère de prendre trois leçons de littérature par semaine avec vous. Vous me donnerez des devoirs... que vous corrigerez. Vous serez très sévère, vous m'apprendrez à écrire.
Jacques était navré de voir l'entretien dévier sans cesse des sujets intimes vers les questions d'art. Il dit soudain, presque brusquement:
--Mademoiselle, j'ai une confidence à vous faire. M'en accordez-vous la permission?
--Certainement, reprit Blanche sans quitter sa mine enjouée. Vous pouvez compter sur ma discrétion.
--Hélas! mademoiselle, reprit Jacques en baissant la tête et presque à voix basse, ce n'est point de votre discrétion que j'ai besoin, c'est de votre indulgence.
--Mon indulgence...
--De votre miséricorde.
--Je ne comprends plus du tout... Allez.
--Mademoiselle, la première fois que je vous ai vue à Sainte-Radegonde, j'ai reçu une de ces commotions que l'on n'éprouve qu'une fois dans sa vie. Mes regards vous ont traduit peut-être les sentiments impérieux qui subjugaient mon âme, et je ne pouvais avoir aucune espérance de vous voir, de vous approcher.
--Je me souviens, monsieur, dit Blanche devenue sérieuse.
--Et voici qu'un hasard divin ou plutôt une loi d'attraction mystérieuse a permis que mon rêve devînt une réalité. J'ai été reçu chez vous avec la plus grande distinction. On m'y a traité comme un... ami.
--Vous le méritez, monsieur, interrompit Blanche toujours grave.
--Alors, mademoiselle, une idée folle, insensée, absurde, a germé dans mon esprit, je me trompe, hélas! dans les replis les plus intimes et les plus profonds de mon coeur... Oh! ne m'en veuillez pas, je vous en conjure, de vous faire cet aveu, mademoiselle. Rappelez-vous ce poème que vous trouvez si beau... Vous êtes la Reine, je suis Ruy-Blas. J'ai osé... vous aimer.
Blanche sourit imperceptiblement et tendit la main à Jacques en lui disant:
--Cher monsieur... J'accepte de tout coeur votre amitié... elle me sera précieuse. Seulement, je vous recommande bien de ne pas risquer votre vie pour m'apporter des fleurs.
--Je donnerais tout mon sang pour vous, répondit Jacques impétueusement... mais... de grâce... comprenez-moi. Ce n'est point de l'amitié que je vous apporte. Quand mon âme se donne, elle se livre tout entière. Encore une fois, pardonnez-moi... Mais je ne pense plus retenir un mot qui me brûle. Mademoiselle Blanche, je vous aime... d'amour?
--Je vous aime beaucoup, monsieur, répondit Blanche avec un tremblement.
--Oh! je voudrais vous baiser les mains, mademoiselle, mais, de grâce, encore un mot.
--Je vous écoute, monsieur Jacques.
--Vous me faites l'insigne faveur de me dire: Je vous aime beaucoup... Je vous assure que je préférerais: Je vous aime un tout petit peu... Dites-le-moi, mademoiselle Blanche.
--Je mentirais, monsieur Jacques. Mon amitié pour vous...
--Ah! l'amitié, maintenant.
--N'est point du tout ordinaire ni banale.
--L'amitié, toujours l'amitié.
--Que voulez-vous de moi, monsieur Jacques?
--Vous me permettez de vous le dire?
--Je vous le permets.
--Votre amour.
--Vous l'avez, affirma Blanche nerveusement.
--Oh! que dites-vous, mademoiselle?
--Depuis trois jours.
--Oh! donnez-moi votre main et prenez ma vie.
Blanche tendit sa main que Jacques baisa respectueusement. Puis il souffla ces deux mots à voix basse: Merci, mademoiselle Blanche... Merci... Blanche.
Mlle de Vannes eut un léger sourire en disant:
--Pauvre monsieur Jacques... Pauvre Jacques.
Les deux acteurs de cette scène étrange demeurèrent quelques minutes sans parler, puis Jacques dit à Blanche:
--C'est aujourd'hui le plus beau jour de ma vie, mais toutes les roses ont leurs épines.
--Je n'ai pas l'honneur d'être une rose, reprit Blanche, mais j'ai l'avantage de n'avoir point d'épines.
--Êtes-vous charmante--d'esprit et de coeur.
--Bon, voilà le madrigal qui revient.
--Oh! je me soucie bien de ces sottises. Je pense à tous les obstacles qui peuvent nous séparer.
--Quels obstacles? J'avoue ne point en voir.
--Et le duc de Largeay?
Blanche éclata de rire.
--Le duc de Largeay, répéta-t-elle. Ce n'est que mon futur mari.
Jacques devint livide.
--Pardon, mademoiselle, je suis un peu troublé... C'est peut-être ce qui m'empêche de comprendre très bien... Vous me dites que vous épouserez le duc de Largeay?
--Certainement, d'ici deux ou trois mois... Je ne suis pas très pressée, vous savez.
--Mais alors, mademoiselle, j'ai rêvé... Ne m'avez-vous pas dit... que vous m'aimiez.
--Eh bien!... sans doute.
--Et le duc, alors?... Vous ne l'aimez pas?
--Oh! si peu.
--Et vous allez devenir sa femme?
--Mais... mon cher monsieur Jacques, vous, poète, littérateur... Vous qui savez tout... qui comptez vingt-cinq ans d'âge, vous n'avez dont jamais lu un roman?
--J'en ai beaucoup lu, mademoiselle, mais j'y ai toujours cherché des délassements pour mon esprit et jamais des règles pour ma vie.
--Est-ce un reproche?
--A Dieu ne plaise, mademoiselle. C'est une simple réflexion... mais je vois que je devrai taire la seconde partie de ma confidence.
--Comment? elle n'est pas finie?
--Non, mademoiselle.
--Eh bien! je vous l'ai dit tout à l'heure, je suis libre jusqu'à six heures du soir, et toujours charmée de vous entendre.
--Je ne sais comment vous accueillerez ce qui me reste à vous dire, mais si cela était de nature à vous déplaire, je vous supplie par avance de bien vouloir me pardonner.
--C'est entendu.
--J'étais venu pour deux choses, mademoiselle. D'abord pour vous dire que je vous aimais.
--C'est fait.
--Ensuite...
--Ensuite, monsieur?
--Pour vous demander votre main.
Blanche de Vannes se dressa comme soulevée par un ressort.
Son visage prit subitement une expression d'indignation et de colère.
Elle leva orgueilleusement sa jolie tête patricienne et jeta à Mérigue cette réponse foudroyante:
--Monsieur de Mérigue, je ne sais à quoi il tient que je ne sonne et que je ne vous fasse reconduire!
--Mademoiselle...
--Vous m'insultez, monsieur.
--Mon amour est une insulte?
--Ce n'est pas cela... Vous ne comprenez rien... c'est la demande que vous avez osé formuler tout à l'heure que je considère comme une injure sanglante, et je n'ai personne pour me venger.
--Vous avez le duc de Largeay, mademoiselle. Chargez-le de me tuer... Et je crois maintenant qu'il ne me reste plus qu'à vous présenter mes plus humbles hommages.
--Vous m'évitez la peine de vous le dire, monsieur.
Mérigue se leva.
--Pardon, monsieur, dit Blanche au moment où il ouvrait la porte, ma mère vous attend ce soir à dîner. Votre absence pourrait donner lieu à des commentaires. Je vous serai reconnaissante de vous trouver ici à sept heures et demie.
--Soyez tranquille, mademoiselle, j'ai encore assez d'éducation pour ne point commettre de grossièretés.
--Ah! monsieur, répondit Blanche, on peut s'attendre à tout avec des gens de vos espèces.
Mérigue sortit en s'inclinant profondément. Blanche saisit un chiffon de papier et y griffonna au crayon cette simple ligne:
«Je vous prie de donner un coup d'épée à M. de Mérigue.
«BLANCHE».
Elle cacheta le pli, sonna et dit au laquais qui se présenta:
--Portez sur le champ cette lettre à M. le duc de Largeay!
XX
CORRECT
Le duc de Largeay fut vivement contrarié à la réception de la missive de sa fiancée. Toute velléité belliqueuse à l'égard de Mérigue s'était évanouie chez lui du moment où il avait appris que le candidat royaliste fréquentait depuis dix ans les salles d'armes. Pourtant il n'y avait pas moyen de reculer ni de tergiverser. L'ordre était impératif et catégorique. Impossible de laisser apparaître la moindre hésitation avec une personne du caractère de Blanche. Ce n'est pas que le jeune duc brûlât d'amour pour sa fiancée, mais le million de dot exerçait sur ce clubman légèrement décavé une fascination qui pouvait lui donner à la rigueur l'apparence d'un amoureux très suffisamment transi. Il se dirigea donc vers la rue des Saints-Pères non sans une certaine émotion d'un genre fort désagréable. Il n'eut point la peine de monter de nouveau les cent vingt marches du candidat. Jacques, depuis qu'il avait quitté l'hôtel Soubise, errait dans les rues avoisinantes, les bras ballants, les yeux vagues, trop écrasé, trop anéanti pour ressentir déjà la douleur de sa blessure.
A l'angle du boulevard et de la rue Saint-Dominique, le duc aperçut son rival. Il prit son courage à deux mains, s'approcha de Jacques et lui donna un léger coup de canne sur l'épaule comme pour le faire retourner.
--Plait-il, monsieur? dit Mérigue d'une voix altérée.
--Ôtez-vous de mon chemin? dit le duc d'un ton nerveux et saccadé qui dissimulait assez mal l'exiguïté de sa vaillance.
--Encore vous, duc. En quoi puis-je?...
--Je viens de vous le dire.
--Je n'ai pas bien entendu.
--Vous avez pourtant des oreilles.
--Désirez-vous que j'allonge les vôtres?...
--Vous m'insultez, monsieur. Vous m'en rendrez raison!
--Comme il vous plaira.
--Voici ma carte.
--Bien honoré, voici la mienne.
--Impertinent!...
--Pardon, monsieur, vous êtes trop homme du monde pour ne pas vous rappeler qu'une fois leurs cartes échangées deux gentlemen ne doivent plus ajouter un mot sur le différend qui les divise; la parole, dès lors, est aux témoins et aux épées.
--C'est juste, monsieur le professeur. Alors vous y tenez absolument... à l'épée?...
--Mes témoins, monsieur le duc, auront l'honneur de vous donner ce renseignement.
--Bien obligé, monsieur le professeur.
--Je vous salue, monsieur le duc.
Et Largeay rebroussa chemin pour rentrer à son hôtel tandis que Jacques disait à haute voix d'un air de contentement un peu féroce: «Eh bien! oui; tu arrives encore comme Mars en Carême, et ta paillasse court certains risques.»
Blanche de Vannes, après avoir décrété la mort de son trop audacieux admirateur, s'était retirée dans sa chambre et jetée vivement sur son lit. Du premier jour où elle avait vu Mérigue, elle avait éprouvé pour ce passant étrange un de ces sentiments de curiosité féminine qui arrivent promptement aux frontières de la sympathie. La candidature du jeune Limousin et tout le bruit que la presse avait fait autour de lui n'étaient point pour affaiblir cette inclination chez une jeune fille d'un caractère impétueux et romanesque, surveillée uniquement par une mère... qui brodait, et habituée à n'avoir d'autres lois que ses caprices. C'était elle qui avait en réalité ouvert à Jacques la porte de l'hôtel Soubise, et l'attraction qu'il exerçait sur elle s'était dès le premier jour transformée en vrai «béguin». Le salut de Saint-Roch et la paraphrase du _Satyre_ avaient accentué ce penchant d'une façon brusque et violente; la jeune lionne de la rue Saint-Dominique avait trouvé son dompteur. Aussi la déclaration de Jacques, qui eût pu sembler prématurée, s'était-elle trouvée accueillie par un coeur battant à l'unisson du sien. Mais Mlle de Vannes s'imaginait, avec une certaine candeur d'enfant gâtée et possédant un sens moral un peu vague, qu'elle pourrait très bien avoir Mérigue pour ami et M. de Largeay pour mari. D'autant mieux qu'en dépit de ses lectures, elle ne se rendait pas un compte bien exact de toutes les conséquences de ce jeu de coeur en partie double. La découverte subite des prétentions étranges de Jacques avait fait bondir en elle cet orgueil de la race, souvent plus incrusté chez certaines femmes que l'amour de la vertu.
«Il n'a pas de front, ce monsieur, ce Limousin, ce professeur qui a de l'encre au bout des doigts... ça lui apprendra... il ne sera pas tué certainement... Un coup d'épée à la mode du jour... au bras, à la main... ça lui servira de leçon... de correction. Moi, fiancée à un duc!... et puis quelle ingratitude!... M'adresser cet outrage au moment où je lui avoue, où je lui accorde... Oh! il mériterait d'être tué... il serait plus respectueux une autre fois. Il en réchappera; deux ou trois semaines au lit... comme c'est la coutume des gladiateurs du Jockey... puis... il reviendra... me demander pardon... et ma foi!... pourquoi ne pas le recevoir en grâce... Il est très gentil au fond... beau garçon!... Quelle différence avec le duc. Grand, bien découplé, des yeux rayonnants... parlant comme un membre de l'Académie... intelligent jusqu'au bout des ongles... spirituel... drôle... énergique... mais très insolent par exemple!... Il a besoin d'être rappelé à l'ordre...
Comme il doit bien embrasser... que ses lèvres doivent être chaudes et vibrantes... quand je pense au petit morceau de glace que le duc m'applique de temps à autre au bout des doigts... Oh! il ne faut pas du tout qu'il me le tue... Non. Non! ce serait dépasser le but... ni même qu'il lui fasse une blessure trop profonde... oh!... il me semble... que je souffrirais de sa douleur! et que j'aurais envie de me faire... soeur de charité pour le soigner. Mon cher duc, je vous défends bien de lui faire du mal... Est-il fou de Largeay de vouloir blesser mon ami... Ah! par exemple; s'il me fait ce coup-là je ne le revois de ma vie. Espèce de jaloux, va! Est-ce que je n'ai pas le droit d'avoir des amis?... Comment supporterai-je la compagnie de ce dadais si j'y étais réduite exclusivement? ah! je le déteste! Qu'il ne s'avise pas seulement de lui faire tomber un cheveu de la tête!»
Blanche en était arrivée à cette période de ses réflexions quand une femme de chambre frappa à la porte, entra sans attendre de réponse et lui remit une lettre qu'un exprès venait d'apporter. Elle lut:
«Bien chère amie,
«Vos ordres sont exécutés, j'ai bâtonné le drôle! Demain à la première heure échange de témoins. A midi, tout sera terminé suivant vos désirs.
«Votre petit duc vous baise les mains.
«L.»
--Stupide assassin! s'écria Blanche. Le commissionnaire est-il parti?... Faites courir après... Ramenez-le. Dépêchez-vous donc, petite sotte. Et tandis que la servante effarée obéissait, Mlle de Vannes écrivait d'une main fébrile au dos d'une carte de la comtesse douairière:
«Jamais de la vie. D'abord vous ne l'avez pas bâtonné. Vous n'existeriez plus à cette heure. En tout cas, il dîne ce soir ici. Vous viendrez à neuf heures lui faire des excuses devant moi... dans un coin du salon. Sinon tout est fini entre nous. C'est bien compris.
«BLANCHE.»
Le duc était occupé à sa toilette intime quand il reçut cette nouvelle épître:
--Des excuses publiques à présent! A ça! mais elle est en train de me faire payer son petit million... aussi quelle bêtise de m'être vanté! je ne l'ai pas bâtonné du tout... oh! quelle histoire. Ce Mérigue va me prendre pour un fantoche... et il n'aura pas tout à fait tort!... oh! la petite vipère. Si tu n'avais point ton million. C'est horrible!... Il faut bien obéir.
A sept heures et demie très précises, Jacques, qui avait pour quelques heures dominé, comprimé et mâté les angoisses de son âme, pénétrait avec aisance et grâce dans le grand salon de l'hôtel Soubise. Il commençait à dépouiller très bien son écorce limousine et à saluer les grandes dames à peu près comme il convient. Blanche lui tendit la main comme à l'ordinaire et éprouva un certain frémissement en rencontrant celle du jeune homme, froide comme un gantelet de fer. Mérigue parla beaucoup, avec une tenue impassible, et maintint constamment la conversation sur les élections dont le résultat allait être connu au plus tard dans une heure. Théodore sortit au dessert pour aller prendre des nouvelles, espérant bien au fond du coeur apporter à son maître l'annonce d'un échec. Il rentra au bout d'un quart d'heure et trouva les autres convives déjà assis au salon et en train de prendre le café. Il tenait à la main un fragment d'affiche où il avait gribouillé les résultats du vote au moment même de sa proclamation. Il pouvait à peine prononcer une parole tant il avait couru. Il lut enfin de sa grosse voix:
--Électeurs inscrits 3.200.
Et il s'arrêta pour souffler.
--Électeurs ayant pris part au vote 2.500; Majorité absolue des suffrages exprimés 1.251; Le général Paulus Géraudel, républicain, 958; Le baron Grémoli, bonapartiste, 772. M. Jacques de Mérigue, monarchiste, 730.
Résultat: ballottage en faveur de M. le baron Grémoli.
Quand il eut achevé Théodore jeta à son maître un regard venimeux mal dissimulé sous une apparence de désappointement: «quarante-deux voix de moins, pensait-il, à cause de moi! Ça lui apprendra.» Mérigue se leva et dit à la comtesse:
--Je vais être obligé, madame, de me retirer plus tôt que je ne l'aurais désiré, car mon devoir de conservateur discipliné est de me désister immédiatement en faveur de M. Grémoli. Mes affiches doivent être apposées demain matin...
--C'est un très petit malheur, dit Blanche, un homme intelligent comme vous n'a point à regretter cet échec. Ce sont les réactionnaires du quartier qui sont le plus à plaindre. Je vous prie de bien vouloir demeurer encore quelques minutes.
Et elle poursuivit en baissant la voix:
--Quelqu'un va venir ici vous demander pardon.
La comtesse douairière soupira:
--Comme je suis vraiment désolée de ce contretemps, cher monsieur.
Et ses yeux un instant soulevés de son noble ouvrage y retombèrent automatiquement. Le duc de Largeay entra. Il se mordit violemment les lèvres, salua sommairement sa future belle-mère, et fit à Blanche une sorte de grimace à laquelle il s'efforça de donner l'aspect d'un sourire.
Puis résolument, brusquement, il dit à Mérigue en lui tendant la main:
--Tantôt, monsieur, j'ai eu tous les torts, dans le fond et dans la forme, veuillez recevoir mes excuses.
Le candidat vaincu hésita une seconde, fronça le sourcil, puis se laissa prendre la main avec un léger mouvement d'épaules en répondant au duc:
--Soit, monsieur.
--C'eût été vraiment trop bête, ajouta Largeay en minaudant.
--J'aurais mauvaise grâce à vous contredire, reprit Jacques.
XXI
DÉSOLÉS ET CONSOLÉS
Le lendemain matin l'affiche suivante était placardée à profusion dans tout le quartier Saint-Barthélémy.
«ÉLECTEURS ROYALISTES,
«Nous devons tous nous coaliser contre l'ennemi commun, le candidat républicain qui réunit à lui seul un millier de voix. Je vous demande et au besoin je vous prie de vouloir bien au scrutin de dimanche prochain reporter l'unanimité de vos suffrages sur M. le baron Grémoli. Je serai le premier à vous donner l'exemple.
«JACQUES DE MÉRIGUE.»
Jacques fit une visite à son heureux concurrent qui le reçut avec beaucoup d'urbanité et de distinction et lui offrit même un impérial cigare. Puis il trouva dans son casier un monceau de cartes émaillées de réflexions diverses. Les unes exhalaient des condoléances pures et simples. D'autres félicitaient le jeune homme de sa _patriotique abnégation_ et lui pronostiquaient une revanche éclatante. Quelques-unes le blâmaient d'avoir abandonné la partie et d'avoir tendu la main «aux meurtriers du duc d'Enghien». La plus curieuse émanait du vicomte d'Escal; elle était ainsi conçue:
«Mon cher ami,
«Je ne saurais approuver votre détermination. Moi qui ai lutté toute ma vie (??!!) je ne puis concevoir un soldat capitulant. Pour vous témoigner mon mécontentement; je refuse de solder les frais de votre affiche de désistement. Ne voyez dans cette résolution qu'une protestation de ma part, non contre votre sympathique personnalité, mais contre une politique néfaste qui nous perd depuis cinquante ans et nous perdra jusqu'à la fin des siècles.»
Le baron Grémoli rendit sa visite à Jacques. La montée des cent vingt marches, sans ascenseur, et l'aspect délabré du logement situé à la cime plongèrent l'opulent financier dans une profonde stupeur.
--Comment, se disait-il, je ne l'ai battu que de quarante voix!
Mérigue eut aussi la visite de Sermèze qui lui fut plus agréable. Il lui raconta tous les événements de la veille et le jeune baron lui dit encore: «Pauvre Jacques!» Lorsque la nuit fut close il écrivit à son vieux père:
«Mon cher papa,
«Je tombe des astres comme feu Phaéton. Ni femme, ni siège au Pavillon de Flore. Ne te désole pas trop. Je vous embrasse tous comme je vous aime.
«Votre pauvre JACQUES, comme devant.»
A la réception de ce pli tout à fait inattendu, bien des larmes coulèrent au noble repaire de Mérigue. La pieuse Caroline se consola en s'en rapportant à la volonté de Dieu, et le chef de famille en traçant au galop ces quelques lignes:
«Cher fils,
«_Quem si non tenuit, magnis tamen excidit ausis._
«Les Titans aussi échouèrent dans l'assaut qu'ils voulurent livrer à l'Olympe, ce qui ne les empêcha pas de demeurer des Titans. Ton père toujours fier de toi.
«JOSEPH, COMTE DE MÉRIGUE.»
Le Comité royaliste du quartier Saint-Barthélémy ne mêla point ses lamentations aux tristesses de la pauvre famille. Ces messieurs si calmes et si paisibles allaient retrouver, après trois semaines d'agitation, leur bonne tranquillité d'autrefois. Et puis en définitive (considération qui avait bien son prix), c'était un jeune presque au moment d'arriver, et qui restait en chemin d'une façon inespérée.
XXII
LA RÉCOMPENSE DU PETIT DUC
--Ma chère Blanche, vous m'avez fait jouer hier au soir un rôle passablement... drôle, et en tout cas peu glorieux.
--Que voulez-vous, mon cher, il faut me prendre telle que je suis. J'ai eu un moment d'irritation contre cet homme.
--Pourrais-je en connaître le motif?
--Cela ne vous intéresserait pas du tout.
--Cependant, ma chère...
--N'insistez pas, je continue ma phrase... et au fond j'ai un faible pour ce Limousin-là!
--C'est votre fort d'avoir des faibles.
--Tiens! son contact vous a rendu spirituel!
--Toujours aimable à ravir, mais... à propos, trouvez-vous que je vous ai bien obéi?
--Assez convenablement.
--Me suis-je bien démenti, rétracté, aplati, devant ce monsieur?
--Pas mal.
--Savez-vous qu'il me prendra pour un fou, pour le dernier des nigauds?
--Pas pour un fou.