Excelsior: Roman parisien

Chapter 6

Chapter 63,730 wordsPublic domain

Si j'avais osé dans cette grande église... ô sainte maman, pardonne-moi ce sacrilège, quelle distance pouvait-il bien y avoir de sa joue à la mienne? Dans combien de jours l'aurai-je franchie... vais-je lundi soir lui déclarer mon amour... pas encore... il est vrai que si son amabilité s'accroît toujours dans les mêmes proportions, elle m'aura sauté au cou avant la fin de la soirée. Elle m'a appelé mon cher... elle, Blanche de Vannes, fiancée au duc de Largeay! Ce duc me gêne. Mais en ce moment son étoile descend tandis que la mienne monte... Oh! quand je me promènerai dans les bois de Mérigue avec Blanche à ma droite et Jacqueline à ma gauche!

Le lundi suivant et cette fois à sept heures et demie très précise, Mérigue correctement équipé faisait son entrée dans le salon de l'hôtel Soubise.

--Vous êtes en retard, Monsieur, lui dit Blanche.

--Je ne crois pas, mademoiselle.

--Quant les bons amis n'arrivent pas une demi-heure d'avance, nous estimons ici qu'ils se mettent en retard; n'est-ce pas, maman?

--Je suis absolument de l'avis de ma fille, Monsieur de Mérigue, prononça rêveusement la comtesse douairière.

--Et moi aussi, dit le gros Théodore.

--La façon sympathique dont vous me recevez me rend véritablement confus, Madame, reprit Jacques.

--C'est que, voyez-vous, poursuivit Théodore avec un rire malin, comme je vous l'ai dit l'autre jour, tout le monde vous aime ici.

Mérigue rougit, Blanche resta impassible.

--Surtout, continua le terrible collégien, surtout vous savez qui?

--Je sais que c'est vous, mon cher Théodore, eut la force d'affirmer Jacques, tandis qu'il avait des tentations formidables de pulvériser son élève.

L'annonce du dîner mit fin à ce colloque désagréable.

Jacques, tout à fait enhardi, mangea comme quatre, parla beaucoup, et empêcha Théodore de placer un mot.

L'adolescent faisait de vains efforts pour recommencer la série de ses allusions inopportunes. Quand on fut revenu au salon, Jacques attira le jeune homme à part et lui souffla ces simples mots à l'oreille: «Si vous y revenez, je vous fais passer par la fenêtre.» Théodore se pinça les lèvres, se renferma dans un silence absolu et jeta à son professeur un coup d'oeil haineux. Il prétexta ensuite une grande fatigue et se retira dans sa chambre.

--Quel bon débarras! avoua Jacques en se penchant légèrement vers Mlle de Vannes.

--Quoi donc! vous faites attention à ce gamin, répliqua Blanche en haussant les épaules.

La comtesse douairière était complètement absorbée dans ses travaux manuels: «Nous allons causer littérature et poésie ce soir, dit Blanche en versant un petit verre de Kummel à son invité.

Mérigue répondit... De tout mon coeur Mademoiselle.

--Mais auparavant, Monsieur, aimez-vous les marrons cuits sous la cendre, j'ai un talent tout particulier pour les réussir.

--Je les adore, mademoiselle, repartit Jacques qui ne pouvait pas les sentir.

--Eh bien! attendez, je vais vous préparer un petit régal, j'en ai quatre... Nous en mangerons deux chacun...

--Et madame la comtesse?

--Oh! elle brode.

A ces mots l'étrange petite cuisinière sortit de sa poche deux paires de châtaignes, les fendit d'un coup de ses ciseaux d'or et les glissa délicatement sous la cendre chaude du foyer.

Puis elle resta assise sur le tapis et dit à Jacques:

--C'est l'affaire de cinq minutes.

Au bout d'un quart d'heure Blanche retira ses marrons avec la pincette, les plaça avec grand soin sur une petite soucoupe en porcelaine de Sèvres et les présenta à Mérigue, le plus gracieusement du monde. Jacques prit le plus petit et le mangea. Il était entièrement pourri, mais par un phénomène tout psychologique, on le déclara supérieur à tous les marrons glacés de Boissier.

Au moment où Blanche en portait un à ses lèvres:

--Ma fille, soupira la comtesse, prends garde à ne pas casser tes dents.

--Oh! oui, prenez bien garde, dit Mérigue avec sollicitude.

La douairière se replongea dans ses labeurs et Blanche fit avaler successivement trois châtaignes également avariées à son bien heureux admirateur.

Après cette petite collation, la quatrième Grâce s'approcha de la grande table de marbre entièrement couverte de journaux illustrés, de brochures, de romans, de poésies célèbres.

--Quel est votre poète préféré, Monsieur de Mérigue, commença Blanche en guise d'exorde.

--Vous le devinez, mademoiselle, celui que tous les faiseurs de vers appellent: mon cher maître.

--Hugo, en d'autres termes, dit mademoiselle de Vannes.

--Victor? interrogea la douairière.

--Non, maman... Georges... Brodez donc. Nous parlons très sérieusement avec Monsieur de Mérigue.

--Eh bien, Monsieur, je suis entièrement de votre avis, bien que je ne connaisse qu'une faible partie de l'oeuvre du grand homme. Ruy Blas en particulier m'a énormément plu... Ce ver de terre amoureux d'une étoile...

--Est mon emblème, Mademoiselle, figurez-vous en effet, qu'à l'âge de quatorze ans, j'avais le projet bien arrêté de conquérir les astres.

--Et vous êtes en chemin, Monsieur... vous serez conseiller municipal dans huit jours... député dans six mois.

--Ah! de tout cela, je me moque absolument. Les météores politiques sont trop mesquins pour le ciel de mon âme.

--Quelle jolie phrase, Monsieur! Revenons à Hugo... à ce propos, voulez-vous me rendre un service?

--Je suis votre esclave, Mademoiselle.

--Oh! c'est trop. Soyez tout bonnement mon interprète pour quelques minutes. J'ai lu ce matin la grande pièce de la _Légende des Siècles_ intitulée _le Satyre_... je n'ai pas très bien compris ce que disait cette _bouche d'ombre_. Voulez-vous me l'expliquer... vous qui savez tout?

--Volontiers, Mademoiselle, mais permettez-moi d'ouvrir une petite parenthèse... allons-nous être interrompus par cet excellent M. de Largeay?

--S'il n'y a que lui qui vous gêne, rassurez-vous. Je lui ai fait dire qu'il ne me trouverait pas ce soir.

--Que de gracieuses attentions, Mademoiselle!

--Ainsi nous sommes seuls avec la chère poésie... Et maman, qui brode. Je vous écoute, monsieur de Mérigue. Je ne demande pas mieux que d'être charmée.

--Le satyre, Mademoiselle, est un pauvre habitant de la terre.

Presque toujours couché sous l'ombrage des forêts il ne lui est jamais arrivé de contempler l'Olympe radieux. Le Satyre est gauche et timide, et son corps, ployé aux voûtes des cavernes, n'a point l'éclat et la beauté dont resplendissent les habitants des cieux.

La Terre, sa pauvre mère, l'a créé humble et difforme, et chétif et dénué; pour tout héritage il n'a reçu qu'un chalumeau. Mais ce chalumeau est un don superbe, car l'humble satyre en connaît l'harmonie profonde; il peut, au gré de ses caprices, surpasser en terreur le grondement de la foudre et vaincre en doux ravissement la mélodie des oiseaux. Or les dominateurs de l'Olympe s'ennuient parfois dans leur sereines élévations, et ils ont appris un jour, par la bouche de la Renommée, leur plus fidèle esclave, qu'il existe bien loin, en bas sur notre globe obscur, caché au fond d'un antre solitaire, un petit joueur de flûte dont la musique charmerait les astres.

Les dieux ordonnent qu'il leur soit amené, et quand, ébloui par la lumière inconnue, le satyre entre dans l'Olympe, il est accueilli d'abord par une tempête d'éclats de rires, lui, indigent, maladroit, contrefait en présence des Invincibles et des Immortels. Et Vulcain est le seul à ne pas railler le nouveau venu.

Cependant, sur l'ordre des maîtres, le satyre à pris son chalumeau, et le voilà qui module des sons plaintifs et tendres qui vont éveiller la pitié dans les coeurs inexorables qui n'ont jamais su pardonner. Puis il chante l'Amour et l'ivresse qu'il a connus en cueillant les raisins d'or, et en reposant sa tête sur les seins blancs des Hamadryades. Les Olympiens se regardent entre eux et se demandent avec étonnement qui a pu enseigner ces divins accords à un misérable fils de la Terre. Tout à coup l'habitant des forêts s'est souvenu des jours d'ouragan, et son harmonie sauvage s'enfle jusqu'à dominer le tonnerre. De ce frêle chalumeau qu'une étincelle embraserait échappent en ondes inépuisables les clameurs de la tempête et les rugissements de la mer. L'Olympe est ébranlé dans ses fondements éternels; Jupiter, le Roi des Rois, vient s'incliner aux genoux du satyre. Un grand aigle effrayé tombe à ses pieds, et autour de son corps glorifié, dans la ferveur d'un amour immense, viennent s'enrouler les bras de Vénus.

Jacques ne parlait plus, et Blanche, entièrement hypnotisée, dévorait le jeune homme de toute la flamme de ses regards.

--Vous êtes splendide, Monsieur Jacques, lui dit-elle.

La porte s'entrouvrit et un laquais annonça:

--Monsieur le duc de Largeay.

XVIII

LE PRESBYTÈRE DE SAINTE-RADEGONDE

--Mon cher duc, dit Blanche à son fiancé d'un ton légèrement impertinent, vous serez puni d'avoir forcé la consigne. Je m'étais réservé cette soirée pour effectuer quelques travaux littéraires à l'occasion desquels M. de Mérigue veut bien me prêter les lumières de son talent. Vous allez être condamné à entendre un tas de choses auxquelles vous ne comprendrez rien.

--Le plaisir d'être avec vous me suffira, dit Largeay, qui avait sans doute pris son parti d'être insensible aux coups d'épingles de sa fiancée.

--Et je m'en voudrais, ajouta Jacques, de m'imposer plus longtemps. Si vous voulez bien, mademoiselle, nous continuerons une autre fois cette intéressante étude sur la _Légende_?

--Comment, vous partez? demanda Blanche, eh bien, promettez-moi quelques instants de votre temps précieux pour après-demain soir, le jour même des élections. Votre triomphe sera déjà un fait acquis et nous pourrons tous vous en féliciter.

--Tiens, mais à propos, dit Largeay, il vient de surgir une candidature _in extremis_.

--Républicaine? demanda Blanche.

--- Non, conservatrice, nuance impérialiste.

--C'est un peu fort! laissa échapper Mérigue.

--Mon cher duc, vous êtes décidément un oiseau de mauvais augure, répliqua Mlle de Vannes. Qui est donc ce malfaiteur public qui vient diviser à la dernière heure les voix des honnêtes gens.

--Le vieux baron Grémoli, l'administrateur général de la Banque Universelle. Sa fortune immense en fera pour M. de Mérigue un redoutable concurrent. Une nuée d'afficheurs sont en train de coller partout sa proclamation depuis la tombée de la nuit.

A ces dernières paroles du duc, Mérigue prit son chapeau et salua ses hôtes.

--N'oubliez pas que nous vous attendons après demain soir, dit Blanche.

Mérigue s'inclina et sortit. Il put entendre la phrase suivante, adressée au duc par la jeune fille: «Vous arrivez toujours comme mars en carême!»

Les fâcheux pronostics de Sermèze venaient de se réaliser. Le talent et la jeunesse de Jacques lui avaient fait beaucoup de jaloux, et sa raideur, avec ceux qu'il accusait d'une tiédeur trop grande, avait indisposé contre lui la foule immense des timides et des hésitants. Les impérialistes, assez nombreux dans le quartier, ayant eu vent de l'état des esprits avaient déterminé un de leurs chefs, le baron Grémoli, à poser sa candidature. Le choix de ce personnage était des plus habiles. Grémoli, homme de cercle et de plaisir, était fort riche et possédait une foule de relations dans le monde royaliste. Il avait les nombreuses sympathies que savent toujours attirer les bénisseurs affligés de grosses rentes, d'un peu de scepticisme, et dont les lumières intellectuelles ne sauraient porter ombrage à personne.

Dès le lendemain, Mérigue, délaissant cette fois ses préoccupations amoureuses, se mit à parcourir le quartier pour réchauffer le zèle de ses partisans. Comme le lui avait prédit Sermèze, il ne tarda pas à s'apercevoir que les gens du peuple et les petits boutiquiers lui resteraient fidèles, mais qu'il ne fallait faire aucun fonds sur les trois quarts des personnes de la société. Il trouva au comité une froideur voisine de l'indifférence. Le vicomte d'Escal lui-même, mobile comme tous les enthousiastes, ne lui cacha point que la partie était légèrement compromise. Mérigue se livra à des pointages laborieux et parvint en peu de temps à cette conviction que l'arbitre de l'événement électoral serait le clergé des deux paroisses Saint-Barthélémy et Sainte-Radegonde. Cette dernière considération lui rendait un espoir notable. Le baron Grémoli était protestant et Jacques ne pouvait guère s'imaginer que les prêtres et ceux qui étaient sous leur influence immédiate, donnassent leurs voix à un hérétique. Il alla trouver immédiatement l'abbé de la Gloire-Dieu, qui lui répondit: «Mon cher enfant, vous pouvez compter sur moi et sur tous ceux qui accordent quelque créance à mes conseils; mais il ne faudrait pas vous attendre à avoir dans votre camp l'unanimité de mes confrères. A côté des raisons de doctrine et d'opinion qui, à mon humble sens, devraient dominer en une question pareille, il y a une foule d'autres considérations, plus ou moins avouables, qui entraînent malheureusement certains caractères opportunistes, honorables sans doute, mais insuffisamment pénétrés de l'esprit chrétien. Tout ce que je puis vous promettre, mon bon Jacques, c'est de ne jamais vous abandonner.»

Précisément, la veille au soir, pendant que Mérigue commentait Hugo (Victor), devant Mlle Blanche émerveillée, une réunion politique se tenait au presbytère de Sainte-Radegonde, à l'effet de déterminer l'attitude électorale du clergé. Le curé de Sainte-Radegonde, l'abbé Roubley, avait convoqué chez lui son confrère de Saint-Barthélémy, l'abbé Vaublanc, qui arriva en compagnie de ses deux premiers vicaires, MM. de la Gloire-Dieu et Marquiset. A sept heures, les quatre ecclésiastiques s'étaient trouvés réunis à la table de M. le curé Roubley. Chacun de ces messieurs se comporta pendant le dîner de façon à indiquer d'une manière très nette son caractère, son opinion, et même l'avis qu'il allait émettre sur l'affaire à l'ordre du jour. Inutile de dire que l'abbé Roubley avait servi à ses hôtes un repas solide, substantiel, plantureusement ecclésiastique, accompagné de ces vins sérieux, bien soignés, de provenance sûre, que le phylloxéra épargne et que les négociants respectent en faveur des ministres de la religion. Le curé Vaublanc mangea de tout lentement, consciencieusement, dogmatiquement, revenant de préférence aux viandes nourrissantes et aux légumes opulemment beurrés. Il but avec la même pose méthodique, avec la même componction dévote. Le doyen de Sainte-Radegonde se contenta d'un perdreau et de quatre verres de vieux bourgogne des bons crus moyens. Le vicaire Marquiset fit la très petite bouche et grignota surtout les friandises du dessert, qu'il arrosa de quelques gorgées de Pontet-Canet. L'abbé de la Gloire-Dieu n'accepta, suivant son habitude, que de la soupe, du pain et de l'eau.

Les questions politiques ne furent abordées qu'au moment du café, sur la demande expresse de l'abbé Vaublanc qui prétendait, en bon et raisonnable apôtre, faire chaque chose en son temps. Ce digne homme exhiba, à l'issue du festin, une grosse pipe en merisier, tandis que l'abbé Roubley sectionnait l'extrémité d'un petit havane et que Marquiset allumait à une bougie une cigarette du Levant. L'abbé de la Gloire-Dieu toussa à trois reprises en jetant sur ses confrères un regard qui, traduit en langage ordinaire, eût fait une phrase peu charitable. On crut utile de constituer un président pour diriger la discussion. Cet honneur échut naturellement à l'abbé Vaublanc qui s'exprima en ces termes:

--Messieurs et honorés confrères, nous nous sommes assemblés aujourd'hui à la table si hospitalière du presbytère de Sainte-Radegonde, d'abord pour faire un excellent dîner... ceci entre parenthèses, mais pour nous occuper de la question électorale avant tout.

--Pardon, après tout, interrompit doucement l'abbé de la Gloire-Dieu.

--...Et pour déterminer quelle sera notre attitude au scrutin qui va s'ouvrir, poursuivit l'abbé Vaublanc, sans paraître avoir entendu la réflexion de son subordonné. Nous avons en première ligne un jeune homme, ardent, convaincu...

--Un peu trop convaincu peut-être, observa l'abbé Roubley, avec un sourire malicieux.

Le président continua:

--Je dis ardent, convaincu, honnête, bon catholique, ce qui doit être pour nous de quelque importance...

--Ce qui doit être tout pour nous, dit l'abbé de la Gloire-Dieu.

--Je ne vais pas jusque-là, rétorqua le curé Roubley.

Le doyen de Saint-Barthélémy poursuivit:

--Je ne puis reprocher à ce candidat que son manque de surface.

--C'est énorme, dit l'abbé Marquiset, notoirement bonapartiste et mondain.

--D'un autre côté, dit l'abbé Vaublanc, nous voyons un homme considérable, universellement connu, honoré et apprécié, très riche...

--Surtout très riche, glissa l'abbé de la Gloire-Dieu.

--Ce qui n'est pas à dédaigner, remarqua l'abbé Roubley.

--Ce qui est une condition _sine qua non_, pour représenter un quartier comme le nôtre, renchérit l'abbé Marquiset.

--Le baron Grémoli est protestant, dit l'abbé de la Gloire-Dieu. La fortune n'a rien à voir dans la question qui nous occupe. Il nous faut un homme actif, dévoué, intelligent. A égalité de talent et de considération, je vote pour le candidat catholique.

--C'est aller bien vite en besogne, mon cher confrère, reprit l'abbé Roubley avec des caresses dans la voix. En quoi, s'il vous plaît, la nomination de M. de Mérigue augmenterait-elle notre influence dans le monde? Je le juge à sa valeur. C'est un brave garçon, tout à fait dans les bonnes idées, qui lutterait avec intrépidité pour tous les principes qui nous sont chers, qui même, je n'en doute pas, serait prêt, s'il le fallait, à donner son sang pour notre cause... Vous voyez, la Gloire-Dieu, que je vous fais la partie belle, mais, en bonne politique, voyez-vous, j'irais au baron Grémoli, qui nous sera d'autant plus reconnaissant qu'il n'appartient pas à notre sainte religion, et qui est en mesure, par sa situation, de nous rendre les plus grands services. De notre temps, hélas! l'Église a plus besoin de banquiers que de martyrs.

--La sagesse vient de parler par votre bouche, dit l'abbé Vaublanc en déposant sa pipe et en aspirant une prise de tabac. La religion n'est pas en cause. Je voterai pour le baron Grémoli.

--Je suis entièrement de cet avis, ajouta l'abbé Marquiset. La chose ne me paraît pas discutable. Mme Grémoli est très généreuse et nous donnera à pleines mains pour le soutien de nos oeuvres et l'entretien de nos églises.

--Je suis sincèrement désolé de me trouver seul de mon opinion, dit alors l'abbé de la Gloire-Dieu, après avoir bu un grand verre d'eau claire. Le baron de Grémoli est un très digne homme, je le veux bien, mais il est âgé, fatigué, à peu près indifférent, en pratique au moins, à toutes les questions si graves qui nous préoccupent. Il possède un hôtel à Genève et une villa à San-Remo. Vous ne le verrez jamais au Conseil municipal. Il me paraît singulier, en vérité, d'envoyer à une assemblée une personne qui n'y siégera point. Il me semble frivole, pour employer une expression parlementaire, lorsqu'on a un homme à sa disposition, de se faire représenter par une étiquette. Plus que jamais les dévoûments se font rares, plus que jamais il faut leur ouvrir nos bras. D'abord, soyez bien assurés que quelques billets de cent, pas même de mille... seront tout la bénéfice que vous retirerez de l'élection Grémoli. Mais je vais plus loin, mes chers confrères: le baron Grémoli devrait-il nous faire édifier des écoles, des hôpitaux et des temples, devrait-il alimenter puissamment toutes nos oeuvres de bienfaisance, que je vous dirais encore: Votons pour M. Jacques de Mérigue. Trop convaincu, a-t-on dit tout à l'heure. Cette parole m'a profondément affligé. Est-ce qu'on peut être trop convaincu de la vérité, de la nécessité d'agir? Les trouviez-vous aussi trop convaincus ceux qui, dans les temps anciens, mouraient pour leur foi?... Rappelez vos souvenirs historiques, messieurs; comment l'Église chrétienne est-elle arrivée à dominer le monde? et, pour renverser le raisonnement qu'on vous faisait tout à l'heure, répondez-moi la main sur le coeur, sur votre coeur de prêtres, les apôtres de Jésus-Christ étaient-ils des banquiers ou des martyrs? Il y eut un banquier. Il s'appelait Judas.

Un silence suivit cette loyale déclaration. Les trois ecclésiastiques auxquels elle s'adressait en comprenaient au fond la justesse incontestable; mais leur parti était pris, il jugeaient la question en gens d'affaires et en hommes du monde.

L'abbé Roubley serra la main de son éloquent contradicteur en le qualifiant de «Cher exalté», et l'abbé Vaublanc prononça les paroles suivantes avec toute sa lenteur digne et toute sa gravité vénérable:

--Messieurs et chers confrères, il est et demeure acquis, à la majorité de trois voix contre une sur quatre votants, que le candidat appuyé par le clergé aux élections municipales du quartier Saint-Barthélémy, est l'honorable baron Anastase Grémoli.

XIX

RÊVE ET RÉVEIL

Théodore de Vannes ne pouvait pardonner à Jacques la menace que son professeur lui avait faite de lui tirer les oreilles. Sournois autant que rancunier, il se garda bien de laisser paraître les sentiments hostiles qu'il nourrissait à l'égard du candidat royaliste, mais la veille de l'élection il prétexta une indisposition pour se dispenser d'aller au collège, et il passa toute sa journée à courir les maisons et les boutiques où il était connu, pour combattre la candidature Mérigue. Il estima avoir enlevé à Jacques une soixantaine de voix; il réussit en réalité à détacher de lui une vingtaine de partisans auxquels il fit accroire que Jacques était un républicain déguisé. Ces transfuges étaient de tout petits commerçants voisins de l'hôtel Soubise et qui ne voulaient pas mécontenter le «jeune monsieur de la maison».

Le quartier Saint-Barthélémy se passionnait beaucoup pour cette joûte politique. On en parlait dans les cercles, dans les salons, dans les rues. On s'abordait en se demandant des pronostics. Mériguistes et Grémolistes avaient des disputes et des altercations. On parlait des deux candidats comme on fait des chevaux de course. On discutait leurs chances comme s'ils se fussent appelés Frontin ou Little Duck.

Au premier instant de sa mise en avant si brusquement improvisée, on donnait Grémoli à dix contre un et on payait pour avoir Mérigue. Le lendemain matin le riche baron descendait à deux; au coup de midi, il était à égalité. On le payait trois à six heures du soir, tandis que Mérigue s'élevait rapidement dans la série des cotes fantastiques.

Enfin, le grand jour arriva. C'était à double titre que Mérigue donnait cet adjectif au dimanche désigné pour la bataille des urnes. Il avait pris en effet une grande résolution. Invité à dîner le soir même à l'hôtel Soubise, il avait décidé qu'il n'attendrait pas l'heure du repas pour s'y présenter et se ferait annoncer à quatre heures à la porte du grand salon blanc et or. Il savait que la comtesse douairière sortait de trois à six et comptait se trouver en tête à tête comme par hasard avec Mlle de Vannes, qui profitait de l'absence de sa mère pour lire des romans. Il voulait en finir une fois pour toutes avec sa position d'amoureux inavoué, faire connaître ses sentiments à la jeune Muse et, dans le cas d'un accueil favorable qu'il espérait, mettre Blanche en demeure de se prononcer entre lui et le duc de Largeay. Toute la matinée Jacques parcourut les sections de vote, pâle, agité, fiévreux, donnant au hasard des encouragements vagues et des poignées de main inconscientes.

Son esprit était si peu avec son corps qu'il vota pour son concurrent impérialiste et donna une fraternelle accolade au candidat républicain.

La véritable urne était pour lui à l'hôtel de Soubise; il n'avait qu'un électeur, et les femmes, en ce qui le préoccupait, n'étaient point exclues du droit de vote.

A quatre heures sonnantes, Jacques de Mérigue, en tenue de ville, montait le grand escalier de l'aristocratique maison, tremblant, chancelant, sentant l'impérieuse nécessité de s'appuyer sur la rampe.