Chapter 4
Jacques eut pendant quelques secondes la sensation d'un aéronaute qui, par un temps calme et superbe, monte doucement dans l'air bleu. Une félicité profonde s'empara de tout son être et transparut sur son visage avec un léger sourire qui adoucit infiniment son énergie habituelle et la fondit en une expression caressante et joyeuse. En un clin d'oeil, et comme par enchantement, toutes les préoccupations politiques s'évanouirent dans son esprit et il marcha droit devant lui, à l'aventure, sans se préoccuper des passants et des rues et comme s'il eût suivi dans le vague des airs l'appel d'une vision mystérieuse. Il fut bientôt tiré de sa rêverie par un petit coup de canne sur l'épaule. Il se retourna, furieux contre le mal appris qui le précipitait des hauteurs de son extase, mais se rasséréna presque aussitôt. C'était le baron de Sermèze. Pour toute entrée en matière, Mérigue montra à son ami le billet qu'il venait de recevoir. Sermèze lui répondit simplement:
--Eh bien, mon vieux, je m'empresse de te dire que ceci ne signifie rien au point de vue de tes désirs chimériques, mais il y a une question très réelle qui est soulevée par la remise de ce poulet.
--De ce poulet?
--Je retire le mot s'il te blesse... Vrai on dirait que tu es gendre... enfin, c'est pas tout ça, tu vas donc dîner à l'hôtel Soubise?...
--Pardieu! un peu!
--As-tu seulement un habit?
--Diable! je n'y songeais pas...
--Étourneau! Un claque?
--J'en ai un qui date d'avant la guerre.
--Insuffisant, très cher... un plastron irréprochable?
--L'adjectif serait présomptueux.
--Des souliers vernis?
--Diantre, mon cher, tu m'effraies, je n'ai point réfléchi à tout cela.
--Est-ce que tu réfléchis jamais à quelque chose! As-tu au moins l'argent nécessaire pour te procurer ces divers objets?...
--J'ai soixante francs de fortune. Je ne toucherai ma première mensualité au collège que dans trois semaines.
--Voilà dix louis, tu me les rendras quand tu pourras.
--Tu es un dieu, Sermèze.
--Et toi, un animal... Allons, occupe-toi vite de cette question d'équipement et ne fais pas de gaffe.
--De ce pas, cher baron...
--Une autre chose... va-t'en chez un habile Figaro et fais-moi opérer des coupes importantes dans la forêt vierge qui ombrage ton acropole.
--Ah! tu crois, ami?
--Oui, crétin! Ces crinières-là ne sont bonnes que pour griffonner et déclamer la _Rédemption des Damnés_, ou autre fantaisie dantesque. Dans le monde, on porte très court.
--Je suivrai tes conseils, je reconnais ta compétence en ces questions.
--Et aussi pour dénicher des candidatures parisiennes aux Limousins obscurs.
--D'accord, le fait est brutal.
--Et tu es une brute... Rudement chouette à propos ton discours et je te renouvelle mes compliments.
--C'est heureux.
--Ah! pour une fois... enfin à revoir. Sois sage!... habile et bien peigné.
Le lendemain soir le candidat royaliste, à peu près déguisé en homme du monde, se présentait à l'hôtel Soubise et passait fièrement devant le concierge polychrome qui l'avait naguère éconduit d'une façon si sommaire. Le salon était vide lorsqu'il y fut introduit. Le dîner devait avoir lieu à sept heures et demie et la pendule ne marquait que sept heures et quart, Jacques était arrivé un peu trop tôt. «Sermèze appellerait cela une première gaffe!» se dit-il. Comme il formulait en lui-même cette pensée assez juste une porte s'ouvrit vivement et donna passage à Blanche de Vannes qui traversa l'immense pièce comme un petit ouragan et vint saisir la main de Jacques avant même que remis de son émotion il eût eu le temps de répondre à son geste.
--Il y a plusieurs jours que nous désirions vous voir, Monsieur; vous représentez nos idées d'une façon si entière et si franche... et en outre vous êtes si bon pour ce grand maladroit de Théodore.
--Mademoiselle... put à peine articuler Mérigue totalement foudroyé par cette incisive entrée en matière.
--Asseyez-vous donc, monsieur. Vous devez être harassé avec le double métier que vous remplissez si courageusement, ma mère va venir dans quelques minutes... Théodore ne tardera pas non plus à moins qu'il ne soit dans quelque taverne. Ah! monsieur!... il n'a que dix-sept ans, et déjà il veut faire le jeune homme... hein?...
--Mademoiselle...
--Ça boit une absinthe, ça fume une pipe, ça parle de femmes. Quelle pitié, n'est-ce pas?...
--Oh! mademoiselle...
--Enfin, ce sujet-là ne vous intéresse pas beaucoup... Il paraît, monsieur, qu'à toutes vos autres qualités vous joignez celle d'être poète...
--Mademoiselle...
--Eh bien! moi, voyez-vous... j'adore les vers... et j'admire beaucoup ceux qui savent les faire. Théodore m'a parlé d'un grand poème que vous étiez en train d'écrire sur la _Rédemption des Damnés_.
--Mademoiselle...
--Vous nous le montrerez, n'est-ce pas?...
--Assurément, mademoiselle.
--Avant qu'il soit édité, je vous prie, je raffole des primeurs... Et puis, à propos, monsieur, il me semble vous avoir déjà vu je ne sais où?
Jacques, qui était pâle comme un linge, sentit monter à ses joues un violent afflux de sang...
--Mademoiselle, je... je ne sais pas...
--Parfaitement, à Sainte-Radegonde, je crois même que vous laissâtes tomber votre canne à terre au moment le plus solennel du salut auquel je donnerai le même qualificatif... C'était bien vous, n'est-ce pas?... Il y a trois semaines?...
--Je crois... mademoiselle...
--J'ai même ri comme une folle de cet accident; vous me pardonnez, monsieur?
--Mademoiselle! Comment donc?...
A ce moment la comtesse douairière entrait majestueusement.
--Bonjour, monsieur de Mérigue, dit Mme de Vannes d'une voix somnolente. Comme vous êtes donc aimable d'avoir bien voulu répondre à mon invitation un peu improvisée... et j'ai hâte de vous exprimer tout de suite mes compliments et mes remerciements.
--Madame!...
Théodore, dans un état à peu près normal, fait son entrée comme un bouledogue. Il ne daigna pas honorer sa famille d'un regard et se jeta presque au cou de Mérigue qui fut obligé de se reculer pour ne pas être embrassé.
--Bon coeur, quoique mauvaise tête, observa la comtesse.
--J'aime beaucoup monsieur votre fils, madame, répondit Jacques.
--En ferez-vous quelque chose? interrogea Blanche.
--Je l'espère, mademoiselle.
--Moi, j'en suis sûre, monsieur. Vous me paraissez un homme à faire des miracles.
--Oh! mademoiselle!...
La porte de la salle à manger s'ouvrit à deux battants et une voix de contrebasse annonça:
--Madame la comtesse est servie.
--Monsieur, dit la douairière au poète, excusez le sans façon avec lequel je vous reçois. J'ai tenu pour la première fois à vous avoir seul et en dehors de tout apparat. Nous verrons seulement, vers la fin de la soirée, le duc de Largeay, mon futur gendre, auquel je serai enchantée de vous présenter.
Mérigue s'inclina en marmottant avec efforts:
--Très honoré, madame...
Blanche haussait les épaules, n'osant pas formuler trop haut son opinion devant un étranger.
Théodore était exclusivement occupé à faire remplir l'assiette et les verres placés devant Jacques dont il connaissait l'appétit héroïque, mais, par un phénomène bizarre, le candidat, que n'effrayaient point d'ordinaire six tranches de gigot, touchait à peine aux plats exquis et aux vins délicieux qui s'accumulaient devant lui. Blanche prit bientôt la direction suprême de la conversation et questionna Mérigue sur tout ce qui le concernait comme aurait eu faire un juge d'instruction. Elle braquait sur lui tout en riant et en babillant le feu plongeant de ses yeux noirs qui magnétisaient le jeune homme et lui enlevaient toute conscience des monosyllabes étranges qu'il plaçait ça et là au hasard, pour ne pas demeurer bouche close. Blanche procédait par interrogations précises qui ne laissaient guère place qu'aux «Oui» et aux «Non». L'étincelant et puissant orateur qui avait électrisé une réunion de douze cents personnes parvenait avec beaucoup de peine à glisser de temps à autre un: «Mon Dieu, mademoiselle! Il se peut, mademoiselle. Comment donc, mademoiselle». La comtesse douairière se taisait et Théodore mangeait avec une gloutonnerie muette. Au dessert, Blanche de Vannes interromps tout à coup l'examen qu'elle faisait subir à Jacques et lui dit à brûle pourpoint:
--Monsieur de Mérigue vous n'avez rien mangé depuis que nous sommes ici. Rattrapez-vous au moins sur les bonbons et les petits fours. Théodore nous a confié que vous étiez très gourmand. C'est un péché mignon que je comprends à merveille et dont je n'ai jamais pu me corriger malgré tout ce qu'à pu me dire M. l'abbé de la Gloire-Dieu. On va emporter ces friandises de l'autre côté et vous pourrez leur faire honneur pendant le cours de la soirée.
Mérigue s'inclina sans trouver une parole. On passa bientôt au salon, et Jacques savoura une tasse de café incomparable versée par la jolie main de Mlle de Vannes.
--Vous fumerez certainement un cigare, observa la jeune fille. Théodore va chercher tes Rotschilds bien entendu vous resterez ici. Ma mère et moi sommes parfaitement habituées à la fumée... et... je vous avouerai même que j'aimerais assez...
--Blanche... ma fille, soupira la comtesse avec effort. N'en croyez rien, monsieur de Mérigue.
--Tout au contraire, croyez-le bien, répliqua Blanche, j'adore les cigarettes d'Orient.
Mérigue hésitait à allumer un magnifique cigare que venait de lui donner Théodore.
--Je vous en prie, monsieur, dit la comtesse. Ne vous gênez point, je vous donne toute licence.
--Et moi, je... désire que vous fumiez, appuya Blanche, qui interrompit un instant sa phrase, pour ne pas dire: «Je vous l'ordonne». La conversation, pimentée par la jeune fille, continua identiquement comme elle avait commencé pendant le repas. Mérigue laissa plus de dix fois s'éteindre son cigare... assurément sans aucun propos délibéré et, à chaque éclipse du bout embrasé, Blanche lui offrait une bougie avant qu'il eût eu le temps de faire un mouvement. Vers neuf heures et demie, un valet d'antichambre annonça: M. le duc de Largeay. Le jeune sporstmen fit une entrée rapide, adressa un sourire à la comtesse douairière et vint serrer la main de Blanche, qui le salua d'un petit signe de tête cavalier. Le duc feignit de ne faire aucune attention à Jacques, qui s'était pourtant levé à son arrivée et Mme de Vannes fut obligée de lui dire: Mon cher duc, permettez-moi de vous présenter votre vaillant candidat, M. Jacques de Mérigue.
Largeay se retourna d'un mouvement automatique, fronça les sourcils et grogna sans s'incliner d'un ton raide: «Charmé, Monsieur.»
--Très heureux, fit Jacques.
--Figurez-vous, Monsieur, dit alors Blanche, que pas plus tard qu'hier au soir, le duc nous a lu votre magnifique discours.
--Magnifique! reprit Largeay, d'un air qui semblait dire: cet animal va-t-il me ficher le camp!
Jacques comprit la situation et se prépara à prendre congé.
--Déjà, Monsieur? fit la comtesse.
--Avant dix heures? appuya Blanche.
--J'ai tellement d'occupations, répondit Jacques, mais je vous supplie de croire que je suis désolé de vous quitter aussi vite, madame.
Il insista sur le mot _désolé_, en jetant du côté du duc un regard peu sympathique.
Comme il était dans l'antichambre, Blanche lui courut après:
--Monsieur de Mérigue, lui dit-elle, prenez donc ce sac de marrons glacés, auxquels vous n'avez pas touché. Ne faites pas de cérémonies. Je sais que vous aimez ces bagatelles.--Et Jacques emporta dans ses plombs du sixième la poche de douceurs dont venait de le gratifier son idole.
--Vous recevez ce Monsieur? dit le duc à la comtesse, quand le candidat se fut éloigné.
--Mais il est très bien.
--Que lui reprochez-vous? ajouta Blanche.
--Ma chère, reprit Largeay très vexé, quand on va dans le monde, on ne prend pas un complet de cent francs à la Belle Jardinière.
--Je l'ai trouvé bien mis.
--De la confection à quatre sous!
--Dame, s'il n'est point riche, ce garçon, pauvreté n'est pas honte.
--On ne va pas dans le monde, alors.
--Allons, duc, ne l'excommuniez pas... pour n'avoir pas comme vous un coup de hache au milieu de la tête et ne pas devoir, comme vous, deux mille louis à son tailleur!
XIII
L'INDISCRET
Quand Jacques de Mérigue se fut mis au lit, toutes les pensées extraordinaires et toutes les violentes impressions qui le bouleversaient commencèrent à se calmer peu à peu, sous l'énergique influence de sa volonté. Il n'avait point rêvé, c'était bien lui, un minuscule hobereau limousin, le petit employé destitué qui venait d'être traité avec une familiarité de camarade par une jeune fille du plus grand monde qu'il osait aimer depuis un mois. Maintenant, la chimère descendait de son royaume astral et arrivait, pour ainsi dire, à la portée de ses étreintes. Il était félicité, admiré, accueilli comme un ami de longue date. Un autre sentiment n'allait-il pas naître dans une âme dépourvue de préjugés et n'ayant rien de la retenue ordinaire propre à son âge, à son sexe, à sa qualité de fiancée? Le duc de Largeay pourrait-il être renversé comme un simple ministère républicain? Jacques en était là de ses réflexions, quand un coup de sonnette se fit entendre. Il se leva de fort mauvaise humeur et ouvrit à un guenilleux du pire aspect, qui mâchonna une phrase enrhumée, où ces mots seuls émergèrent clairement: «Ouvrier sans travail.»--A dix heures et demie du soir! hurla Mérigue hors de lui-même. Voulez-vous que je vous amène chez le commissaire, espèce de gredin? Allez-vous-en et plus vite que cela... ou je vais vous passer par la fenêtre... et joignant le geste à la parole, il bouscula assez vivement le malencontreux visiteur. Le mendiant, épouvanté, se rejeta d'un bond en arrière et se mit à descendre quatre à quatre les cent vingt marches, en grommelant: «Fils de bourgeois, ça ne te portera pas bonheur!»
Jacques entendit la réflexion et son bon coeur eut bientôt dominé sa vivacité assez explicable. Il rappela le pauvre à plusieurs reprises, mais le misérable ne répondit pas et continua à descendre l'escalier sinistrement.
--Le diable t'emporte! dit Mérigue.
Le lendemain, comme six heures tintaient au campanile de Saint-Germain-des-Prés, un nouveau coup de sonnette réveilla en sursaut le candidat royaliste.
Cela devenait trop fort!
--Ah ça! ils m'ennuient, les ouvriers sans travail! cria Jacques en passant sa robe de chambre. Il ne sera pas le bienvenu, celui-là. Il ouvrit brusquement, l'injure à la bouche. C'était son élève Théodore.
--Un million d'excuses, cher Monsieur, dit le jeune de Vannes, vous savez que je dois être au collège à sept heures et demie et je voulais un peu causer avec vous.
--Vous êtes bien aimable, reprit Jacques, en faisant bon visage à fortune médiocre et se disant à part lui: «J'eusse mieux aimé un autre membre de la famille.»
--Vous me pardonnez donc de vous déranger ainsi? insista le collégien un peu gêné.
--Oui, oui. Avez-vous quelque chose de pressé à me communiquer?... une bataille... un esclandre... une retenue, un pensum.
--Mais non, Monsieur, je venais bavarder un peu avec mon illustre maître.
--Vous êtes bien gentil... mille grâces!
--Mon célèbre ami... Si vous autorisez la familiarité de cette dernière appellation.
--J'autorise... Je vous écoute, je me recouche, vous savez; asseyez-vous au pied de mon lit ou sur la table, je n'ai pas de divan à vous offrir.
--Je vais me mettre au pied de votre lit, puisque vous voulez bien... dites donc, monsieur de Mérigue, vous êtes un brave homme, n'est-ce pas?
--A peu près.
--Pas trop rancunier?
--Cela dépend.
--Vous n'en voulez pas à mon futur beau-frère?
--Pourquoi donc? grand Dieu.
--C'est que, il me semble...
--Quoi?
--Qu'il n'a pas été bien aimable envers vous, hier au soir.
--Je n'ai point remarqué cela... je n'ai pas l'honneur de le connaître... Nous nous sommes salués, je crois. Vous ne vouliez peut-être pas qu'il m'embrassât, comme vous le faites?
--Pourquoi pas?... Vous êtes notre ami, il doit être le vôtre. On a été très contrarié à la maison de son attitude à votre égard.
--C'est trop de bonté.
--Et on m'a chargé de vous exprimer les regrets de tout le monde.
--Enfin, soit, merci; je persiste à ne pas voir pourquoi nous serions ennemis... Il m'a paru très bien.
--Vous êtes bien mieux que lui.
--Je suis incompétent pour l'affirmer.
--Je ne suis pas le seul à être de cet avis.
--J'en suis charmé.
--Tout le monde est enchanté de vous chez moi, sans exception.
--C'est un grand honneur pour ma petite personne.
--Il y a surtout quelqu'un qui vous trouve très, très bien.
--Je lui en suis fort reconnaissant... Qui donc s'il vous plaît?
--Ah! dame! je ne puis pas vous dire cela, moi... c'est délicat.
--Je ne vous comprends pas, répondit avec un hoquet d'émotion Jacques de Mérigue, qui croyait très bien comprendre.
--Eh bien, je vais vous le dire.
--Je vous écoute.
--Parce que c'est vous...
--Soit, allez.
--C'est que je ne ferais pas de ces confidences-là à tout le monde.
--Allez donc!
--Je vous disais donc que tout le monde chez moi... vous comprenez, tout le monde?
--Je comprends.
--Tout le monde vous trouve très bien...
--C'est entendu.
--Mais là, très bien.
--Ce point est acquis.
--Sous tous les rapports.
--Parfait!... j'en ai pris note.
--Mais surtout quelqu'un.
--C'est ce que vous me dites depuis une demi-heure.
--Vous voudriez bien savoir qui?
--Peuh! mon Dieu non... je vous assure.
--Ne blaguez pas.
--Serait-ce M. le duc de Largeay?
--Pas celui-là.
--Mme la comtesse de Vannes?
--Vous n'y êtes pas.
--Vous-même, Théodore?
--Oh! moi, c'est entendu... mais il s'agit d'une autre personne.
--Votre concierge tricolore?
--Oh! cher Monsieur, vous vous moquez de moi.
--Qui donc, morbleu?
--Eh bien là! ma soeur!
--Cet excès d'honneur me confond.
--Elle a fait une scène au duc pour vous avoir si mal traité.
--Je vous répète, mon cher Théodore, reprit Jacques tellement radieux qu'il crut devoir prendre une mine sévère, je vous répète, mon cher Théodore, que je n'ai rien à reprocher au duc. Si j'avais à me plaindre de lui en quoi que ce soit, il recevrait mes témoins aujourd'hui même. Vous n'avez plus rien à me dire?
--Non, monsieur, je voulais simplement excuser le duc.
--L'incident est clos... Bonsoir, travaillez bien et ne prenez pas d'absinthe avant de rentrer chez vous.
Le soir même, Théodore de Vannes reprocha au duc de Largeay son peu d'amabilité pour Mérigue et trouva une délicieuse satisfaction à lui dire: «Vous savez, je l'ai vu; il m'a dit que si vous l'ennuyiez, il vous donnerait un coup d'épée.»
--Et moi, je vous donnerai une paire de claques, si vous vous mêlez de ce qui ne vous regarde pas, répondit Largeay fortement vexé.
En quittant l'hôtel de sa future belle famille, le duc, qui avait un peu bu, se sentit pris d'humeur querelleuse. Avec la rapidité de décision propre aux gens un peu éméchés, il résolut de monter chez Mérigue, de le provoquer en duel, de l'effrayer et d'obtenir de lui quelque platitude écrite qu'il pût montrer à sa fiancée. Il était onze heures du soir quand il sonna à la porte du candidat.
Mérigue fut absolument stupéfait à l'aspect de son interlocuteur et visiblement gêné de le recevoir dans un galetas aussi exigu et aussi minable.
--Monsieur, dit sèchement le duc, mon jeune ami, Théodore de Vannes, m'a dit tout à l'heure que vous vouliez me donner un coup d'épée.
--S'il vous a dit cela, monsieur, c'est qu'il était gris. Cela n'a pas le sens commun.
--Mais, monsieur, vous me semblez le prendre de bien haut.
--Du cinquième au-dessus de l'entresol... à votre service, monsieur le duc.
--Vous raillez, monsieur le professeur.
--Et vous, monsieur le duc, vous cherchez une affaire. Il en sera ce que vous voudrez. Je vous ai vu avant-hier au soir pour la première fois, nous n'avons rien à nous reprocher l'un à l'autre, je n'ai point tenu le propos qui m'a été attribué par un gamin. Maintenant, si vous tenez absolument à vous battre, je suis votre homme. Seulement, mes principes d'honneur me forcent à vous dire qu'étant provoqué je choisis l'épée, que j'ai dix ans de salle, et que vous pouvez commander votre logement au Père-Lachaise.
Le duc était abasourdi et de plus légèrement dégrisé par cette riposte en quarte à laquelle il était loin de s'attendre.
--Si vous m'affirmez n'avoir pas tenu ce langage?
--C'est fait. Je ne dis pas deux fois la messe pour les sourds!
--En ce cas, monsieur, je vous salue bien.--Et le duc sortit.
--Ah! çà, s'écria Mérigue lorsqu'il fut seul, l'autre jour la mère; hier, le frère; aujourd'hui le futur. A quand donc la fille?
XIV
LA PEAU DE L'OURS
«Mon bien cher père,
«Je suis admiré, fêté, choyé, à l'hôtel Soubise; demain à n'en pas douter, j'y serai aimé. Je ne m'amuse pas à énumérer toutes les conséquences des événements qui se passent ces jours-ci à mon sujet, et auprès desquels toutes les candidatures et tous les professorats du monde ne sont que des fétus de paille. Au reste toutes choses concordent pour me préparer le plus splendide avenir, une situation telle que dans tes rêves d'amour paternel tu n'en as jamais imaginé de semblable. Vois donc un peu: J'épouse, cela devient vraisemblable, la seule femme qui ait jamais fait battre mon coeur. Cette femme m'apporte la splendeur de l'alliance, l'opulence de la fortune et, ce qui est mieux que tout cela, l'amour sidéral, l'amour des contes de fées. Mes débuts politiques ont été assez retentissants pour me permettre d'aspirer aux plus hautes destinées dans la vie publique. Et quand je serai riche, puissant, honoré, j'aurai la plus douce des satisfactions, celle de faire du bien d'abord à vous tous, à vous, mes chères âmes, qui avez vécu, souffert et espéré avec moi, à toutes les bonnes oeuvres où se consume votre existence, à notre pauvre pays, à notre France bien-aimée. Le premier résultat des événements qui approchent sera de créer entre nous des liens plus intimes. Vous viendrez auprès de moi, et j'irai auprès de vous. Nous ne nous quitterons plus jamais. Comme cette chère petite Jacqueline sera mignonne à nos grandes réceptions! Comme tout le monde en raffolera! Comme nous lui trouverons une perfection de mari, qui ajoutera une perle nouvelle à ta couronne! Elle figurera la grâce et la gaîté. Mathilde incarnera le dévouement et la fidélité aux yeux émerveillés des gens du monde si peu habitués au contact de ces vertus. Marianne sera la sagesse vivante, l'oracle des grandes résolutions et je transporterai sur un théâtre digne d'elle cette prudence impeccable et cette infatigable activité. Maman, la pauvre et douce maman, aura le plus beau rôle. Ce sera la sainte qu'on vénérera et qu'on invoquera. Et toi, tu apparaîtras à tous les yeux, comme le grand chêne d'où sont sortis tous ces rameaux de gloire et de bonté. Il n'y a dans tout cela qu'une petite anicroche. Ma chère Blanche est fiancée à un certain petit duc fort maussade, fort ignorant, fort dépourvu de charmes. Je me laisse peut-être entraîner à des divagations, mais mon coeur et mon esprit débordent et où épancherai-je ce trop plein de sentiments et de pensées, sinon dans vos âmes qui veillent sans cesse autour de la mienne, comme ces lampes d'église qui ne s'éteignent jamais. Adieu, mon bien cher père. Je compte un de ces jours vous annoncer une grande nouvelle. Pauvre vieux repaire noble de Mérigue, tout croulant, ruines aimées, nous vous relèverons et vous aurez bien encore assez de vie pour saluer de votre bon sourire la Rédemptrice qui va venir.
«JACQUES.»