Excelsior: Roman parisien

Chapter 2

Chapter 23,583 wordsPublic domain

«Tu as tout bonnement jeté ton dévolu sur Mlle Blanche de Vanves; charmante, spirituelle, un million de dot. Toutes mes félicitations pour ton bon goût. Renseignements complémentaires: vingt ans d'âge. Domicile: Hôtel Soubise, 85, rue Saint-Dominique (ne va pas y demander une chambre, entre parenthèse). Le jour de ton départ pour Charenton, fais-moi l'amitié de me prévenir.

«Tout à toi,

«SERMÈZE.»

_P. S_.--Mlle de Vannes est fiancée depuis un mois au duc de Largeay.

V

CANDIDAT

Mérigue, la tête dans ses mains, avait laissé tomber son porte-plume sur une page de son grand poème la _Rédemption des damnés_. «Blanche de Vannes,» se disait-il en lui-même, «Hôtel Soubise... un million de dot... et moi, dans une mansarde, avec soixante-dix francs de fortune... Ah! si j'étais seulement célèbre dans les lettres, dans la politique... personne n'a voulu imprimer mon dernier manuscrit, ces pauvres _Jacinthes et Pervenches_. Ma _Rédemption_ aura-t-elle plus de succès! si je pouvais me présenter à la Chambre ou même au Conseil municipal de Paris. Je percerais, bien sûr. Ah! oui, on parlerait de moi. Il y a précisément un siège vacant au Pavillon de Flore... Mais que faire avec soixante-dix francs, juste ce qu'il faudrait pour m'en retourner chez moi, en laissant ici deux cents francs de dettes. Partirai-je? Ah! dix ans de souffrances m'ont bien mérité quelque repos? mais mon pauvre père, ma mère, mes soeurs, qui ont placé en moi tout leur espoir; et le nom que je dois représenter et relever, et le vieil orgueil qui a été ma viande et mon vin quand je mangeais du pain sec en buvant de l'eau claire. Non, je ne capitulerai pas. Il y a quelque chose dans ma tête comme dans celle d'André Chénier. Si je dois succomber, je veux que ce soit ici, sur la brèche, glorieusement et non aux lieux où fut mon berceau. Blanche de Vannes... O rage!... Allons, descendons des hauteurs du rêve dans la fange de la réalité. Il me reste soixante-dix francs. Si je n'ai pas d'ici huit jours une position quelconque, il ne me reste plus que le dépôt de mendicité ou... oh! non, pas cela, j'aime trop ma mère. Allons voir ce P. Coupessay.

Et Jacques se dirigea vers le collège de la rue de Monceau. A peine eut-il franchi le seuil de l'établissement qu'il se rencontra nez à nez avec un religieux de haute taille, vêtu avec une certaine élégance et portant à ses chaussures des boucles d'argent.

--Vous désirez, monsieur?...

--Voir le R. P. Coupessay, mon père.

--Le connaissez-vous, monsieur?

--Non, mon père.

--Eh bien! c'est moi, monsieur.

--Enchanté, mon père.

--Je vous écoute, je n'ai qu'une seconde...

--Veuillez m'excuser, mon père...

--Allez, allez, monsieur, dépêchons-nous, il y a cinq dames qui m'attendent au parloir.

--Vous avez dû recevoir une lettre de recommandation, me concernant et émanant de M. l'abbé de la Gloire-Dieu?...

--Ah! Oui... La Gloire-Dieu... La Gloire-Dieu...

--Je désirerais donner des leçons dans votre établissement.

Le P. Coupessay qui jusqu'alors avait affecté de ne pas regarder le jeune homme, le toisa dédaigneusement de la tête aux pieds. Il ne prit point garde à l'expression énergiquement intelligente du postulant et remarqua seulement ses habits râpés et ses bottines éculées... Il répondit sèchement: «Impossible... impossible. Mes cadres sont complets... vous repasserez.» Et il tourna prestement les talons pour entrer au parloir où plusieurs dames se précipitèrent vers lui avec une série de frou-frous retentissants. Mérigue en sortant put entendre ces bouts de phrases: Mon Révérend Père...--Bien chère madame...--Cuistre! murmura-t-il en haussant les épaules, et il regagna la rue des Saints-Pères. Après avoir réintégré son domicile, il mangea un petit pain avec deux ronds de saucisson et avala une gorgée d'eau à son broc. Il appelait cela dîner. Comme il achevait son festin de Balthazar, un violent coup de sonnette retentit à sa porte! C'était son ami le baron de Sermèze.

--Bonne nouvelle! cria tout d'abord le baron en serrant vigoureusement la main de Jacques.

--Blanche?... fit celui-ci avec un tressaillement.

--Imbécile! reprit Sermèze, je vais m'en aller sans te rien dire, si au moment où je viens te faire les propositions les plus importantes et les plus sérieuses, tu me préviens en me jetant à la tête tes chimères stupides.

Tiens, tu me parles de Blanche; c'est le docteur du même nom qui devrait s'occuper de toi.

--Après?...

--Tu es un triple idiot.

--Nego, après?

--Veux-tu te présenter au conseil municipal?

Mérigue bondit en ouvrant de grands yeux.

--Réponds donc, grand nigaud.

--Eh bien, oui, pardié, mais comment?...

--Voici, et ne m'interromps pas, surtout; figure-toi pour un moment que tu es Cinna et que je suis Auguste. Tu sais qu'il y a un siège vacant au Conseil?

--Oui.

--Chut!... précisément dans le quartier Saint-Barthélémy.

--Oui.

--Chut!... tu sais qu'il y a un comité royaliste?

--Oui.

--Chut! te dis-je. Eh bien, ce comité est composé de très braves gens, d'une honorabilité parfaite et qui n'a d'égale que leur incapacité. Pour t'en donner une idée, ils ne songent point à présenter de candidat, bien qu'ils aient toutes les chances pour eux.

--Les crétins! fit Mérigue.

--Chut, reprit le baron. Tu n'es pas respectueux, mais tu es véridique. Enfin, il se trouve parmi eux un petit vieux moins momifié que les autres et qui s'appelle le vicomte d'Escal. Il est affligé de cent mille francs de rente.

--Il ne doit pas invoquer de consolatrice, alors.

--Tais-toi, bavard. Ses collègues ne le prennent pas au sérieux, ce dont il rage considérablement. Pour leur faire pièce, il veut susciter à lui seul et, bien entendu, à ses frais, une candidature royaliste. Il m'a demandé si je connaissais quelqu'un, je lui ai répondu: «J'ai votre affaire.» Eh bien?

--C'est entendu.

--Mais tu sais, il faut se hâter, la proclamation doit être affichée cette nuit.

--Ah!

--Chut... Le vicomte a une petite imprimerie à ses ordres qu'on appelle: La Presse de Saint-Pierre. Il met tout sur l'heure à ta disposition; pas de maladresse au moins, si tu réussis, ta fortune est faite.

--N'aie pas peur, dit Jacques, en jetant à son horrible plafond un regard de défi; j'ai pu être impuissant et gauche, dans les circonstances banales de la vie terre à terre, mais qu'une occasion digne de moi se présente et tu verras que ton ami le rêveur était fondé à se croire quelqu'un et quelque chose. Quant à toi, mon cher, je t'aimais déjà bien, désormais, c'est entre nous à la vie et à la mort.

--A la vie, espérons-le, reprit Sermèze très ému.

Le lendemain, l'affiche suivante, imprimée sur papier vert, s'étalait sur tous les murs du quartier Saint-Barthélémy:

«Messieurs les électeurs,

«Je viens vous offrir de vous représenter au Conseil municipal de Paris;

«Je n'ai l'honneur d'être ni propriétaire, ni négociant dans votre quartier; j'en suis le plus simple électeur;

«J'ai pris mes grades dans trois facultés et je travaille pour gagner ma vie;

«J'étais expéditionnaire à l'administration des cultes; j'ai été révoqué pour avoir signé une pétition en faveur de la liberté;

«Si vous approuvez les basses oeuvres du Conseil qui gouverne actuellement la Commune de Paris, ne me donnez pas vos suffrages;

«Je défendrai dans tous mes votes:

«La liberté des pères de famille;

«L'égalité de tous les citoyens dans la protection qu'ils ont le droit de demander aux lois;

«La fraternité qui ne traite pas en suspects les frères des écoles et les soeurs des hôpitaux;

«La franchise m'ordonne de vous déclarer mes opinions politiques et religieuses:

«J'estime qu'un peuple sans religion est un peuple sauvage;

«Je crois que la France, privée de son roi légitime, est une nation décapitée et condamnée à devenir la proie de ses ennemis;

«Ainsi j'ai toujours cru, ainsi je croirai tant qu'une goutte de sang coulera dans mes veines.

«JACQUES DE MÉRIGUE, «93, RUE DES SAINTS-PÈRES.»

Cette ferme et fière proclamation produisit dans tout Paris l'effet d'une bombe d'énergie honnête, au milieu d'un camp de sceptiques et de ramollis. Toute la presse s'occupa de ces quelques lignes de prose claire, simple et vibrante, tracées par un inconnu qui, du matin au soir, était devenu célèbre. Les feuilles conservatrices exultaient de joie et s'écriaient qu'on avait enfin un homme. Les journaux républicains disaient aimer ce langage net et dépourvu d'obscurités. D'Escal et Sermèze étaient radieux. Mérigue trouvait tout cela très naturel et recevait comme lui étant parfaitement dus les compliments et les hommages. Une seule idée l'enthousiasmait: la pensée que toute cette renommée qui fondait sur lui allait le rapprocher de son idole.

Le soir, lorsqu'il rentra chez lui, son concierge, jadis rèche, maintenant souriant et obséquieux, lui remit un monceau de cartes de visite qu'il s'amusa à dépouiller sur sa table boiteuse.

En voici quelques-unes:

Le prince de La Roche-Bernard félicite M. de Mérigue de sa courageuse attitude.

Madame Salotru, blanchisseuse royaliste, envoie à M. de Mérigue tous ses compliments et l'assurance de sa parfaite considération.

Le général, comte de la Croisaie, grand officier de la Légion d'honneur: Bravo, jeune homme, vous êtes un brave.

L'abbé de la Gloire-Dieu, vicaire de Saint-Barthémy: sympathies bien cordiales.

Anselme Rotin, employé de commerce, a l'honneur d'informer le candidat qu'il votera vraisemblablement pour lui.

L'avant-dernière carte était insérée dans une enveloppe et ainsi conçue:

Gustave Coupessay, directeur des Oratoriens de la rue de Monceau, envoie à M. de Mérigue toutes ses congratulations et lui fait connaître qu'il sera trop heureux de l'attacher à son établissement dans les conditions qu'il voudra bien fixer lui-même.

--Tiens, dit Mérigue, il a fait une évolution, l'animal d'hier au soir.

Puis il lut la dernière carte:

Théodore de Vannes, élève externe au collège de la rue de Monceau, apprend que M. de Mérigue va donner des leçons à l'école et le prie de lui réserver quelques heures. Il saisit cette occasion pour serrer la main au vaillant candidat royaliste.

--Théodore de Vannes!!! Le frère de Blanche! s'écria Jacques. Ah! mon Dieu! je tiens les étoiles... enfin!...

VI

FIANCÉS

--Vous ne savez pas, ma chère, disait à Mlle de Vannes le jeune duc de Largeay, petit bellâtre insipide, empesé comme un faux-col et raide comme un échalas, vous ne savez donc pas?

--Quoi? fit Blanche d'un air distrait et quelque peu ennuyé, sans regarder son noble fiancé.

--Eh bien! cet espèce de polisson qui vous regardait l'autre jour à l'église d'une façon si impertinente...

--N'en dites pas de mal, cher duc, il est très bien.

--Ah! quel bon goût, ma chère, enfin, laissez-moi vous finir mon histoire.

--Faites, mais faites vite.

--Je l'ai rencontré tout à l'heure.

--Je regrette de ne pas avoir eu la même chance.

--Vous êtes aimable... je sais son nom.

--Vous êtes bien heureux.

--Jacques de Mérigue.

--Tiens, un joli nom.

--Vous trouvez?

--C'est tout ce que vous aviez à m'apprendre?

--Ah! mais non... un peu de patience.

--Vous voyez que je n'en manque pas.

--Ce Mérigue est l'étonnant candidat qui a signé les affiches extraordinaires dont tout le monde parle.

Blanche, à ces mots, prêta une attention plus soutenue aux paroles de son fiancé.

--Vous dites? interrogea-t-elle.

--Ce Mérigue, votre insolent admirateur, n'est autre chose que ce candidat qui fait tant de bruit.

--Tiens, tiens; mais il devient tout à fait intéressant, ce jeune homme.

--Quoi! ce malotru qui a osé...

--Ta, ta, ta, pas de gros mots; pourquoi lui en voudrais-je de me trouver bien? Est-ce que vous ne dites pas comme lui, par hasard?

--Ma chère, si je ne croyais de manquer au respect que je vous dois...

--Ne craignez rien, allez, j'ai bon dos.

--Je vous dirais...

--Pas de conditionnel.

--Que vos réflexions frisent l'impertinence.

--C'est un point de vue.

--Et je ne comprends guère qu'à un mois de notre mariage...

--Un mois!... qui vous a dit cela?

--Mais je croyais... pardon!

--Vous êtes bien pressé.

--Quel changement soudain.

--Vous enterrez bien vos vies de garçon, vous autres...

--Mais, chère amie, je ne suppose pas que vous ayez à faire une opération du même genre...

--Chi lo sa?

--Je ne comprends pas l'hébreu, ma chère.

--S'il n'y avait que l'hébreu!...

VII

LE COMITÉ

_Monsieur le Président, Vidame du Merlerault_.--Messieurs, vous devinez tous l'objet de notre réunion. Il vient de se produire un fait bizarre, absolument inouï, dans les annales du parti. Nous avions décidé sagement et prudemment que nous ne décrions pas notre drapeau à l'élection partielle qui va avoir lieu, le temps et les fonds nous manquant absolument. Et voici qu'à la stupéfaction générale, un jeune inconnu s'empare de cet étendard fleurdelysé qui a été confié à notre garde, et va-t-en guerre sans demander notre avis, sans prendre notre signal.

_Le vicomte d'Escal_.--Il eût attendu longtemps.

_Le Président_.--Sans doute. Nous n'avons pas habitude de confier à des gens sortis on ne sait d'où la représentation de nos intérêts et de nos opinions.

_Le vicomte d'Escal_--Parbleu, vous ne les confiez à personne.

_Le Président_.--Mieux vaut une abstention digne qu'une action irréfléchie.

_Le vicomte d'Escal_.--Il y a cinquante ans que vous vous abstenez dignement.

_Le Président_.--Mon cher vicomte, vous m'interrompez avec une opiniâtreté inconcevable. Je vous cède la parole.

_Le vicomte d'Escal_.--Merci, je l'accepte. Messieurs, voici en deux mots mon sentiment. Certainement, M. de Mérigue est blâmable d'avoir agi sans nous consulter, mais, outre qu'il ignorait probablement notre existence...

_Le Président_.--Un royaliste ne peut pas ignorer...

_Le vicomte d'Escal_.--Pardon! voilà que c'est vous qui m'interrompez, maintenant... je continue: nous nous trouvons en présence d'un fait accompli.

_Monsieur de Prunières_.--Hélas! oui, malheureusement.

_Le vicomte d'Escal_.--Comment, hélas? et d'un fait crânement accompli.

_Le chevalier de Sainte-Gauburge_.--Qu'importe la crânerie?

_Le vicomte d'Escal_.--Je la préfère à l'abstention digne. Je poursuis... d'un fait crânement accompli par un homme jeune et vaillant.

_Monsieur de Saint-Benest_.--C'est précisément là qu'est le mal!

_Monsieur de Prunières_.--Il vaudrait mieux qu'il fût vieux et prudent.

_Monsieur de Saint-Benest_.--Le candidat nous a manqué de respect.

_Le vicomte d'Escal_.--Il ne vous connaît pas.

_Le chevalier de Sainte-Gauburge_.--C'est une circonstance aggravante.

_Monsieur de Saint-Benest_.--Et puis, enfin, qui est-il? Qu'est cela, Mérigue? Sommes-nous certains qu'il soit né, seulement?

_Le vicomte d'Escal_.--Aussi vrai que vous êtes morts, vous autres.

_Le Président_.--Ne faisons pas d'esprit, cher vicomte, ce n'est pas dans les habitudes de nos réunions.

_Le vicomte d'Escal_.--Veuillez m'excuser, Monsieur le Président, une fois n'est pas coutume.

_Le Président_.--Je constate, Messieurs, qu'à l'exception de l'honorable vicomte préopinant, nous sommes tous unanimes à déplorer cette malencontreuse candidature, mais enfin, coûte que coûte, il faut prendre une décision.

_Monsieur de Saint-Benest_.--Une décision, y pensez-vous? déjà!

_Le Président_.--Hélas! oui, malheureusement.

_Monsieur de Prunières_.--Quelle fâcheuse aventure!

_Le chevalier de Sainte-Gauburge_.--Oh! que c'est grave, oh! que c'est grave!

_Le Président_.--Je vous propose, en premier lieu, de voter un blâme à M. Jacques de Mérigue, pour avoir posé sa candidature en dehors de notre assentiment. Le vicomte d'Escal est lui-même de cet avis. Que ceux qui sont d'un sentiment contraire veuillent bien lever la main. Personne ne lève la main. Le comité royaliste inflige un blâme à M. Jacques de Mérigue.

_Le vicomte d'Escal_.--Soutiendrez-vous, oui ou non, sa candidature?

_Le Président_.--La question est double. D'abord nous ne pouvons pas lui donner un centime.

_Le chevalier de Sainte-Gauburge_.--Pour ça, jamais! Il ne manquerait plus que ça.

_Monsieur de Prunières_.--D'abord, il n'y a que 35 francs dans la caisse.

_Monsieur de Saint-Benest_.--Pardon! c'est moi qui suis trésorier, il y a tout juste un louis.

_Le vicomte d'Escal_.--Versé entre nos mains par le tapissier royaliste de la rue Vanneau.

_Le Président_.--Là n'est pas la question. Je ne crois même pas utile de mettre en discussion une subvention pécuniaire que nous ne pouvons ni ne voulons accorder.

_Monsieur de Saint-Benest_.--Ça lui apprendra à ne pas nous consulter.

_Le Président_.--Maintenant, Messieurs, il faut boire le vin qui est tiré. Je vous demande de bien vouloir vous résigner à donner votre appui au candidat. Je crois que vous y consentirez tous et j'ai l'honneur de prier notre cher secrétaire, le chevalier de Sainte-Gauburge, de vouloir bien insérer au procès-verbal que: 1º Le comité vote un blâme à M. Jacques de Mérigue (à l'unanimité!); 2° Le comité ne fournit à M. Jacques de Mérigue aucune subvention pécuniaire (à l'unanimité!); 3° Le comité appuie la candidature de M. de Mérigue (à l'unanimité!) Mes chers collègues, la séance est levée.

VIII

A LA MODE

Mérigue était le lion du jour. Toute la presse s'occupait de cet audacieux Éliacin qui, rompant avec les habitudes gâteuses de la phraséologie politique, parlait un langage clair, net, incisif, catégorique. _Le Rappel_ le qualifia de petite vipère réactionnaire couvée trop longtemps dans le sein d'une administration républicaine. Il reçut dans son grenier une visite d'un reporter du _Figaro_ qui se plut à louer la simplicité spartiate du vaillant champion de la légitimité. D'innombrables cartes de congratulation affluaient à son casier. On ne parlait que de lui dans les salons bien pensants et beaucoup de jeunes femmes témoignaient le désir de voir en chair et en os le jeune athlète dont le nom retentissait si fort à leurs oreilles. Deux princes, trois ou quatre ducs, une demi-douzaine de marquis, des régiments de comtes et des troupeaux de barons voulurent faire l'ascension des cent vingt marches. Ils restaient tous bouche béante devant le dénûment du candidat et se demandaient comment il était possible que tant de valeur et de hardiesse fussent le partage d'un personnage aussi déshérité du sort. Jacques, qui croyait «marcher vivant dans son rêve étoilé», recevait toutes les félicitations et tous les compliments d'une façon à la fois gauche et hautaine qui était pleine d'une étrange saveur. Il s'était empressé, naturellement, d'aller occuper son poste de répétiteur au collège ecclésiastique de la rue de Monceau, où le révérend Père Coupessay l'avait accueilli comme une grande dame. Ce religieux opportuniste eut même l'admirable toupet de lui dire qu'il lui semblait bien l'avoir déjà vu quelque part. Tous les jeunes gens de famille avaient réclamé, comme une précieuse faveur, les leçons de ce conquérant si remarquable à la fois par sa mine fière, sa désinvolture et son caractère bon enfant. Son premier élève avait été Théodore de Vannes, le propre frère de la Vénus de Sainte-Radegonde, sorte de gros garçon, jovial et brutal, élevé à la diable, notablement intelligent et doué par-dessus tout d'une excentricité voisine de l'aliénation. Théodore avait, dès le premier jour, voué à son maître d'occasion une admiration désordonnée et une sorte d'amitié violente et sans mesure. Jacques trouvait bien toutes les démonstrations de l'adolescent un peu encombrantes, mais le vague espoir d'arriver à la soeur par le frère le déterminait à supporter toutes les effusions obsédantes du collégien. Il le fit causer avec un certain art et apprit une foule de choses intéressantes, au sujet de sa chimère. Il eut la confirmation des fiançailles de Blanche avec le duc de Largeay. Théodore ajouta que cette union était le résultat d'une pure convenance de famille et que sa soeur trouvait le duc fade et ennuyeux. Il était absolument du même avis et regrettait vivement que Blanche n'épousât pas un homme intelligent et digne d'elle. On la surnommait partout la quatrième Grâce et elle allait unir ses destinées à celles d'un boudin sans savoir et sans esprit, dont tout le mérite consistait à perpétuellement rire, aux fins d'exhiber un râtelier perfectionné payé six mille francs chez Préterre. Du reste, ajoutait Théodore, ce mariage n'était certes pas fait encore et pourrait bien ne jamais se réaliser. On juge si ces déclarations étaient approuvées et appuyées par Mérigue, qui arrivait à se dire intérieurement: décidément, ce gaillard-là est très fort! il n'a pas les préjugés de ses pareils: il est utilisable. L'affection qu'il me témoigne, jointe à cette largeur d'idées, peut mettre bien des atouts dans mon jeu.

Un jour, le candidat royaliste reçut la lettre suivante:

«Monsieur,

«Je fais une collecte à domicile pour les pauvres du quartier spécialement secourus par M. l'abbé de la Gloire-Dieu. Tout le bien qu'on dit de vous me fait un devoir de compter sur votre générosité. J'aurai le plaisir de me présenter moi-même chez vous et je ne doute pas de l'accueil que vous voudrez bien faire à mes sollicitations en faveur des malheureux.

«Recevez, Monsieur, l'assurance de mes sentiments très distingués.

«Comtesse de Vannes, «Hôtel Soubise, 85, rue Saint-Dominique.»

Pardieu! s'écria Jacques, je crois bien, que je t'en donnerais, si j'en avais, mais où diable trouver assez de _monacos_ pour te faire une aumône digne... de la fille!

Il réfléchit quelques instants et s'élança tout à coup chez le vicaire de Saint-Barthélémy. Il lui exposa la situation et le pria de lui avancer cinq louis.

--Mais, voyons, mon cher enfant, lui dit l'abbé dont la sagacité devinait toutes les pensées du jeune homme, voyons, pourquoi voulez-vous jeter une somme pareille par la fenêtre? Croyez-vous qu'on vous en saura gré. On vous remerciera sans doute, mais on se dira que vous avez voulu poser, lancer de la poudre aux yeux, vous faire passer pour ce que vous n'êtes pas, enfin... je vois que vous persistez... qu'il soit fait selon vos désirs, pauvre enfant!... pauvre enfant!

Le prêtre prononça ces dernières paroles avec une tristesse qui fit trembler sa voix. Jacques n'y prit point garde, reçut les cinq louis, remercia chaleureusement l'ecclésiastique et courut sans désemparer à l'hôtel de Soubise pour apporter son offrande.

--Mme la comtesse ne reçoit pas aujourd'hui, lui dit assez insolemment un concierge habillé en suisse de cathédrale.

--Voulez-vous lui dire que c'est M. de Mérigue.

--Ni Mérigue, ni personne, répliqua avec sécheresse le pipelet resplendissant.

Jacques se demanda s'il n'allait pas bâtonner ce drôle. Il comprit bien vite l'inanité d'une pareille exécution, tendit au cerbère l'enveloppe qui contenait sa carte et son billet de cent francs, en le foudroyant de ses yeux irrités. «Bien», répondit le valet et il referma brusquement la porte au nez frémissant du donateur.

IX

LA FAMILLE JOYEUSE

--Papa! maman, Marianne, Mathilde, s'écriait Jacqueline toute haletante d'émotion et de bonheur, écoutez! écoutez! une lettre de mon cher petit frère. Ah! si vous saviez!... venez tout de suite. Marianne! dis à Jeannette de faire boire un coup au facteur, merci, mon Dieu! merci.