Excelsior: Roman parisien

Chapter 15

Chapter 153,686 wordsPublic domain

La parole fut donnée au défenseur: Messieurs les juges, s'écria M. Gilet, il faudrait à la cause que je plaide le plus éminent des membres du barreau, non que l'innocence de mon honorable ami, M. de Mérigue, ne soit certaine et évidente, mais pour esquisser en termes dignes d'elle la noble et sympathique figure d'un prévenu qui purifie et illustre, en s'y asseyant, le banc d'ignominie. A défaut d'éloquence je vous apporte un fait inouï dans les annales de la police correctionnelle: un commissaire résignant ses fonctions pour défendre l'inculpé dont il a procuré l'arrestation. Les longues années pendant lesquelles j'ai exercé ma pénible charge m'ont donné une expérience et un coup d'oeil qui ne sont guère susceptibles de s'abuser. Or, Messieurs, sur mon honneur de fonctionnaire irréprochable, sur ma conscience d'homme intègre et de citoyen n'ayant jamais failli, je vous affirme avoir décelé en M. de Mérigue l'attitude d'une victime pure et résignée, et dans l'accusatrice qui n'a point osé soutenir elle-même ses allégations devant vous.... que sais-je? une ennemie qui se venge et qu'assiège déjà l'invasion des remords. Le silence obstiné de l'inculpé, où M. le président voit un aveu, ne serait-il point par hasard une abnégation sublime, l'inertie d'un être miséricordieux qui se laisse immoler pour ne pas tuer en se défendant, l'héroïque urbanité d'un galant homme qui, pour ne pas effleurer la chair d'une femme de la moindre égratignure, renonce à parer ses coups de poignards? S'il m'était donné de soulever le voile mystérieux qui recouvre ce drame, l'accusé, j'en ai la persuasion intime, deviendrait un formidable accusateur. C'est l'infinie délicatesse de M. de Mérigue qui oppose sans doute à nos investigations un formidable rempart. Admirons ce sentiment chevaleresque, mais refusons de nous en rendre les complices.»

Ces quelques paroles émues, quoique dépourvues du moindre argument, impressionnèrent vivement les juges. Mais M. le procureur de la République répondit spontanément: «M. de Mérigue a sauvé la vie à M. Gilet. Ce que vous venez d'entendre n'est point l'exposé de la conviction du défenseur, mais l'explosion de sa reconnaissance. M. Gilet a accompli une série d'actes qui l'honorent au premier chef, mais qui ne sauraient empêcher le tribunal de faire son devoir.»

L'ancien commissaire de police comprit sur le champ, que cette simple phrase du ministère public détruisait tout l'effet de sa harangue. Il se leva pour répondre, mais la claire vue du danger couru par son sauveur lui fit perdre le fil de ses idées et une violente angoisse l'étreignit à la gorge. Il fit quelques gestes indignés sans parvenir à articuler une parole, et retomba bientôt abîmé et anéanti sur son banc. La cause était perdue. Le tribunal, après une très courte délibération, et prenant d'ailleurs en considération les bons antécédents de l'inculpé et le manque de netteté des témoignages accusateurs, condamna simplement Jacques de Mérigue à deux mois de prison.

Le greffier l'avertit ensuite qu'il ne serait point immédiatement incarcéré, et qu'il avait quinze jours pour se constituer prisonnier sans préjudice de son droit d'appel. Le condamné haussa les épaules, et sortit au bras du baron de Sermèze. Les deux amis traversèrent la foule accablés de regards méprisants, et se dirigèrent lentement vers la rue des Saints-Pères. Ils ne tardèrent point à être rejoints par M. Gilet qui engagea instamment Mérigue à faire appel. Tout en remerciant son défenseur avec effusion, le poète refusa catégoriquement de se pourvoir.

--Eh bien, lui dit M. Gilet, je vous ferai gracier.

Jacques secoua tristement la tête.

Quand il arriva à l'entrée du quartier Saint-Barthélémy, il fut pris d'un invincible sentiment de douleur et de honte. Il lui sembla que tous les passants l'écrasaient sous le dédain de leurs regards. Il vit quelques manoeuvres occupés à arracher et à lacérer ses affiches dont les déchirures jonchaient le sol ou roulaient au ruisseau, comme les débris de sa fortune et de sa vie. Il entendit ce bout de conversation entre deux afficheurs de M. Belin.

--Eh bien, dis donc, Polyte?

--De quoi, mon vieux briscard?

--T'as pas besoin de faire attention aux pancartes du Mérigue, tu peux les sabrer, va!

--Est-ce qu'il est parti pour le champ des navets?

--C'est tout comme... le bourgeois-là était tout bonnement un voleur. On l'a jugé, il y a cinq à six jours.

--Euh! malheur... Il devait se présenter à la Nouvelle...

--De quoi, à la Nouvelle?... Les copains n'en voudraient pas...

Tout à coup Sermèze et Mérigue se rencontrèrent nez à nez avec le vicomte d'Escal. Le bonhomme terrifié détourna vivement la tête, et voulut se sauver par une rue latérale. Mais son mouvement fut si brusquement maladroit qu'il glissa, s'entrava avec son parapluie, et la rotondité de son petit corps aidant, s'épata lourdement sur le trottoir. Sermèze, qui n'était pourtant pas en veine de gaîté, partit d'un éclat de rire.

--Tu n'es pas charitable, mon vieux, lui dit Jacques. Va-t'en donc aider ce brave membre du comité à se remettre sur ses pattes. Je t'attends là. Il ne voudrait pas de mon secours.

Le baron accéda par curiosité au désir de son ami, et s'avança vers le vicomte d'Escal, encore tout ébahi de sa chute, et tout honteux d'avoir balayé l'asphalte avec sa noble redingote:

--Eh! bonjour, cher ami, s'écria le vicomte. Vous me rencontrez en mésaventure. Quel excellent hasard me procure le plaisir de vous voir... La baronne de Sermèze se porte toujours comme vous voulez? La vicomtesse d'Escal meurt d'envie de la voir. Quand vous verrons-nous donc tous deux à nos petites soirées du mardi?... Dieu! je suis sale!... Comme ces voies sont boueuses et mal entretenues sous cette vilaine république... excusez-moi... je suis toute crotté... je me sauve chez moi. Ravi, cher baron, de vous avoir rencontré, mes hommages à la baronne. Au revoir. A bientôt, adieu...

Sermèze ne put intercaler la moindre syllabe, et l'ancien patron de la candidature Mérigue détala au petit galop de ses jambes trop courtes, en tenant cette fois le milieu de la chaussée, et en brandissant, sans la moindre intention belliqueuse, son parapluie inoffensif.

Les deux amis rencontrèrent encore quelques personnages de leur connaissance qui affectèrent de regarder le firmament, entre autres un ancien chef de service de l'instruction publique, soupçonné de malversations, et qui, à l'aspect de Mérigue, détourna sa face honnête, rasée de frais en un majestueux mouvement de pudeur. Soudain un prêtre s'avança, qui tendit bravement la main à Jacques. C'était l'abbé de la Gloire-Dieu.

«Je vous tiens pour innocent, mon bon Jacques, lui dit-il d'une voix entrecoupée, et je puis encore quelque chose pour vous. J'espère d'ici peu de jours vous annoncer une bonne nouvelle. Courage et espoir, mon cher enfant.»

Quand Jacques et Sermèze entrèrent dans la maison de la rue des Saints-Pères, ils furent insolemment toisés par le concierge dont la dignité offensée par la vue de son locataire condamné parut subir une violence cruelle.

Sermèze répondit à l'attitude froissée du pipelet, par un regard si peu sympathique, que le représentant du propriétaire se retira brusquement dans sa loge, et s'y enferma à double tour. L'ascension des cent vingt marches fut la dernière période de la voie douloureuse.

On croisa dans l'escalier plusieurs locataires qui prirent de grandes mines sévères. Sur le palier même de Mérigue, un employé de commerce, son voisin, le regarda sans le saluer. Au moment où ils entraient dans le logement, les deux amis s'entendaient rappeler par une voix perçante et criarde qui montait du rez-de-chaussée.

--Eh là-haut. Eh donc là-haut!

--Qu'y a-t-il? demanda Sermèze.

--Le propriétaire vous donne congé, répondit la voix dépourvue d'harmonie.

--Ah! dit Mérigue avec un soupir de dégoût, le proverbe parle du coup de pied de l'âne au singulier. Voilà le dixième que je reçois depuis une heure... je n'ai rencontré sur ma route que des aliborons scandalisés.

--C'est pas tout ça, mon pauvre vieux, reprit Sermèze, que vas-tu faire maintenant?

--Maintenant?... je vais attendre la quinzaine pour me constituer prisonnier.

--Mais en attendant tu ne vas pas rester désoeuvré?...

--Jamais de la vie.

--A quoi vas-tu t'occuper?

--Je vais achever ma Rédemption des Damnés, puisque la politique et le professorat me laissent des loisirs.

::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::

La duchesse Blanche avait été informée par exprès de la sentence prononcée par le tribunal correctionnel.

La vengeance était assouvie, elle pouvait maintenant songer à jouer son rôle de souveraine clémente.

Sa colère s'était peu à peu dissipée dans son âme, et sa passion inapaisée commençait à y rentrer en compagnie du repentir, Blanche se fit belle comme à ses plus beaux jours de gala; elle revêtit une robe de damas rouge, et surchargea son cou, ses bras et ses mains des joyaux les plus splendides. Le duc de Largeay étant survenu par aventure:

--Où allez-vous donc comme cela, ma chère?...

--A la direction des grâces, mon ami.

--Cette direction, duchesse, se trouve depuis longtemps entre vos mains.

--Oh! vous êtes galant aujourd'hui, je crois, Dieu me damne, que vous me confondez avec Mlle Zoé.

--Oh! méchante!... Laquelle de vos sujettes allez-vous chercher?...

--Trêve de calembours, mon ami, je vais demander la grâce de M. de Mérigue.

--Vous avez perdu le sens... je n'y comprends plus rien.

--Consolez-vous... vous n'y avez jamais rien compris.

--Vous l'avez donc fait condamner pour vous donner la satisfaction de lui pardonner ensuite.

--Eh! eh! peut-être bien!

--Ce sont les jeux de reine.

--Qui valent bien le jeu de l'oie, j'imagine.

--Vous êtes vraiment ravissante ainsi. Je dînerai ce soir avec vous.

--Non, non, mon ami. On vous traiterait d'infidèle de l'autre côté de l'eau.

La duchesse descendit alors dans la cour, se jeta au fond d'un coupé bleu, attelé de deux alezans rapides, en disant au valet de pied:

--Place Vendôme, au ministère de la justice.

Le duc de Belverana se trouvait déjà auprès du directeur des affaires criminelles. Il dit tout le bien qu'il put imaginer de Mérigue sans toutefois faire la plus petite allusion au grand secret qui lui était confié. Le chef de service l'écouta avec déférence et lui répondit:

«Je ne demande pas mieux, monsieur le duc, que de faire un rapport favorable à vos désirs, mais le condamné doit au préalable épuiser les juridictions. Qu'il aille d'abord en appel. Nous verrons ensuite.»

Le duc en sortant croisa Blanche de Largeay dans les corridors du ministère. Il la salua le plus gracieusement du monde, lui demanda des nouvelles de sa santé, et ne lui souffla pas un mot du motif identique qui les avait amenés tous deux dans les antichambres de l'administration. La duchesse demeura près d'une heure avec le directeur des grâces. Elle essaya de toutes les instances et de toutes les supplications, mais se heurta constamment à la même réponse: «Qu'il fasse d'abord appel, nous verrons ensuite...» Comme elle sortait toute courroucée avec des larmes de dépit dans les yeux, elle rencontra M. Gilet qui se précipita sans la saluer dans le cabinet du chef de service. Il en sortit au bout de quelques minutes, et la duchesse entendit ces paroles prononcées par le directeur:

--Très bien, mon cher commissaire, je vais faire préparer les lettres de grâce dès que le dossier de l'affaire me sera parvenu du tribunal. D'ici trois jours, le décret sera revêtu de la signature du président de la République. Vous pouvez d'ores et déjà en aviser votre protégé.

La duchesse courut au devant de l'ancien commissaire.

--Vous avez dû être diablement éloquent, lui dit-elle, je n'ai pu, moi, me faire écouter de ce monsieur.

--Non, madame la duchesse, répondit M. Gilet, l'éloquence n'est pas mon fort. Je suis simplement un honnête homme qui se sacrifie à ceux qu'il aime, au lieu de les immoler à sa jalousie ou à ses ressentiments.

XVI

LE RENDEZ-VOUS

Ce même soir, suivant sa promesse, le duc de Largeay, qui était en délicatesse avec Zoé, vint dîner chez sa femme. Blanche n'apprécia guère cette rare amabilité, d'autant plus que son mari la taquina tout le temps du repas au sujet de sa démarche au ministère de la justice.

--Eh bien, chère amie, avez-vous réussi dans vos intentions miséricordieuses?

--Parfaitement, cher duc.

--Vous allez rendre ce jeune drôle aux douceurs de la liberté?

--Certainement. Ce sera fait sous trois jours.

--Vous aurez la bonté de m'indiquer la conduite que je dois tenir envers lui. Faut-il le provoquer, lui trouver un éditeur, lui loger une balle dans la tête, lui faire des excuses, le souffleter, patronner sa candidature, le tuer, le ressusciter, le calotter, l'adorer...

--C'est vrai tout de même, mon pauvre ami, vous avez à peu près fait tout cela.

--Si vous m'en gardiez au moins un atôme de reconnaissance.

--Oh! duc, c'est vous qui me devez de la gratitude pour les services que je vous demande.

--C'est juste. Merci de me rappeler aux vrais principes de la galanterie. Mais enfin, veuillez, de grâce, me faire connaître quel visage il me faudra faire à votre voleur favori, la prochaine fois que j'aurai l'heur de le voir?

Blanche était profondément vexée de voir son mari la «blaguer». Elle essayait bien de lui riposter par quelques-unes de ses pointes habituelles, mais son état de préoccupation émoussait les traits les plus acérés de son carquois.

Contrairement à ce qui se passait d'ordinaire, le duc, ce soir-là, eut un avantage marqué sur la duchesse et parvint, en très peu de temps, à l'exaspérer. Aussi, quand il lui fit la proposition de passer la soirée avec elle ou de l'emmener dans le monde, provoqua-t-il cette simple réponse, sèchement formulée:

--Allez donc à votre club, ou à votre...

--Ou à mon...

--Ne m'agacez pas... ou je vous lâche le mot... Bonsoir.

Le duc sortit le sourire aux lèvres.

Quelques minutes après on apportait à la duchesse une lettre dont elle reconnut l'écriture et qu'elle décacheta fiévreusement. Elle lut:

«Ma chère cousine,

«Nous avons demain une permission de minuit. Pourrai-je obtenir l'insigne faveur d'être de nouveau choisi par vous comme lecteur extraordinaire? J'ose vous assurer que je mérite bien quelque amabilité de votre part: Je suis allé l'autre jour, par amour pour vous, tirer les oreilles à ce misérable Mérigue qui a filé doux comme un agneau, et a péremptoirement refusé de se mesurer avec moi sur le terrain. A demain, chère cousine.

«Veuillez d'un tout petit mot accueillir ma très humble supplique.

«Votre affectionné cousin,

«ROBERT».

La duchesse répondit à son médiateur plastique:

«Venez à neuf heures et demie.»

«VANNES, DUCHESSE DE LARGEAY.»

«_P.S._--Soyez un peu vraisemblable dans le récit de vos prouesses.»

Blanche, à la lecture de l'épître élaborée par son jeune parent, le dépit et l'agacement aidant, fut prise tout à coup du désir très net de renouveler la pantomime galante du dimanche précédent, en y ajoutant même quelques fioritures encore inédites. Quant à Robert de Vaucotte, il n'eut pas plus tôt lu la réponse affirmative de sa cousine qu'il prit le solennel engagement devant la poignée de son sabre de ne pas se laisser berner comme la dernière fois et d'obtenir de plus sérieuses faveurs...

Blanche attendit l'heure qu'elle avait fixée au candidat cavalier en dînant seule au cabaret du Lion-d'Or, à l'effet d'émoustiller un peu son humeur tant par la nourriture pimentée des mets de restaurant que par l'éclat des lumières et le va et vient des jeunes élégants autour du linge éclatant des petites tables.

Cependant l'abbé de la Gloire-Dieu avait résolu ce soir-là d'avoir une entrevue avec la duchesse pour éclaircir l'affaire si étrange du procès Mérigue, et tâcher, par suite des renseignements qu'il pourrait obtenir, d'être de quelque utilité à son pauvre ami. Sans prévoir la vérité des faits dans son intégralité monstrueuse, il connaissait assez les personnages du drame qui venait de se dérouler, et en particulier la duchesse, sa pénitente, pour avoir la certitude morale de l'innocence de Jacques, et de quelque trame machiavélique ourdie par Mme de Largeay. Il ne s'arrêta point à la considération que sa visite vespérale pourrait être critiquée. Après avoir terminé sa journée d'apôtre et rempli toutes les obligations de son ministère paroissial, il allait droitement et simplement accomplir ce qu'il croyait une bonne oeuvre, sans s'inquiéter de ce que les malveillants seraient capables de dire ou de penser.

L'abbé se présenta à neuf heures à l'hôtel de Largeay et se fit introduire d'autorité dans le salon, où il trouva déjà couché sur un divan le jeune Robert de Vaucotte. Robert s'était jadis confessé au premier vicaire de Saint-Barthélémy, il le respectait et le craignait; son désappointement égala sa gêne quand, au lieu des volants de soie rouge qu'il attendait, il vit onduler à ses yeux les plis noirs de la soutane du prêtre.

--Vous ici, Robert, seul à cette heure! Que faites-vous, mon enfant? demanda l'abbé de la Gloire-Dieu.

--Ah! bonjour, monsieur l'abbé... je suis bien charmé... je ne pensais pas à vous... J'attends ma cousine qui va venir à neuf heures et demie.

--Je vous conseille de vous retirer, mon enfant. J'ai de graves questions à traiter avec la duchesse.

--Mais elle m'a donné rendez-vous, monsieur l'abbé.

--Eh bien, dit le vicaire en fronçant le sourcil, je me charge de lui dire que je vous ai renvoyé.

--Mais, monsieur l'abbé... monsieur l'abbé...

--Laissez-moi seul ici, Robert, retirez-vous, mon enfant.

Vaucotte n'osa point résister à l'injonction de l'abbé, prononcée d'une voix ferme et douce.

Il sortit lentement du salon et alla se blottir dans la salle à manger en se disant: «Quand il aura fichu le camp, je reviendrai. En voilà encore un qui ne me prend guère au sérieux.»

A neuf heures et demie très précises, le coupé de la duchesse s'arrêta devant le perron de l'hôtel. Elle en sortit leste, pimpante, éméchée, jeta précipitamment son chapeau et sa casaque dans l'antichambre et demanda au laquais de service:

--M. le comte de Vaucotte est-il arrivé?

--Oui, madame la duchesse, lui fut-il répondu.

Elle s'élança dans le salon: La haute et maigre silhouette de l'abbé de la Gloire-Dieu émergeait seule parmi le clair obscur des lampes baissées.

La duchesse poussa un petit cri de surprise désagréable.

--J'ai à vous entretenir d'une importante question, madame, dit le premier vicaire, aussi me suis-je permis de me présenter devant vous à une heure un peu insolite. Je compte que vous voudrez bien m'excuser?

--Certainement, monsieur l'abbé... Excusez vous-même mon étonnement. J'attendais... un de mes cousins.

--Je l'ai trouvé ici, madame, il n'y a pas vingt minutes. Je connais très bien Robert... bon enfant, un peu trop léger, peut-être... Bref, il eût empêché ou gêné notre entretien. Je l'ai prié de se retirer. Il a déféré au voeu que je lui exprimais.

--Ce nigaud de valet de chambre qui me dit que mon cousin est là, et ne m'avertit pas même de votre présence, observa Blanche sur un ton peu gracieux.

--Ne grondez pas vos gens, madame la duchesse. Ils ont rempli toutes leurs instructions. J'ai même eu quelque difficulté à pénétrer jusqu'ici, mais j'étais décidé à forcer la porte.

--Êtes-vous belliqueux ce soir, dit Blanche en essayant de sourire.

--Oh! madame, reprit l'abbé; ce que j'ai à vous dire est très sérieux.

--Ah! fit Blanche anxieuse et intimidée.

--Ma chère enfant, excusez cette appellation peu mondaine, mon âge me donne quelque droit à l'employer... Je vous ai baptisée, je vous ai fait faire votre première communion. Vous voulez bien vous adresser à moi de temps en temps pour éclairer et diriger votre conscience... Ne voyez toutefois en ce moment ni le prêtre, ni le confesseur, ni le directeur, mais un ami... affligé; un de vos meilleurs amis, j'en puis jurer, l'ami de votre âme.

Blanche, troublée, ne répondit rien. L'abbé poursuivit:

--Vous avez accusé M. de Mérigue d'une action infâme, je vous adjure, au nom du Dieu qui nous entend et qui nous jugera, de m'avouer la vérité.

La duchesse garda le silence.

--Vous vous taisez, mon enfant. C'est là un aveu d'une formidable éloquence, je l'interprète ainsi: «J'ai porté contre ce jeune homme une accusation calomnieuse.» Niez un peu, je vous prie. Niez donc... vous vous taisez... Une troisième fois, par Jésus-Christ notre Seigneur, opposez-moi une négation si vous n'êtes point coupable... Rien, rien... quel crime horrible, mon enfant!... Maintenant, pourquoi avez-vous commis cet acte odieux?

--Oh! monsieur l'abbé, je me sens bien souffrante!...

--Pourquoi avez-vous commis ce forfait? M. de Mérigue vous aimait... Vous l'aimiez peut-être... N'est-il pas vrai?

--Monsieur l'abbé, vous me torturez.

--Encore un aveu, ma pauvre enfant... mais ce jeune homme autrefois était en droit de vous aimer, et vous-même pouviez lui rendre amour pour amour. Vous êtes aujourd'hui la duchesse de Largeay. Il vous est interdit de penser l'un à l'autre.

--Oh! monsieur l'abbé, de grâce...

--Il fallait l'épouser, si vous l'aimiez... Du jour de votre mariage votre devoir était de l'oublier comme il vous a oubliée lui-même.

--Il m'a oubliée!... il m'a oubliée... que dites-vous?...

--Calmez les cris de vos passions. Vous n'avez plus le droit de faire entendre que les gémissements de votre pénitence. Que s'est-il passé entre vous? Je l'ignore. Toujours est-il que vos sentiments illicites probablement repoussés par cet honnête homme...

--Il vous a donc tout dit?

--Rien, mon enfant, rien. Laissez-moi poursuivre; je disais que votre amour déshonnête, probablement repoussé, avait dû, sous l'influence de quelque accès de folie, se transformer en un mouvement de colère féroce. Quand nous laissons dominer notre âme par ces deux passions, la luxure et la violence, il n'y a pas de monstruosités dont nous soyons incapables. Et vous, madame, enfant de Dieu et de l'Église, élevée par une mère chrétienne, croyant à notre sainte religion et la pratiquant, vous, placée au sommet de l'échelle sociale pour donner l'exemple aux faibles et aux petits; vous, dont les mains servent de canal aux divines aumônes; vous, qui faites chaque matin votre prière devant le crucifix, et qui courbez votre front dans l'ombre des temples; vous, qui vous indignez contre les blasphèmes proférés et contre toutes les profanations accomplies dans le monde; vous, qui n'avez pas assez de dégoûts et assez de flétrissures pour stigmatiser la débauche des malheureuses qui meurent de faim; vous, la duchesse de Largeay, infidèle à votre foi, à votre honneur, à votre Dieu, vous précipitez de gaieté de coeur dans un abîme d'opprobre, un homme irréprochable, parce qu'il vous respecte, vous ayant aimée!

--Purifiez-moi, mon père, sanglota la duchesse brisée.

--Je ne le puis en cet instant et en ce lieu. Venez me trouver demain à l'église. Je suis venu ce soir essayer d'éveiller au fond de votre conscience les échos de nos enseignements et de nos exhortations. Je bénis le Seigneur, car je ne crois pas avoir parlé en vain. Répondez-moi, êtes-vous coupable et vous repentez-vous?

--Oui, mon père, soupira Blanche à voix basse.