Excelsior: Roman parisien

Chapter 14

Chapter 143,446 wordsPublic domain

--Je suis attaché par-dessus toutes choses à l'accomplissement de mon devoir.

--Il n'y aurait devoir que si vous aimiez encore.

--Alors, monsieur le duc, vous êtes de mon avis.

Le duc fit un violent effort sur lui-même. Des larmes vinrent au bord de ses paupières. Puis il se leva et ouvrit ses bras à Mérigue en lui disant:

--Vous avez raison.

--Merci!... cria Jacques. J'en étais bien sûr.

--Mais à une condition, reprit le duc. Vous devez, tout en gardant le silence au sujet des événements qui ont eu lieu, vous devez, dis-je, nier énergiquement l'action infâme qui vous est imputée...

--Cela va sans dire.

--Ce n'est pas tout... vous serez vraisemblablement condamné avec un pareil système de défense.

--Je m'y attends absolument.

--Eh bien, monsieur, en reconnaissance du pénible service que je viens de vous rendre, je vous demande expressément de vous présenter à l'une de mes réceptions qui suivra le jugement de l'affaire. J'irai à votre rencontre devant tout le monde et bien osé sera l'homme qui ne viendra pas vous serrer la main.

--Je vous remercie, monsieur, je n'attendais pas moins de vous, mais je ne puis compromettre le chef du parti royaliste. Il me suffira de savoir que je garde votre estime.

--Mon admiration, monsieur de Mérigue, mon admiration. Nous ramènerions le roi et nous reprendrions l'Alsace avec mille Français comme vous.

Jacques courut immédiatement chez son ami Sermèze pour lui annoncer la décision du noble arbitre mis en avant par le baron lui-même. Sermèze voulut le retenir à déjeuner.

--Non, lui répondit Mérigue, on pourrait venir m'arrêter pendant ce temps là, et je serais désolé qu'on ne trouvât personne.

--Don Quichotte! Don Quichotte! murmurait le baron avec des sanglots dans la gorge. Pourquoi la Providence t'a-t-elle fait naître au siècle des Prudhommes et des argentiers...

De retour à son domicile Mérigue écrivit à son père:

«Mon bien cher Père,

«Je suis faussement accusé d'un délit, et de malheureuses circonstances m'enlèvent tout autre moyen de défense qu'une négation sans commentaires.

«Supportez comme moi ce nouveau coup de la fortune et surtout croyez invinciblement que votre enfant est resté digne de vous.

«JACQUES.»

Mérigue, après avoir mis cette lettre à la poste, rentra chez lui pour liquider toutes les questions relatives à sa candidature. Il travailla jusqu'à une heure assez avancée de la soirée pour faire connaître à ses principaux amis et partisans qu'il se retirait purement et simplement. Il fit une note exacte des dépenses engagées jusqu'à ce jour et indiqua d'une façon minutieuse les divers créanciers auxquels il était redevable de la moindre somme.

Puis, toutes choses étant réglées, il se croisa les bras et attendit la justice. Son imagination surexcitée s'égara longtemps parmi les étoiles, sa perpétuelle chimère, qu'il venait d'approcher et qui s'éloignaient sans retour. Et d'un coup d'oeil douloureux et morne, il put mesurer l'étroit espace qui sépare un siège à la Chambre de l'escabeau d'une prison. Puis, sa pensée se reporta tout à coup en Limousin, dans son Mérigue bien-aimé, au milieu de sa famille dont il était le soutien et l'espoir.

Seulement alors il pleura.

A neuf heures et demie du soir un coup formidable retentit à sa porte: Bon! se dit-il, mon lit est prêt à Mazas. C'est bien. Et il alla ouvrir.

--Le comte Robert de Vaucotte, élève à l'école militaire, candidat cavalier, dit une jeune voix qui voulait s'enfler au niveau de la foudre.

Mérigue salua légèrement et introduisit son visiteur.

--Je parle, poursuivit Robert, à monsieur Jacques de Mérigue?

--Vous avez cet avantage, monsieur, ou cette mauvaise chance, comme il vous plaira.

--L'un et l'autre, monsieur. Je suis le cousin de la duchesse de Largeay et vous devez comprendre le but de ma visite.

--Pas du tout, monsieur, je vous assure.

--Il paraît que vous l'avez volée, monsieur.

--Et ensuite, monsieur?

--Je viens vous demander raison de cet acte infâme.

--Tiens, dit Mérigue en regardant le plafond, la note grotesque manquait au drame... c'est complet maintenant... le dernier acte doit approcher.

--Vous m'insultez, monsieur, si vous savez tenir une épée et si vous avez du sang dans les veines...

--Vous, monsieur le candidat cavalier, si vous aviez un atome de bon sens dans la tête, vous n'auriez pas pris la peine considérable de monter mes six étages. Si j'ai volé madame la duchesse, vous devez savoir qu'on ne se bat pas avec un voleur. Si je ne l'ai pas volée, que venez-vous faire ici. Dans les deux cas vous êtes, permettez-moi le mot, un tout petit peu ridicule.

--Monsieur!!!

--Oui, monsieur! De plus vous êtes en danger de manquer votre train, ce qui vous attirerait une punition sévère et compromettrait peut-être votre candidature à la cavalerie. Croyez-moi: une candidature est chose fragile. Dépêchez-vous bien vite de redescendre mes cent vingt marches. Vous trouverez une station de voitures au coin de la place Saint-Germain-des-Prés. Filez. Il n'est que temps.

--Monsieur, nous nous reverrons.

--C'est improbable. Filez donc, vous dis-je.

Passablement stupéfait, Robert se retira.

--C'est curieux, murmurait-il dans l'escalier. Il ne me prend pas plus au sérieux que ma cousine.

XIV

MAZAS

Le lendemain, Jacques reçut la lettre suivante:

«Monsieur,

«J'ai appris avec la plus vive douleur que vous n'aviez point profité du retard que j'avais apporté à l'expédition de mon rapport. Il est vraisemblable que vous serez arrêté dans la journée, mais, en tout cas, ce ne sera pas moi qui porterai la main sur vous. Je vous jure, monsieur, que j'ai pensé un instant à mourir, mais, en outre du déshonneur qui s'attache généralement au suicide, j'ai songé au peu d'utilité qu'auraient pour vous les éclats de la cervelle du pauvre Gilet. J'ai trouvé un moyen de mieux vous témoigner ma reconnaissance qui survivra à tous les événements et à toutes les décisions de la justice. Je viens d'adresser ma démission à la Préfecture et ma résolution est irrévocable. Vous devez savoir que le président du tribunal peut autoriser un inculpé à faire présenter sa défense par un de ses parents ou amis. Je brigue l'honneur de plaider pour vous, monsieur, et j'espère bien m'inscrire le premier sur la liste de tous les hommes de coeur qui ne manqueront pas de vous offrir le concours de leur talent. Je vous supplie de vouloir bien accepter ce témoignage de dévoûment d'un homme qui vous doit la vie et qui n'a jamais douté de votre innocence.

«ANSELME GILET.»

Jacques répondit immédiatement:

«De tout coeur, Monsieur, mais à une condition: Les avocats ont la coutume toute naturelle d'interroger leurs clients sur les circonstances qui ont accompagné l'acte soumis à l'appréciation des tribunaux. Force m'est de vous prévenir que dans le cas particulier qui me concerne, je ne pourrai me soumettre à cet usage et que vous devrez prendre la parole sans aucun nouvel éclaircissement de ma part, sur la simple donnée des faits et en vous appuyant seulement sur l'opinion de votre conscience. C'est une tâche bien ingrate que je vous impose. Je vous prie de l'accepter telle quelle, puisque vous voulez bien vous charger de mes intérêts.

«JACQUES DE MÉRIGUE.»

A la réception de cette lettre, M. Gilet crut devoir faire une démarche auprès de la duchesse et se rendit à l'hôtel de Largeay. Quoique vivement contrariée à l'annonce de ce visiteur, Blanche ne crut pas pouvoir lui refuser sa porte.

--Monsieur le commissaire? dit-elle en l'apercevant.

--Non, madame, monsieur Gilet, avocat de M. Jacques de Mérigue.

Blanche tressaillit et resta muette.

--Madame la duchesse, vous savez que le devoir d'un défenseur est de s'entourer de tous les renseignements propres à lui faciliter l'accomplissement de sa mission. Je ne puis obtenir aucun détail de M. de Mérigue. Il nie. Voilà tout.

--Cela ne m'étonne pas, monsieur, dit Blanche avec une expression de stupéfaction profonde que M. Gilet ne s'expliqua point.

La duchesse n'avait pas un instant conçu la possibilité de la sublime abnégation de Jacques.

Elle pensait qu'il déclarerait simplement la vérité, mais que l'invraisemblance de ses allégations ferait hausser les épaules aux magistrats instructeurs. Maintenant, elle voyait la grandeur de la victime qu'elle immolait, et la colère qui dominait son âme fit une légère place au premier cortège des remords.

M. Gilet reprit:

«Quant à moi, madame, je suis absolument abasourdi et désorienté. Je suis tellement convaincu de l'innocence de M. de Mérigue que je me dérobe par une démission envoyée aujourd'hui même à la tâche qui m'incombait d'opérer son arrestation. J'ai rempli mes devoirs de magistrat en faisant parvenir mon rapport sur les faits constatés aux autorités compétentes; je crois accomplir maintenant mes obligations d'honnête homme en prêtant mon concours au sympathique prévenu. Ma première pensée a été de venir chercher ici les renseignements qu'on me refusait là-bas.»

--Monsieur l'avocat, j'ai tout dit l'autre jour à M. le commissaire, répondit Blanche avec amertume; comme vous pouvez le voir à toute heure, je vous engage à l'interroger. Je vous trouve osé de mettre en balance les négations de M. de Mérigue et les affirmations de la duchesse de Largeay.

M. Gilet comprit que son audience était terminée. Il salua la duchesse en lui disant:

--Je vous affirme sur l'honneur, madame, que je n'établis aucun parallèle entre la valeur de vos deux paroles.

Blanche avait un plan de vengeance absolument défini. Elle comptait sur la condamnation de Jacques et se promettait ensuite de demander sa grâce, avec la conviction intime qu'elle lui serait accordée. L'obtention de la grâce serait, en même temps, un acte d'humanité et une marque suprême de dédain. La duchesse estimait aussi vaguement qu'après avoir brisé l'homme, après en avoir fait un lépreux et un pestiféré moral, elle pourrait peut-être triompher de ses résistances et conquérir ses caresses, sinon son amour, quand elle serait seule à lui tendre la main, parmi l'universel dédain. Elle se promettait pour lors de lui venir en aide, de le contraindre à accepter son appui, et ces vagues projets de bienfaisance, après son horrible faux témoignage, calmaient à ce moment les cris de sa conscience, encore étreinte par la fureur.

Le soir même, vers cinq heures, deux agents de la sûreté se présentaient au domicile de Jacques, porteurs d'un mandat de comparution délivré par le juge d'instruction.

Le baron de Sermèze avait voulu assister son ami dans cette terrible épreuve et il l'accompagna jusqu'à la porte du Palais-de-Justice. Mérigue fut conduit par les gardes dans le cabinet du magistrat chargé de l'information qui s'efforça vainement, pendant plus d'une heure, d'obtenir des détails sur le fait du vol. Jacques demeurait identiquement ce qu'il avait été devant le commissaire.

Il nia l'imputation et se refusa à tout autre renseignement.

Le juge d'instruction convertit alors le mandat de comparution en mandat de dépôt, et le candidat royaliste fut conduit et écroué sur le champ à la prison de Mazas.

On criait à huit heures sur le boulevard:

--Demandez _l'Écho de Paris_. Les royalistes sont des voleurs. Arrestation de Mérigue, candidat royaliste: cinq centimes, un sou. Voir les curieux détails; l'arrestation du coupable, un sou.

Le lendemain matin, on lisait dans une grande feuille républicaine:

«Les réactionnaires n'ont pas de chance. Un de leurs plus brillants candidats, sur lequel ils fondaient de grandes espérances, vient de s'échouer aux bancs de la police correctionnelle, sous l'inculpation hideuse de vol. Nous regrettons vivement que ce scandale ait éclaté quelques semaines trop tôt. Le sieur Mérigue avait, dit-on, les plus sérieuses chances d'être élu dans l'arrondissement le plus aristocratique de la capitale. Pas dégoûtés, messieurs les ci-devant! Il eût été piquant de voir arracher des bancs de la Chambre le coryphée du drapeau blanc. Cette satisfaction nous est refusée. Mais nous avons le ferme espoir que cet accroc subi par un des Éliacins du parti rétrograde éclairera la population saine et impartiale de l'arrondissement en question, et que le candidat républicain ralliera autour de son nom tous les suffrages indépendants et honnêtes.»

Le principal organe des conservateurs se défendait allègrement en jetant l'accusé par-dessus bord avant toute décision de la justice: «Ce n'est pas d'aujourd'hui que les meilleurs troupeaux sont infestés de brebis galeuses, et cela ne prouve rien, sinon que les règles les mieux établies sont toujours confirmées par des exceptions. Nous nous permettons, en outre, de faire observer à nos adversaires politiques que le comité actuel s'est refusé à soutenir la candidature de l'homme qui vient de s'effondrer. Il se présentait aux suffrages des électeurs de son autorité privée, comme le dernier des pensionnaires de l'Assistance publique aurait le droit de se présenter demain, s'il pouvait faire les frais nécessaires à une apposition d'affiches. Le sieur Mérigue n'avait aucune chance dans sa lutte contre M. Belin, qui réunira certainement la majorité des suffrages au premier tour. Le seul effet du krack Mérigue sera de nous épargner un scrutin de ballottage.»

Au comité, le baron d'Édelweis se fit voter des félicitations pour avoir combattu dès l'abord la candidature Mérigue. L'ordre du jour visait sa prévoyance et son flair pratique et le vieux beau souriait dans sa longue barbe et remerciait la destinée d'avoir confirmé les appréhensions qu'il n'avait jamais eues. De tous côtés, on chercha querelle au vicomte d'Escal qui avait enfanté un misérable à la vie politique. D'Escal repoussa tant bien que mal les attaques, en rejetant toute la responsabilité sur les membres de l'ancien comité, et en faisant remarquer qu'il n'avait pas voulu s'associer à la nouvelle campagne du candidat prisonnier.

Le duc de Largeay était fortement battu en brèche et répondait: «Prenez-vous en à ma femme!» Et les bonnes âmes de s'écrier: «Oh! l'ingrat; voler sa bienfaitrice!» On fut très fortement scandalisé de voir le duc de Belverana prendre la défense de l'inculpé, et on attribua cette attitude à sa répugnance d'avouer une erreur. Les abbés Vaublanc, Roubley et Marquiset rompirent des lances terribles avec l'abbé de la Gloire-Dieu, qui s'obstinait à nier la possibilité du crime. «Voyez ce saint homme, disaient ses confrères, il jeûne au pain et à l'eau et n'avoue pas qu'il puisse se tromper!»

Des altercations se produisirent dans plusieurs cafés, dans quelques foyers de théâtre, dans deux ou trois clubs à la mode. Le baron de Sermèze administra à lui seul une demi-douzaine de soufflets qui, chose étrange, ne furent pas suivis d'effusion de sang ni d'éclats de poudre. Il est vrai que le baron tirait l'épée comme un spadassin et faisait mouche neuf fois sur dix à vingt-cinq pas au pistolet de combat. Robert de Vaucotte se vanta d'avoir provoqué Mérigue et de l'avoir fait _caler doux_. Théodore de Vannes se glorifia hautement d'avoir combattu la première candidature de Jacques. Le R.P. Coupessay, supérieur des Oratoriens de la rue de Monceau, se hâta de signifier un congé immédiat au jeune professeur, qu'il avait appelé «notre grand Jacques» et qui n'était plus que «ce triste Mérigue».

La comtesse douairière de Vannes se demanda avec stupeur comment ce vilain homme avait pu être une cause si fréquente d'interruption pour sa broderie. Le coup de pied de l'âne fut envoyé à la victime par sa femme de ménage, l'altière Hortense, qui déclara par écrit donner ses huit jours à monsieur.

La fatale nouvelle était parvenue au repaire noble de Mérigue vingt-quatre heures après l'annonce de l'arrestation sur les boulevards. Violemment ému par la lettre de son fils, le vieux comte avait été complètement écrasé par l'entrefilet du journal conservateur qu'il recevait, et qui était conçu en ces termes: «M. de Mérigue, le candidat royaliste bien connu, vient d'être écroué à Mazas sous l'inculpation de vol. Nous attendons, pour apprécier ce triste événement, les décisions de la justice.»

Le vieux comte Joseph ne communiqua à sa femme ni la lettre ni le journal. Il emporta l'une et l'autre et s'enfonça dans la profondeur des bois. Caroline s'étant mise à sa recherche le découvrit au bout de plusieurs heures, embrassant un gros chêne dans ses bras, et la poitrine gonflée de sanglots. Il fallut que le chef de la famille se décidât à tout avouer et à montrer les quelques lignes de son fils, et le terrible alinéa de la feuille publique. Caroline, sans parler, entraîna son mari vers l'oratoire où elle passait en prières la plus grande partie de ses journées. Les deux époux y demeurèrent longtemps inclinés et prosternés aux pieds du Dieu sévère, qui permettait à la Destinée d'empoisonner ainsi leur vieillesse. Au repas du soir, on fit connaître aux trois soeurs l'effroyable accusation qui pesait sur leur frère bien-aimé. Jacqueline éclata en pleurs, mêlés d'un rire nerveux.

--Mon petit Jacques, qui doit ramener le Roi, dit-elle, un voleur! je ne croirai jamais cela.

--Quelle infamie! s'écria l'ardente Mathilde, ce sont tous les misérables communards de Paris qui l'ont accusé pour s'en débarrasser; cela ne peut pas s'expliquer autrement.

--Certainement; notre frère ne peut être coupable, reprenait la sage Marianne, mais en pareille matière le plus simple soupçon est déjà une catastrophe. Quelle que soit l'issue de l'accusation, Jacques ne pourra demeurer à Paris. Sa carrière, qui s'annonçait fort avantageuse, est définitivement brisée. Nous n'avons donc plus à compter sur aucune ressource de son côté. Il faut songer au contraire à le recevoir ici, et à l'y soigner de notre mieux.

--Comment, répliqua Jacqueline, tu crois qu'il ne se relèvera pas? Il s'était bien relevé de son échec au Conseil municipal, puisqu'il allait être nommé député.

--Jacqueline a raison, dirent à la fois Mathilde et le vieux comte.

--Rien n'est impossible avec le secours de la providence divine, affirma Caroline. Il faut faire violence au ciel par nos instances et nos supplications.

--Il faut d'abord, reprit Marianne, interrompre toutes les réparations que nous avons commencées, et prendre le plus tôt possible des arrangements pour solder les dépenses déjà faites.

--Que dis-tu là, ma fille! interrompit Joseph de Mérigue; et mes vignes, qui me donneront un jour deux cents barriques de vin; et ma truffière, que je suppose devoir être en plein rapport d'ici deux ans.

--Et notre frère bien-aimé qui triomphera des méchancetés et des calomnies! dit énergiquement Jacqueline.

A ce moment Pierrille et Jeannette arrivèrent pour la prière du soir:

Il faudra bien prier pour Monsieur Jacques, dit la pieuse Caroline d'une voix triste et lente.

--Notre Monsieur est malade? demandèrent à la fois les deux domestiques.

--Non, mes amis, répondit Caroline qui ne savait pas mentir.

Alors les fidèles serviteurs eurent la claire intuition d'un grand malheur planant dans l'air. Leurs visages fatigués prirent une expression de lourde tristesse, et ils pleurèrent silencieusement en s'agenouillant sur les dalles.

XV

L'INFLUENCE DU COMMISSAIRE

A la sixième chambre on avait rarement vu un pareil encombrement. Depuis les plus jolies comtesses des deux faubourgs jusqu'aux reporters des moindres feuilles, en passant par la nuée des avocats et des simples stagiaires, le public habituel des représentations judiciaires se trouvait au grand complet. La partie de l'auditoire dont la curiosité se trouvait le plus vivement surexcitée, était naturellement l'éternel féminin. Toutes les jeunes femmes un peu à la mode s'étaient exténuées d'amabilité envers le président pour obtenir des cartes, et pouvoir contempler le visage de ce prévenu dont on parlait tant, et que les gazettes dépeignaient comme possédant toutes les qualités d'aspect, d'allures, qui séduisent et conquièrent le sexe faible. Deux hommes émargeaient au sein de cette foule hétérogène: Mérigue et son défenseur. Jacques, entièrement vêtu de noir, l'oeil fier, la tête haute, le visage grave et légèrement mélancolique, avait plutôt l'air d'un accusateur que d'un inculpé. Debout à ses côtés, Monsieur Gilet, la figure contractée, les yeux hagards, la figure pâle, semblait en proie à une insurmontable émotion. Ce qu'il y avait de plus à remarquer était l'absence de la duchesse. Elle avait prévenu par lettre le président, qu'étant très souffrante, il lui serait impossible de paraître aux débats, qu'au surplus elle n'avait rien à ajouter au rapport de M. le commissaire et à sa propre déposition revêtue de sa signature.

L'interrogatoire fut excessivement court. Mérigue déclina ses noms et qualités, nia péremptoirement le vol, et refusa de répondre à toutes les questions subséquentes qui lui furent adressées. L'audition des témoins ne fut pas non plus bien longue. Lecture fut donnée de la déclaration de la duchesse, après quoi l'on dut passer aux témoins à décharge. Quelques amis de Mérigue, entre autres le baron de Sermèze, apportèrent à la barre l'éloge du prévenu, et détaillèrent ses antécédents de travail, d'économie, de constante probité. La tâche du procureur de la République n'était pas bien difficile en présence d'un prévenu qui persistait à se renfermer dans un silence inexplicable. Le réquisitoire rendit hommage à la vie antérieure de Jacques, et réédita cette rengaine vieille comme la Basoche: «Un criminel est honnête homme jusqu'au moment où il accomplit son crime.» L'organe du Parquet ne réclama pas, du reste, une bien grande rigueur, et s'en remit complètement aux juges sur la durée de la peine à infliger. Mais il réclama l'emprisonnement, la notoriété récente dont jouissait l'inculpé nécessitant plutôt la sévérité que l'indulgence. Le représentant du ministère public termina sa harangue par des considérations prudhommesques sur la fragilité des réputations amenées par un ouragan, et emportées par une tempête. Il invita les jeunes gens ambitieux à méditer sur cette catastrophe, et à tendre au but de leur vie plutôt par une longue suite de travaux modestes, que par de vains coups de canon.