Excelsior: Roman parisien

Chapter 13

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--Dieu m'est témoin, Monsieur, que je vous estime et que je vous admire et que... je vous aime comme mon sauveur... et c'est pour cela que je vous supplie, que je vous conjure, au nom de votre famille, de votre honneur, de votre parti dont vous arborez le drapeau, du Dieu de justice auquel nous croyons tous deux, de vouloir bien m'avouer toute la vérité.

--Jamais, Monsieur le commissaire, c'est dit.

--Je vous le répète, Monsieur de Mérigue, je vous crois innocent comme je crois que le soleil existe, mais je serai le seul de mon avis... voyons... vous avez eu peut-être avec la duchesse... des relations...

--Assez, Monsieur.

--Des relations, d'une nature...

--Assez, vous dis-je, arrêtez-moi, et taisez-vous.

M. Gilet tomba aux genoux de Mérigue. D'abondantes larmes s'échappèrent de ses yeux si peu accoutumés à en verser et de profonds sanglots soulevèrent sa poitrine où personne n'avait jamais soupçonné un coeur.

--Je vous en supplie, Monsieur de Mérigue.

--C'est inutile, répondit Jacques violemment ému, mais encore plus exaspéré par l'insistance de son interlocuteur.

--Monsieur Jacques... Monsieur Jacques, au nom de ma vie qui vous appartient puisque vous l'avez sauvée, ayez pitié de moi; admettez-vous que vous devant l'air que je respire et la lumière que je vois je devienne aujourd'hui le bourreau de votre honneur?

--Relevez-vous, Monsieur le commissaire, les sentiments que vous manifestez vous élèvent et vous glorifient; aussi, soyez en bien persuadé, quoi qu'il puisse arriver, je ne vous en voudrai pas. Ma résolution est irrévocable, et croyez bien que si elle devait céder à une considération quelconque, ce serait à la douleur de l'honnête et brave homme que vous êtes: Donnez-moi la main, Monsieur Gilet.

Le commissaire serra fièvreusement la main que lui tendait le poète. Puis il lui dit: Promettez-moi au moins de passer la frontière cette nuit. Je retarderai jusqu'à demain l'envoi de mon rapport à la préfecture de police. Fuyez, fuyez, vous en avez le temps. Partez ce soir même pour la Belgique, demain ce ne serait plus possible.

--Jamais, Monsieur, ce serait avouer que je suis coupable!

XII

LE LECTEUR DE LA DUCHESSE.

De retour à l'hôtel de Largeay, Blanche fut saisie tout à coup d'un violent désir de posséder Jacques. Son animosité contre lui n'était point calmée, mais le souvenir de la scène qui venait de se passer, le tableau de l'homme qu'elle admirait s'élançant sur elle, la saisissant d'une main terrible et la frappant au visage, ce tableau se reproduisant en son imagination avec une puissance étrange, excita dans l'âme et dans les sens de la duchesse, une attraction irraisonnée et invincible vers celui qui depuis deux mois remplissait toutes les aspirations de sa vie. Elle répéta à son mari sèchement et brièvement le récit qu'elle avait fait dans le cabinet du commissaire et Largeay lui répondit:

--Ma chère amie, je ne puis guère vous dire que tant pis pour vous. Ce que vous auriez de mieux à faire serait une bonne fois de renoncer à votre rôle de Rédemptrice des Damnés. Ce que je vois de plus regrettable en tout cela, est le ridicule qui va me couvrir quand l'affaire aura transpiré dans le public. Vous vous rappelez en effet que sur vos instances j'ai soutenu à moi seul la candidature Mérigue contre tous les membres du Comité. On me traitera de serin et de gogo, toutes épithètes, qui seraient mieux appliquées... à d'autres, mais que je serai obligé d'accepter sous peine de paraître plus... jobard encore. Je me consolerais parfaitement de cette mésaventure, si elle vous décidait à ne voir que des gens de notre monde. Dieu merci, il n'en manque pas... quand vous en seriez réduite à la société du petit cousin de Saint-Cyr qui se contente d'une tasse de thé et est un garçon très convenable, cela vaudrait mieux que de courir après les deshérités de la fortune pour rencontrer des escarpes et des brigands.

De toute l'admonestation maritale, Blanche n'avait retenu qu'une phrase, celle où il était fait allusion à Robert de Vaucotte, et sa pensée, faute de mieux, se mit à errer machinalement et sans grand enthousiasme autour des épaulettes et du panache dont s'enorgueillissait le jeune Saint-Cyrien. Elle le trouvait bien fade ce pauvre cousin, si prévenant, et si attentionné, et la perspective de se consoler avec la conversation et la compagnie si «bahutée» du melon n'était point capable de lui faire oublier ses soucis et ses chagrins. Tout à coup elle porta rapidement sa main à son front comme pour saisir au vol le passage d'une idée lumineuse: elle saisit son block notes et traça au galop les lignes suivantes:

«Mon cher Robert,

«Je dîne seule demain soir dimanche. Vous seriez bien aimable de venir me tenir compagnie. Vous resterez avec moi jusqu'à l'heure de votre Crampton; j'espère que vous n'avez pas d'autres projets. Je serais désolée de vous priver d'une distraction pour m'en procurer une autre à moi-même. Je vous attends donc sans cérémonie.

«Votre cousine,

«BLANCHE»

Le nourrisson de Mars fut transporté au quatorzième ciel à la lecture de cette missive. Il en sauta de joie, s'en frotta les mains, jeta un coup d'oeil plein d'orgueil légitime sur sa tunique bleue et sur son pantalon rouge, et brandit même son sabre d'apprenti cavalier. Il fut d'une sagesse exemplaire au cours du «Pendu» et se surpassa lui-même comme «fana» «du pète sec». Il embrassa à plusieurs reprises l'épître odorante où s'étalaient les pattes de mouche de la duchesse et ne put s'empêcher de montrer les dites pattes à quelques amis intimes qui le traitèrent de rude veinard. Puis il répondit à son estimable parente:

«Bien chère cousine,

«Le moment où j'ai reçu votre lettre comptera certainement parmi les plus heureux de mon existence et ne pourra se comparer qu'à l'instant prochain j'espère où je revêtirai d'une façon définitive l'uniforme du cavalier. Dîner avec vous... en tête à tête dans votre hôtel... ah! cousine de combien de sacs de cornard ne vous serais-je pas redevable? Vous ajoutez à votre invitation que vous espérez bien ne pas me voir occupé ailleurs. Quelles obligations, quels rendez-vous, quelles parties fines, quelles réunions au Café de la Paix, chez Peters ou chez Durand, seraient capables de me retenir quand vous avez parlé! quel coeur de pierre ne faudrait-il pas me supposer pour croire que sur un geste de vous je ne renverrais pas promener tous les «copains» avec le bahut par-dessus le marché. Adieu, ma chère cousine.

«Recevez dès à présent mes remerciements sincères pour votre amabilité et croyez que demain sera le plus beau jour de ma vie.

«ROBERT».

--Comme son sabre! dit Blanche en achevant la lecture de cette lettre embrasée!... Diable! il est emballé le petit futur dragon... Va-t-il être ennuyeux! bruyant... vulgaire! Va-t-il me couvrir de fleurs et me combler de «cornards». Sera-t-il seulement capable de me procurer un atome d'illusion!

Le dimanche convenu, à six heures et demie, Robert se présentait au grand salon de l'hôtel de Largeay. Il avait revêtu un petit uniforme de fantaisie d'un drap plus fin et mieux taillé que ses effets d'ordonnance. La première parole de Blanche fut une rebuffade inattendue.

--Comment Robert! En soldat? Vous n'avez donc pas d'habit civil? Est-ce qu'on se présente pour dîner dans le monde en costume de piou-piou. Quand vous serez officier passe encore, mais vous, un simple melon? où donc avez-vous été élevé.

--Je vous demande humblement pardon, répondit le pauvre Saint-Cyrien tout ébaubi et avec des larmes dans les yeux. C'est un ordre du général.

--Qui vous oblige à porter des costumes de fantaisie, n'est-ce pas.

A d'autres, mon petit. Il est six heures et demie. Votre «Crampton» de retour ne part qu'à dix heures. Nous aurons tout le temps de dîner et même de causer un brin de sept et demie à neuf et demie.

--Vous avez raison, ma cousine.

--Laissez-moi donc finir ma phrase, Monsieur le trop pressé. Vous allez retourner chez vous tout de suite, prendre votre habit et votre cravate blanche...

--Ah! que je suis malheureux, ma cousine... mon habit est en réparation...

--Petit maladroit, vous ne pouviez pas songer à cela hier au lieu de passer votre temps à m'écrire des fadaises... cela ne fait rien... vous êtes à peu près de la taille de mon mari. Le valet de chambre va vous conduire chez lui et vous mettrez un frac, un pantalon et une cravate. Est-ce compris!

--Je vous obéis, chère cousine. Veuillez m'excuser encore!

--Paroles oiseuses... mon cousin... allez et revenez vite.

Blanche sonna; un laquais polychrome apparut:

--Conduisez sur le champ M. le comte de Vaucotte aux appartements de M. le duc, et prévenez le valet de chambre, commanda la duchesse d'un ton sec et impérieux.

Au bout d'une demi-heure, Robert entra au salon en costume convenable. Blanche le toisa minutieusement.

--Vous avez les cheveux trop courts... et pas assez de moustaches, lui dit-elle, et puis vous n'êtes pas tout à fait assez grand ni assez fort... enfin vous n'y pouvez rien.

Robert, abasourdi, commençait à croire à une mystification. Il fut confirmé dans cette opinion douloureuse par l'attitude que garda la duchesse tout le temps du dîner. On le plaça en face de Blanche, et une nuée de gens de service ne cessa de papillonner autour de la table, rendant impossible le plus vague échange des moindres intimités. Quant à la duchesse elle-même, elle fut d'un bout à l'autre du repas absolument distraite et comme absorbée dans ses pensées. Elle ne répondait que par des oui, des non, des peut-être, des oh! vraiment, des vous croyez? à toutes les phrases héroïquement élaborées et timidement hasardées par le futur cavalier. Au reste, ce supplice ne dura pas longtemps, et au bout de vingt-cinq minutes on apporta les bols bleus dont Robert n'osa point user. Puis les deux cousins passèrent au salon où le café et les liqueurs attendaient.

--Ma cousine, soupira le Saint-Cyrien, voudriez-vous me permettre de griller une sèche... pardon, de fumer une cigarette?

--Ah! non, mon ami, pas aujourd'hui je vous en supplie. Je vous ai mandé non seulement pour le plaisir de vous avoir à dîner, mais aussi pour que vous me fassiez un bout de lecture... Cela vous va-t-il?

--Du moment que j'obéis à vos ordres, répondit Robert d'une voix lamentable, mais résignée.

--Savez-vous déclamer un peu?

--J'ai joué la comédie au collège.

--Ah! très bien. C'est la première chose sensée que vous me dites. Avez-vous une voix un peu vibrante?

--Vibrante, ma cousine?

--Ah! c'est juste, vous ne comprenez pas ces mots-là, vous autres, malgré vos trompettes et vos clairons.

--Vous voulez dire peut-être une voix forte?

--C'est à peu près cela, je vous fais grâce de la nuance.

--Mais oui, ma cousine, si vous m'entendiez commander «par le flanc gauche!» J'ai une poitrine un peu «bahutée».

--Troubadour, va! Enfin, c'est bien, vous allez donc me servir de lecteur!

--Je suis à votre disposition.

--Prenez cette brochure bleue qui est sur la table.

--Voilà, ma cousine.

--Lisez-moi le titre, s'il vous plaît.

--«La République ennemie du Peuple, conférence faite à la salle de l'Agriculture, 84, rue de Grenelle, Paris, par M. Jacques de Mérigue».

--C'est bien cela. Lisez.

Robert commença.

--Prenez une voix moins saccadée et plus moelleuse. Il ne s'agit pas de flanc gauche, ici.

Robert s'efforça de se conformer aux indications de sa cousine et poursuivit sa lecture. La duchesse fit un geste qui signifiait: «C'est à peu près cela!» Puis elle alla sur la pointe du pied vers les deux lampes qu'elle baissa peu à peu jusqu'à produire une très vague pénombre. Robert s'arrêta en disant: «Ma cousine, je crois que les lampes vont charbonner.»

--Allez donc, petit sot, répliqua Blanche vexée, allez donc!

Et Robert continua. Blanche poussa alors une chaise derrière le fauteuil du jeune homme et s'y agenouilla; puis elle posa ses deux mains sur les épaules du Saint-Cyrien qui suspendit encore sa lecture, pris cette fois d'un tremblement de bonheur: «Allez, allez, s'écria la duchesse très rudement».

Robert obéit. Son étrange cousine se mit alors à approcher insensiblement la tête en murmurant à voix très basse: «Que vous êtes beau! que je vous aime!» Le lecteur improvisé n'osa point interrompre sa tâche, mais sa voix devint palpitante et troublée. Tout d'un coup, il s'arrêta brusquement: Un divin baiser venait d'effleurer sa joue.

--Allez donc, allez donc! rugit Blanche d'une voix haletante et rauque qui contrastait étrangement avec la douceur de ses caresses.

Vaucotte se résigna en se résolvant, quoi qu'il pût arriver, à ne plus suspendre sa lecture. Il prit sa voix la plus théâtrale possible et, sous l'influence des émotions qui l'agitaient, lut presque très bien le morceau suivant:

«Le Titan qui a nom la France a été frappé de la foudre, il n'est pas mort, mais le Jupiter sinistre d'un Olympe brumeux lui a mutilé les membres et l'a couché sous d'énormes montagnes. Que peuvent faire, hélas! pour soulever un poids incommensurable, le courage et la musculature du géant tombé? Soyez patients, donnez du temps au vaincu: Ses mains peu à peu guéries et fortifiées creuseront les flancs de Pélion et d'Ossa, un jour il émergera du gouffre, si vigoureux et si beau que l'ennemi s'inclinera, et le vieux captif rajeuni, plus radieux qu'autrefois sous ses cicatrices lumineuses, reprendra, fier et doux, sa place antique parmi les Dieux!»

--Oh! mon bien aimé, mon amour adoré, soupira Blanche, que tu es beau, que tu es grand, et, entourant Robert de ses deux bras, elle le couvrit de baisers en fermant les yeux. Cette fois le Saint-Cyrien n'y tint plus; il laissa tomber la brochure bleue et voulut enlacer la taille de Blanche. Mais la duchesse, après quelques secondes d'abandon, s'arracha aux étreintes de son cousin en lui disant rageusement: «Ah! vous êtes décidément insupportable, vous pouvez vous en aller!»

--Plaît-il! ma cousine, hasarda Robert avec une angoisse profonde.

--Je vous répète que vous êtes intolérable, vous ne faites rien de ce que je vous dis. Il est inutile de continuer plus longtemps.

--Ah! ma chère Blanche, répondit le futur cavalier. Vos paroles me brisent le coeur. Disposez de moi comme vous l'entendrez. Ordonnez-moi de manquer le «crampton». Consigne, salle de police, prison, cellule, conseil de guerre, je braverai tout pour demeurer à vos genoux... Je vais prendre ma meilleure voix, je vous ferai la lecture jusqu'à onze heures, minuit, deux heures du matin... jusqu'au lever du soleil, et encore toute la journée, et encore toute la nuit. Mais de grâce ne vous fâchez pas, ne vous irritez pas, la faveur que j'implore de vous est bien simple: «Commandez-moi de poursuivre.»

Blanche, qui avait relevé les lampes, se contenta de dire sèchement: «C'est fini.»

--Par grâce, ma cousine...

--Assez, vous êtes sot, mon cher.

Un silence suivit. Robert se résigna et dit à Blanche:

--Me permettez-vous au moins de rester jusqu'à neuf heures et demie?

--Comme il vous plaira.

--Vous ne m'en voulez pas, ma petite cousine?

--Non... vous m'ennuyez.

--Je vous promets de ne pas m'interrompre une autre fois. Je prendrai des leçons de déclamation si vous le voulez?

Blanche ne répondant point, Vaucotte voulut mettre sur le tapis un autre sujet de conversation.

--Qu'est-ce que ce M. de Mérigue, ma cousine?

--Une canaille qui m'a volé mille francs.

--Le misérable! Je le tuerai, je le tuerai!

--Ce n'est pas nécessaire.

--Comment! voler une adorable cousine comme vous. Je vous dis que c'est un homme mort... Je manquerai le «Crampton», cela m'est égal, mais j'aurai sa vie.

--Allez vous déshabiller, répondit Blanche.

Robert s'élança vers les appartements du duc où gisaient ses défroques militaires. Pendant cette deuxième toilette, Blanche songeait, avec un sourire amer mêlé de haussements d'épaules, au Mérigue idéal qu'elle avait étreint dans la personne de son cousin, revêtu des nippes de son mari. Quant à Vaucotte, il faisait un vacarme épouvantable au premier étage et rugissait en agitant son sabre vierge: «Je le tuerai. Je le tuerai!»

XIII

LE DUC DE BELVERANA

Une heure après le départ du commissaire, le baron de Sermèze accourait de nouveau chez son ami.

--Bonne, très bonne nouvelle, cria-t-il en entrant. Tu seras énergiquement appuyé par le duc de Belverana.

--Eh bien! mon pauvre Sermèze, j'ai quant à moi une nouvelle d'un tout autre genre à t'annoncer.

--Ayant trait à la visite du commissaire?

--Précisément.

--Que te voulait donc ce corbeau sinistre?

--Ne le traite pas ainsi. C'est un esprit droit et un noble coeur... Je ne plaisante pas.

--Eh bien, mon ami, je t'écoute. Je serai charmé, je l'avoue, rien que pour la rareté du fait, d'apprendre que les qualificatifs dont tu te sers peuvent être justement appliqués à un fonctionnaire d'espèce peu sympathique.

--D'abord, je te demande la discrétion d'un confesseur.

--D'un tombeau, si tu le désires.

--Foi de gentilhomme?

--D'accord.

--Je considère mon honneur comme attaché à ton silence.

--Bien, va donc.

--La duchesse de Largeay m'aime. Elle n'a pas voulu de moi pour mari, je la repousse comme maîtresse. Furieuse de ma résistance, à l'issue d'une scène violente où j'ai eu le tort de me laisser emporter, elle a glissé un billet de banque dans la veste qui est à mon porte-manteau et à été m'accuser de vol. Je ne puis me défendre sans la compromettre. Je me laisse condamner. Est-ce clair?

--Tu es absolument fou et je crois que tu veux me mystifier.

--En aucune façon.

--Ah ça, Jacques, tu t'imagines que je vais te laisser sauter à la mer avec une pierre au cou?

--Que pourras-tu faire, mon bon ami?

--Tout révéler à la justice.

--Halte-là. J'ai ta parole d'honneur.

--Ah! tu perds la boule, mon ami?

--J'ai ton serment, j'exige que tu le tiennes.

--Comment cela?

--S'il le faut l'épée à la main... Toi... le meilleur, le plus cher de mes amis... Je...

--Jacques... tu aimes cette femme?

--La question n'est pas là.

--Je te dis que tu l'aimes!

--Je la méprise. J'en jure sur mon âme.

--Tu la méprises... mais tu l'aimes?

--Que t'importe!

--Tu n'es pas gentil, mon petit Jacques.

--Ce qui est certain, c'est que j'aime ma dignité, ma conscience, mon honneur au point de leur sacrifier la considération des hommes.

--Et moi je t'aime au point de te sauver malgré toi.

--N'essaie pas, tu nous perdrais tous deux. Merci de la bonne affection, et pardonne-moi ma vivacité de tout à l'heure, mais ma résolution ne saurait changer.

--Je ne te revois de ma vie si tu commets cet acte insensé. Je ne puis rester l'ami d'un homme condamné pour vol.

--J'ai réfléchi à tout cela, Sermèze... j'ai calculé toutes les conséquences de mon abnégation, mais je l'avoue bien franchement... que je n'aurais pas cru à ton abandon. Ce serait la dernière et la pire des croix que l'impitoyable Destinée pût jeter sur mes épaules... eh bien, je l'accepte.

--Oh! mon ami, mon cher Jacques... as-tu pu croire un instant que je m'éloignerais jamais de toi?...

--Non, certes... C'est pour te dire que rien ne saurait me faire reculer. Tu entends?... Rien au monde.

--Et ton vieux père, ta pauvre mère... Voyons, Jacques.

--Ah! démon, ne me tente pas... jamais.

--Tu veux les condamner à un deuil éternel.

--Je veux que leur fils reste un honnête homme.

--Mais enfin, tu n'as consulté personne, tu ne peux, en une question aussi grave, t'ériger en juge unique et infaillible... Tu ne veux pas t'en rapporter à mon opinion?

--Tu m'aimes trop.

--J'ai une idée... Promets-moi de prendre l'avis de la personne que je vais te désigner?

--Cela dépend, mon ami.

--Le duc de Belverana.

--D'accord, Sermèze. Je connais d'avance sa réponse.

--Enfin on ne peut pas savoir... As-tu pleine confiance en ses appréciations sur une question d'honneur?

--Pleine et entière confiance.

--Et crois-tu aussi à sa discrétion?

--Comme j'espère en la tienne.

--Va le voir... à ce prix je ne dirai rien.

--C'est conclu, j'irai demain matin, à moins que je ne sois arrêté d'ici là.

--Sauve-toi donc d'ici, grand maladroit.

--Un innocent ne prend point la fuite.

--Don Quichotte, va!...

Le lendemain, vers dix heures, Jacques de Mérigue se rendit à l'hôtel de Belverana et fut introduit immédiatement dans le cabinet du chef de l'aristocratie française.

Le duc François de Belverana était la figure la plus sympathique et la plus justement honorée de la grande noblesse. Il joignait à l'esprit et à l'affabilité du XVIIIe siècle, le caractère chevaleresque de ses ancêtres du moyen âge. Il excellait, chose rare entre toutes, à allier ses obligations d'homme du monde à ses travaux d'homme de devoir. Magnifique dans ses réceptions, généreux à l'excès dans ses charités, d'une urbanité exquise dans tous ses rapports sociaux, époux et père de famille irréprochable, doué avec cela des grandes manières et du grand air presque disparus à notre époque démocratique, portant sur son visage et dans toute son attitude les allures de ces vieilles races faites pour commander et pour charmer les hommes, le duc François était bien le chef unanimement accepté par cette pléiade de familles illustres qui furent jadis la force et la gloire de notre patrie, et qui en sont demeurées l'ornement et la splendeur.

Il serait souverainement inique de juger le grand monde par les quelques échantillons apparus jusqu'ici dans ce livre. Les Largeay, les Prunière, les Saint-Benest étaient de rares exceptions dans une société universellement et justement respectée. On a dit que les peuples heureux n'avaient pas d'histoire, on pourrait ajouter que les personnes vertueuses ne sauraient figurer qu'en petit nombre dans l'exposition, drames de la vie contemporaine. Quel que soit le milieu qu'on soit appelé à décrire, on est fatalement amené à faire une place très exiguë aux gens entièrement dignes de considération et d'estime.

--Monsieur le duc, dit Jacques de Mérigue avec lenteur et gravité, je viens prendre votre sentiment au sujet d'une question d'honneur dont je vous constitue juge en dernier ressort.

L'aimable visage du duc revêtit aussitôt une expression inquiète.

--Je ferai ce que vous voudrez, monsieur de Mérigue, mais je vous prie de ne vous considérer lié en aucune façon par ma manière de voir. Je suis loin de prétendre à l'infaillibilité, et j'estime qu'un homme dans ma situation ne doit pas assumer à la légère d'inutiles responsabilités.

--Monsieur, je ne vous ferai pas l'injure de vous demander le secret sur ma communication. J'ai simplement l'honneur de vous avertir que ce secret doit être absolu et perpétuel.

--Vous n'aviez pas besoin, monsieur, de cette précaution, c'était entendu par avance.

Mérigue fit alors à son noble interlocuteur le récit fidèle et minutieux des événements qui avaient abouti à la catastrophe récente et lui annonça ses intentions en lui demandant de les approuver. Profondément ému, le duc de Belverana resta muet pendant quelques minutes. Comment décourager une résolution héroïque? Comment, d'un autre côté, prononcer sans appel la perte et la ruine absolue d'un honnête homme? Il répondit enfin:

--Vous m'avez constitué juge, monsieur?...

--Je ne m'en dédis point.

--Cette déclaration entraîne par avance votre complète soumission à mon arbitrage?

Ces mots firent pâlir Mérigue qui sut y lire très clairement l'immense pitié qu'il inspirait. Il ne put cependant s'empêcher de dire:

--Oui, monsieur le duc.

Mais il ajouta:

--J'ai confiance en vous comme en Bayard ou en Duguesclin, comme dans le Roi chevalier dont votre ancêtre fut le parrain.

Une cruelle angoisse s'empara du duc François.

--Aimez-vous encore cette femme, monsieur de Mérigue? demanda-t-il.

--Mais, monsieur le duc...

--Je ne suis plus monsieur le duc, je suis votre juge... je dois tout savoir avant de prononcer ma sentence. Je me récuse si vous ne parlez pas. Aimez-vous encore cette femme?