Chapter 10
Vous continuez vos assiduités auprès de cette... dame; un bon avocat trouvera très bien dans ce fait matière à séparation de corps, qui entraîne séparation de biens. Aïe, aïe. Vous faites la grimace, mon beau duc. J'ai déniché le petit endroit sensible. Eh bien, rassurez-vous. Je n'abuserai pas de mes avantages. Je n'entends pas vous troubler dans vos excursions peu édifiantes... mais, de grâce, mon cher, faites bon visage à mes amis.
Le duc de Largeay avait compris. Il grimaça son plus aimable sourire et répondit à sa femme:
--Un galant homme comme moi est toujours aux ordres de son épouse. Parlez, duchesse, vous serez obéie.
--Vous allez inviter M. de Mérigue à dîner pour après-demain soir.
--La date est un peu rapprochée.
--On ne se gêne pas avec les intimes. Prenez une de vos cartes... bien. Vous avez un crayon dans votre carnet? C'est parfait. Maintenant écrivez:
«Le duc de Largeay prie le vaillant orateur royaliste de vouloir bien lui faire l'honneur de venir dîner chez lui mardi soir, sans cérémonie. M. de Mérigue serait bien aimable d'apporter quelques fragments manuscrits de son grand poème, _la Rédemption des damnés_. La duchesse et moi serons enchantés d'entendre les beaux vers de cet ouvrage.»
Le duc transcrivit fidèlement le factum ci-dessus et l'envoya à domicile par un de ses laquais.
Cet homme de service rentra au bout d'une demi-heure porteur de la réponse suivante:
«Monsieur le duc,
«Je suis aux regrets de ne pouvoir répondre à votre honorable invitation. Je prends la parole mardi soir au local de la Société d'horticulture, dans le but d'arriver à la formation d'un comité électoral.
«Agréez, monsieur le duc, l'expression de mes sentiments distingués,
«JACQUES DE MÉRIGUE»
P.S.--Tous mes remerciements pour les choses obligeantes que vous voulez bien penser au sujet de mes oeuvres.
Quand le duc eut donné lecture de cette épître, la duchesse s'écria vivement: Tiens! une idée; si nous allions entendre M. de Mérigue? Il admet les dames à ses réunions. C'est une partie de plaisir comme une autre, n'est-ce pas, mon ami?
--C'est un point de vue, ma chère.
--Vous m'y amènerez?
--Je vous y amènerai.
--Ah! vous êtes gentil ce soir.
Le duc et la duchesse, mal renseignés sur les heures, entrèrent dans la salle au moment de la péroraison. Mérigue s'écriait: «Le coeur du royaliste s'ouvre à toutes les gloires de la patrie, et le chevalier de Bouvines peut dire: Mon frère», au grenadier d'Austerlitz. Mais il faut revenir à la vieille souche dont la dernière pousse jaillit il y a deux cents ans au pied des nobles Pyrénées, à cette famille, au front blanc et éternel comme la neige des montagnes qui abrita son troisième berceau.» A ce moment l'orateur s'arrêta tout à coup; il venait d'apercevoir ses deux nouveaux auditeurs. Il mit son front dans ses mains; sa voix dominatrice s'éteignit, et il poursuivit d'un ton sourd et mélancolique: «Ne croyez pas qu'en vous conviant à la bataille je vous dissimule les épreuves que vous réserve le destin.
«Soldats de la résurrection nationale, ouvrez l'histoire du monde. Vous lirez sur toutes les tables d'ostracisme le nom de tous les rédempteurs. Vous sortirez sanglants et mutilés d'une lutte implacable contre l'indifférence du sort et l'ingratitude des hommes. Vous serez méconnus et honnis par ceux que vous avez le plus aimés. Ceux pour qui vous avez souffert mettront en doute vos blessures et se riront de votre vertu. Nouveaux Prométhées, vous aurez le sein rongé des vautours pour avoir touché au feu du ciel.
«Mais quand vous arriverez au seuil de la nuit dernière, vous trouverez l'ange de l'honneur debout sur la pierre tombale, et un divin sourire illuminera son front d'airain. Ses lèvres austères frémiront d'un tressaillement ineffable, et sa voix, comme un clairon prodigieux, fera retentir ces paroles à travers les échos du temps et de la mort: A vous, meurtris glorieux, l'immortalité des forts, l'apothéose des martyrs.»
Une longue salve d'applaudissements couvrit les dernières paroles de l'orateur. Tous les hauts personnages assis sur l'estrade vinrent lui tendre la main, un groupe d'auditeurs se précipita vers la tribune. Mais l'attention de Jacques était concentrée à l'extrémité de la salle du côté des nouveaux venus dont l'entrée avait troublé ses dernières périodes. Ses oreilles n'entendaient point les acclamations et les bravos, et son regard voilé d'un brouillard de tristesse cherchait à fixer une grande dame qui avait des larmes dans les yeux.
VI
LE BAL GABRIELLI
--Mon ami, c'est dans trois jours la grande soirée de la duchesse de Gabrielli.
--Oui, ma chère Blanche. Quelle corvée!
--Voulez-vous me rendre un petit service à ce sujet, mon cher duc?
--Vous savez que je n'ai rien à vous refuser.
--Je sais. Vous êtes à croquer depuis quelque temps. Tâchez de voir le duc ou la duchesse cet après-midi.
--Diable! cet après-midi... j'ai un rendez-vous avec mon tailleur!
--Bah! votre tailleuse attendra. Une minute vous suffira pour me satisfaire.
--Formulez vos désirs, duchesse.
--Un des amis de M. de Mérigue m'a dit que le poète-candidat désirait une invitation à ce bal.
--Rien de plus facile, ma chère amie... Vous êtes décidément hantée par _la Rédemption des damnés_!
--Comme vous par le souvenir de votre tailleur.
--C'est entendu, j'aurai une invitation pour votre protégé.
--Eh! je ne me défends pas d'être l'Égérie de ce pauvre Numa.
--Égérie? Numa? Vous dites?
--Rien, ce serait trop long à vous expliquer.
Et voilà comment Jacques de Mérigue reçut le soir même une invitation officielle à la soirée Gabrielli. Il pensa, non sans une certaine apparence de raison, qu'un de ses admirateurs politiques était l'auteur de cette gracieuseté. Les élections générales s'avançaient à grands pas et il était certain de rencontrer à cette réunion mondaine les sommités du parti royaliste. Aussi n'hésita-t-il point à endosser son frac et à se diriger au jour fixé, sur les minuit, vers le splendide hôtel de la rue Vanneau.
La duchesse de Largeay était arrivée à dix heures et demie, dans tout l'éclat de son altière et provocante beauté rehaussée par une toilette machiavéliquement simple: une robe en damas blanc et une énorme rose rouge parmi la forêt de ses cheveux noirs, comme une étoile éclairant les ténèbres. Blanche s'était constamment maintenue dans le premier salon afin d'entendre annoncer et de voir entrer tous les arrivants.
L'heure et demie qui s'écoula jusqu'à l'apparition de Mérigue lui parut interminable et désespérante.
Elle commençait maintenant à comprendre que le jeune homme, cruellement blessé par elle, avait résolu, soit par fierté, soit par rancune, de lui faire expier l'affront qu'elle lui avait infligé. Mais cette idée ne faisait qu'exciter davantage sa passion de jour en jour grandissante, et il ne pouvait pas entrer un moment dans son esprit que l'homme le plus rebelle et le plus ulcéré résistât longtemps à son pouvoir fascinateur.
Elle roulait dans sa tête cette orgueilleuse pensée quand un huissier annonça d'une voix sonore:
--Monsieur Jacques de Mérigue.
Blanche s'éclipsa derrière un groupe pour n'être point aperçue immédiatement par le jeune homme, et ne le quitta point des yeux, tandis qu'après le salut obligatoire aux maîtres de la maison il pénétrait lentement à travers la noble foule. Il y avait cette nuit-là deux mille personnes à l'hôtel Gabrielli; Jacques, à son entrée, fut matériellement ébloui par l'aveuglante clarté des lustres, ruisselant de tous côtés sur les remous des chevelures parées et sur la houle des épaules nues. On eût dit que, sous une illumination surnaturelle, les Vénus, les Hébés et les Fortunes d'un grand musée secouaient tout à coup leur engourdissement sculptural, et faisaient miroiter en de fiers mouvements leurs blancheurs marmoréennes.
Mérigue, un instant saisi, raffermit bien vite son regard et s'enfonça d'un pas ferme dans l'enfilade des salons resplendissants. Il serra la main à plusieurs notabilités de la droite monarchique et découvrit bientôt le petit vicomte d'Escal, le fauteur de sa première candidature, qui, blotti dans la pénombre d'un coin discret, lorgnait les jolies femmes avec un petit rire égrillard.
--Charmé de vous trouver ici, monsieur, lui dit Mérigue. Je désirais précisément causer un peu avec vous.
--Bien enchanté, répondit d'Escal avec une amabilité contrainte, maudissant au fond du coeur le passant intempestif qui venait troubler la douce paix de son petit observatoire.
--Vous avez été si gracieux pour moi lors des dernières élections municipales, continua Mérigue, que je ne doute point rencontrer en vous aujourd'hui le même appui et la même bienveillance.
Le vicomte d'Escal fit intérieurement une formidable grimace.
--Vous voulez tenter encore le sort des urnes, répondit-il d'une voix peu encourageante où Jacques lut sans peine l'anxiété du porte-monnaie.
--J'y compte, monsieur.
--C'est très cher, pour le Corps législatif. Le Comité n'est pas riche, vous le savez aussi bien que moi, et, quant à votre serviteur, il est dans une position absolument gênée et presque hors d'état d'acquitter le solde encore impayé des frais énormes entraînés par votre dernière candidature.
Il faut noter que le vicomte d'Escal n'avait pas d'enfant et possédait en revanche cent mille livres de rente en bonnes terres et en bons titres.
Il venait en outre de gagner un lot de cent mille francs au tirage des obligations de la ville de Paris.
Telle était la situation matérielle de l'homme qui affirmait avoir été ruiné par une dépense de cent louis.
--Il faut avoir confiance dans l'imprévu, mon cher vicomte, reprit Mérigue, et je suis du moins certain que votre appui moral ne me fera pas défaut.
--Oh! pour ma voix, mon cher Mérigue, vous l'aurez sans aucun doute, à moins toutefois que je ne sois à la campagne le jour de l'élection; je vous demande pardon de couper court à cet intéressant entretien, mais je guette depuis longtemps déjà le président du Comité auquel j'ai absolument besoin de parler... Bien enchanté de vous avoir vu.
Mérigue ne put retenir un léger haussement d'épaules et s'éloigna l'esprit soucieux. Comment ferait-il pour trouver les deux cents louis qui allaient lui être nécessaires? Tout à coup il sentit une légère pression sur son bras gauche, et se retourna vivement. Blanche de Largeay lui tendait la main. Jacques fût tombé à la renverse s'il n'eût été au milieu d'une foule aussi nombreuse. Il frissonna violemment mais reprit bien vite son empire sur lui-même. Il s'inclina devant la duchesse qui lui donnait un shake hand vigoureux.
--On ne vous voit plus, monsieur de Mérigue. C'est vraiment bien mal à vous d'oublier ainsi vos amis. Vous savez bien tout l'intérêt que nous vous portons.
--Soyez persuadée, madame, que je vous en suis très reconnaissant, mais en ce moment de nombreux travaux m'absorbent.
--Le duc et moi espérions si fort l'autre jour entendre quelques pages de la _Rédemption des damnés_!
Mérigue s'inclina sans répondre.
--Vous savez combien nous aimons la littérature en général et la poésie en particulier.
--J'étais retenu par des devoirs absolus, madame.
--Je le sais, je suis allée à votre conférence avec mon mari. Nous ne sommes malheureusement arrivés qu'à la fin, mais je déclare avoir entendu là une péroraison délicieusement émouvante.
Jacques s'inclina de nouveau.
--Mais enfin, poursuivit la duchesse, vous ne pouvez, malgré tout votre zèle et toute votre éloquence, faire un discours chaque soir. Je vais m'entendre avec mon mari pour vous prier de venir un de ces jours.
Mérigue fit un violent effort sur lui-même.
--Madame, reprit-il, je ne crois pas pouvoir répondre quant à présent au désir bienveillant que vous m'exprimez. Mes travaux considérables, la préparation d'une nouvelle candidature...
--Ah! vous allez vous porter pour la Chambre... Bravo. Toutes nos sympathies seront pour vous... Dieu! qu'il fait chaud dans ce salon, quelle déplorable mode que ces bals pendant l'été. Dansez-vous, monsieur Jacques?
--Jamais.
--C'est dommage, nous aurions valsé! Voulez-vous me conduire au buffet.
Jacques, plus mort que vif, offrit son bras à Blanche sans laisser tomber un mot de ses lèvres. Le buffet était à l'extrémité opposée des salons, et la duchesse de Largeay put marcher près d'un quart d'heure au bras de l'homme qu'elle aimait. Quand ils arrivèrent à la table des rafraîchissements et des victuailles, ils trouvèrent le précieux local encombré monstrueusement. De jeunes dandys montrant leurs dents blanches au sein des plus gracieux sourires, profitaient de la longueur de leurs bras pour faire passer aux jolies femmes des sandwichs et des verres de champagne, et de petits cris de fouines étranglées témoignaient parfois qu'une ou plusieurs gouttes du mousseux liquide avaient chuté sur les bras éclatants ou dans les nuques frissonnantes. De vénérables matrones portaient d'une main tremblante des babas juteux à leur bouche disgracieusement ouverte; de beaux gourmands, décorés de plusieurs ordres, engloutissaient rapidement des pains fourrés au foie gras tout en dévorant des yeux les poulets froids entourés de gelée. De petites dames maigriottes avalaient sans s'en douter des assiettes entières de petits fours aux ananas et de cerises glacées blanches et roses. De vieux Burgraves buvaient des bols de consommé nature et des petits verres de Château-Margaux, tandis que les danseurs exotiques s'attaquaient aux grosses brioches et aux petites tasses de chocolat. Le vicomte d'Escal fut aperçu dévorant à vilaines dents des truffes entières artistement enfilées en des broches d'argent.
--Comment approcher de cet Eldorado où il y a tant d'appelés et si peu d'élus? dit la duchesse à son cavalier muet.
--Veuillez m'indiquer ce que vous désirez, madame, je tâcherai de vous l'atteindre.
--Une petite flûte de champagne.
Mérigue opéra sans accident le transport du rafraîchissement demandé. La duchesse y trempa à peine ses lèvres, rendit le verre à Jacques et lui dit:
--Il y a trop de foule ici. Pas moyen de causer tranquillement. Voulez-vous me conduire à la serre du premier étage?
Jacques arrondit son coude et la grande promenade recommença à travers les habits distendus et les traînes froissées. Blanche, toute palpitante d'émotion, ne savait plus quelles phrases adresser à son partenaire implacable, et Mérigue, domptant par sa volonté les frémissements de son âme, paraissait insensible aux charmes suspendus à son bras inerte.
Il leur fallut vingt minutes pour aboutir au jardin d'hiver. Il était presque vide, tout le monde se pressant au salon principal où le cotillon allait commencer.
Blanche prit place sur un divan et contraignit pour ainsi dire son acolyte à s'asseoir auprès d'elle.
--Ce cotillon ne vous dit pas grand'chose, n'est-ce pas, monsieur de Mérigue? lui demanda-t-elle en manière d'exorde. Je serais certainement désolée de vous enlever à un spectacle susceptible de vous intéresser, mais je crois vous connaître assez pour être certaine que le déroulement banal de toutes ces ondulations vivantes vous laisse aussi froid qu'il me laisse indifférente.
--Vous me jugez bien, madame.
Blanche fut ravie de cette petite réponse, pour le moins aussi banale que les figures du divertissement chorégraphique. Elle estima que la glace était rompue et, dans les échos bruyants de l'orchestre qui parvenaient jusqu'au berceau de verdure où elle était abritée, elle crut entendre les fanfares de sa victoire prochaine.
--Êtes-vous méchant tout de même, monsieur Jacques, soupira-t-elle tout à coup avec un de ces sourires à faire damner tous les anges du ciel. Voyons, avouez-moi que vous êtes méchant?
--Même pour vous être agréable, madame, il m'est impossible de mentir. J'ai beaucoup d'imperfections et je m'empresse de les reconnaître. Mes qualités sont excessivement rares, mais vous voyez que l'humilité ne me fait pas défaut. Je suis donc assez impartial pour protester avec quelque raison contre une accusation de méchanceté. Je n'ai jamais su ce que c'était qu'infliger au plus infime des êtres vivants la moindre douleur, le plus petit chagrin.
Ces paroles furent prononcées par le poète d'une voix ferme et imperceptiblement mélancolique. La duchesse, avec son flair supérieur, comprit de suite qu'elle avait en face d'elle un adversaire sur ses gardes. Elle jugea que le lieu où elle se trouvait n'était pas propice au développement de toutes ses batteries et au déploiement de ses dernières réserves. Elle ne voulut point engager les carrés de la vieille garde.
--A propos, monsieur de Mérigue, dit-elle comme sous l'impression d'un ressouvenir subit, avez-vous un éditeur pour votre _Rédemption des damnés_?
--Il est bien rare, madame, répliqua Jacques, que les vers d'un poète inconnu trouvent un éditeur avant d'être terminés.
--Le duc de Largeay vous découvrira cela... d'ici quarante-huit heures.
--Tous mes remerciements, madame, mais mon oeuvre est encore inachevée. La question dont vous voulez bien m'entretenir est donc pour le moins prématurée.
--Peu importe, ce sera autant de fait. Je vous indiquerai après-demain le nom d'un éditeur par lequel vous serez bien accueilli. Trouvez-vous à deux heures au Louvre dans le salon carré, en face du _Charles Ier_ de Van Dyck. Je vous donnerai de bonnes nouvelles. Je compte sur vous, n'est-ce pas?
Mérigue parut réfléchir quelques instants.
Blanche reprit avec volubilité:
--L'acceptation de ce rendez-vous est une question de galanterie. Ce principe une fois posé, je ne puis croire un instant que vous vous dérobiez à mon désir...
... A après-demain deux heures.
VII
LE SALON CARRÉ
Dans l'intervalle des deux rendez-vous, Blanche, mettant de nouveau à contribution la complaisance de son mari devenue inépuisable depuis la menace de séparation, lui avait éloquemment démontré quel beau rôle était celui de protecteur des lettres. Elle avait fait intervenir dans son exhortation les noms de Mécène et des Médicis, en les faisant suivre naturellement d'une légende explicative à l'usage du duc de Largeay. En fin de compte elle chargea l'amant de Zoé de dénicher un éditeur qui voulût publier le poème de Jacques. Le duc obtint l'adhésion d'un libraire à la mode, le célèbre Benjamin Rouault qui consentit d'avance à faire paraître la _Rédemption des Damnés_ à la condition qu'il lui fût préalablement consigné une somme de cinq cents francs. Blanche ne fut point arrêtée par une aussi mince considération, et elle se rendit, alerte et légère, au rendez-vous qu'elle avait fixé en apportant à l'auteur inconnu le moyen de franchir la première étape de la renommée. Mérigue se dirigea vers le Louvre avec une douleur poignante dans l'âme, mais en conservant la ferme résolution d'être impassible et implacable. Il prévoyait tous les assauts qu'il allait subir, mais lorsque les élans de sa passion toujours vivante lui faisaient craindre une défaite, il rappelait à sa mémoire, avec la force intense d'imagination qu'il possédait, cette minute inoubliable, où les voeux les plus purs et les plus sincères de son coeur avaient été dédaigneusement rejetés, comme des loques tombées par hasard aux mains d'une reine. Il avait bien songé un instant, soit à s'excuser par lettre, soit à manquer purement et simplement le rendez-vous, mais à la réflexion il avait compris que ce serait là un éclatant aveu de faiblesse, qui augmenterait d'autant l'impérieuse présomption de Blanche.
Il allait donc bravement à la bataille avec un bouclier de dignité et un casque d'orgueil. L'exactitude était une de ses vertus maîtresses, et à deux heures, le jour indiqué, il se trouvait devant le chef-d'oeuvre de Van Dyck, cherchant à modeler son attitude sur la fière allure de Charles Stuart. La duchesse était depuis quelques minutes en poste d'observation dans l'angle opposé du salon carré, près du grand tableau de Poussin. Par une antithèse singulière avec sa toilette de bal, elle portait un costume entièrement noir avec une rose rouge à la place du coeur, manifestant ainsi à la fois le deuil de ses pensées et la blessure de son amour. Quand elle vit Mérigue arrêté devant la toile du maître Flamand, elle marcha droit à lui comme un taureau sur le picador.
--Vous êtes bien aimable, aujourd'hui, monsieur, et d'une ponctualité vraiment au-dessus de tout éloge. L'exactitude est décidément la politesse des poètes comme celle des rois.
--Madame, j'ai l'honneur de vous saluer.
--Monsieur de Mérigue, je vous apporte une agréable nouvelle. L'éditeur bien connu, Benjamin Rouault, de la rue Vivienne, publiera votre poème aussitôt que vous lui aurez fait l'honneur de le lui remettre. Le duc de Largeay, qui est fort lié avec lui, a voulu vous donner un témoignage de notre sympathie en arrangeant cette affaire. Vous avez l'air étonné?
--Très étonné, madame. L'éditeur sentimental et qui publie un ouvrage pour l'unique plaisir d'être agréable à quelqu'un est un phénomène pathologique dont j'ignorais l'existence. Je vous prie de bien vouloir transmettre au duc tous mes remerciements pour une démarche que je me réserve d'utiliser ou de ne point mettre à profit. Quoi qu'il en soit, je suis désolé que vous vous soyez dérangée pour une oeuvre que vous ne connaissez point, et pour un personnage qui n'a aucun titre à tenir une place quelconque dans vos préoccupations.
--Une place quelconque, dites-vous?...
--Quelconque... si petite qu'elle soit, je ne m'en estime pas digne.
--Qu'il est mal de railler ainsi, monsieur Jacques, quand à vous seul vous remplissez mon âme, quand vous savez... que je suis à vous.
--Il m'est absolument pénible d'entendre un pareil langage... indigne de moi comme de vous, plus que de vous.
--Et à moi, il m'est doux infiniment, de vous répéter que je vous aime; je rouvre ainsi une plaie cuisante, mais j'y verse un baume qui la parfume et qui l'endort. Oui, monsieur Jacques, oui, Jacques, je vous aime... entendez-vous, je vous aime.
--C'est un grand malheur, madame, vous ne pouvez m'aimer sans crime, je ne puis vous aimer sans lâcheté.
--Que dites-vous... de quoi parlez-vous... de crime, je crois... ai-je bien entendu!...
--De crime.
--Il y a un crime à chérir le seul être qui ait fait tressaillir mon âme depuis l'éveil de mes sens et de ma raison! Jusqu'au jour où je vous aperçus noyé dans l'ombre des chapelles, mes regards ne s'étaient arrêtés que sur des mannequins bien coiffés, bien habillés, bien gantés, affublés de toutes les élégances et de toutes les excentricités de la mode, et tous incapables de vibrer au plissement d'un sourire, à l'ébauche d'un geste, au feu d'un regard. Vous prétendez que j'aime des fantoches, que je m'assimile à des pupazzi... Vous avez aussi prononcé, je crois, le mot de lâcheté.
--Il ne s'adressait pas à vous, madame, je me le réservais à moi-même, pour le cas où j'aurais accepté l'offre de votre amour.
--Vous m'avez aimée, Jacques, vous m'aimez encore, ne cherchez pas à vous tromper vous-même. Votre coeur saigne comme le mien. Eh bien, pourquoi, je vous le demande, trouverez-vous lâche de changer une souffrance en joie, une amertume en ravissement? Vous avez su revêtir votre visage d'un masque dur et insensible, mais ce masque a l'épaisseur d'une gaze, et derrière ce vain simulacre, je vois briller un coeur tout plein de moi, où chaque goutte de sang reflète mon image, dont chaque battement répète mon nom.