Evenor et Leucippe: Les amours de l'Âge d'Or; Légende antidéluvienne
Part 2
D'ailleurs, j'oserai encore dire que la différence de la pensée, de l'action et du langage de l'homme, avec la pensée, l'action et le langage des animaux ne me paraît pas établir une distinction assez tranchée entre l'homme et l'animal. L'animal, dans les espèces qui approchent le plus de l'organisation humaine, pense, agit et parle jusqu'à un certain point; et, dans les espèces les plus infimes, il y a encore des instincts de prévoyance et des codes d'association qui entraînent impérieusement la faculté de s'entendre par un langage quelconque. Le monde des fourmis et celui des abeilles ne nous ont pas révélé le mystère de leurs manifestations individuelles. Là, l'industrie et l'activité règnent avec un ordre et une persistance dont le genre humain n'offre aucun exemple. L'_instinct_ me paraît un mot bien vague pour expliquer cette uniformité de destinées providentielles des êtres non progressifs. Entend-on par là une loi fatale, résultat matériel de l'organisation? Il n'y a, dans aucune organisation, de résultats purement matériels. Toute action, tout vouloir vient de l'esprit commandant à la matière. Je ne puis donc voir entre l'industrie du castor et celle de l'homme qu'une différence du plus au moins; par conséquent, entre le langage de l'homme et celui du castor que la différence d'une grande extension d'idées à une extension plus limitée.
Et qui osera nous dire qu'aucune langue humaine soit aussi belle, aussi étendue, aussi variée que le chant mystérieux du rossignol? Si l'on considère ce chant comme une simple expression de joie et d'amour, où trouver une expression plus complète et plus pénétrante? Si ce n'est qu'une délectation musicale, l'oiseau est un grand artiste; si c'est un langage, l'oiseau est bien éloquent. L'homme l'écoute avec ravissement, et cette mélodie le transporte véritablement dans les rêves de l'Éden.
Si certains animaux nous paraissent muets, c'est que, ou nos perceptions ne sont pas assez fines pour saisir leur voix, ou ils s'entendent au moyen d'une pantomime encore plus insaisissable. Si d'autres nous paraissent répéter à satiété un cri ou un râle monotone, indice d'une volonté ou d'un besoin toujours les mêmes, c'est peut-être que nous ne savons pas l'écouter avec assez de délicatesse ou d'attention pour reconnaître une infinité d'inflexions différentes dans le son de cet instrument monocorde. Tout est mystère dans ce monde où nous ne pouvons pénétrer que par l'observation des faits extérieurs. Aussi les traits d'intelligence extraordinaire de certains animaux nous jettent-ils dans une grande stupeur, et certains naturalistes, habitués à surprendre ces phénomènes, arrivent-ils insensiblement à mettre l'instinct de la brute au-dessus de l'intelligence humaine.
Pour moi, j'avoue que cela me paraît jouer sur les mots. Il n'y a pas de brute dans le monde organique un peu développé. Tout instinct est une part plus ou moins restreinte de l'intelligence émanée du même principe divin. Cette intelligence, admirablement départie à chaque espèce dans la mesure de ses besoins, produit dans la pensée, dans l'activité, dans le langage de chacune, des résultats analogues en ce qui touche aux instincts de conservation et de reproduction de l'espèce et de l'individu. Toutes, jusqu'à un certain point, savent dire _moi_, puisque toutes savent chercher, saisir ou persuader, enfin posséder leur _non-moi_. Toutes savent conserver avec des soins infinis le germe de leur reproduction, soit en lui préparant des demeures d'une solidité et d'une commodité admirables, soit en le déposant dans des retraites et dans des conditions essentiellement favorables à son éclosion[4].
[4] Personne ne croit à l'amour maternel de la femelle du papillon, qui doit mourir avant de voir éclore ses pontes. Pourquoi, dans certaines espèces, se dépouille-t-elle le ventre, pour que cette ouate protége ses oeufs contre le froid?
La véritable supériorité de l'homme n'est donc pas seulement dans son intelligence, car on pourrait combattre les avantages de cette supériorité à un point de vue matériel, il est vrai, mais avec des raisons fort spécieuses. A un point de vue moral, la pureté et la simplicité des grandes âmes peut encore plaindre les faux besoins du luxe orgueilleux de l'homme plutôt que de les admirer. C'est cette pensée qui faisait dire à Jésus cette sublime chose: «Voyez les lis des champs! Ils ne travaillent ni ne filent, et pourtant, je vous le dis, Salomon, dans sa gloire, n'a jamais été vêtu comme l'un deux!»
Mais pour que l'excellence de l'homme au faîte de la création soit sensible et indiscutable, il faut le prendre au point de vue complet, il faut regarder dans son coeur autant que dans sa tête et dans tous ses organes; il faut le vouloir tel que Dieu l'a fait ou l'a destiné à devenir, c'est-à-dire plus aimant, plus parfait dans l'amour que tous les autres êtres du monde qu'il habite.
En ceci, l'homme est vraiment plus que l'ouvrage de Dieu, il est le fils de Dieu. L'essence du principe créateur étant amour, depuis la formation brûlante du roc que nous habitons jusqu'à notre apparition sur ce globe transformé peu à peu en paradis terrestre, nous n'y avons été appelés que par l'amour et pour l'amour. La création matérielle s'étant reposée à cette heure-là sur la terre, un autre mode d'activité devait continuer l'activité éternelle. Dieu ne pouvait nous abandonner à nos penchants dans la somme de liberté dont il nous dotait, sans nous munir d'une somme équivalente d'idéal divin. Il nous mit donc l'amour au coeur, non plus seulement la passion instinctive qui préside à la génération des êtres, mais un amour d'une nature plus exquise, aspirant à l'infini et par cela même émanant de l'amour divin.
L'homme, né sociable, devait aspirer à la société dès ses premières manifestations dans la vie: mais les sociétés devaient-elles réaliser l'association d'intérêts positifs d'une ruche ou d'une fourmilière? Non; l'homme devait faire entrer rapidement dans ses premiers besoins d'association l'amour étendu à tous les objets de sa vie, Dieu, la famille, la patrie, l'humanité.
Ces divers amours n'en font qu'un dans l'âme complète. Ils s'alimentent les uns par les autres, et quand l'âme en laisse périr un seul, tous les autres en sont mortellement atteints. Cet amour complet était donc en germe dans le sein du premier homme, autrement il n'eût pas été homme.
LE PARADIS TERRESTRE.
Mais nous faisons-nous une idée bien logique de la création en adoptant la tradition mythique d'un premier homme, et en voyant naître à ses côtés une première femme qui va remplir à elle seule, avec lui seul, la terre de sa postérité? Les traducteurs compétents trouvent, dans la Genèse même, un sens collectif au nom d'Adam. Mais nous n'avons pas à discuter les sources de la croyance générale sur le terrain de la théologie. D'autres l'ont fait avec tant de science, de grandeur et d'équité que nous n'y saurions rien ajouter, et le sujet est trop vaste pour en rien extraire.
Contentons-nous de remonter, par la conscience, à la sagesse de l'oeuvre divine. L'homme isolé de l'homme aurait-il pu vivre un jour ici-bas? Les anachorètes portaient au désert la notion, le souvenir et la pensée incessante de l'humanité. C'était pour fuir ses égarements, pour pleurer sur ses douleurs, pour prier Dieu de lui pardonner, qu'ils se retiraient dans la solitude. Mais l'homme, enfermé dès sa naissance dans une solitude, même dans une solitude enchantée, l'homme ne faisant qu'un avec une compagne aussi dénuée que lui de la notion de l'humanité collective, eût-il pu reproduire des êtres intelligents et sociables? Non, il n'eût pu donner la vie à des hommes, n'étant pas homme lui-même.
Les hommes, selon nous, ne sont donc pas entrés par un couple isolé dans la vie, comme des types dans une collection. Les mêmes conditions nécessaires d'existence venant à régner pour eux sur la terre, ou sur une notable portion de la terre, l'espèce y a été appelée par le voeu créateur en masses plus ou moins imposantes. Une seule graine peut bien envahir un champ, un seul nid peut bien peupler une forêt, mais l'homme n'est ni plante ni bête. Il a une âme plus étendue qui meurt quand un amour, plus étendu que celui qui a pour but unique la reproduction, ne vient pas la féconder.
Les hommes et les femmes ont donc dû éclore par groupes sur les sommets de la terre, aussitôt que le sol, l'air et les fruits se sont harmonisés avec les conditions de la vie humaine. Couronnement de la création, les premiers humains s'y sont trouvés répandus comme les fleurs d'une guirlande qu'une main divine rapproche pour les réunir.
Et cette main divine qui tressa la couronne, c'est l'attraction de l'amour réciproque qui appela à se rassembler en sociétés les groupes épars de la famille humaine.
Quelles furent ces sociétés primitives auxquelles, vu leur exiguïté présumée, on donne le nom de familles ou de tribus? L'homme d'aujourd'hui ignore leurs éléments, leurs formes et leur durée. Il ne les raconte que par des symboles bibliques ou mythologiques, qui tous leur attribuent une origine céleste placée dans le rêve d'un âge d'or.
L'âge d'or, disent les philosophes de notre temps, n'est pas derrière nous, il est en avant de nous. Si, par âge d'or, ils entendent un état complet d'innocence sans civilisation suffisante, je crois qu'il est derrière nous, et que nous n'y retournerons jamais. S'ils entendent un état de vertu éclairée, une notion complète de la vie amenant les hommes au véritable amour, ils ont raison, l'âge d'or est en avant de nous. Nous avons pour mission de développer ces germes qui couvaient, sans secousse violente, dans l'enfance de l'humanité candide, et qui ont germé depuis sans périr, au milieu des orages des passions et des apparentes déviations du progrès moral.
Avouons d'ailleurs qu'il nous en coûterait à tous, du moins à tous ceux d'entre nous qui cultivent l'idéal dans le passé, dans le présent et dans l'avenir, de renoncer à ce beau jardin de la création, à ces moeurs paradisiaques du premier âge de notre race, à cet Éden enfin qui a été le rêve et comme le poëme de notre enfance, depuis la première rédaction des souvenirs de l'humanité jusqu'à nos jours.
Est-il bon de mépriser cette tradition, ce vague souvenir peut-être d'un paradis perdu, que notre imagination se représente sous l'aspect qui plaît à chaque nature d'esprit, et où l'âme s'attache instinctivement jusqu'à se sentir navrée d'un étrange et mystérieux regret? La tradition est un des éléments de notre croyance; elle répond au sentiment, qui est une des puissances de notre être. Admettons donc un âge d'or, rentrons par l'imagination dans la forêt primitive de Jean-Jacques Rousseau, dans l'Atlantide de Platon, dans ce jardin de délices des Orientaux, où l'homme conserva la pureté angélique, les uns disent cinq cents ans, les autres une demi-journée. Les traditions ont pris, chez les Orientaux surtout, des formes allégoriques si nombreuses et si variées dans leur unité de plan, que si l'on veut recomposer le poëme du _Paradis perdu_ (Milton a puisé dans toutes ces sources), on n'a que l'embarras du choix.
Voulez-vous que les premiers ancêtres du genre humain s'appellent Evenor et Leucippe? _Écoutez Socrate, un récit très-peu vraisemblable et cependant très-vrai, s'il faut en croire Solon, le plus sage des sept sages_: «L'Atlantide est une île enchantée, au centre de laquelle est une petite montagne habitée par _un de ces hommes_ qu'on dit sortis du sein de la terre.» Neptune entoura de retranchements la colline d'Evenor, par jalousie sans doute, car il était épris de la belle Clyto, fille unique de ce fils de la terre. «L'île fournissait en abondance tout ce qui était nécessaire à la vie... Il y avait des mines d'orichalque, métal qu'on ne connaît plus aujourd'hui que de nom, et qui ne le cède pour le prix qu'à l'or. La terre nourrissait une foule d'animaux tant domestiques que sauvages... on y voyait jusqu'à des éléphants.»--Les descendants d'Evenor, fils de Neptune, par l'hymen de ce dieu avec Clyto, firent de l'Atlantide un royaume des Mille et Une Nuits. «Le temple de Neptune,» c'est toujours Platon qui parle, «revêtu d'une couverture d'or, avait un stade de long. Sa hauteur était proportionnée à son étendue, mais son architecture était d'un goût bizarre. On avait représenté, dans le sanctuaire, Neptune debout sur un char attelé de six chevaux ailés, d'une telle stature, que la figure touchait à la voûte de l'édifice; autour du char étaient cent Néréides assises sur des dauphins... Les archontes furent, _pendant un grand nombre de générations_, justes, puissants et heureux. A la fin, le luxe amena la dépravation des moeurs et le despotisme... Jupiter, indigné, et résolu à punir les crimes des Atlantes, convoqua les immortels au centre de l'univers, là où il contemple toutes les générations, et quand ils furent assemblés...»
Le reste du texte manque; mais cette colère de Jupiter, père des humains, ne présage-t-elle pas l'exil de l'Éden, le paradis perdu? D'après cette version, que Platon dit avoir été communiquée à Solon par un prêtre de Saïs, on ne voit pas que le premier homme ait perdu l'innocence céleste; mais le dieu Neptune remplace le serpent tentateur; il séduit, non pas la femme, mais la fille d'Evenor; il élève ses enfants dans un paradis retranché qu'il peuple ensuite de sa descendance; mais, en même temps qu'il a donné aux hommes nouveaux de sages lois et beaucoup de science, il les livre à la corruption des richesses et appelle ainsi sur leur tête les foudres de Jupiter.
Les talmudistes ont une foule de variations sur le thème sacré de la Genèse. Les rabbins disent que le premier homme était si grand, que sa tête touchait le ciel. C'est un symbole de la grandeur intellectuelle et de l'essence divine de la créature. Les anges en furent jaloux, et Dieu réduisit la taille de l'homme à mille coudées de haut. Il approchait encore de la nature des anges, il avait connaissance de Dieu et de ses attributs, «il n'ignorait même pas le nom incommunicable de Dieu; car Adam ayant imposé le nom à tous les animaux, Dieu lui demanda: Quel est mon nom? Adam répondit: _Jehovah_, celui qui est[5]...»
[5] Dom Calmet.
«... Quelques-uns se sont imaginés qu'Ève était le fruit défendu auquel Adam ne pouvait toucher sans crime...;» que Caïn était le fils du serpent...; que les génies ou les esprits sont nés d'Adam et de sa première ou seconde femme, nommée Lilith.
«Certains hérétiques, dits ophites ou serpentins, croyaient que le serpentin tentateur était Jésus-Christ, et ils nourrissaient un serpent sacré[6].»
[6] En somme, le révérend dom Calmet ayant rapporté le chapitre de la Genèse, dit: «Voilà tout ce que Moïse nous apprend de ce premier père; mais les interprètes n'en sont pas demeurés là. Ils ont formé mille questions sur son sujet. Il est vrai qu'il n'y a aucune histoire qui fournisse un plus beau champ aux questions sérieuses et intéressantes.»
On sait le culte du serpent dans toute l'antiquité, et comme quoi il était le symbole, non du mal, mais de la science.
Les mythes banians mènent les premiers fils d'Adam dans ces contrées lointaines, et racontent d'une façon romanesque leurs mariages. Ils étaient quatre d'humeur différente. Bramon tenait de la terre; il était d'un esprit sérieux et mélancolique. Dieu lui confia le livre des lois divines et l'envoya vers l'Orient: il y trouva une femme grave et pieuse comme lui, qui l'agréa pour époux et fut la mère d'un grand peuple.--Cuttery, second fils d'Adam, tenait du feu: il avait l'esprit martial et guerrier. Dieu lui donna une épée et l'envoya vers l'Occident. Il y rencontra l'épouse qui lui était prédestinée; mais elle ne se rendit point sans combattre, car elle était forte et armée comme lui.
Le troisième fils d'Adam était Schudderi; il tenait de l'eau. Son esprit était doux et liant. Dieu lui donna des balances et un sac, et, le destinant au commerce, l'envoya vers le Septentrion. En chemin, il ramassa des perles et des diamants, et c'est par là qu'il gagna le coeur de celle qui devait peupler le Nord avec lui.
Le quatrième fils d'Adam, Urise, tenait de l'air. Il avait l'esprit ingénieux, subtil et porté aux arts. Dieu lui donna des instruments de mécanique et l'envoya au Midi. Il y bâtit un palais magnifique au bord de la mer. La femme qu'il cherchait vint admirer cette merveille; mais, pudique ou méfiante, elle se retira aussitôt qu'il descendit pour lui parler. Il la suivit et la persuada par de douces paroles.
Cette genèse indienne doit être charmante dans l'original. On y voit les quatre types du prêtre, du guerrier, du commerçant et de l'artiste nettement dessinés, et j'imagine que les quatre types de femmes sont le symbole des quatre principaux types de nations qui reçurent, de la famille du premier législateur, la civilisation descendue peut-être des sommets bénis de l'Atlantide.
Le champ est donc ouvert à l'imagination, et il ne tient qu'à toi, lecteur, de rêver ton Éden et ton poëme. Cherchons-le ensemble.
Et d'abord, serons-nous préadamites? J'avoue que, pour mon compte, je me risquerai de bon coeur dans cette croyance de saint Clément d'Alexandrie, un des plus grands, des plus beaux, des plus charmants esprits qui aient honoré les lettres et la philosophie.
Tout le monde sait en quoi consiste l'hypothèse des préadamites. Selon eux, _les Adams_ des diverses cosmogonies ne seraient ni le premier ni le dernier type de la race humaine. Plusieurs types analogues nous auraient devancés sur la terre. Plusieurs autres types seraient appelés à nous succéder.--En d'autres termes, avant que la terre fût un séjour approprié à l'existence de l'homme organisé tel que nous le connaissons, ce théâtre de la vie ayant déjà subi des modifications successives, la sagesse divine, aidant la vertu naturelle des choses, y aurait fait éclore des êtres non pas identiques, mais analogues à l'homme de nos jours: c'est-à-dire des serviteurs intelligents de la pensée divine, des espèces d'hommes, rois de la création particulière dont ils étaient environnés, agents débonnaires ou terribles du progrès éternel, habitants nécessaires de cette station sur la route des cieux que nous appelons notre monde.
La science géologigue se croit fondée à donner un démenti formel à cette supposition. Son grand argument n'est pas l'impossibilité où l'homme serait de vivre dans les conditions antérieures à son existence actuelle, puisque avec un léger effort d'induction elle peut supposer des habitants dans les autres astres où les conditions de la vie sont très-différentes, et que, pour admettre des hommes antérieurs à nous, il faut faire un effort d'imagination beaucoup moindre. Supposez, par exemple, une modification nullement monstrueuse, peu apparente peut-être, dans les organes respiratoires, dans le système nerveux, dans la nature des tissus, dans la qualité du sang. Mais la science est positive, ce qui la rend très-bornée, aussi bornée que le témoignage des sens, devant les questions philosophiques. Elle veut, elle doit (il faut lui tenir compte de ses devoirs) retrouver des preuves matérielles, palpables, de tout ce qu'elle avance. La preuve par le fait lui manquerait donc jusqu'ici pour accepter l'hypothèse du préadamisme, la preuve par le vestige. Elle trouve, dans les couches superposées de l'écorce du globe, les ossements fossiles des animaux dont les traces ont disparu. Elle n'y retrouve pas ceux de l'homme, ni d'aucun être qui semble avoir pu occuper sa place et remplir sa mission dans les âges antérieurs à son apparition sur la terre[7].
[7] On trouve cependant des crânes fossiles de Peaux-Rouges et de nègres éthiopiens.
Serons-nous donc arrêtés par l'absence de la preuve par le squelette, quand la terre entière nous raconte la preuve par l'esprit? quand toutes les traditions nous parlent de nos ancêtres mystérieux et nous transmettent leurs révélations, leurs influences, leurs noms et leurs figures symboliques?
Ne pourrions-nous pas dire que la science géologique est encore dans l'enfance, puisque nous voyons ses plus grands révélateurs avouer leurs incertitudes et n'obtenir de véritables progrès que par la voie de l'induction? Sait-elle dans quelles profondeurs du globe, des révolutions dont elle ignore le détail exact et rigoureux ont pu faire pénétrer la dépouille des races humaines antérieures? Ne découvre-t-elle pas tous les jours des empreintes dont elle n'a pas encore pu reconstruire la cause organique, ou n'en découvrira-t-elle plus?
Et d'ailleurs, a-t-elle saisi, prévu et reconstruit, dans des calculs sans appel, les causes de dissolution de certaines poussières à des moments donnés de la tourmente atmosphérique, ou de la fusion minéralogique? Quand, du sein des profondeurs inconnues de l'abîme sont sorties, à l'état de pâte, les chaînes de granit et de calcaire qui ont élevé jusqu'aux nuages, jusqu'au séjour des neiges leurs incroyables mélanges d'agrégats et de combinaisons diverses, que n'ont-elles pas broyé, dissous, englouti, anéanti on transformé, ces opérations chimiques et physiques de la création successive?
Nous ne posons pas de bornes à la science dans l'avenir. Nous croyons qu'elle viendra, par un admirable accord de preuves, expliquer un jour les prétendues rêveries que nous regardons comme les mythes profonds de l'origine de l'être intelligent. Jusque-là, nous n'avons pas le droit de mépriser les _fables_ que les esprits les plus sérieux ont tant méditées, et que l'on ne peut aborder sans vertige, sans terreur ou sans ivresse, à moins que, comme au siècle dernier, on ne prenne le parti d'en rire, ce qui est plus facile que concluant.
Le récit que nous allons offrir au public n'a pas la prétention d'être autre chose qu'une oeuvre de notre imagination. Ce n'est pas à nous qu'il aurait bonne grâce à demander autre chose. Cependant l'imagination a sa limite dans un certain cercle d'inductions admissibles, et l'on peut même dire qu'elle ne se sent à l'aise dans le roman que quand elle a pu bâtir d'avance un mur protecteur entre elle et la folie. C'est à cette seule condition que le lecteur, personnage éminemment raisonnable, puisqu'il représente le bon sens général, veut bien consentir à la suivre.
Il est bien entendu qu'en présentant, à travers notre fiction personnelle, un certain ordre de faits, nous ne prétendons pas le faire admettre sous la forme où il nous est apparu; mais nous rappellerons au lecteur quelques-unes des formes que lui donne l'antiquité.
Une des plus frappantes, parce qu'elle répond, pour ainsi dire, à un besoin de la raison, est la notion traditionnelle de la race _antélunaire_, appelée ainsi parce que, selon ceux qui prenaient la lettre des croyances, elle avait précédé l'apparition de la lune dans les cieux; parce que, suivant ceux qui s'attachaient à l'esprit, elle avait occupé la terre à l'époque où sa surface n'était qu'une vaste forêt impénétrable au rayon des astres. Cette race, _née du chêne_, mère ou aïeule de celle qui était _née du rocher_, a porté les noms de géants, de fils de dieu ou des dieux, de demi-dieux, de titans, d'anges, de démons, de gnomes, de fées, d'éons, de dews, d'égrégores, de dives, etc. Comme il nous faut prendre un de ces noms pour la désigner, acceptons le dernier comme le moins fantastique de tous, et comme indiquant une origine commune à tous les êtres intelligents émanés du sein de Dieu.