Part 9
--Si Jack est désagréable, je l’enverrai à Jéricho! répondit lestement la jeune fille.
C’est à Jéricho, qu’Anglais et Américains envoient les gêneurs et les importuns.
--En tout cas, je ne vous conseille pas de fleurter avec le comte Sant’Anna.
--Pourquoi?
--Parce que les étrangers sont plutôt dangereux à ce jeu-là.
--Tiens! vous en avez donc fait l’expérience? demanda Dora en regardant Hélène.
Puis, surprenant sa rougeur:
--Je suis fixée! dit-elle en riant. J’imagine que vous lui avez donné une leçon, à ce beau comte!... S’il en veut une de ma part, il l’aura. De cette manière, il ne pourra manquer d’avoir une bonne opinion des Américaines.
XIII
Dans la première quinzaine de décembre, la marquise d’Anguilhon, accompagnée de madame Villars, sa mère, vint à Paris afin d’acheter les mille objets dont elle avait besoin pour le gigantesque arbre de Noël qu’elle offrait chaque année aux enfants de Blonay.
Elle descendit à l’hôtel Castiglione, comme elle le faisait souvent, pour ne pas ouvrir sa maison. Elle aimait à se retrouver dans l’appartement qu’elle avait occupé étant jeune fille, où elle s’était mariée: l’Américaine, qui n’est pas sentimentale, a cependant la religion du souvenir. Annie fut charmée de revoir ses compatriotes; elle les invita à venir passer les fêtes à Blonay. Mademoiselle Carroll en eut une joie extravagante.
--Et dire que nous aurions manqué cela, si nous étions retournées en Amérique!... Quelle veine nous avons!
Le 20 décembre, Hélène et Dora, chaperonnées par mademoiselle Beauchamp et madame Carroll, partirent pour le Bourbonnais. La vue du château de Blonay, un des plus beaux de France, leur arracha des cris d’admiration. Elles furent émerveillées et stupéfaites de voir Annie si _at home_ dans cette demeure grandiose.
Vers le milieu de l’été, la marquise d’Anguilhon avait eu le triomphe de donner un second fils à son mari. Il y avait sur son charmant visage un rayonnement de satisfaction. Elle montra fièrement à ses amies les améliorations qu’elle avait décrétées autour d’elle, les cottages en brique rouge ornés d’arbustes qui devaient les fleurir au printemps, la maison d’assemblée pourvue d’une bibliothèque, d’un billard, où se réunissaient les ouvriers et les paysans. Au lieu de joindre ses compliments à ceux d’Hélène et de Dora, tante Sophie pinçait les lèvres et gardait le silence; puis, comme elle avait toujours de la peine à taire sa pensée, elle finit par dire à Annie:
--C’est très beau, tout cela, mais vous savez que je suis patriote avant tout; je ne puis m’empêcher de regretter que votre activité, votre bienfaisance (elle eut le tact de ne pas ajouter: «votre argent»), soient perdues pour votre pays.
La jeune châtelaine sourit:
--Eh bien, puisque vous êtes si bonne patriote, vous devez vous réjouir de mon mariage avec M. d’Anguilhon.
--Pourquoi?
--Parce que l’arrière-grand-oncle de mon mari est mort pour l’indépendance de l’Amérique. Il était l’ami intime de Lafayette. Il s’embarqua avec lui et prit part au siège d’York. C’est même sur ses ordres que les grenadiers et les chasseurs français montèrent à l’assaut, et il fut tué l’un des premiers.
--Ah! c’est assez curieux! fit mademoiselle Beauchamp, un peu interloquée.
--J’ai découvert cela dans les archives de la famille; Jacques l’ignorait. Il m’a semblé, alors, que j’avais été chargée par la Providence d’acquitter cette dette de mon pays.
--Et vous n’en avez pas l’air fâché! dit Dora en souriant.
--J’en suis bien heureuse, au contraire!
Parmi les hôtes du château se trouvaient le vicomte de Nozay et M. de Limeray.
«Le Prince» fut enchanté de revoir, dans l’intimité de la campagne, cette Américaine dont la beauté seule lui était un plaisir et qui l’intéressait à titre de nouveauté féminine. C’était le premier spécimen d’intellectuelle qu’il approchait. Comme Sant’Anna, il s’étonnait du peu de place que l’amour et le sentiment semblaient tenir dans la vie de madame Ronald. Bien qu’il fût hors de cause, il en ressentait comme une sorte d’injure faite à son sexe. Et la jeune femme était sincère absolument. Malgré son beau coloris, son expression brillante, son visage était froid, dur même. Il lui manquait la lumière douce, chaude, vivante, qui vient de l’âme: le comte le regrettait en artiste et en homme. Lorsqu’il regardait Hélène, il lui arrivait souvent de se dire, comme devant une œuvre manquée: «Quel dommage! quel dommage!» Il ne tarda pas cependant à s’apercevoir qu’elle avait un souci, une préoccupation; elle était distraite, parfois. Sa gaieté ne paraissait pas aussi franche, son esprit aussi libre qu’à leurs premières rencontres. Un jour, en disant à M. de Limeray les joies qu’elle se promettait de son séjour à Rome, elle se laissa peu à peu aller à lui confier les griefs qu’elle avait contre son mari. Le comte la regarda avec étonnement.
--Et, de bonne foi, vous croyez que c’est M. Ronald qui est dans son tort?
--De la meilleure foi du monde!
--Eh bien, excusez ma franchise... Il me semble, au contraire, que les torts sont de votre côté entièrement et que vous êtes hors du devoir.
--Pourquoi? Si mon mari était malade ou qu’il eût besoin de ma présence, je partirais ce soir même; s’il y avait un empêchement sérieux à ce qu’il quittât l’Amérique, j’irais le rejoindre. Mais rien de tout cela n’existe et je me considère comme parfaitement libre de rester en Europe quelques mois de plus.
--Et l’obéissance conjugale, qu’en faites-vous?
Madame Ronald eut un joli rire:
--L’obéissance conjugale! C’est bon pour le harem ou la tente. Nous sommes les égales de nos maris. Nous pouvons vendre, acheter, disposer de notre fortune sans leur consentement.
--Alors, en vous mariant, vous ne promettez pas l’obéissance avec l’amour et la fidélité?
--Oh! l’antique serment se trouve encore, il est vrai, dans notre office de mariage, parce que c’est celui de l’Église anglicane; mais beaucoup de _clergymen_ le suppriment, sachant bien que nous ne le tiendrions pas. Certaines jeunes filles ont la précaution d’exiger qu’il soit omis. Cela même a failli amener une rupture entre une de mes amies et son fiancé. Il a fini par se soumettre... comme les autres.
--La bonne histoire! fit M. de Limeray en riant.
--Une histoire?... mais c’est la pure vérité!...
--Vous ne plaisantez pas?
--Pas du tout.
--Alors, chez vous, les femmes ont aboli le serment d’obéissance?
--Absolument. Entre égaux il ne saurait être question de soumission.
--C’est juste... Voilà un progrès que j’ignorais! Je ne suis plus étonné si nous voyons tant d’Américaines seules en Europe... Je crois cependant que madame Verga vous a rendu un mauvais service en vous mettant dans la tête de passer l’hiver à Rome.
--Oh! M. Ronald finira par venir me rejoindre. Il m’adore.
--Je comprends cela! dit galamment «le Prince» en regardant la jeune femme avec admiration.
La marquise d’Anguilhon était ravie de pouvoir donner à ses compatriotes l’impression de ce doux Noël du vieux monde qui, en province et à la campagne surtout, a conservé la poésie de la tradition et de la foi.
Madame Ronald et mademoiselle Carroll l’aidèrent à préparer l’arbre de Noël, à déballer les caisses arrivées de Paris, à décorer le château de gui et de houx. Elles s’y employèrent avec un entrain contagieux. Dora, étourdissante de gaieté, essayait les trompettes, les tambours, jouait avec les poupées, tirait les ficelles de tous les pantins, s’écriait à chaque instant «_What fun!_... Comme c’est amusant!...» Et, à la voir, personne n’eût imaginé qu’elle était une des grandes mondaines de New-York. L’Américaine a cela de bon qu’elle n’est jamais blasée; mieux encore, elle ne prétend pas l’être.
La veille de Noël, les châtelains et leurs hôtes, escortés par les valets de pied portant des torches, descendirent la colline pour se rendre à l’église du bourg. Il n’y avait pas de lune, mais la nuit était splendidement étoilée. Sur tous les chemins de la vallée, on voyait s’avancer de petites lumières mouvantes, des silhouettes sombres, une procession d’êtres humains poussés par la même force invisible qui guidait les rois mages, et conduits à la même adoration. La vieille église romane de Blonay avait, ce soir-là, une beauté particulière. La nef était sombre, mais le chœur tout illuminé mettait comme un éclat d’apothéose autour de la crèche où un gentil enfant-Jésus tendait les bras à la foule humble et croyante. Le curé, inspiré par la solennité, célébra la messe avec une foi pathétique. De sa belle voix grave, faite pour les paroles liturgiques, il entonna le _Gloria_ et le _Credo_. Les élèves des sœurs chantèrent les vieux cantiques aux paroles naïves; un amateur fit entendre, pour terminer, le triomphant _Noël_ d’Adam. Cette cérémonie touchante dans sa simplicité remua profondément madame Ronald et ramena sa pensée au couvent de l’Assomption. Il lui sembla subitement que depuis lors elle avait fait un long chemin et qu’aujourd’hui elle était autre. Quant à Dora, à mademoiselle Beauchamp et à madame Carroll, cette messe de minuit les étonna par son étrangeté, elles n’en perdirent rien et jugèrent qu’elle seule aurait valu le voyage d’Europe; mais elles n’en furent pas autrement émues.
Toute la jeunesse voulut remonter à pied au château et y rapporta un bel appétit pour le réveillon.
La salle à manger était décorée de gui et de houx; ces sombres verdures s’harmonisaient bien avec les boiseries de vieux chêne. La bûche de Noël brûlait dans la cheminée monumentale, mettait çà et là des lueurs joyeuses, et mêlait sa flamme chaude aux reflets de l’argenterie et des cristaux. Le repas fut des plus gais. Il y avait sur toutes les physionomies une joie douce. Les Américaines étaient tout étonnées de se trouver dans ce milieu étranger et aristocratique, et plus surprises encore de s’y sentir parfaitement à l’aise. Le marquis d’Anguilhon promena les yeux autour de lui, à plusieurs reprises, avec une expression de tendresse, et finit par dire:
--Après tout, il n’y a de bon que le réveillon précédé de la messe de minuit et mangé en compagnie des siens. Ceux qu’on fait au restaurant sont bêtes et vous laissent tristes.
--Tu as mis tout ce temps pour reconnaître cela? dit le comte de Froissy à son neveu.
--Non, mais je ne l’avais jamais si bien senti que ce soir! répondit Jacques en regardant sa mère et sa femme.
--Et vous, madame Ronald, que pensez-vous de nos vieilles coutumes? demanda M. de Limeray.
--Je leur trouve un très grand charme... La vie en Europe a des éléments qui n’existent pas encore chez nous, et c’est ce qui nous attire et nous retient... Voyez-vous, mes autres Noëls ne m’ont laissé aucun souvenir, mais celui-ci, je suis sûre que je ne l’oublierai jamais!...
Le lendemain, dans l’après-midi, Annie et sa belle-mère reçurent les enfants de Blonay; le soir, il y eut un bal pour les parents et pour les serviteurs du château. Il fut ouvert par Jacques et sa femme. Dora était ravie. Il lui semblait vivre en plein roman.
--Comme tout cela est intéressant! dit-elle à madame Ronald.
Puis, à voix basse:
--Jack a de la chance que je ne sois pas venue plus tôt à Blonay!
Les quatre Américaines emportèrent de leur visite une impression des plus agréables. A peine dans le train, Hélène s’écria:
--Dody, vous méritez une bonne note. Vous avez eu une tenue parfaite. Jamais je ne vous aurais crue capable d’être si convenable!
--Merci!
--Avouez-le: c’est la marquise douairière qui vous a imposé.
--C’est vrai: pour rien au monde, je n’aurais voulu choquer cette grande dame si simple, si bienveillante. Du reste, j’ai tout de suite senti que, dans ce milieu, il fallait mettre une sourdine à notre modernité pour ne pas détonner... Et, par parenthèse, j’ai été très fière d’Annie. Ma parole d’honneur, je crois qu’une Américaine bien née, bien élevée, peut se mettre à la hauteur de n’importe quelle situation. Si l’on a besoin d’une reine quelque part en Europe, on n’a qu’à venir la demander chez nous.
--Eh bien, vous n’êtes pas modeste, au moins! dit madame Ronald en souriant.
XIV
Le 2 janvier, madame Ronald et ses compagnes partirent pour Rome. Elles avaient engagé un de ces courriers italiens qui sont la providence des Américaines seules, qui apportent dans leur service la souplesse, le savoir-faire de leur race et souvent un dévouement chevaleresque. Par les soins de Giovanni, elles parvinrent avec un confort royal au terme de leur voyage et trouvèrent préparé pour les recevoir, à l’Hôtel du Quirinal, un bel appartement exposé au midi, donnant sur le jardin, et composé d’un salon, d’une salle à manger et de quatre chambres.
Comme elles devaient arriver le matin, par le premier train, elles n’avaient pas prévenu les Verga, mais, le jour même, entre trois et quatre heures, Hélène et Dora, impatientes de les revoir, se firent conduire chez eux. Par raison d’économie, ils avaient loué leur palais et pris une villa dans le quartier du Macao, où ils étaient en train de s’installer. L’étiquette n’était pas bien sévère _in casa Verga_; le valet de pied conduisit les visiteuses dans le grand salon où se trouvaient ses maîtres. Elles s’arrêtèrent, une seconde, sur le seuil, assez surprises. Il y avait là un pêle-mêle de meubles et de bibelots. Le marquis et deux messieurs très élégants, grimpés sur des échelles, essayaient des tableaux contre le mur tendu de brocart, tandis que la marquise, debout au milieu de la pièce, le chapeau sur la tête, jugeait de l’effet. A la vue de ses compatriotes, elle eut un cri de joie; les trois hommes sautèrent lestement à terre. M. Verga vint souhaiter la bienvenue aux Américaines et leur présenta ses amis:
--Le prince Viviani, le duc Marsano.
En entendant ces titres, madame Ronald et mademoiselle Carroll ouvrirent de grands yeux, et, aussitôt qu’elles furent seules avec la marquise. Dora lui demanda si c’était un vrai prince et un vrai duc qu’elle venait de voir.
--Je crois bien, et avec des généalogies d’un kilomètre de long... Cela les amuse, de nous aider à arranger notre maison. Les Italiens n’ont aucune morgue, vous verrez.
Après l’échange des nouvelles d’Amérique et de Paris, madame Verga insista pour emmener ses amies à la promenade. Le temps, très doux, permettait la voiture ouverte. On traversa lentement le Corso.
--Chère vieille Rome! fit Hélène en regardant autour d’elle d’un air attendri.--On est toujours heureux de la revoir! J’y suis venue avec Henri dans les premiers mois de notre mariage. J’en ai conservé un souvenir très vif. Je crois que je reconnaîtrais toutes les rues anciennes, tous les palais.
--Oh! moi, fit Dora, il y a bien huit ans que je ne l’ai vue. Mes jambes ont gardé la mémoire des interminables galeries du Vatican, à travers lesquelles on m’a traînée. J’ai souvent pleuré de fatigue en rentrant à l’hôtel. J’avais pris les statues en haine, excepté pourtant l’Apollon du Belvédère, cette belle figure ailée.
--Ailé, l’Apollon! Dody! quelle mythologie! s’écria madame Ronald. Vous confondez avec Mercure.
--Du tout. Je sais bien qu’il n’a pas d’ailes aux talons, mais il m’a donné l’impression d’un être qui pouvait marcher sur l’air et sur l’eau, d’un vrai homme-dieu. Je ne l’ai jamais oublié... A propos, madame Verga, si vous apercevez le comte Sant’Anna, montrez-le-moi.
La marquise se mit à rire:
--Ah! le comte Sant’Anna à propos de l’Apollon!... Il serait joliment flatté, s’il savait cela!
Mademoiselle Carroll rougit, puis vivement:
--Il aurait bien tort... chez moi, les pensées se suivent, mais ne s’associent pas toujours, et, comme je ne le connais pas, je ne peux faire une comparaison.
--C’est vrai. Du reste, il est très beau, n’est-ce pas, Hélène?
--Très beau, répondit la jeune femme, d’un ton indifférent.
--Vous allez le voir tout à l’heure: il sera sûrement au Pincio.
Ces mots causèrent un émoi soudain à madame Ronald. Elle comprit alors combien le souvenir d’Ouchy serait gênant. Elle eut, en même temps, le sentiment très net qu’elle n’aurait pas dû venir à Rome de sitôt.
Il avait plu la veille: madame Verga, craignant que la villa Borghèse ne fût trop humide, donna l’ordre à son cocher d’aller au Pincio.
La voiture monta lentement la colline ensoleillée pour arriver à la terrasse où les mondains viennent échanger des saluts, des banalités, et les artistes s’imprégner de la divine mélancolie que répand à Rome le soleil couchant.
Les trois Américaines étaient là depuis quelques minutes, quand la marquise s’écria:
--Tenez, voici justement Sant’Anna!
Dora eut assez de pouvoir sur elle-même pour ne pas détourner la tête.
Lelo, ayant reconnu madame Verga, quitta les amis avec lesquels il causait et se dirigea vers sa voiture.
A la vue d’Hélène, il eut un mouvement de surprise; mais, bien vite, sans embarras, sans hésitation, il lui tendit la main.
--_Benvenuta!_ Soyez la bienvenue!--dit-il du ton le plus naturel.--Je suis charmé de vous revoir.
La marquise le présenta à Dora. Il s’inclina profondément et, revenant à la jeune femme:
--Vous avez bien tardé, fit-il. Nous craignions que vous n’eussiez changé vos plans.
--Nous avons voulu attendre la fin de votre mauvaise saison.
--Vous avez sagement fait... Maintenant, nous allons pouvoir vous offrir du soleil tant que vous en voudrez.
Puis, mettant familièrement ses bras sur le rebord du landau, il demanda à madame Ronald des nouvelles de sa tante, de son frère, de son mari même. Il parla de Paris, s’informa de ce qu’il y avait de bon au théâtre. De temps en temps, il coulait un regard curieux vers mademoiselle Carroll, comme si elle l’eût intéressé. Dans ses yeux, il n’y avait plus de flamme; sur ses lèvres, plus d’émotion; dans sa voix, plus de chaleur. Éteint le désir qui rendait sa physionomie si ardente; éteinte, la passion qui la faisait si éloquente... Stupéfaite, Hélène répondait à peine. Était-ce bien là l’homme qui s’était déclaré avec cette violence! qui avait pénétré dans sa chambre à onze heures du soir!... L’avait-elle donc rêvé? A le voir et à l’entendre, elle éprouvait une curieuse sensation de froid intérieur, il lui semblait qu’autour d’elle tout devenait gris et triste. Et son visage s’altéra légèrement, elle frissonna.
--Voici le soleil qui se couche, dit la marquise. C’est l’heure dangereuse pour qui n’est pas acclimaté.
Le comte, alors, demanda la permission à madame Ronald d’aller lui faire visite, se mit à sa disposition avec une courtoisie parfaite; puis, ayant pris congé, il fit quelques pas en arrière et de nouveau salua les trois femmes.
--Il est tout simplement superbe! déclara mademoiselle Carroll aussitôt que les chevaux eurent tourné.
--Eh bien, mais il est à marier! dit madame Verga en souriant,--et il épouserait, je crois, très volontiers, une Américaine.
--Pour l’amour de Dieu, ne lui mettez pas cela dans la tête! fit vivement Hélène.--Elle serait capable de lâcher Jack.
--Merci! répondit la jeune fille d’un ton sec.
Lelo était sorti absolument dégrisé de cette chambre où il avait surpris en vain madame Ronald. L’Italien, très sensuel de sa nature, très païen dans sa conception de l’amour, a une répugnance instinctive pour la femme froide. A Ouchy, dans cette chambre éclairée comme pour une nuit de bonheur, seule avec un homme jeune, vivement épris, l’Américaine était demeurée maîtresse d’elle-même, le corps rigide, la voix ferme. Cela avait paru monstrueux à Sant’Anna, contre nature presque, et son désir en avait été tué du coup. Il n’avait emporté aucun regret, mais seulement l’impression aussi nouvelle que désagréable d’un échec. On affecte de mépriser les blessures de la vanité, on a grand tort; quoi que nous en ayons, elles sont les plus douloureuses et les plus longues à se cicatriser. En manière de distraction, Lelo s’était arrêté à Aix-les-Bains, où il avait joué désespérément et perdu la forte somme: il n’avait pas manqué de rendre Hélène responsable de sa déveine et de l’appeler «_una jettatrice_». La princesse Marina, depuis, l’avait dédommagé de son _fiasco_ sans le lui faire oublier; il était resté dans l’âme du jeune homme une sourde rancune.
La nouvelle que madame Ronald arrivait prochainement ne l’avait point ému: au fond, elle avait dû être plus flattée qu’offensée de son audace. Comme il tenait à conserver avec elle une apparence d’intimité, à cause des Verga, et peut-être aussi parce qu’elle était jolie femme, il résolut de se montrer très repentant, convaincu à jamais de l’honnêteté américaine, et de mettre aussitôt leurs relations sur un pied amical.
Lorsqu’il se retrouva à l’improviste en présence d’Hélène, il n’éprouva aucun trouble. La vue de sa beauté le laissa calme. En causant avec elle, il l’examinait curieusement, l’esprit lucide. Si froide avec ses cheveux aux tons d’or fauve, cette chair reflétant la lumière, ces lèvres pleines! Quel trompe-l’œil!... Tout à coup, il saisit l’effet de son attitude nouvelle, il vit le désappointement assombrir le visage de madame Ronald. Il eut un battement de cœur, un éclair dans les yeux. Quand la voiture s’éloigna, il la suivit du regard.
--Tiens! tiens! fit-il tout haut.
Un sourire cruel passa sur sa belle bouche romaine, il se mit à fredonner:
Si tu m’aimes, prends garde à toi!
Et, tout en redescendant le Pincio, dans une exaltation de vanité, de joie mauvaise, il fit à plusieurs reprises tournoyer sa canne. Ce geste, pas beau, de triomphe masculin, marqua une fois de plus la défaite probable d’une femme.
XV
Le lendemain même, le comte Sant’Anna se rendit à l’Hôtel du Quirinal. Il trouva madame Ronald seule. Elle le reçut avec un joli air de dignité.
--J’avais hâte de vous présenter mes hommages et de solliciter mon pardon,--dit Lelo après l’échange d’une cordiale mais brève poignée de main.--J’ai eu un accès de folie qui m’a fait beaucoup souffrir et que je regrette, parce qu’il vous a offensée. Nous autres Italiens, nous croyons difficilement à l’honnêteté féminine; mais quand nous la rencontrons sincère, nous saluons très bas... c’est ce que je fais... Je craignais que vous ne m’eussiez gardé rancune.
--Je n’en avais pas le droit,--confessa madame Ronald avec sa droiture habituelle,--puisque ma manière d’agir vous avait permis de me mal juger... J’ai fleurté toute ma vie, et je n’avais jamais eu l’occasion de m’en repentir.
--Vous avez fleurté avec des hommes en chair et en os?
--Mais... je le crois! dit-elle.
--Il faudra qu’un de ces jours j’aille demander aux Américains le secret de leur stoïcisme! dit Lelo avec un faux sérieux.--Cette fois-ci, votre coquetterie m’a trouvé sans défense. C’est là toute mon excuse; mais, comme je vous sais très juste, j’espère que vous voudrez bien l’accepter et me pardonner.
--Oui, oui, c’est entendu, je vous pardonne! fit Hélène avec un petit rire nerveux.
A ce moment, Dora entra, le chapeau sur la tête, fort élégante. Et son visage, à la vue du jeune homme, eut une expression de plaisir.
--J’ai souvent entendu parler de vous cet été, mademoiselle,--ajouta le comte après l’échange de quelques lieux communs;--j’avais le plus grand désir de faire votre connaissance.
--On vous a donc dit bien du mal de moi?
--Du mal? répéta Lelo, un peu interloqué.--Avez-vous si mauvaise opinion des Italiens?
--Des Italiens en particulier, non, mais des Européens en général.
--Ah! vous en avez beaucoup connu?
--Pas un! répondit-elle franchement;--et, à dire vrai, ceux que j’ai rencontrés à Paris, chez la marquise d’Anguilhon, m’ont paru charmants; seulement à New-York, ils ne sont pas en odeur de sainteté.
--Eh bien, vous verrez que nous valons mieux que notre réputation. Quand vous aurez passé quelque temps parmi nous, vous nous rendrez justice.
--En attendant, je suis ravie et surprise de l’aspect de Rome. Elle m’avait laissé le souvenir d’une ville-église, où l’on osait à peine parler haut. Ce matin, je l’ai parcourue un peu et elle m’a semblé vraiment gaie et tout à fait modernisée.