Ève victorieuse

Part 7

Chapter 73,796 wordsPublic domain

La petite ville suisse parut d’abord assez triste à madame Ronald. Elle ne tarda pas cependant à prendre goût aux excursions alpestres, aux longues promenades en voiture, en bateau, à pied, que le marquis savait rendre amusantes. Au bout de quelques jours, madame Verga et elle devinrent le centre d’une petite coterie qui excitait l’envie de tout le monde par son entrain et sa gaieté. Après le dîner, pour lequel l’une et l’autre se mettaient en frais de toilette, les deux Américaines allaient s’asseoir dans le hall de l’hôtel, lieu de rendez-vous général, et là, entourées d’amis et d’admirateurs, elles se balançaient dans leurs _rocking-chairs_ en écoutant des chansons napolitaines ou autres. Les musiciens italiens, qui chaque été viennent à Lucerne, lui prêtent un attrait que tous les _Jodler_ du Tyrol seraient impuissants à lui communiquer. Après une journée passée sur le lac gris, sur les hauteurs vertes ou neigeuses, dans le froid décor des Alpes, on goûte un plaisir exquis à recevoir soudainement cette sensation de soleil, de chaleur et d’amour que donnent la musique et les chants d’Italie. Hélène en était pénétrée plus que toutes les femmes présentes. Elle ne comprenait pas le sens des paroles, mais son oreille en était singulièrement charmée. Elle y trouvait l’expression de sentiments qu’elle n’avait jamais éprouvés, quelque chose de passionné, de lumineux et de fugitif. Elle était fascinée par la mimique des chanteurs napolitains, par ces yeux noirs qui flambaient tour à tour d’amour et de colère ou s’embuaient subitement de tristesse, par la mobilité excessive de ces visages latins, si différents des visages impassibles et fermés de ses compatriotes. Elle avait été plusieurs fois à Rome, à Naples, à Florence. Le son musical, coloré pour ainsi dire, de la langue italienne n’était pas nouveau pour elle, mais jamais il ne l’avait si curieusement affectée. Son âme avait-elle été sensibilisée à dessein, ou était-elle remuée par un obscur pressentiment?

Un soir, Hélène et madame Verga occupaient leurs places habituelles dans le hall et causaient joyeusement avec quelques personnes. Le marquis était allé à l’hôtel Schweizerhof voir si un ami qu’il attendait depuis huit jours, et que le baccara retenait à Aix-les-Bains, était finalement arrivé.

Madame Ronald, très jolie dans une robe de batiste écrue garnie de rubans vert pâle, se balançait doucement. Tout à coup, la surprise immobilisa son visage et son fauteuil: M. Verga entrait avec le jeune homme qui l’avait si obstinément suivie à Paris et à qui elle avait cru échapper pour tout de bon! C’était donc lui, ce comte Sant’Anna dont, ces jours-ci, on l’avait si souvent entretenue! Elle demeura littéralement suffoquée par la surprise, un peu confuse, un peu effrayée. L’Italien ne l’aperçut pas d’abord; lorsque son ami l’amena devant elle pour le présenter, il eut un sursaut intérieur, un éclat de triomphe dans les yeux, un sourire moqueur sous la moustache, tout cela dissimulé par une inclination profonde.

La marquise accapara le nouveau venu pendant quelques minutes, l’accablant de questions sur toutes les personnes de leur connaissance qui se trouvaient à Aix-les-Bains. Aussitôt qu’il fut libre, il s’approcha d’Hélène et le marquis lui céda le fauteuil qu’il occupait à ses côtés.

--Il ne m’est pas arrivé souvent d’être aussi heureux,--dit-il en appuyant ses magnifiques yeux noirs sur la jeune femme.--La fortune me devait bien ce dédommagement, car elle m’a passablement maltraité au baccara! ajouta-t-il avec une audace qui frisait l’impertinence.--Si j’avais pu deviner que cette amie dont Verga me parlait dans ses lettres était vous, madame, il y a longtemps que je serais ici.

--Mais je ne vois pas pourquoi? dit Hélène froidement.

--Parce que j’ai eu le plaisir de vous rencontrer plusieurs fois à Paris et que, pour vous revoir, je serais allé au bout du monde.

Il était impossible à Hélène de laisser passer une invite au fleuretage sans y répondre.

--Si loin que cela! fit-elle d’un ton railleur.

--Si loin que cela,--répéta sérieusement le jeune homme.--Nous autres Italiens, nous sommes sujets à éprouver des antipathies ou des sympathies subites. Quand une femme provoque en nous une certaine émotion, elle nous oblige irrésistiblement à la suivre: c’est un hommage qu’elle nous force de rendre à sa beauté et dont elle ne saurait prendre offense.

Madame Ronald fut tellement interloquée par la subtilité de l’explication qu’elle ne trouva pas un mot à répondre.

--Et c’est ce qui m’est arrivé... Il m’a semblé qu’avant vous je n’avais jamais vu de femme blonde.

--Je ne savais pas que ma _blondeur_ eût rien d’extraordinaire.

--Ce devait être celle d’Ève.

--Vous croyez?... Mais ce n’est pas rassurant pour moi!

--Encore moins pour les autres! répondit l’Italien avec son fin sourire.--J’avais deviné que vous étiez Américaine.

--A quoi donc?

--A votre élégance d’abord, puis à votre allure vive et décidée. Je la connais bien, car nous avons beaucoup de vos compatriotes à Rome. Le matin, quand elles sortent, elles éclairent le Corso.

--Je suis charmée d’apprendre cela!

--Vous n’êtes pas venue directement ici en quittant Paris?

--Non, j’ai passé par la Belgique et la Hollande.

--Aimez-vous Lucerne?

--Beaucoup.

--Vous comptez y rester jusqu’à la fin de la saison?

--Aussi longtemps que je m’y amuserai.

A ce moment, mademoiselle Beauchamp qui venait de lire son _New York Herald_ au salon, s’approcha de sa nièce.

--Montez-vous maintenant? lui demanda-t-elle.

--Oui, ma tante, je vous attendais, répondit la jeune femme.

Elle s’était levée avec un empressement qui n’était qu’une manœuvre de sa coquetterie instinctive.

Puis, en manière d’excuse au comte Sant’Anna:

--Nous avons fait aujourd’hui une longue excursion; demain nous devons déjeuner au Righi: si je veux être alerte, il faut que je me retire de bonne heure.

Hélène, ayant pris congé de tout le monde, alla dire un mot à son frère, qui causait dans un coin avec Willie Grey.

L’Italien la suivit du regard.

--Cristi! quelle jolie femme! dit-il à son ami Verga.--Le mari? demanda-t-il.

Et, de la tête, il désignait M. Beauchamp qui, en vrai Américain, accompagnait sa sœur et sa tante à l’ascenseur.

--Non, le frère.

--Elle est veuve?

--Veuve par grâce, par permission, comme on dit si drôlement en anglais: _a grass widow_[1]... M. Ronald est resté en Amérique.

[1] _Grass widow_ du français «grâce», traduit d’une manière erronée par «grass» «herbe».

--Diablement imprudent de sa part!

--Oh! il ne risque rien. Sa femme est très comme il faut, d’une des meilleures familles de New-York... toutes les garanties morales et celle, plus rassurante, d’un tempérament honnête.

--Oui, oui, connu! vienne une bonne tentation... et patatras, les principes! fondue, la glace!

--Tu ne connais pas encore bien les Américaines: ce ne sont que des cerveaux. Je crois que si la Providence est vraiment en train de créer un troisième sexe, comme le ferait supposer le féminisme, ce sont les États-Unis qui en fourniront les premiers spécimens: des prêtresses, des doctoresses...

--Oh! horreur!... C’est égal, si avec des cheveux comme les siens, son teint de rousse, et veuve par grâce depuis plusieurs mois, madame Ronald était invincible, ce serait surhumain... inhumain, même!... Je suis bien tenté de la mettre à l’épreuve.

--Je te parie vingt louis que tu en seras pour tes frais.

--Tenu!

A ce moment, madame Verga s’approcha des deux hommes pour leur souhaiter le bonsoir.

--Qu’est-ce que vous complotez là? demanda-t-elle.

--La perdition d’une femme, répliqua Sant’Anna.

--Naturellement! fit la marquise avec un joli rire.

IX

Bien qu’il ne fût ni prince ni duc, Emmanuel Sant’Anna appartenait à la grande noblesse. Sa famille, originaire d’Espagne, venue à Rome au XIIIe siècle, y avait joué un rôle politique considérable et, par son passé, se trouvait étroitement liée à la papauté.

Donna Teresa, sa mère, était une Salvoni, la sœur d’un cardinal _papabile_,--«papable»,--une vraie éminence dans le sacré collège. Son père avait été un de ces beaux nobles romains dont la vie se passait entre la place du Gesù et la place du Peuple et que l’on voyait autrefois, à l’heure de la promenade, au Corso ou au Pincio, la canne aux lèvres, guetter les jolies femmes pour échanger avec elles des saluts, des œillades, des signes mystérieux.

Après 1870, l’espoir enfantin de refaire avec des Italiens seuls la Rome de jadis, formée de «vingt peuples divers», fut jeté comme un leurre à ces hommes ignorants des affaires. Le comte Sant’Anna y fut pris l’un des premiers. Il acheta de vastes terrains, entra dans des spéculations insensées, s’y ruina, et mourut de chagrin. Un an plus tard. Donna Teresa, sa femme, hérita de la fortune paternelle. Lorsqu’elle eut marié et doté sa fille, il lui resta une terre en Ombrie, une villa à Frascati et, à Rome, le palais Sant’Anna, sauvé du naufrage. Elle vivait avec une stricte économie afin que son fils pût dépenser largement. Elle avait pour lui un de ces amours maternels excessifs qui contiennent tous les sentiments bons et mauvais du cœur humain. Avant Lelo,--comme on le nommait par abréviation d’Emmanuel,--il n’y avait rien, et après lui, rien encore. Quand, du fond de son modeste coupé attelé d’un seul cheval, elle l’apercevait, à la villa Borghèse ou au Pincio, conduisant avec maëstria une paire de pur sang, elle était heureuse, et, pendant le reste de sa promenade, elle ne voyait plus que sa belle carrure et sa silhouette élégante. Sa beauté faisait l’orgueil et la joie de sa mère. Il avait un de ces visages italiens aux traits d’une régularité et d’une fermeté classiques, éclairés par ces yeux lumineux, caressants, mélancoliques, qui peuvent être d’une dureté sauvage ou d’une douceur féminine, un de ces visages sans grande puissance intellectuelle, sans indication d’idéalité, mais revêtu d’un charme particulier, charme fait d’impressionnabilité extrême et de sensualité fine.

Comme tous ses contemporains, Sant’Anna était le Romain de la transition, un être affiné, déraciné, ignorant, sans conviction, qui n’ose ni renier le passé ni accepter l’idéal nouveau.

Pour les jeunes gens de l’aristocratie française, l’évolution est infiniment moins difficile et moins douloureuse. Ils ont une religion et une patrie: rien ne les empêche de pratiquer l’une et de servir l’autre. La religion des nobles romains était la papauté; leur patrie, la Ville Éternelle: toutes les deux ont été mutilées et transformées. Ils étaient habitués à considérer l’Italie comme l’ennemie, et on les a enrôlés de force sous son drapeau. Ils doivent oublier et renaître pour ainsi dire. Toutes les facultés, atrophiées par une longue oisiveté, les servent mal, et, conscients de leur infériorité, ils se tiennent à l’écart. On ne saurait les blâmer.

Lelo fut élevé dans un collège de jésuites. Là, on ne lui enseigna pas l’histoire vraie de l’Italie, celle qui raconte ses luttes douloureuses, ses longs efforts vers l’unité, efforts toujours déjoués par la trahison, mais qui devaient forcément aboutir au fait accompli de 1870; il apprit, comme tous ses condisciples, une histoire tronquée, édifiée sur cette fable ingénieuse du patrimoine de Saint-Pierre et où le rôle glorieux appartient à la papauté. Il fut leurré de l’espoir que le pape, grâce à l’une ou l’autre des grandes puissances, ne tarderait pas à reconquérir sa souveraineté temporelle, et que les Italiens seraient forcés de se chercher une autre capitale. Cependant Rome n’était plus la cité fermée où aucune idée philosophique, aucune découverte scientifique, aucune nouvelle même ne pouvait pénétrer sans être contrôlée, examinée par une théocratie absolue. Les journaux de toutes les opinions se criaient dans les rues; les livres, les revues entraient librement; la vie moderne s’épanouissait audacieusement sous les fenêtres des vieux palais, autour des basiliques, des églises. Par la brèche de la Porta Pia, le XIXe siècle avait fait irruption et projeté sa lumière jusque dans les coins les plus obscurs du Transtevère. Et l’atmosphère même de la Ville Éternelle fut changée. Elle perdit à jamais sa beauté de sanctuaire, et entra, elle aussi, dans l’âge ingrat et douloureux de la transition. En dépit des précautions, le nouvel air ambiant, chargé d’idées de liberté, de patriotisme, agit sur le comte Sant’Anna. Et, irrésistiblement poussé dans le courant nouveau par toutes ces choses infimes et grandes, il commença de fréquenter la société étrangère, puis il se glissa, timidement d’abord, dans quelques salons «blancs». Il y rencontra la princesse Marina, une des sirènes qui ornaient le parti de la cour.

C’était une Italienne svelte et fine, au bel ovale latin, aux lourds cheveux noirs, avec des yeux bleus très foncés d’un ardent magnétisme. Mariée à un homme dévot, tyrannique et brutal, elle l’avait quitté avec les honneurs de la séparation, et la garantie d’une rente suffisante. Par haine du prince, qui appartenait au «monde noir», elle s’était ralliée aux blancs, et était devenue l’une des amies les plus dévouées du Quirinal.

Lelo s’éprit de Donna Vittoria avec l’ardeur d’une jeunesse qui avait été bien gardée et forcément chaste. Il avait vingt-deux ans; elle, trente-quatre. Cet amour acheva de l’émanciper. Il se fit présenter au roi et à la reine d’Italie, mais il ne se montra que de loin en loin à la cour. Cet acte de foi peut sembler assez platonique; étant données son éducation, les attaches de tous les siens avec le Vatican, il dut lui coûter un très grand effort moral; il n’en eût pas été capable sans l’influence et les conseils de Donna Vittoria. Cette défection lui attira de cruelles scènes de famille et lui fit perdre même l’héritage d’un oncle intransigeant.

Après cela, le comte Sant’Anna crut avoir acquis le droit de rester tranquille. Il se laissa vivre, avec cette indifférence de philosophe qui distingue la plupart de ses compatriotes.

Pour comprendre le caractère d’un peuple, il faut savoir sa langue et son histoire. Aucune nation n’a acheté son unité aussi cher que l’Italie. Pendant des siècles, elle a été travaillée, déchirée, déçue par des partis divers. Si elle n’a pas péri dans la lutte, c’est qu’elle portait en elle la beauté, l’art, la poésie. Et dans chacun de ses fils on voit, plus ou moins, la lassitude qui suit les longues crises, le scepticisme qu’engendrent les trahisons répétées, la prudence, la ruse, la subtilité que développe la tyrannie. Tout cela se retrouvait chez le jeune Romain. Le travail acharné de l’Anglo-Saxon, l’activité de l’Américain, la fièvre créatrice du Français lui faisaient hausser les épaules et dire avec un mépris hautain: «A quoi bon!... _A che serve!_» Les émotions de l’amour et du jeu, la passion des chevaux, de la chasse, remplissaient suffisamment sa vie. Il était joueur, mais par accès seulement. Il pouvait rester des mois sans toucher une carte, puis le goût lui en revenait soudain. Ses accès avaient déjà coûté gros à sa mère, mais il en sortait avec des regrets si sincères qu’elle n’avait pas même le courage de lui faire des reproches.

Le comte Sant’Anna, comme la majorité de l’aristocratie italienne, aimait Paris, sinon la France. Il y avait des parents, des amis, et y passait chaque année une partie de la «saison». Avant de rentrer chez lui, il s’arrêtait à Aix-les-Bains, où le baccara l’appauvrissait plus souvent qu’il ne l’enrichissait, ce qui l’obligeait à aller faire des économies à la campagne. La chasse l’aidait à attendre patiemment le moment de rentrer à Rome, où, en novembre, il reprenait le cycle de sa vie mondaine.

Les travailleurs méprisent les hommes de cette catégorie. Ils ont tort: si une telle existence manque de relief et de but, elle est loin d’être inutile. Lelo occupait bien la place qui lui avait été assignée ici-bas. Avec ses inférieurs, il avait cette bonté familière et digne qui n’humilie jamais. Ses serviteurs et ses fermiers l’adoraient et ressentaient pour lui un respect presque féodal. De son côté, il les considérait comme faisant partie de sa famille. Ceci ne se voit plus guère qu’en Italie. Lorsque, parmi ses gens et ses fermiers, il rencontrait quelque garçon intelligent, il l’aidait à se faire une position. Rien ne lui donnait autant de plaisir que de voir un de ses domestiques, marmiton ou groom, monter en grade, et il ne le perdait jamais de vue. En un mot, il était un vrai grand seigneur;--et un vrai grand seigneur entend mieux la fraternité qu’un bourgeois ou un socialiste.

Parmi les hommes de la haute société romaine, Sant’Anna était un de ceux qui avaient le plus de prestige; sa belle mine excitait surtout l’admiration des étrangères. Il faisait de nombreuses infidélités à la princesse Marina; elle fermait héroïquement les yeux, pour éviter les scènes qui l’eussent mis en fuite, et il lui revenait toujours.

Le Français est peut-être, de tous les hommes, celui qui met dans l’amour le plus d’idéalité, le plus d’intelligence, le plus d’éléments élevés. Pour l’Italien, pour celui de l’aristocratie en particulier, l’amour n’est guère qu’une aventure où il apporte une ardente jalousie, une méfiance instinctive, une sensualité d’Oriental. La femme, à laquelle il ne demande que certaines satisfactions, l’ennuie ou l’agace vite; et il lui préfère ses amis et son club. Dans sa jeunesse, il est moins fidèle que le Français; dans sa maturité, il l’est davantage, non par vertu, mais par indolence native: il trouve inutile de refaire des frais pour arriver au même résultat.

Lorsque Lelo fut mis à l’improviste en présence de madame Ronald, il éprouva une commotion qui lui parut un présage. Avec son esprit superstitieux, il considéra cette rencontre comme une fatalité encourageante. Avec sa frivole conception de l’amour et de la femme, il se dit que cette Américaine, éloignée de son mari, visiblement coquette, serait enchantée de trouver une distraction. Il remercia sa bonne étoile qui lui envoyait une aussi délicieuse aventure pour l’arracher au baccara et à l’écarté.

X

La religion, pour une grande part, contribue à former le caractère de la femme. Le catholicisme fait des cérébrales, le protestantisme des intellectuelles; la fémininité est catholique, le féminisme est protestant. L’Américaine, qui est une intellectuelle, se glorifie de son insensibilité physique; la Française, une cérébrale par excellence, tire vanité de sa sensibilité, elle l’exagère même: lorsqu’elle n’a pas de tempérament, elle s’en fait un par l’imagination. Dans l’amour, ce qu’elle ambitionne, ce dont elle jouit, c’est le pouvoir de donner du bonheur; l’Américaine, elle, veut en recevoir. Pour la première, l’homme est le but; pour la seconde, il est le moyen. Cette manière de sentir les rend aussi diverses que peuvent l’être deux créatures de même espèce.

Les quinze jours qui suivirent la présentation du comte Sant’Anna furent pour Hélène comme un joli rêve, où il y eut de ravissantes promenades à travers monts et bois, au-dessus des lacs bleus, des haltes délicieuses, des causeries gaies, des tête-à-tête innocents, mais singulièrement agréables, avec un homme beau, de grande race, à la voix chaude et nouvelle. Ce rêve fut vécu dans l’atmosphère enivrante que créent le désir, l’admiration, la sympathie amoureuse, ces fluides qui enveloppent la femme de chaleur et de lumière, qui «champagnisent», pour ainsi dire, l’air qu’elle respire... Et madame Ronald n’en fut point troublée.

Lelo ne tarda pas à reconnaître la vérité de ce que lui avait dit son ami Verga, mais il n’en fut pas découragé: en amour, la résistance charme l’Italien. La coquetterie ouverte de la jeune femme ne laissa pas cependant que de le déconcerter. Elle paraissait naïvement heureuse de lui plaire, elle y tâchait même: tout ce qu’elle voulait, c’était de l’admiration et encore de l’admiration. Les paroles de tendresse qu’il lançait au milieu de leurs causeries provoquaient sa raillerie, une raillerie très sincère. Pour la première fois, il se trouvait en présence de l’honnêteté féminine absolue.

De fait, cette intimité agréable n’avait pas éveillé chez madame Ronald une pensée qui pût alarmer sa conscience. Le jeune Romain l’intéressait à titre d’exotique, parce qu’il était différent des hommes qu’elle avait connus. Les variations de son humeur, son excessive sensibilité, ses accès de mélancolie, de paresse, l’étonnaient et l’amusaient. Puis ce titre de comte sonnait bien à l’oreille, donnait au porteur un certain prestige. Elle n’était pas loin de le considérer comme un être d’une essence supérieure.

Ainsi que Dora l’avait prévu, M. Ronald fut blessé, irrité, de voir que sa femme allait lui manquer de parole. La chance de découvrir le poison des Borgia le laissa parfaitement froid. Il répondit à Hélène qu’en aucun cas il ne pourrait passer l’hiver à Rome. Il espérait qu’elle ne se laisserait pas tenter par les Verga; il comptait qu’elle reviendrait au mois d’octobre comme elle l’avait promis. A son insu peut-être, il employa un ton sévère, impérieux. Hélène n’y était pas habituée. C’était la première fois, du reste, qu’elle subissait l’affront d’un refus. Sous l’impulsion de la colère ou d’un sentiment encore obscur, elle écrivit une de ces lettres qui semblent dictées par un mauvais esprit, que l’on regrette, que l’on est tenté de renier et qui ont des conséquences imprévues:--elle tenait à profiter de l’occasion qui lui était offerte de passer une saison agréable à Rome; si Henri l’aimait mieux que son laboratoire, ce dont elle avait toujours douté, il viendrait la rejoindre; sinon, elle ne se ferait aucun scrupule de prolonger un peu son séjour en Europe.

Lorsque madame Ronald annonça sa résolution à son frère et à sa tante, ils jetèrent les hauts cris et la blâmèrent énergiquement. Charley Beauchamp, qui était la bienveillance même, avait, dès le premier moment, éprouvé une profonde antipathie pour le comte Sant’Anna. Il s’aperçut bientôt que le nouveau venu faisait la cour à sa sœur. Il l’avait toujours vue entourée d’admirateurs, mais, pour une cause ou pour une autre, les attentions du jeune Romain lui déplurent et il en fut comme personnellement offensé.

--Prenez garde, dit-il un jour à Hélène: ce comte ne m’inspire aucune confiance. Les étrangers se croient tout permis avec une femme coquette... et vous l’êtes terriblement!

--N’ayez pas peur, personne ne me manquera jamais de respect! répondit madame Ronald avec son assurance habituelle.

--Je l’espère; seulement, il serait prudent de ne pas vous y exposer. Vous ne vous doutez pas à quel point les Italiens sont différents des Américains. Je ne l’aurais jamais su si je n’avais pas connu aussi intimement le marquis Verga. Méfiez-vous, je vous le répète.

Quelques jours plus tard, Charley reçut un câblogramme qui le rappelait d’urgence à New-York. Ce n’était pas la première fois qu’il voyait ainsi ses vacances coupées court, mais jamais il n’en avait éprouvé une telle contrariété.

--Je suis désolé de devoir vous quitter! dit-il à sa sœur. Si mes intérêts seuls étaient en jeu, je ne partirais pas. Promettez-moi, pour me tranquilliser, que vous rentrerez au mois d’octobre.

--Je ne promets rien! répondit madame Ronald d’un ton sec.

--Ce serait cruel de désappointer Henri. En outre, vous donneriez le mauvais exemple à Dora... Si vous allez à Rome, elle voudra vous suivre: Jack se fâchera, et il pourrait en résulter une rupture.

--Dody est assez grande pour savoir ce qu’elle doit faire. Je ne suis pas responsable de ses actions.

M. Beauchamp ne voulut pas discuter davantage: il savait qu’il était dangereux de pousser Hélène à exprimer sa volonté, car ensuite elle n’en démordait pas.

Avant de partir, toutefois, il pria tante Sophie de faire son possible pour obtenir qu’elle renonçât à ce projet. Il fut même tenté de lui dénoncer le comte, au moins d’éveiller sa méfiance; il en fut empêché par un sentiment de loyalisme fraternel.

En recevant à la gare, les adieux de sa sœur, il eut le cœur fortement serré.