Evangeline: Traduction du poème Acadien de Longfellow

Chapter 2

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Assis dans son fauteuil fait de bois de noyer Benoit le laboureur regardait, au foyer, La flamme qui lançait d'éblouissantes flèches, L'ondulante fumée et les vives flammèches, Qui tournoyaient gaiement comme des feux-follets. Sur le mur, en arrière, où les joyeux reflets Dansaient légèrement des rondes fantastiques, Son ombre se peignait avec des traits comiques; Pendant qu'à la clarté du foyer vacillant, Prenant un air moqueur, au regard sémillant, Chaque face sculptée au dossier de sa chaise Semblait s'épanouir et sourire à son aise, Et que sur le buffet, les plats de fin étain Luisaient comme un soleil des boucliers d'airain.

Le bon vieillard chantait d'un ton mélancolique Des refrains de chansons, des couplets de cantique, Ainsi que ses aïeux, jadis, avaient chanté, A l'ombre de leur bois, sous leur ciel enchanté, Leur ciel de Normandie. Et son Evangéline, Portant jupe rayée et blanche capeline Filait, en se berçant, une filasse d'or. Le métier dans son coin se reposait encor. Mais le rouet actif mêlait avec constance, Son ronflement sonore à la douce romance Que chantait le vieillard assis devant le feu. Comme dans le lieu saint quand le chant cesse un peu On entend, sous les pas, vibrer l'auguste enceinte, Ou du prêtre à l'autel on entend la voix sainte. Ainsi quand le fermier, vaincu par les émois, Suspendait les accents de sa dolente voix, De la vieille pendule au milieu des ténèbres On entendait les coups réguliers et funèbres.

Pendant que le vieillard chantait dans son fauteuil On entendit des pas retentir sur le seuil, Et la clenche de bois bruyamment soulevée De quelque visiteur annonça l'arrivée. Benoit reconnut bien les pas du forgeron Avec ses gros souliers pleins de clous au talon, Ainsi qu'Evangéline, à l'émoi de son âme Où se mêlait le trouble et la plus chaste flamme, Avait bien deviné qui venait avec lui. --«Ah! sois le bienvenu, Lajeunesse, aujourd'hui! S'écria le fermier en le voyant paraître, «La gaieté, quant tu viens, semble aussitôt renaître! «Veux-tu donc savourer un tabac généreux? «J'en ai plus qu'il t'en faut, et j'en suis fort heureux «Prends au coin du foyer ta place accoutumée; «Et fumons en causant. C'est parmi la fumée «Qu'on voit dans leur orgueil se dessiner tes traits! «Quand tu fumes, ton front, ton visage si frais «Brillent comme la lune à travers les nuages «Qui s'élèvent, le soir, au bord des marécages.» Basile souriant, suivi de son garçon Au foyer plein de feu vint s'asseoir sans façon, Et répondit ainsi:--«Mon cher Bellefontaine, «Tu plaisantes toujours et n'as jamais de peine, «D'autres sont obsédés de noirs pressentiments «Et ne font que rêver malheurs et châtiments: «Ils s'attendent à tout: rien ne peut les surprendre. Puis il s'interrompit en ce moment pour prendre Son calumet de terre et le charbon fumant Qu'Evangéline allait lui porter poliment. Et bientôt il ajouta: «Je n'aime point pour hôtes «Ces navires anglais mouillés près de nos côtes. «Leurs énormes canons qui sont braqués sur nous «Ne nous annoncent point les desseins les plus doux; «Mais quels sont ses desseins! sans doute qu'on l'ignore. «On sait bien qu'il faudra quand la cloche sonore «Appellera le peuple à l'église demain, «S'y rendre pour entendre un mandat inhumain; «Et ce mandant, dit-on émane du roi George. «Or, plus d'un paysan soupçonne un coupe-gorge. «Tous sont fort alarmés et se montrent craintifs!» Le fermier répondit:--«De plus justes motifs «Ont sans doute amené ces vaisseaux sur nos rives: «La pluie, en Angleterre, ou les chaleurs hâtives «Ont peut-être détruit les moissons sur les champs, «Et pour donner du pain à leurs petits enfants, «Et nourrir leurs troupeaux, les grands propriétaires «Viennent chercher les fruits de nos fertiles terres.» --«Au bourg l'on ne dit rien d'une telle raison, «Mais l'on pense autrement», reprit le forgeron. En secouant la tête avec un air de doute; Et poussant un soupir: «Mon cher Benoit, écoute; «L'Angleterre n'a pas oublié Louisbourg. «Pas plus que Port Royal, pas plus que Beau Séjour. «Déjà des paysans ont gagné les frontières; «D'autres sont aux aguets sur le bord des rivières, «Attendant en ces lieux avec anxiété «Cet ordre qui demain doit être exécuté! «On nous a dépouillé, pour combler nos alarmes, «De tous nos instruments et de toutes nos armes; «Seul le vieux forgeron a ses pesants marteaux «Et l'humble moissonneur ses inutiles faux!» Avec un rire franc mais un peu sarcastique Le vieillard jovial à son ami réplique: «Sans armes nous goûtons un plus profond repos. «Au milieu de nos champs et de nos gras troupeaux «Nous sommes mieux encor par derrière nos digues «Que n'étaient autrefois nos ancêtres prodigues «Dans leurs murs qu'ébréchaient les canons ennemis. «D'ailleurs dans l'infortune il faut être soumis. «J'espère cependant que ce soir la tristesse «Fuira loin de ce toit où va régner l'ivresse. «Car le contrat, ce soir, doit se conclure enfin. «Les jeunes gens, ensemble et d'une habile main, «Ont bâti la maison et la grange au village. «Le fenil est rempli de grain et de fourrage; «Pour un an leur foyer est pourvu d'aliments. «Attends, mon cher Basile, encor quelques moments «Et Leblanc va venir avec sa plume d'oie: «De nos heureux enfants partageons donc la joie.» Cependant à l'écart en face d'un châssis Les jeunes fiancés étaient tous deux assis Regardant le ciel bleu, la belle Evangéline Livrait à Gabriel sa main brûlante et fine; En entendant son père elle rougit soudain. Puis un profond soupir fit onduler son sein. Le silence venait à peine de se faire Que l'on vit à la porte arriver le notaire.

III

Comme un frêle aviron aux mains des matelots Ou comme le filet dans le ressac des flots Le notaire Leblanc était courbé par l'âge: Son front large gardait la trace d'un orage Et sur son col bronzé tombaient ses cheveux gris, Pareils aux touffes d'or des épis de maïs. A travers leur cristal ses besicles de corne Laissaient voir la sagesse au fond de son oeil morne Il se plaisait beaucoup à faire des récits. Père de vingt enfants, plus de cent petits-fils, Jouant sur ses genoux, égayaient sa vieillesse-- Par leur charmant babil, et par leur gentillesse. Pendant la guerre il fut, comme ami des anglais, Quatre ans tenu captif dans un vieux bourg français. Maintenant il avait une grande prudence Et la simplicité de sa naïve enfance. C'était un bon ami: les enfants l'aimaient tous Car il leur racontait contes de loups-garous, Et d'espiègles lutins faisant au ciel des niches; Il leur disait le sort qu'avaient les blancs Létiches, Enfants morts sans baptême, esprits mystérieux Qui voltigent toujours cherchant partout les cieux Et de l'enfant qui dort viennent baiser les lèvres; Comment une araignée éloigne toutes fièvres, Quand on la porte au cou dans l'écale des noix; Comme au jour de Noël l'on entendait les voix Des boeufs qui se parlaient au fond de leurs étables; Il disait les secrets, les vertus admirables Que le peuple, autrefois, simple autant que loyal, Prétendait découvrir dans le fer à cheval Et le trèfle étalant quatre feuilles de neige. Et biens d'autres récits d'ogre et de sortilège.

Aussitôt cependant que Leblanc arriva, De son siège au foyer Basile se leva Et, secouant le feu de sa pipe de terre, Il dit en s'adressant au modeste notaire: «Allons, père Leblanc, qu'avez-vous de nouveau? «Peut-être savez-vous ce qu'on dit au hameau «De ces fiers bâtiments venus de l'Angleterre?» --«Je sais fort peu de chose et fais mieux de me taire, Lui répondit Leblanc d'un ton de bonne humeur: «Il est vrai qu'il circule une grande rumeur, «Mais comme mon avis n'est jamais le plus sage «Je dirai seulement ce qu'on dit au village, «Je ne puis toutefois croire que ces vaisseaux «Viennent sur notre rive apporter des fléaux; «Car nous sommes en paix; et pourquoi l'Angleterre «Ainsi nous ferait-elle éprouver sa colère?» --«Nom de Dieu!» s'écria le bouillant forgeron, Qui parfois décochait un sonore juron, «Faut-il donc regarder toujours en toute chose, «Le pourquoi, le comment? Il n'est rien que l'on n'ose! «L'injustice est partout et personne n'a tort: «Tout le droit maintenant appartient au plus fort.» Sans paraître observer la chaleur de Basile Leblanc continua d'une voix fort tranquille: «L'homme est injuste, mais le bon Dieu ne l'est pas: «La justice triomphe à son tour ici-bas. «Et pour preuve je vais vous redire une histoire «Qui ne s'efface point de ma vieille mémoire: «Elle me consolait de mon destin fatal «Lorsque j'étais captif au fort de Port Royal. «Un vieillard aimait bien cette histoire touchante: «A ceux qui maltraitait quelque langue méchante «D'une voix tout émue il allait la conter: «Je voudrais comme lui pouvoir la répéter:

--«Sous le ciel africain, dans une ville antique «On voyait autrefois, sur la place publique, «Une haute colonne au piédestal d'airain «Qu'avait fait élever un puissant souverain, «Et sur cette colonne une statue en pierre, «Figurait la justice impartiale et fière; «Une large balance, un glaive menaçant «Etaient ses attributs, et disaient au passant «Que dans cette cité la suprême justice «De l'opprimé toujours était la protectrice. «Cependant la balance, au fond de ses plateaux, «Voyait chaque printemps, bien des petits oiseaux «Bâtir leur nids moelleux en chantant sans craindre «Le glaive flamboyant qui semblait les atteindre. «Mais petit à petit se corrompit la loi: «Aux misères du pauvre on n'ajouta plus foi, «Et et le faible, sans cesse en butte à l'ironie, «Dut subir du plus fort la lâche tyrannie. «On afficha le vice, et chaque tribunal «Outragea l'innocence et protégea le mal.

«Un jour il arriva que certaine duchesse «Perdit un collier neuf d'une grande richesse: «N'ayant pu le trouver elle voulu, du moins, «Venger avec éclat et sa perte et ses soins. «Elle accusa de vol, en face de la ville. «Une pauvre orpheline, une pieuse fille, «Qui depuis de longs séjours la servait humblement. «Le procès, pour la forme, eut lieu bien promptement «Et le juge pervers condamna la servante «A mourir au gibet d'une mort infamante. «Autour de l'échafaud on vit les curieux, «Pressés, impatients, inonder tous les lieux. «La jeune fille vint, calme mais abattue, «Subir son triste sort eu pied de la statue. «Le bourreau la saisit. Au moment solennel «Où son coeur s'élevait vers le Juge Eternel, «Un orage mugit; l'impitoyable foudre «Ebranle la colonne et la réduit en poudre, «Et la balance tombe avec un sourd fracas; «Or dans un des plateaux qui se brisent en bas «On voit un nid brillant... c'était un nid de pie «Dans lequel s'enlaçait avec coquetterie «Parmi les brins de foin, le collier précieux... «C'est ainsi qu'éclata la justice des cieux!»

Quand le père Leblanc eut fini son histoire Basile ne dit mot mais ne parut rien croire; Il n'en concluait point qu'on n'avait désormais Nul motif d'avoir peur des navires anglais. Il voulait répliquer et manquait de langage. Ses pensers demeuraient empreintes sur son visage Comme sur une vitre, on voit dans les hivers, La vapeur se geler sous mille aspects divers.

Alors Evangéline, à la braise de l'âtre, S'empresse d'allumer la lampe au pied d'albâtre, Et tout l'appartement luisant de propreté Se remplit aussitôt d'une vive clarté. Ensuite elle s'en vient déposer sur la table Un pot d'airain rempli de cidre délectable. Tandis que le notaire étalant son papier, Ecrit d'une main prompte, et sans rien oublier Les noms des contractants, la date et puis leur âge, La dot qu'Evangéline apporte en mariage De tous les divers points sans en oublier un. Et quand tout fut écrit comme voulait chacun, Que le sceau de la loi fut mis, brillant et large, Comme le soleil levant sur le blanc de la marge, Le vieux fermier tira sa bourse de chamois Puis offrit au notaire au moins deux ou trois fois En bel et bon argent le prix de son ouvrage. Le notaire charmé, forma, selon l'usage, Des voeux pour le bonheur du couple fiancé; Puis il prit sur la table après s'être avancé, Le large pot d'airain où fermentait la bière, Remplit, d'un air joyeux la coupe tout entière, Et but à la santé des gens de la maison. Chacun prit à son tour l'écumeuse boisson. Du cidre sur sa lèvre il essuya l'écume; Il prit son large feutre, il prit sa longue plume, Son rouleau de papier et donna le bonsoir. Les amis qui restaient vinrent alors s'asseoir En cercle devant l'âtre où pétillaient les flammes Evangéline prit le damier et les dames Qu'elle alla présenter aux paisibles vieillards. La lutte commença. Leurs anxieux regards Voyaient avec plaisir les pions dresser un siège, Et les dames tomber dans un perfide piège. Cependant l'un et l'autre ils s'amusaient beaucoup D'une manoeuvre heureuse ou d'un malheureux coup. Les fiancés assis dans la fenêtre ouverte Ecoutaient sur la rive expirer l'onde verte. Heureux et souriants ils se parlaient d'amour, En regardant les flots qui chantaient tout à tour, Et les rubans de feu sur l'écume des vagues; La lune qui veillait, et les bruines vagues Qui traînaient mollement leurs robes sur les prés Et les étoiles d'or dans les cieux empourprés.

Ainsi passait le soir dans la joie et l'ivresse, Et le temps paraissait redoubler de vitesse. Tout à coup l'on ouït, dans le beffroi voisin, La cloche qui vibrait sous le marteau d'airain. On entendit neuf coups; elle sonnait neuf heures; C'était le couvre-feu de toutes les demeures. Basile et son ami se serrèrent la main Et se dirent adieu pour jusqu'au lendemain. Bien des mots de douceur, bien de tendres paroles, Paroles d'amitié charmantes et frivoles, S'échangèrent tout bas entre les deux amants, Et de leurs coeurs émus calmèrent les tourments. Nul bruit dans la maison ne se fit plus entendre. Les charbons du foyer furent mis sous la cendre. Après quelque instants le vieux et bon fermier Fit du bruit de ses pas retentir l'escalier. Tenant dans sa main blanche une lampe de verre Sa fille le suivit gracieuse et légère Ainsi qu'une gazelle aux lisières des bois. Une douce lueur éclaira les parois Quand la vierge monta les degrés de la rampe; Ce n'était point alors sa radieuse lampe, Mais son regard serein que versait la clarté. Elle entra dans sa chambre. Un châssis, d'un côté, Y laissait du soleil pénétrer la lumière. Une chaise et le lit de la jeune fermière, Une table, une image une croix seulement, Voilà ce qu'on voyait dans cet appartement. Mais on trouvait, au fond dans un vieux garde-robe, Des pièces de flanelle et d'étoffe à la mode, Ouvrage ingénieux, tissu fin et parfait, Et qu'elle allait offrir pour dot en mariage, Parce qu'il ferait voir la femme de ménage Mieux que ne le ferait les plus riches troupeaux. Elle éteignit sa lampe. Inondant les carreaux Les reflets argentés de la paisible lune Dormaient sur le tapis tissé de laine brune; Et le sein de la vierge agité par l'espoir, Au pouvoir merveilleux du bel astre du soir Obéit doucement comme l'onde et la nue; Quand son voile glissa de son épaule nue; Quand de son fin soulier sortit son beau pied blanc; Quand ses longs cheveux noirs tombèrent sur son flanc, Qu'elle parut charmante! Et, dans sa rêverie, Elle s'imagina qu'au bord de la prairie, Amoureux et rusé, Gabriel son amant, En silence épiait le fortuné moment Où devant les rideaux de l'étroite fenêtre, Il pourrait voir son ombre un instant apparaître. Or l'ombre d'un nuage effleura les cloisons Que la lune éclairait de ses moelleux rayons. D'une grande noirceur la chambre fut remplie Un sentiment de crainte et de mélancolie Saisit Evangéline. Elle eut comme un remords, Entr'ouvrit sa fenêtre et regarda dehors. La lune s'échappait, souriante et volage. Les plis mystérieux d'un vagabond nuage. Une étoile aux cils d'or la suivait dans le ciel. De même qu'autrefois le petit Ismaël Suivait Agar sa mère en sa lointaine marche, Après qu'elle eut quitté le toit du Patriarche.

IV

Le lendemain matin, au lever du soleil, Quand le bourg de Grand-Pré sortit de son sommeil, Un océan de pourpre entourait les collines; Les ruisseaux babillaient; et le Bassin des Mines, Légèrement ridé par l'haleine du vent, Réfléchissait l'éclat du beau soleil levant; Et, sur les flots d'azur, les barques aux flancs sombres Berçaient avec fierté leurs gigantesques ombres.

Après un court repos le Travail vint encor Du matin radieux ouvrir les portes d'or. Proprement revêtus des habits du dimanche Les joyeux paysans à l'allure humble et franche Arrivèrent bientôt des villages voisins. Ici quelques vieillards sur le bord des chemins, S'aidant de leurs bâtons, venaient par petits groupes. Là, les gars éveillés, en turbulentes troupes, Passaient à travers champs, suivant, le long du clos, Le sillon qu'avaient fait les pesants chariots, Au temps de la moisson, dans l'herbe verte et tendre. On grondait le amis qui se faisaient attendre; Chacun fumait, causait, riait de toute part. Les groupes arrivés aux groupes en retard Criaient mille bons mots, mille plaisanteries. Les maisons ressemblaient à des hôtelleries. Assis devant les seuils sur de vieux bancs de bois, Se chauffant au soleil, les simples villageois Discouraient du danger qui menaçait leur tête. La maison de Benoit avait un air de fête. Là plus vive qu'ailleurs on trouvait la gaîté, Et plus charmante aussi l'humble hospitalité: Evangéline était au milieu des convives; Et son regard modeste et ses grâces naïves Avaient, ce matin-là, pour eux bien plus d'attrait Que le verre enivrant que sa main leur offrait.

On fit dans le verger les chastes fiançailles: De l'odeur des fruits mûrs l'air était parfumé; Le ciel brillait d'un feu tout inaccoutumé. Le prêtre dut conduit à l'ombre du feuillage Avec le vieux Leblanc notaire du village. Du bonheur des amants s'entretenant tous deux Basile et le fermier étaient assis près d'eux. Et contre le pressoir et les ruches d'abeille, Avec les jeunes gens aux figures vermeilles Etait le vieux Michel joueur de violon. Charmant diseur de riens, beau chanteur de chanson Qui tenait bien l'archet et battait la mesure En frappant du talon le tapis de verdure. Sur ses cheveux de neige on voyait, tout à tour, L'ombre de quelque feuilles ou les reflets du jour Passer quand les rameaux se berçaient à la brise. Son visage riant avec sa barbe grise Brillait comme un charbon qui s'anime au foyer Quand le vent prend la cendre et la fait tournoyer. Il promena l'archet sur les cordes vibrantes: L'instrument résonna: les danses délirantes Commencèrent sur l'herbe, à l'ombre du verger. Jeunes gens et vieillards s'unirent dans la danse. Les brillants tourbillons roulèrent en cadence, Sur l'émail du vert pré, sans trève, sans repos, Au milieu des ris francs et des tendres propos. La plus belle parmi toutes ces jeunes filles, La plus pure au milieu des vierges si gentilles, C'était Evangéline! et le plus beau garçon C'était bien Gabriel le fils du forgeron.

Le matin passait vite: on était dans l'ivresse! Mais voici qu'arrivait l'heure de la détresse! On entendit sonner la cloche de la tour; On entendit le bruit du sonore tambour. Et l'église aussitôt se remplit toute entière. Tremblant pour leurs époux, au fond du cimetière, Les femmes du village, en foule et tristement, Attendirent la fin de cet événement. Elles se cramponnaient aux angles de la pierre, Aux saules qui des morts protégeaient la poussière, Pour voir dans la chapelle à travers les vitraux, Avec un air d'orgueil, marchant à pas égaux, Les soldats, deux à deux, des vaisseaux descendirent Te tout droit à l'église à grands pas se rendirent. Au son de leurs tambours de sinistres échos Du temple profané troublèrent le repos. Un long frémissement s'empara de la foule Qui bondit comme un flot que la tempête roule. La porte fut fermée avec des gros verrous. Des féroces soldats redoutant le courroux L'Acadien plein de crainte attendit en silence. Bientôt le commandant avec fierté s'avance, Monte jusqu'à l'autel, se tourne et parle ainsi: --«Vous êtes en ce jour tous assemblés ici «Comme l'a décrété Sa Majesté chrétienne, «Honnêtes habitants de la terre Acadienne: «Or vous n'ignorez pas que le roi fut clément, «Fut généreux pour vous; mais vous autres, comment «A de si grands bienfaits osez-vous donc répondre «Consultez votre coeur il pourra vous confondre. «Paysans, il me reste un devoir à remplir, «Un pénible devoir; mais dois-je donc faiblir? «Dois-je faire à regret ce que mon roi m'ordonne? «Je viens pour confisquer, au nom de la couronne, «Vos maisons et vos biens avec tous vos troupeaux. «Vous serez transportés à bord de nos vaisseaux, «Sur un autre rivage où vous serez, j'espère, «Un peuple obéissant, généreux et prospère. «Vous êtes prisonniers au nom du Souverain.»

En été quelquefois quand le soleil de juin, Par l'ardeur de ses feux dessèche les prairies; Que les fleurs des jardins, que les feuilles flétries Tombent, une par une, au pied de l'arbrisseau; Qu'on n'entend plus couler le limpide ruisseau; A l'horizon de flamme un point sombre, un nuage, Portant dans son flanc noir le tonnerre et l'orage, S'élève tout coup, grandit, grandit toujours. Le soleil effrayé semble hâter son cours: Il règne dans les airs un lugubre silence: Le ciel est noir; l'oiseau vers ses petits s'élance; Et la cigale chante et l'air est étouffant; Le tonnerre mugit; le nuage se fend; Le ciel vomit la flamme: et la pluie et la grêle Sous leurs fouets crépitants brisent l'arbuste frêle, Et le carreau de vitre, et les fleurs et les blés. Dans un des coins du clos un moment rassemblés, Les bestiaux craintifs laissent là leur pâture.-- Puis bientôt en beuglant ils longent la clôture Pour trouver un passage et s'enfuir promptement. Des pauvres villageois tel fut l'étonnement A cette heure fatale où le cruel ministre Eut sans honte élevé sa parole sinistre. Ils courbèrent le front sous le poids du malheur; Ils restèrent muets de peine et de terreur. Mais bien vite au penser de ce sanglant outrage, S'alluma dans leur âme une bouillante rage: Vers la porte du temple ils s'élancèrent tous. C'est en vain toutefois qu'ils redoublent leurs coups: Elle ne s'ouvre point! Des soupirs, des prières, Des imprécations et des menaces fières Font bien haut retentir en cet affreux moment Le lieu de la prière et du recueillement. Tout à coup dans la foule on vit le vieux Basile, Frémissant, agité comme un bateau fragile Que le vent de l'orage emporte sur les flots, Lever ses poings nerveux en rugissant ces mots: --«A bas ces fiers Anglais! Ils ne sont pas nos maîtres! «A bas! ces étrangers! ces perfides! ces traîtres «Qui viennent en brigands détruire nos moissons! «Qui veulent nous chasser pour piller nos maisons!» Il en aurait bien dit sans doute davantage, Mais un brutal soldat à la mine sauvage, Le frappant sur le front d'un gantelet de fer L'étendit à ses pieds avec un ris d'enfer.