Etudes Sur La Litterature Francaise Au Xixe Siecle Tome 1 Madam
Chapter 9
«Je me mis à causer avec un Espagnol que j'avais déjà vu une ou deux fois, et que j'avais remarqué comme spirituel, éclairé, mais un peu frondeur. Je lui demandai, s'il connaissait le duc de Mendoce.--Fort peu, répondit-il; mais je sais seulement qu'il n'y a point d'homme dans toute la cour d'Espagne aussi pénétré de respect pour le pouvoir. C'est une véritable curiosité que de le voir saluer un ministre; ses épaules se plient, dès qu'il l'aperçoit, avec une promptitude et une activité tout à fait amusantes; et quand il se relève, il le regarde avec un air si obligeant, si affectueux, je dirais presque si attendri, que je ne doute pas qu'il n'ait vraiment aimé tous ceux qui ont eu du crédit à la cour d'Espagne depuis trente ans. Sa conversation n'est pas moins curieuse que ses démonstrations extérieures; il commence des phrases, pour que le ministre les finisse; il finit celle; que le ministre a commencées; sur quelque sujet que le ministre parle, le duc de Mendoce l'accompagne d'un sourire gracieux, de petits mots approbateurs qui ressemblent à une basse continue, très monotone pour ceux qui écoutent, mais probablement agréable à celui qui en est l'objet. Quand il peut trouver l'occasion de reprocher au ministre le peu de soin qu'il prend de sa santé, les excès de travail qu'il se permet, il faut voir quelle énergie il met dans ces vérités dangereuses; on croirait, au ton de sa voix, qu'il s'expose à tout pour satisfaire sa conscience; et ce n'est qu'à la réflexion qu'on observe que, pour varier la flatterie fade, il essaye de la flatterie brusque sur laquelle on est moins blasé. Ce n'est pas un méchant homme; il préfère ne pas faire du mal, et ne s'y décide que pour son intérêt. Il a, si l'on peut le dire, l'innocence de la bassesse; il ne se doute pas qu'il y ait une autre morale, un autre honneur au monde que le succès auprès du pouvoir: il tient pour fou, je dirais presque pour malhonnête, quiconque ne se conduit pas comme lui. Si l'un de ses amis tombe dans la disgrâce, il cesse à l'instant tous ses rapports avec lui, sans aucune explication, comme une chose qui va de soi-même. Quand, par hasard, on lui demande s'il l'a vu, il répond: Vous sentez bien que dans les circonstances actuelles je n'ai pu... et s'interrompt en fronçant le sourcil, ce qui signifie toujours l'importance qu'il attache à la défaveur du maître. Mais si vous n'entendez pas cette mine, il prend un ton ferme et vous dit les serviles motifs de sa conduite, avec autant de confiance qu'en aurait un honnête homme, en vous déclarant qu'il a cessé de voir un ami qu'il n'estimait plus. Il n'a pas de considération à la cour de Madrid; cependant il obtient toujours des missions importantes: car les gens en place sont bien arrivés à se moquer des flatteurs, mais non pas à leur préférer les hommes courageux; et les flatteurs parviennent à tout, non pas comme autrefois, en réussissant à tromper, mais en faisant preuve de souplesse, ce qui convient toujours à l'autorité[137].»
On sait que c'est un des mérites de Madame de Staël que cette profusion d'idées justes, fines et vivement frappées qu'elle sème, comme en se jouant, dans le cours de ses récits et jusque dans les moments de passion. Il est presque puéril de citer; toutefois, je ne puis m'empêcher de transcrire, comme type de la manière de l'auteur, et plus encore comme échantillon du bon sens qui était à la base même de tant d'esprit, cette pensée qui me tombe sous la main:
«Sérieusement, c'est un rare mérite que celui qui est vivement senti même par les hommes vulgaires, et je crois toujours plus aux qualités qui produisent de l'effet sur tout le monde, qu'à ces supériorités mystérieuses qui ne sont reconnues que par des adeptes[138].»
L'ordre des temps que nous avons suivi jusqu'ici, nous invite à parler de l'écrit consacré par Madame de Staël à la mémoire de son père; mais il est impossible de séparer _Delphine_ de _Corinne_, sa soeur, plus jeune de quatre années.
CHAPITRE SIXIÈME
Corinne ou l'Italie.
_Corinne_ ou _l'Italie_ parut en 1807. Ce fut un des plus grands événements littéraires de l'époque. Nous savons maintenant à quoi nous en tenir sur les succès immenses, prodigieux, étourdissants; mais il ne faut pourtant pas toujours prendre à contre-sens un applaudissement universel; le triomphe du _Cid_ n'eut pas de lendemain, et des acclamations unanimes ont leur autorité quand elles se prolongent. J'aime à voir, je l'avoue, ces impressions vives et spontanées gagnant de vitesse la critique, et prononçant sur l'ouvrage du génie un jugement sommaire et sans appel avant qu'elle ait eu, pour ainsi dire, le temps de tailler sa plume. _Corinne_ triomphante eut ses insulteurs obligés; le peuple les écouta, le peuple s'imagina peut-être qu'ils avaient raison: c'était donc, se disait-on, un méchant ouvrage, car M. Dussault l'avait dit et d'autres l'avaient répété (Bonaparte lui-même, au dire de M. Villemain, écrivit dans le _Moniteur_ une critique amère de _Corinne_); mais tandis qu'on la jugeait et la rejugeait, Corinne s'avançait au Capitole, où la critique elle-même, laissant un ingrat labeur, la suivit enfin lentement, entraînée par la multitude.
Je n'en parle pas, Messieurs, en enthousiaste. J'admire _Corinne_ sans aveuglement; mais je ne puis m'empêcher de remarquer combien les impressions que reçoit le public d'une oeuvre vraiment belle, sont plus profondes et plus durables que celles qu'il a pu recevoir d'une critique spirituelle et injuste qui a semblé d'abord entraîner tous les esprits. Rien ne peut, à la longue, soutenir un mauvais ouvrage; et rien, quand il y a un véritable public, ne peut empêcher le triomphe d'un bon ouvrage; il y a une justice dans le monde pour les écrits, si ce n'est pour les hommes; et tout ce qui est artificiel, arrangé, chute ou succès, ne dure pas. Quant aux louanges complaisantes ou aux critiques partiales, qui s'en soucie? qui s'en souvient? Force est pourtant qu'on s'en souvienne lorsqu'elles sont reproduites après de longues années, soit par conviction, ce qui est louable, soit par obstination, ce qui l'est moins. C'est ainsi que M. Dussault, critique d'ailleurs érudit et délicat, a trouvé à propos de réimprimer, onze ans après la publication de _Corinne_, les phrases que voici:
«Madame de Staël a cru devoir enrichir notre littérature de deux romans: le premier qu'elle a donné est, à mon avis, fort supérieur au second, et il n'est pas bon. Peut-être la femme de lettres à qui nous devons le _Traité des Passions_, et celui de la _Littérature considérée dans ses rapports avec la morale et la politique_, a-t-elle voulu, pour des productions d'un genre moins sublime, se rapprocher de son sexe, au-dessus duquel elle craignait de paraître trop élevée... Tibère appelait Livie un _Ulysse en jupe_: en changeant un peu ce mot, on l'appliqua à Madame de Staël, qui fut appelée _un membre de l'Institut en jupe_... Le roman de _Delphine_, mauvais en lui-même, est moins mauvais pourtant que celui de _Corinne_[139].»
On dit quelquefois, Messieurs, que l'urbanité s'en va; il me semble qu'elle a eu le temps de s'en aller et de revenir; car, à en juger par les lignes que je viens de vous lire, elle commençait déjà en 1809 à plier bagage.
_Corinne_, si vous vous en tenez au roman, est une variante de _Delphine_. Corinne c'est Delphine, artiste et poète, ajoutant au dévouement l'enthousiasme; Oswald, c'est Léonce, mieux élevé, ce me semble, plus digne, plus maître de lui-même, un Léonce anglais, avec la mélancolie de plus et la santé de moins; car, je suis presque fâché de le dire, lord Nelvil a été le premier héros de roman de l'espèce des poitrinaires. Il ne restait dès lors plus à inventer que _l'homme incompris_; mais Madame de Staël avait trop de bon sens pour inventer cela. La femme elle-même, dans ses deux romans, n'est point ce qu'on a appelé _la femme incomprise_: c'est la femme sortant d'une manière ou d'une autre, disons mieux, sortant par une supériorité quelconque du cercle d'occupations et d'intérêts où son sexe (ainsi du moins en juge l'auteur) doit, pour son bonheur, se tenir enfermé.
Le roman de _Corinne_, qu'on a voulu contraindre à dogmatiser, n'est pas plus dogmatique que celui de _Delphine_; il l'est peut-être moins encore, et n'est pas plus amer, c'est-à-dire qu'il ne l'est point. Il faut, quand on est femme, qu'on a du talent, choisir entre la gloire et le bonheur, entre le libre emploi de son talent et les intimes douceurs de la vie d'épouse et de mère. Il le faut; la nature le veut ainsi; la nature porte aussi, à sa manière, des lois contre le cumul, et les maintient sévèrement. Voilà ce que l'auteur s'est avoué en soupirant, et voilà ce qu'elle nous avoue; mais cet aveu, hélas! est d'une âme qui n'a pu se résoudre à choisir, et dont le coeur est également avide du bonheur que préparent les affections, et des émotions que donnent le talent et la gloire. C'est son propre coeur, et, dans un sens général, c'est sa propre destinée que Madame de Staël nous a révélée dans _Corinne_; elle n'a pas eu d'autre intention, et _Corinne_ n'est point un traité, mais une oeuvre d'enthousiasme et de douleur. Elle ne désavoue rien, ne condamne rien, distinctement du moins: Corinne a bien le droit d'être Corinne; mais elle ne peut prétendre au bonheur de Lucile. Voilà tout. Me trompé-je, Messieurs? Il me semble que l'extrême vérité, je dirais même la naïveté de cette histoire (car pourquoi beaucoup de naïveté serait-elle incompatible avec beaucoup d'esprit?), la rend plus instructive qu'elle ne le serait si l'auteur l'avait écrite avec le dessein prémédité de nous inculquer une doctrine.
Il fallait un noeud à ce drame, puisque enfin c'est un drame; et comment l'auteur aurait-il hésité? Le bonheur d'une femme, c'était, à ses yeux, l'amour dans le mariage; ce bonheur s'annonce ou se révèle à Corinne sous les traits de lord Nelvil: trompeuse apparition; Nelvil, c'est le malheur; car Nelvil, c'est la nature des choses, avec laquelle Corinne ne transige point et qui ne transige jamais. Le malheur doit venir à Corinne d'où vient aux autres la félicité; il faut donc que Nelvil paraisse fait et soit vraiment fait pour donner le bonheur à toute autre qu'à elle. Quelques personnes se récrieront peut-être: Oswald, depuis longtemps, est perdu dans leur opinion; c'est un égoïste, un homme sans coeur; je serais plutôt de l'avis du comte d'Erfeuil: lord Nelvil est simplement «un homme tout comme un autre»;--égoïste, dites-vous? Mais qu'un homme soit égoïste à l'égard de la femme qu'il aime, que son amour même soit de l'égoïsme, est-ce, à votre avis, une exception? et fallait-il qu'en sa qualité de héros de roman, Oswald fût quelque chose de plus qu'un homme? Je ne le pense pas. Il fallait seulement qu'il ne fût ni odieux, ni insipide. Il fallait qu'on pût comprendre l'amour qu'il inspire à Corinne; et, chose remarquable, il le lui inspire en grande partie par des qualités de caractère directement opposées à celles de cette femme de génie: c'est l'homme digne et mesuré qui plaît à la femme enthousiaste; c'est le caractère anglais qui captive l'imagination italienne. Du reste, avec quel art infini Madame de Staël n'a-t-elle pas marqué dans tout le cours du drame les points sur lesquels ces deux âmes se séparent, les divergences qui les rendraient malheureux dans le mariage, et la nuance imperceptible, mais bien réelle, qui distingue l'enthousiasme de l'amour? car le malheur ou la faute de Nelvil est de les avoir confondus. Après avoir relevé Nelvil de toutes les manières, après avoir mis les circonstances de moitié dans le tort de son infidélité, il fallait enfin le punir. L'auteur n'y a pas manqué, et le châtiment qu'elle lui inflige est celui précisément qui pouvait nous toucher et nous instruire. Après cela, Messieurs, personne n'est obligé d'aimer lord Nelvil. Pour moi, malgré tout son courage, toute sa bienfaisance, tout son mépris de la vie, je n'aime pas celui qui a fait le malheur de Corinne; mais il est peut-être plus juste de regarder Corinne et lui comme deux compagnons d'infortune, comme deux êtres qui ne pouvaient apporter en dot l'un à l'autre que le malheur avec l'amour, et l'auteur les a, ce me semble, assez bien enveloppés tous deux dans une même catastrophe.
Vous rappelez-vous, Messieurs, ces vers que dit Pyrrhus dans _Andromaque_:
L'un par l'autre entraînés, nous courons à l'autel, Nous jurer, malgré nous, un amour immortel[140].
Ils me reviennent à la mémoire quand je lis _Corinne_. Il y a plus d'une victime dans ce roman, ou plutôt dans cette tragédie; ou s'il n'y en a qu'une, le sacrifice est involontaire de la part de celui qui en est l'instrument. Oswald est entraîné aussi bien que Corinne; la destinée est plus forte que tous deux, la destinée qui, après les avoir faits si semblables et si opposés l'un à l'autre, leur a ménagé une rencontre fatale. Je me sers de ce terme païen de _destinée_ parce que ce drame, tel qu'il me paraît conçu, ne m'en suggère, ne m'en permet aucun autre. La fatalité, en effet, semble entraîner les personnages de ce roman, l'un vers la mort, l'autre vers un abîme de douleur. De deux régions différentes du monde moral, ces deux âmes se sont cherchées pour se donner mutuellement le malheur que chacune d'elles, on le dirait, ne pouvait recevoir d'aucun autre, ni de l'univers entier. Car si, avant de faire la rencontre de Corinne, Oswald est malheureux, c'est d'un malheur que le monde et le temps peuvent consoler; il est malheureux accidentellement; il ne l'est pas essentiellement et au fond de l'âme, bien que l'auteur l'ait fait mélancolique pour le rendre plus intéressant, et qu'elle nous dise, dans un langage bien nouveau pour le temps: «Oswald était _timide envers sa destinée_[141].» En un mot, Corinne ne pouvait pas lui dire comme Hermione à Oreste:
Tu m'apportais, cruel, le malheur qui te suit[142];
car le malheur ne le suit pas, le malheur n'est pas attaché à lui; il naît pour lui, comme pour Corinne, de son attachement à Corinne. Elle, «la prêtresse des muses[143],» l'âme ingénue et libre, amoureuse de l'idéal et certaine à jamais d'un généreux retour, quelle puissance inconnue envoie au-devant d'elle, au milieu de sa marche triomphale, celui qu'elle ne pourra s'empêcher d'aimer, et qu'elle ne réussira point à fixer? Cette puissance, qu'est-elle donc, si ce n'est la fatalité? Ce mot terrible se lit partout dans le roman de _Corinne_, là même où l'auteur ne l'a point écrit. Il sort aussi, comme de lui-même, des lèvres de la prêtresse; il est l'accent, la note dominante de ses plus belles inspirations:
«La fatalité, continua Corinne, avec une émotion toujours croissante (dans son improvisation au cap de Misène), la fatalité ne poursuit-elle pas les âmes exaltées, les poètes dont l'imagination tient à la puissance d'aimer et de souffrir? Ils sont les bannis d'une autre région, et l'universelle bonté ne devait pas ordonner toute chose pour le petit nombre des élus ou des proscrits[144].»
_Corinne_ est donc une tragédie antique, avec cette circonstance moderne, que la tragédie est encore moins dans les événements extérieurs que dans l'âme des personnages, et que les obstacles qui s'opposent à leur bonheur sont d'un ordre nouveau que l'antiquité n'aurait pas compris. Les idées modernes, toutes plus ou moins relatives au christianisme, ont créé un bonheur exquis et d'exquises douleurs, dont les anciens n'avaient aucune idée. Même aujourd'hui tout le monde ne veut pas comprendre de telles souffrances; à bien des gens elles font pitié plutôt qu'elles n'inspirent de la pitié; et véritablement il ne faut pas trop s'en étonner: tant d'infortunes imaginaires nous ont volé notre compassion; nous avons vu, non seulement dans les livres, mais dans la vie, tant de chagrins bien mangeant, tant de désespoirs au teint blanc et rose, tant de beaux ténébreux et de belles affligées, qu'un bon et solide malheur, de l'espèce la plus vulgaire, eût infailliblement et radicalement consolés; nous nous sommes si bien convaincus que ces peines intimes n'étaient que les mille et mille caprices, les mille et mille contorsions d'un égoïsme vaniteux, que nous en sommes devenus, je le sens bien moi-même, un peu injustes envers les souffrances et les besoins des âmes supérieures. Conséquence fâcheuse et mauvais symptôme en même temps; car le bonheur intime de l'âme, la félicité morale, avant-goût de la céleste béatitude, n'est guère moins mystérieuse que l'infortune morale, et se rattache au même principe. Comment concevoir l'une si l'on ne conçoit pas l'autre? Et si l'une et l'autre nous sont inintelligibles, quel sens, quelle aptitude avons-nous pour cette vie supérieure où des idées pures sont au nombre des éléments du bonheur? Ayons pitié de Corinne, bien qu'elle ne souffre ni de la faim, ni de la soif, ni de la froidure, quoiqu'elle ne soit en butte ni à la calomnie, ni au mépris; plaignons-la de son talent qui l'isole, de sa gloire qui est un exil, de la supériorité même de son âme qui diminue pour elle, si mystérieusement, les chances d'être comprise et d'être véritablement aimée; plaignons-la à proportion qu'elle fait sourire les âmes froides; car «le vulgaire, c'est elle qui l'a dit, le vulgaire prend pour de la folie ce malaise d'une âme qui ne respire pas dans ce monde assez d'air, assez d'enthousiasme, assez d'espoir[145].»
D'ailleurs, dans les souffrances de Corinne, tout n'est pas transcendant et inaccessible. Un homme d'une sensibilité exquise, saint Paul, a dit un mot aussi profond qu'il est simple: «Quoique, en aimant davantage, je sois peut-être moins aimé[146]!»
Serait-il vrai qu'en aimant davantage on s'expose, on se condamne à être moins aimé, et que le confiant abandon de l'affection est comme un signal donné à l'ingratitude? Serait-ce là un des mystères du coeur humain et de la vie? Si cela était, Messieurs, il n'y aurait rien de plus tragique. Eh bien, c'est là une partie du tragique de _Corinne_. Le malheur de Corinne est d'aimer trop. Elle en sera moins aimée; et ce malheur, qui semble avoir ses racines au fond de la nature humaine, nous fait contempler dans cette oeuvre, non seulement le martyre de la femme supérieure, et plus généralement le martyre du génie, mais aussi le martyre de l'amour. Révélation saisissante! L'amour est un sacrifice et non pas un marché; c'est comme un sacrifice que, dans ce monde malheureux, l'amour doit être pratiqué; aimer, c'est monter sur l'autel, c'est renoncer d'avance à toute réciprocité; on n'aime que quand on y renonce, et l'on ne goûte dans sa pureté l'ineffable bonheur d'aimer que lorsqu'on fait de l'amour toute la récompense de l'amour; et afin que ces vérités sublimes et tristes prennent en nous une vie, il est ordonné, selon l'expression et selon l'expérience de l'apôtre des nations, «qu'en aimant davantage, nous serons moins aimés.» Jusqu'où, Messieurs, ne sommes-nous pas conduits par ces considérations douloureuses? Où s'arrêteront-elles, où nous déposeront-elles, sinon au pied de cette croix où l'amour, abandonné du monde entier, triomphe dans cet abandon?
_Corinne_, cette touchante tragédie, n'est donc plus seulement la tragédie de la femme, ou la sublime complainte du talent et de la gloire; l'humanité en est le sujet et le héros, et l'amante de Nelvil représente cette puissance d'aimer qui est en même temps, comme elle a bien su nous le dire, une puissance de souffrir. Il y a même plus: si l'on prend l'ouvrage dans son ensemble et si l'on se pénètre de son esprit, _Corinne_ est une élégie sur la condition de l'homme en ce monde. Ce n'était pas la première fois que l'illustre auteur chantait cet air lugubre, et ce ne fut pas la dernière. Parmi les écrivains qui ont agi avec puissance sur les âmes, il en est peu qui n'aient porté avec eux, jusqu'à la tombe, comme une couronne, mais souvent comme une couronne d'épines, quelque idée dont l'importance, ou la vérité, les avait suivis dès leur jeunesse: cette idée, pour Madame de Staël, c'était le malheur, le malheur sous toutes ses formes, mais surtout (ce qui montre, ce me semble, la naïveté de cette âme pourtant si élevée), surtout sous la forme de la mort, qu'elle déplore comme la suprême disgrâce de notre destinée, ou comme le comble de notre malheur. Ce qu'elle éprouve pour la mort, ce n'est pas tant de la crainte que de la haine; haine dont le caractère est en même temps sensitif et intellectuel, comme si la mort était à la fois un objet d'horreur pour ses sens, une affliction pour son coeur et un scandale pour toutes ses facultés.
Tout ce fardeau des douleurs humaines, c'est Corinne qui le porte dans le roman de Madame de Staël. Aristote, qui voulait dans le protagoniste de l'action tragique une bonté moyenne, aurait approuvé le personnage principal de cette belle tragédie. Le malheur de Corinne n'est point absolument immérité; mais loin que la plus légère nuance de mépris se puisse mêler à la pitié qu'elle inspire, on est forcé, en la plaignant, de l'honorer. Elle est si généreuse, elle est si douce, elle est si naïve, avec des talents et dans une position qui rendraient impérieuse ou exigeante une âme moins tendre! Elle a si peu d'orgueil! faut-il s'étonner qu'elle tombe noblement, et que l'excès même du malheur ne l'avilisse point? Le glaçon le plus brillant se résout en eau sale; il en est ainsi de l'orgueil quand il vient à dégeler: ce sont de nobles âmes, et surtout des âmes humbles, que celles qui, dans l'infortune, conservent tous leurs droits au respect.
C'est assez considérer sous un seul point de vue le beau livre de Madame de Staël. À l'envisager maintenant comme oeuvre d'art, il me paraît fort supérieur à _Delphine_. La simplicité de la fable, si riche pourtant, mais d'une richesse intérieure, lui donne un rapport de plus avec les compositions les plus parfaites du même genre. On aime jusqu'au petit nombre des personnages qui prennent part à l'action, tous dessinés d'une main également ferme et délicate, et dignes de devenir des types. Je ne puis m'empêcher de distinguer ici les figures qui ont et qui devaient avoir moins de relief; Lucile Edgermond et sa mère, sa mère surtout; aucun portrait révèle-t-il une touche plus sûre? Que de traits expressifs dans cette figure où rien ne devait être appuyé! Quel tact et quelle mesure dans cette brillante esquisse du Français spirituel et mondain, représenté par le comte d'Erfeuil! Je voudrais faire remarquer tout ce qu'il y a de vérité psychologique dans le développement de la passion, dans le progrès de l'action, dont chaque moment principal correspond à une phase de la passion; mais ceci me porterait au delà des bornes qu'il faut que je respecte.