Etudes Sur La Litterature Francaise Au Xixe Siecle Tome 1 Madam
Chapter 8
Cette thèse n'est pas immorale, puisqu'elle n'est pas fausse. Si la vertu a les promesses de la vie présente, ces promesses les voici: «Il n'y a personne, dit le prince des justes, personne qui ait quitté sa maison et ses parents pour l'amour de moi, qui n'en reçoive dès à présent cent fois autant avec des persécutions.» (Marc, X, 30.) Mais il est dangereux, pour ne rien dire de plus, de mentionner les persécutions sans parler de tout le reste; il l'est davantage encore de présenter comme le martyre de la vertu les peines qu'attire l'imprudence et les douleurs qu'entraîne la passion. C'est le premier reproche qu'il faut faire à Delphine. Sans doute qu'elle brave l'opinion; mais plus souvent ce qu'elle affronte, ce sont les principes revêtus de l'autorité de l'opinion: faudra-t-il donc aller jusqu'à croire les principes moins certains et la vérité moins vraie, parce que, dans tel ou tel cas, ils coïncident avec l'opinion? et faudra-t-il traiter l'opinion qui a raison comme l'opinion qui a tort? En vérité je ne vois dans tout ce roman de _Delphine_ qu'un seul incident qui se rapporte vraiment à l'épigraphe du livre; encore ne suis-je pas sûr de me rencontrer sur ce point avec l'opinion de tout le monde; mais enfin, en ma qualité d'_homme_, je me décide à la braver, et à dire que la conduite de Delphine avec Mme de R. me paraît belle et touchante, et que j'honore bien plus le mouvement qui inspire cette démarche que la réflexion prudente qui l'aurait supprimée. Mais je ne veux pas, Messieurs, que vous m'en croyiez; voici toute la scène:
«Nous attendions la reine dans le salon qui précède sa chambre, avec quarante femmes les plus remarquables de Paris: Mme de R. arriva: c'est une personne très inconséquente, et qui s'est perdue de réputation, par des torts réels et par une inconcevable légèreté. Je l'ai vue trois ou quatre fois chez sa tante Mme d'Artenas; j'ai toujours évité avec soin toute liaison avec elle, mais j'ai eu l'occasion de remarquer dans ses discours un fonds de douceur et de bonté: je ne sais comment elle eut l'imprudence de paraître sans sa tante aux Tuileries, elle qui doit si bien savoir qu'aucune femme ne veut lui parler en public. Au moment où elle entra dans le salon, Mmes de Saint-Albe et de Tésin, qui se plaisent assez dans les exécutions sévères, et satisfont volontiers, sous le prétexte de la vertu, leur arrogance naturelle; Mmes de Saint-Albe et de Tésin quittèrent la place où elles étaient assises, du même côté que Mme de R.; à l'instant toutes les autres femmes se levèrent, par bon air ou par timidité, et vinrent rejoindre à l'autre extrémité de la chambre Mme de Vernon, Mme du Marset et moi. Tous les hommes bientôt après suivirent cet exemple, car ils veulent en séduisant les femmes, conserver le droit de les en punir.
»Mme de R. restait seule l'objet de tous les regards, voyant le cercle se reculer à chaque pas qu'elle faisait pour s'en approcher, et ne pouvant cacher sa confusion. Le moment allait arriver où la reine nous ferait entrer, ou sortirait pour nous recevoir: je prévis que la scène deviendrait alors encore plus cruelle. Les yeux de Mme de R. se remplissaient de larmes; elle nous regardait toutes, comme pour implorer le secours d'une de nous; je ne pouvais pas résister à ce malheur; la crainte de déplaire à Léonce, cette crainte toujours présente me retenait encore; mais un dernier regard jeté sur Mme de R. m'attendrit tellement, que par un mouvement complètement involontaire, je traversai la salle, et j'allai m'asseoir à côté d'elle: oui, me disais-je alors, puisque encore une fois les convenances de la société sont en opposition avec la véritable volonté de l'âme, qu'encore une fois elles soient sacrifiées[127].»
Cette dernière phrase est de trop; je n'aime pas _la véritable volonté de l'âme_; la charité pouvait commander l'action de Delphine et la justifier; la charité signifie quelque chose, la véritable volonté de l'âme ne signifie rien, aussi longtemps qu'il n'est pas prouvé que cette volonté et celle de Dieu sont une même volonté; mais, quoi qu'il en soit de la phrase, l'action me paraît belle, et je n'y vois, pour ma part, aucune vraie convenance sacrifiée. Il est bien dommage que cette imprudence de Delphine soit la seule qu'on puisse absoudre. Toutes les fois qu'elle se compromet, c'est sans nécessité; ses mouvements ont toujours quelque chose de généreux et d'aimable, mais ces mouvements sont pour elle la suprême loi; il lui suffit, confiante qu'elle est dans la bonté de son naturel, de constater chaque fois _la véritable volonté de son âme_: on dirait que tout le reste est indifférent; je ne dis pourtant pas: tout jusqu'à la vertu; car elle prétend bien ne pas la sacrifier, puisque la vertu n'est pour elle que _la continuité des mouvements généreux_[128]. C'est ainsi qu'elle la définit; c'est la doctrine du livre, où elle se reproduit plusieurs fois et sous différentes formes: malheur donc à tous les principes, à tous les devoirs même, qui se trouveront sur le chemin d'un mouvement généreux! Encore faudrait-il s'assurer que le mouvement est généreux, et s'entendre sur ce mot de _générosité_. Je crois bien qu'en ménageant chez elle, à une femme mariée, un rendez-vous avec un homme qui n'est pas son époux, Delphine a dû paraître fort généreuse à cette coupable amie; mais il y a grandement à parier que cette complaisance de Delphine sera moins doucement qualifiée par le reste de l'univers; je doute même qu'on approuve le _mouvement généreux_ qui porte Delphine à prendre à son compte la faute de Thérèse, et à vouloir passer pour une femme légère et pour une amante infidèle, afin que son amie ne passe pas pour une épouse perfide. Je me borne à cet exemple. D'autres que je pourrais citer achèveraient de prouver qu'aux yeux de Delphine, c'est-à-dire de l'auteur, l'espèce humaine se partage en deux classes, dont l'une obéit au premier mouvement, qui est toujours bon, et l'autre au second, qui est ordinairement mauvais. Il serait vraiment commode de pouvoir réduire toute la morale à une question de date aussi parfaitement simple.
Mais ce n'est pas tout, il s'en faut. Toute la suite des rapports de Delphine avec Léonce, depuis que Léonce est marié, exprime le mépris des convenances les plus sacrées; et l'auteur, au moyen d'un épisode amené fort à propos, l'histoire de M. et Madame de Lebensei, nous prépare, autant qu'elle peut, à juger ces rapports avec indulgence. Et pour que nous ne puissions pas nous méprendre sur l'intention qu'elle a eue en les retraçant, cette familiarité coupable d'une jeune femme avec un homme marié n'est point la cause des malheurs de Delphine; elle n'est jamais punie que du bien, jamais du mal qu'elle fait. Pour le coup, c'est trop; j'ai bien consenti à voir la vertu traitée comme le vice: c'est un spectacle que la société nous présentera longtemps encore; mais que la vertu seule soit punie, et que le vice ne soit jamais malheureux, je ne l'entends pas ainsi; l'humanité ne pourrait soutenir éternellement un pareil spectacle; il faut que l'intime liaison du malheur et du mal se révèle quelquefois à elle dans l'infortune des méchants:
Abstulit hunc tandem Rufini poena tumultum Absolvitque Deos[129].
Je ne demande pas qu'un caractère humain soit parfaitement conséquent; ce serait vouloir peut-être qu'il ne fût pas humain: mais quand un caractère est systématique, il ne doit sortir de sa ligne ni trop aisément, ni impunément, c'est-à-dire sans que cette déviation soit signalée et reprise. Que devient la candeur, la parfaite vérité du caractère de Delphine, quand elle presse Madame de Vernon mourante «de remplir les devoirs que la religion catholique prescrit aux personnes dangereusement malades? Vous donnerez, lui dit-elle, un bon exemple en vous conformant, dans ce moment solennel, aux pratiques qui édifient les catholiques; le commun des hommes croit y voir une preuve de respect pour la morale et la Divinité[130].» Il y a dans le monde mille exemples de cette inconséquence; les coeurs les plus droits ne sont pas au-dessus de cette espèce d'hypocrisie, et j'aimerais assez que Delphine eût ce tort, si on nous le donnait pour un tort.
Il n'y a rien à dire sur Léonce qui n'ait été dit cent fois. Je regrette pour lui l'ancien dénoûment. Cette mort tragique le relevait un peu; et vraiment il en était temps. Jusqu'alors, il nous avait impatientés jusqu'à l'irritation. Après tout, le caractère de Léonce est une exception, et l'art ne s'occupe pas des exceptions. Qu'il soit à la rigueur possible de réunir au courage personnel, et même à une certaine élévation d'esprit, la déférence la plus servile pour les convenances les plus arbitraires, je ne voudrais pas le nier; mais je ne tiens pas du tout à ce que la preuve se transforme en tableau. J'ai besoin d'ailleurs que Delphine à qui je m'intéresse, ne place pas trop mal ses affections; et même Delphine mise à part, je n'aime pas qu'on cherche à me persuader que les femmes les plus distinguées se contentent que l'homme qu'elles aiment soit beau, vaillant, spirituel, et lui font aisément grâce de tout le reste. L'amant de Corinne a du moins une perfection de plus: il est mélancolique; c'est toujours cela, et ce devait être beaucoup pour Madame de Staël; mais Léonce ne l'est pas, et tout ce qui peut s'ajouter à la liste de ses perfections, c'est une parfaite naïveté d'égoïsme, et la crainte la plus féminine de l'opinion et du _qu'en dira-t-on_. Il n'aime point dans sa maîtresse ce qu'elle a de vraiment aimable; il ne sait pas s'unir d'un premier mouvement à ses inspirations naïvement généreuses; c'est beaucoup s'il n'ajourne pas ses propres impressions, et si, pour approuver, il n'attend pas que tout le monde ait approuvé. Ainsi, dans la scène citée plus haut:
«À peine eus-je parlé à Madame de R. que je ne pus m'empêcher de regarder Léonce: je vis de l'embarras sur sa physionomie, mais point de mécontentement. Il me sembla que ses yeux parcouraient l'assemblée avec inquiétude pour juger de l'impression que je produisais, mais que la sienne était douce...--Ne m'avez-vous pas désapprouvée d'avoir été me placer à côté d'elle?--Non, répondit Léonce, je souffrais, mais je ne vous blâmais pas[131].»
Quand la Révolution arrive, s'il prend parti contre elle, ce qui est fort naturel, c'est sans conviction, sans enthousiasme, même sans esprit de parti, mais uniquement parce que cela convient. Il veut tour à tour, dans son immense et capricieuse personnalité, que Delphine se souvienne des bienséances pour l'amour de lui, et que, pour l'amour de lui, elle les oublie. Quand il affiche avec une sorte d'emportement sa passion pour elle, si c'est là en effet braver l'opinion, que devient le caractère que l'auteur lui a donné? Si, au contraire, l'opinion est si mauvaise qu'il n'a rien à craindre pour lui-même, que penser d'un homme qui déshonore de gaieté de coeur une femme charmante, parce que, pour son compte, il est à l'abri? Encore une fois, on se soucie peu de Léonce; mais on se soucie de Delphine, et on craint de l'aimer d'autant moins qu'elle aime davantage un homme si peu digne d'elle. On m'objectera Clarisse: pour toute réponse, je dirai: Relisez _Clarisse_. Elle a tort sans doute, et vous savez ce que disait Richardson à ceux qui lui reprochaient d'avoir fait mourir cette aimable fille: «Que voulez-vous? je n'ai pu lui pardonner d'avoir fui la maison paternelle;» mais, outre que l'expiation suit directement, que de droits cette infortunée, dans sa faute même, n'a-t-elle pas à notre pitié! On peut faire mieux encore; on peut m'objecter mille faits tout pareils, mille autres Léonces aimés par mille autres Delphines; je ne répondrai qu'un mot: J'ai besoin de haïr Léonce ou de l'aimer; l'un et l'autre se trouve impossible; et mon sentiment, repoussé de l'amour vers la haine et de la haine vers l'amour, finit par se fixer dans le dégoût. Si cette impression est celle de tout le monde, ni l'héroïne ni l'auteur n'y peuvent trouver leur compte.
En supposant que Delphine, par ses imprudences et par ses malheurs, confirme la seconde moitié de l'adage de Madame Necker, Léonce ne confirme pas l'autre. Ce n'est pas en s'asservissant à l'opinion, c'est bien plutôt en la bravant qu'il fait le malheur de Delphine. Le but de l'auteur, si l'auteur a eu réellement ce but, ne se trouve atteint que d'une seule manière, je veux dire par l'impatience et le déplaisir que ce caractère nous donne: si Léonce ne perd pas précisément sa cause auprès de la fortune, il la perd auprès du lecteur; mais ce n'est pas assez, on regrettera toujours que son caractère ou son système ne trouve pas une condamnation plus décidée dans les faits qui en résultent. Je me contenterai là-dessus d'une observation de fait. Léonce s'éloigne de Delphine après le fatal rendez-vous dont elle a voulu prendre sur elle toute la honte; c'est la grande péripétie du roman, puisque Léonce, dans son ressentiment, épouse Mathilde; c'est là, ou nulle part, qu'il aurait fallu faire ressortir les inconvénients de son caractère. Mais, en vérité, qui oserait lui dire: Delphine a manqué à des convenances frivoles, et vous ne devez pas, pour si peu, renoncer à elle? Pour si peu! un rendez-vous donné par Delphine à un autre que lui! Quand elle l'aurait donné à lui-même, le grief serait suffisant: que sera-ce quand il s'agit d'un autre? Pour cette fois, Léonce a raison; et il y aurait conscience à ne pas en tenir note, car c'est, je pense, la seule fois.
Mais quand tous les malheurs qui fondent sur les deux héros seraient la conséquence directe des erreurs opposées dont ils ont fait l'inspiration de leur conduite, l'enseignement qui ressortirait de cette conclusion est d'avance annulé par l'impression générale du roman. Madame de Staël a publié des _Réflexions sur le but moral de Delphine_, à plusieurs desquelles on peut souscrire; mais l'une de ces réflexions affaiblit singulièrement l'effet de toutes les autres:
«Les écrivains, comme les instituteurs, nous dit-elle, améliorent bien plus sûrement par ce qu'ils inspirent que par ce qu'ils enseignent[132].»
Nous sommes de cet avis, et si, au lieu d'_améliorent_ on lit _pervertissent_ ou _égarent_, la proposition n'en sera pas moins vraie. Il s'agit donc de savoir ce qu'inspire le roman de _Delphine_, ou bien, car cela revient au même, ce qui a inspiré _Delphine_. Madame de Staël ne serait-elle pas la première à convenir qu'à l'exception de ceux «qui ont passé le temps d'aimer et qui ne peuvent plus sentir de charme qui les arrête[133]», tout le monde conclura dans son coeur qu'il est beau d'aimer comme Delphine et d'être aimé comme Léonce? Quoique la langue de l'amour vieillisse encore plus vite que celle de la musique, et quoique Delphine et Léonce se parlent l'un à l'autre un idiome un peu suranné, l'intérêt subsistant de ce roman est pourtant dans leur passion réciproque; on s'y laisse entraîner, et l'on se soucie fort peu du reste. Coiffée de son épigraphe dogmatique, comme le serait d'un bonnet de nuit quelque Diane chasseresse ou Calypso dans son île, _Delphine_ n'est pourtant qu'un roman, et je vous conseille de le prendre sur ce pied-là. Nos romanciers modernes font parler à l'amour un langage un peu différent; ils ont relégué les délicatesses du coeur au rang des fictions légales ou des métaphores: décidément ils n'aiment pas la métaphysique. Je n'ose dire ce qu'ils ont fait de l'amour; je puis dire ce qu'en avait fait l'auteur de _Delphine_: une religion, un enthousiasme, une extase. Elle avait tort, je l'avoue; le christianisme et la raison la condamnent également; mais nous sied-il d'être sévères? Après avoir supporté et loué tant de choses pires, soyons humbles dans la critique; mais disons pourtant que cet amour frénétique, cette passion _chauffée à blanc_ du beau Léonce, n'est pas du tout d'un bon exemple; que Delphine, quoiqu'elle ait respecté les limites au delà desquelles commence le crime, est aussi coupable qu'elle est malheureuse, et que plusieurs scènes, mais surtout celle de l'église[134], sont d'un effet déplorable. Et pourtant cette scène elle-même, comparée à certaines situations inventées par Madame Cottin, garde encore quelque mesure dans l'emportement. Il y aurait de l'injustice à mettre au compte de l'auteur toutes les extravagances que débite Léonce, dont elle ne prétend pas se porter garant. Nous le laisserons donc tout à son aise s'écrier:
«L'univers et les siècles se fatiguent à parler d'amour; mais une fois, dans je ne sais combien de milliers de chances, deux êtres se répondent par toutes les facultés de leur esprit et de leur âme... Ton véritable devoir, c'est de m'aimer... Aime-moi, pour être adorée dans toutes les nuances de tes charmes... Crois-moi, il y a de la vertu dans l'amour, il y en a même dans ce sacrifice entier de soi-même à son amant, que tu condamnes avec tant de force, etc.[135].»
Léonce qui le dit, et je consens à lui en laisser toute la responsabilité. Mais qui prendra celle des paroles de Delphine? Seront-elles, comme celles de Léonce, nulles ou non avenues? et toute cette passion passera-t-elle pour une simple machine dans le roman? n'en sera-t-elle pas, après tout, l'intérêt principal, le sujet même? cherchera-t-on autre chose dans Delphine? cet amour insensé, n'est-ce pas Delphine même, Delphine tout entière?
Dans les drames consacrés à la peinture des passions ridicules, il y a toujours, dans un coin du poème, un Ariste, un Cléante, l'homme raisonnable de la pièce, qui intervient ou qui dit son mot en faveur du bon sens et du bon droit. Je le cherche dans _Delphine_; je cherche, ce qui est la même chose, une pensée qui serve à juger les personnes et les choses. Je ne la trouve point. La religion, cette règle de la vie, ce jugement de nos actions et de nos jugements mêmes, y paraît sous trois formes: dans Mathilde, comme un formalisme aride; dans Thérèse, comme une fougue d'imagination; chez Delphine, comme un déisme sans conviction et sans force. On peut lire, pour s'en convaincre, la lettre où elle prêche son amant[136]. Cette lettre, quoiqu'elle ait des beautés, semble avoir été écrite pour constater que Delphine ne trouve dans sa religion aucun point d'appui, aucun point d'arrêt, et que sa vie n'a d'autre gouvernail que la tempête. La parfaite spontanéité du sentiment, ou la craintive circonspection de l'égoïsme, voilà les deux sagesses entre lesquelles on vous donne le choix, voilà les deux maximes dont vous pouvez faire, selon votre caractère, la conclusion, la moralité de _Delphine_.
J'ai dit qu'il n'y a point d'Ariste dans ce drame: je me trompe, il y a M. Lebensei. Il prêche par son bonheur encore plus que par ses paroles, et ce bonheur, il a grand soin de nous l'apprendre, est le fruit d'un divorce.
Je suis las de tant de critiques. Disons maintenant que Delphine, avec toutes ses erreurs, est une des plus aimables, des plus touchantes créations du talent; que son caractère est exprimé avec autant de vérité que de charme; qu'il est impossible de ne pas aimer cette âme généreuse, qui ne vit que pour aimer et se dévouer; que tout son rôle, si l'on peut parler ainsi, est écrit avec la naïveté la plus éloquente; qu'aucun caractère n'est plus lié, plus un, mieux soutenu; qu'aucune fiction n'a jamais été plus vivante. Faut-il s'en étonner? L'auteur, en faisant parler Delphine, parlait elle-même; les événements étaient fictifs, le caractère ne l'était pas: ici donc la vérité n'a rien coûté.
Dire que le roman de _Delphine_ étincelle d'esprit, c'est ne rien apprendre à personne, même à ceux qui ne l'ont pas lu. Il est peut-être moins superflu d'ajouter qu'aucun des ouvrages de Madame de Staël n'est écrit avec une verve plus facile et plus abondante. Si l'auteur n'avait pas encore toute la maturité de sa pensée, elle était en possession, je crois, de toute la plénitude de son talent. Il y a autant et peut-être plus d'esprit dans quelques autres de ses écrits; dans aucun il n'y a plus de puissance; le style n'est pas irréprochable; certaines expressions d'une métaphysique sentimentale prêtèrent à rire dans le temps; on s'amusa beaucoup, par exemple, de cet amour «qui est une autre vie dans la vie»; le style de Madame de Staël fut déclaré extravagant, inouï; nos excès ont tellement fait pâlir les siens, que ce style audacieux pourrait bien aujourd'hui passer pour timide.
À l'apparition de _Delphine_, dont l'action se rattachait à des événements contemporains, les chercheurs de _clefs_ ne manquèrent pas. Que Madame de Staël eût prêté à Delphine son propre caractère, on ne pouvait guère en douter, et la supposition, en s'arrêtant au caractère, n'avait rien d'injurieux. On chercha l'original de Madame de Vernon, et on crut l'avoir trouvé. Madame de Vernon est la figure la plus originale et la plus finement tracée de toutes celles qui apparaissent dans l'action. Un égoïsme indolent, une dissimulation pleine d'abandon, la perfidie froidement adoptée comme système, de l'immoralité sans passion, le plus parfait naturel joint à la plus parfaite fausseté, le calcul le plus savant appliqué à l'immense intérêt de ne pas se sentir vivre, tout ce machiavélisme féminin fit penser à un homme qui, déjà alors, était jugé. Mais, sans compter que Madame de Vernon est touchante et noble à ses derniers moments, il y avait de l'indulgence envers M. de Talleyrand à vouloir le reconnaître sous les traits de Madame de Vernon, et si c'est à lui en effet que Madame de Staël a voulu faire penser, Madame de Staël a été bonne jusque dans la vengeance.
Il y a plus d'une sorte d'esprit dans ce roman, quoique l'élévation et le pathétique y dominent. Quelques passages peuvent donner l'idée de cette verve caustique dont Madame de Staël assaisonnait plus abondamment sa conversation que ses ouvrages. Je citerai une page, qui semblerait, si l'auteur s'arrêtait plus à propos, être empruntée à La Bruyère: