Etudes Sur La Litterature Francaise Au Xixe Siecle Tome 1 Madam

Chapter 6

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«Il faut pour jamais renoncer à voir celui dont la présence renouvellerait vos souvenirs, et dont les discours les rendraient plus amers; il faut errer dans les lieux où il vous a aimée, dans ces lieux dont l'immobilité est là pour attester le changement de tout le reste; le désespoir est au fond du coeur, tandis que mille devoirs, que la fierté même, commandent de le cacher;... seule en secret, tout votre être a passé de la vie à la mort. Quelle ressource dans le monde peut-il exister contre une telle douleur? Le courage de se tuer[86]...

»On se demande pourquoi, dans un état si pénible (celui de l'homme en qui le crime est devenu une passion), les suicides ne sont pas plus fréquents, car la mort est le seul remède à l'irréparable? Mais de ce que les criminels ne se tuent presque jamais, on ne doit point en conclure qu'ils sont moins malheureux que les hommes qui se résolvent au suicide. Sans parler même du vague effroi que doit inspirer aux coupables ce qui peut suivre cette vie, il y a quelque chose de _sensible_ ou de _philosophique_ dans l'action de se tuer, qui est tout à fait étranger à l'être dépravé[87].»

Hâtons-nous de dire que, plus tard, Madame de Staël a fait plus que de désavouer ces doctrines: elle en a fait pénitence, elle s'en est accusée comme d'un tort, elles les a combattues de toute la force de sa conviction et de son talent dans ses _Réflexions sur le suicide_, publiées en 1812 et dédiées au prince royal de Suède. Comme je ne reviendrai pas sur cet écrit, je dirai ici que l'excellente doctrine que l'auteur y développe est peut-être compromise par l'absolution très arbitraire, à notre avis, qu'elle prononce sur Caton d'Utique[88]. Ce suicide, aux yeux de Madame de Staël, n'a pas le caractère de suicide; il l'a tout à fait à nos yeux, et nous ne comprenons pas comment, en laissant cette brèche ouverte, on peut se flatter d'empêcher que toute l'armée ennemie ne pénètre dans la place.

CHAPITRE QUATRIÈME

De la littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales.

Quatre ans après, c'est-à-dire en 1800, l'auteur du volume sur l'_Influence des Passions_ en publia deux sous ce titre: _De la Littérature considérée dans ses rapports avec les Institutions sociales_. L'année suivante, M. de Chateaubriand publia le _Génie du Christianisme_. Ainsi donc, presque à la même époque, «apparaissent, à deux points opposés de l'horizon, deux symboles, deux drapeaux, plus apparentés qu'on ne le crut alors, et que ne l'étaient les hommes qui se rallièrent autour de chacun d'eux; car tous deux inauguraient le romantisme, et chacun plaçait la littérature à la lumière de l'une des deux constellations sous le regard desquelles l'esprit humain laboure son océan; la philosophie et la religion[89].» L'éclat que jeta dans le monde littéraire l'ouvrage de M. de Chateaubriand a un peu fait oublier la sensation produite dans le public par le livre de Madame de Staël: cette sensation pourtant fut vive et universelle. L'entreprise était hardie dans tous les sens; par la nouveauté des opinions, et par ce rapport avec les circonstances du temps, que nous appelons aujourd'hui actualité. Le nom et le talent de l'auteur lui répondaient de beaucoup de lecteurs et de beaucoup d'ennemis; mais il faut dire aussi que cet ouvrage, écrit dans un esprit de bienveillance, n'en était pas moins un manifeste. Il ferait sensation en paraissant aujourd'hui, mais comme oeuvre littéraire, et par ses beautés seulement. Le lendemain du 18 brumaire, c'était autre chose, et quiconque se représente un peu vivement cette époque, imaginera sans peine à quel tumulte passionné devait donner lieu un ouvrage de Madame de Staël consacré au développement des propositions suivantes: La littérature est dans le rapport le plus intime et le plus essentiel avec la vertu, la liberté, la gloire et la félicité publiques. Une force de progrès déposée dans le sein de l'humanité, une loi de perfectionnement imposée à la destinée de l'espèce humaine, a partout, d'époque en époque, élevé à la fois le niveau des moeurs et celui de la littérature; ce progrès est indéfini; il est irrésistible; il est assuré à l'avenir comme il a été accordé au passé; il doit marcher de concert avec le progrès des institutions, c'est-à-dire avec l'affermissement du gouvernement républicain et des moeurs républicaines, et il aura pour caractère distinctif le triomphe du sérieux sur la plaisanterie et de l'esprit du Nord sur l'esprit du Midi. L'analyse est fidèle; mais comme de belles idées tirent leur intérêt du talent qui les développe, et comme les ouvrages de Madame de Staël brillent plus que d'autres par les beautés imprévues, cette analyse n'est propre qu'à donner une idée de l'émotion que durent exciter de pareils sujets traités par un pareil écrivain.

Le livre sur l'_Influence des Passions_ pourrait avoir pour devise les mots du poète; _Non ignara mali, miseris succurrere disco_. Il est plein de douleur et de compassion; il porte l'empreinte du courage, mais il ne le communique pas. Le livre _sur la Littérature_ est consacré à l'espérance, et néanmoins il est triste encore, parce qu'il a été inspiré par la vue des maux présents, et que c'est du plus profond de la nuit que l'auteur nous promet l'aurore et le jour. Elle appelle son temps «le siècle du monde le plus corrompu[90].»

«Nous sommes arrivés, dit-elle, à une période qui ressemble, sous quelques rapports, à l'état des esprits au moment de la chute de l'Empire romain et de l'invasion des peuples du Nord[91]. Les effets produits par la Révolution sont au détriment des moeurs, des lettres et de la philosophie[92].»

Son esprit est comme obsédé par les lugubres souvenirs de la Révolution et par l'effrayant aspect d'une société en pleine décomposition. Il est des temps où parler d'espérance, c'est en quelque sorte manquer de respect à la douleur et violer le deuil public. Une espèce de généreuse pudeur réprime l'élan de son imagination vers l'avenir. Pour suivre son dessein, elle a besoin d'un effort.

«Il faut, dit-elle, vaincre le découragement que font éprouver de certaines époques de l'esprit public, dans lesquelles on ne juge plus rien que par des craintes ou par des calculs entièrement étrangers à l'immuable nature des idées philosophiques... Il faut écarter de son esprit les idées qui circulent autour de nous, et ne sont, pour ainsi dire, que la représentation métaphysique de quelques intérêts personnels; il faut tour à tour précéder le flot populaire, ou rester en arrière de lui: il vous dépasse, il vous rejoint, il vous abandonne; mais l'éternelle vérité demeure avec vous... Mais souvent on hésite, souvent on se repent de ses opinions même, lorsque des hommes odieux s'en saisissent pour les faire servir de prétexte à leurs forfaits; et la vacillante lumière de la raison ne rassure point encore assez dans les tourmentes de la vie[93].»--«L'avouerai-je cependant? dit-elle ailleurs, à chaque page de ce livre où reparaissait cet amour de la philosophie et de la liberté, que n'ont encore étouffé dans mon coeur ni ses ennemis, ni ses amis, je redoutais sans cesse qu'une injuste et perfide interprétation ne me représentât comme indifférente aux crimes que je déteste, aux malheurs que j'ai secourus de toute la puissance que peut avoir encore l'esprit sans adresse, et l'âme sans déguisement[94].»

Madame de Staël nous a tout à l'heure indiqué une seconde cause de la défaveur qui devait s'attacher à son entreprise. Les hommes qui avaient couvert la France de deuil et de ruines l'avaient fait au nom d'un système, celui de la _perfectibilité_, et c'était ce même système que Madame de Staël donnait pour base à son nouvel ouvrage, qui n'est en effet qu'une application du dogme de la perfectibilité à l'histoire de la littérature. C'était précisément parce que le présent était sombre qu'elle sentait le besoin de parler d'avenir. Elle faisait, au nom de la perfectibilité, ce que d'autres, qu'on n'eût point blâmés, faisaient au nom de la religion. Toute religion est une espérance, et la religion de Madame de Staël était la perfectibilité, ou du moins elle s'était fait de cette opinion une religion. Il importait peu que le livre traitât de littérature ou de quelque autre sujet; c'était le dogme qui importait, et il se retrouvait tout entier dans cette application spéciale. Au reste, en toute circonstance, l'auteur jugeait utile d'ouvrir aux regards de l'humanité ces glorieuses perspectives.

«Il faut à toutes les carrières, dit-elle, un avenir lumineux vers lequel l'âme s'élance; il faut aux guerriers la gloire, aux penseurs la liberté, aux hommes sensibles un Dieu[95].»

Elle croyait d'ailleurs trouver dans la nature de l'esprit humain une authentique révélation du dogme qu'elle aimait:

«Ou l'esprit ne serait qu'une inutile faculté, ou les hommes doivent toujours tendre vers de nouveaux progrès qui puissent devancer l'époque dans laquelle ils vivent. Il est impossible de condamner la pensée à revenir sur ses pas, avec l'espérance de moins et les regrets de plus; l'esprit humain, privé d'avenir, tomberait dans la dégradation la plus misérable[96].»

Je crois bien que les victimes de la Révolution et les confidents du nouveau pouvoir qui s'élevait, étaient fort mal disposés pour la perfectibilité indéfinie, et que Madame de Staël, en faisant du maintien des institutions républicaines une des conditions ou un des éléments du progrès, ne leur recommandait pas précisément sa doctrine. Avec les meilleurs arguments et la meilleure méthode, elle ne les eût ni édifiés ni réduits au silence. Mais puisqu'elle établissait tout sur ce principe, à toute bonne fin il eût fallu l'affermir et premièrement le déterminer. L'enthousiasme n'est une méthode qu'en poésie lyrique, et il est des sujets où l'on ne doit rien sous-entendre. Esprit vif, spontané, intuitif au plus haut degré, accoutumé, si j'ose m'exprimer ainsi, à tirer en volant, Madame de Staël ne s'assujettissait pas à fixer d'abord dans une parfaite immobilité l'objet de son étude, afin de l'atteindre plus sûrement. Son immense talent de conversation influait sur ses livres, qui sont moins écrits que parlés. Cependant les précautions et la méthode étaient ici de rigueur. Quand on veut faire recevoir une doctrine qui, tombée par malheur entre des mains criminelles, en est sortie toute souillée de sang, il y faut un peu plus de façons; car on est trop sûr de n'en être pas cru sur parole, ni d'être compris à demi-mot. Hélas! on est beaucoup plus sûr de n'être pas même écouté.

Il y a, dans le sujet de la perfectibilité, trois points à déterminer: le sujet, le mode et l'objet; et je suis obligé de dire que Madame de Staël n'en détermine aucun.

Le sujet, pour parler avec l'école, c'est l'espèce humaine. Il eût mieux valu dire l'esprit humain ou la nature humaine; car le livre de Madame de Staël ne retrace réellement que les progrès de deux ou trois peuples: tout se passe dans les confins de l'Europe. Mais ne faisons pas à l'auteur une mauvaise querelle: l'échantillon doit suffire pour juger de la pièce; perfectible en Europe, l'esprit humain l'est sans doute ailleurs. Toutefois, comme l'auteur s'appuie sur les faits et déduit de l'histoire son dogme favori, on ne peut s'empêcher de remarquer que, dans certaines régions, les progrès de l'humanité sont si lents, ou ses élans séparés par de si longs intervalles, qu'on se sentirait tenté, pour ce qui concerne ces contrées, sinon à renoncer au système de la perfectibilité, du moins à le modifier d'une manière notable.

Quant au mode ou à la nature du fait, Madame de Staël ne s'explique point. S'agit-il d'un décret de la Providence, qui destine l'humanité au progrès, ou d'une force inhérente à la nature humaine et se développant spontanément? La première supposition écarterait du sujet bien des difficultés qui subsistent dans la seconde. C'est à cette dernière que l'auteur semble s'être arrêté. Mais alors il eût fallu répondre à plus d'une question. Le progrès a-t-il une loi constante et une force inépuisable? N'est-il jamais à la merci de causes ennemies? En est-il de ce mouvement comme des mouvements célestes, où Dieu, après l'impulsion donnée, n'a plus à mettre la main de nouveau? Si l'action du principe n'est pas imperturbable, comment peut-elle être continue? Madame de Staël veut bien avouer que du sixième au dixième siècle de l'ère chrétienne, l'espèce humaine n'a pas beaucoup avancé. L'histoire de ces temps est celle d'une longue et incessante décadence. Si l'on y remarque un progrès, c'est celui de la barbarie; et le même auteur veut constater un progrès d'Eschyle à Sophocle, et de Sophocle à Euripide! Les Romains, qui ont paru après les Grecs sur la scène du monde, leur sont par là même supérieurs: on dirait que toute question de prééminence n'est qu'une question de chronologie, et qu'entre hier et aujourd'hui il y a proportionnellement la même différence qu'entre un siècle et le siècle précédent. Je ne trouve dans le livre de Madame de Staël aucune de ces questions éclaircie: elles n'y sont pas même résolues uniformément; des faits plus ou moins favorables à la thèse sont allégués; aucune loi n'est indiquée. La perfectibilité ne s'y élève nulle part au caractère de doctrine.

Quant à l'objet, je veux dire quant à la question de savoir si tout est perfectible en nous, et ce qui l'est si tout ne l'est pas, même vague, même incertitude. Il y a trois sortes de perfectionnement: l'un relatif à la matière, l'autre à l'intelligence, le troisième à la volonté. Madame de Staël sous-entend le premier, qu'on peut se représenter, en effet, comme une conséquence nécessaire des deux autres; mais de ces deux derniers elle ne fait qu'un seul. Il est singulier que le même auteur, dans le même ouvrage où elle oppose si souvent les suggestions de la raison aux inspirations de la conscience et du coeur, ait fait dériver le bon moral du vrai intellectuel ou même du vrai esthétique, c'est-à-dire du beau:

«Chaque fois, dit-elle, qu'appelé à choisir entre différentes expressions, l'écrivain ou l'orateur se détermine pour celle qui rappelle l'idée la plus délicate, son esprit choisit entre ces expressions comme son âme devrait se décider dans les actions de la vie; _et cette première habitude peut conduire à l'autre_[97].»

Des pensées analogues se représentent souvent dans cet ouvrage, et l'on ne peut douter que la perfectibilité, dans la pensée de Madame de Staël, n'embrassât simultanément tous les genres de progrès. Il ne lui suffit pas de prévoir cette solidarité, elle croit l'avoir constatée:

«La puissance d'aimer, nous dit-elle, semble s'être accrue avec les autres progrès de l'esprit humain[98].»

Voilà pour ce qui regarde les faits accomplis; on a pu voir dans le livre sur l'_Influence des Passions_ ce que l'auteur réserve à l'avenir. Nous y avons lu ces mots:

«Plus on laisse aller sa pensée dans la carrière future de la perfectibilité possible, plus on y voit les avantages de l'esprit dépassés par les connaissances positives, et le mobile de la vertu plus efficace que la passion de la gloire[99].»

L'unique preuve de ceci, c'est que la carrière de l'espèce humaine est une carrière de progrès, et que la vertu vaut mieux que la gloire. Cet argument _a priori_ gagnerait quelque chose à être soutenu par des preuves de fait, et nous saurions gré à l'auteur de nous démontrer que dans le fond du coeur la génération présente vaut mieux que toutes celles qui l'ont précédée. M. de Chateaubriand, je l'avoue, n'est ni plus vrai ni plus sûr de son fait lorsqu'il nous dit «que le système de perfection, vrai pour tout ce qui est relatif à l'intelligence, est faux pour ce qui regarde les moeurs[100];» car, à certains égards, l'homme restant le même, les hommes peuvent devenir meilleurs; mais ni l'auteur du _Génie du Christianisme_, ni celui du livre sur la _Littérature_, n'ont regardé tout au fond: ils y auraient trouvé, de siècle en siècle, l'homme parfaitement égal à lui-même.

On pourrait encore demander compte à l'auteur du degré de cette perfectibilité, qu'elle appelle _indéfinie_, ce qui veut dire, tout le livre le suppose, qui ne doit avoir d'autres limites que celles du temps. On sait jusqu'où les apôtres de cette doctrine laissaient s'emporter leurs espérances. Ils oubliaient peut-être qu'une perfectibilité sans bornes de la société suppose une perfectibilité sans bornes de l'individu, chez qui pourtant elle est visiblement[101] limitée. Mais «trop de logique entraîne trop d'ennui;» je voulais montrer seulement que Madame de Staël a donné trop peu de précision et de rigueur à la doctrine fondamentale de son livre. Au reste, un seul exemple que je vais citer en aurait pu faire juger.

Il s'agit du christianisme. Il a son chapitre dans l'ouvrage de Madame de Staël, qui l'envisage, ce me semble, comme un grand et mémorable accident. Le christianisme fut, pour nous servir du langage des médecins, le _succédané_ de la philosophie. L'auteur avoue qu'il aurait mieux valu ramener l'humanité à la vertu par la philosophie; mais il était impossible à cette époque d'influer sur l'esprit humain sans le secours des passions. Le christianisme, qui se sert des passions, vint à propos: lorsqu'il fut fondé, il était nécessaire au progrès de la raison.

Représentez-vous, dans une maison isolée, un homme dangereusement malade, qui a réclamé les soins d'un illustre médecin. Cet illustre médecin s'est trouvé beaucoup trop savant pour aller si loin porter les secours de son art à un malade obscur. Il ne vient donc point, et le pauvre homme va mourir, lorsque, par hasard, un passant vêtu de haillons demande l'hospitalité: on la lui accorde assez dédaigneusement; mais il se trouve que cet inconnu est possesseur d'un remède assuré contre la maladie dont souffre son hôte; il en parle; le désespoir prête l'oreille à tout; on essaye le remède, et le malade guérit. Merveilleux hasard! un empirique, un _mège_ a guéri la maladie que l'Hippocrate de la contrée n'a pas même daigné traiter; mais c'est égal, c'est un ignorant, un homme de rien: le vrai médecin, l'homme nécessaire, c'est celui qui n'est pas venu et dont on s'est passé. Ainsi en est-il de la philosophie; c'est sa perfection qui la rend inutile: elle était trop au-dessus de l'humanité pour pouvoir lui faire du bien; il a fallu se rabattre sur le christianisme, qui n'est qu'un aventurier; il a guéri le malade, c'est vrai; mais il n'en est pas moins un aventurier, et la guérison est une aventure. J'en suis fâché, le raisonnement de l'auteur revient à cela, quoique le rapprochement que je viens de me permettre réponde bien mal à son respect sincère pour la religion chrétienne.

En effet, elle énumère loyalement, on pourrait dire avec complaisance, les bienfaits du christianisme; et en le faisant, elle nous conduit irrésistiblement à nous demander: Qu'aurait-il pu faire de plus s'il eût été vrai? ou, qu'aurait fait de plus une religion vraie? Mais je m'arrête à un autre point. Il est constant, de l'aveu de l'auteur, que l'impulsion de l'esprit humain, expirante, épuisée, a été renouvelée par le christianisme. C'est grâce à lui que les générations humaines ont repris leur marche vers l'avenir. Leurs progrès leur viennent de lui; mais lui-même, d'où venait-il? S'il n'est qu'un accident, que devient le dogme de la perfectibilité? et s'il est mieux qu'un accident, ayant fait d'ailleurs tout ce que l'auteur lui attribue, n'est-il pas divin?

On a pu reprocher à Madame de Staël le même vague, le même caractère approximatif de la pensée, sur plusieurs autres points; mais peut-être serait-il plus équitable de la remercier d'avoir indiqué, ne fût-ce que confusément, des idées neuves et fécondes. C'était beaucoup alors que d'entrevoir tout ce qu'elle a entrevu, et peut-être y a-t-il eu moins de mérite ensuite à préciser ces aperçus. Il n'en est pas moins vrai qu'à l'époque où parut son livre, peu de gens purent se rendre compte de la place qu'elle donnait dans son système à un de ses instincts, je veux dire à son goût pour la littérature du Nord, «vers laquelle, disait-elle, la portaient toutes ses impressions[102].» Elle ne s'était pas non plus assez bien expliqué à elle-même ce qu'elle entendait par la _mélancolie_ pour pouvoir se flatter d'en faire, comme elle le prétendait, un principe littéraire. Il était même difficile que ce qu'elle en disait, étant si peu défini, n'éveillât pas le ridicule. Au fort même de la Terreur, on eût plaisanté en France sur ce «sentiment fécond en oeuvres de génie, qui semble appartenir presque exclusivement aux climats du Nord[103];» sur cette poésie «qui se plaît au bord de la mer, au bruit des vents, dans les bruyères sauvages,» et «qui est le plus d'accord avec la philosophie[104].» On n'eût pas voulu croire que «ce que l'homme a fait de plus grand, il le doit au sentiment douloureux de l'incomplet de sa destinée,» ni que «les idées philosophiques s'unissent comme d'elles-mêmes aux images sombres;» ni que cette noble mélancolie est «la majesté du philosophe sensible;» ni qu'à l'époque présente (c'est-à-dire au commencement du dix-neuvième siècle) «la mélancolie est la véritable inspiration du talent, et que l'écrivain qui ne se sent pas atteint par ce sentiment ne peut prétendre à une grande gloire comme écrivain; car c'est à ce prix qu'elle est achetée[105].» En 1800, c'était bien pis: la Terreur était déjà loin; la France s'enivrait de gloire et de plaisir; la vieille Gaule renaissait avec son esprit frivole et narquois. C'est à ce peuple, à qui la sécurité venait de rendre jusqu'à l'ivresse les inspirations de son ancienne gaieté, que Madame de Staël venait dire: «Heureux le pays où les écrivains sont tristes et les commerçants satisfaits, les riches mélancoliques et les hommes du peuple contents[106]!» Comment ceci fut accueilli, quel parti en tirèrent contre les opinions de Madame de Staël les écrivains dévoués au pouvoir, je n'ai pas besoin de le dire.

Si dans sa partie systématique le livre n'avait pas été assez médité, la partie historique n'avait pas pour base des études assez positives. Plus d'un jugement inexact compromit le sort de plus d'une idée juste. Madame de Staël avait admirablement deviné bien des choses; mais tout ne se devine pas. Elle employa plus d'une fois l'erreur à défendre la vérité. Sur le terrain des littératures antiques, elle devait errer quelquefois; on lui pardonna moins quelques erreurs sur des sujets modernes, où l'esprit de système semblait seul avoir pu l'écarter du vrai. En donnant pour père[107] à toute la poésie du Nord le barde Ossian, c'est-à-dire le très moderne Macpherson, elle fournit à la critique ennemie une de ces armes qui ne s'émoussent jamais.

On ne jugea pas moins sévèrement ce jugement si peu sévère sur les Romains:

«Ce peuple qui aimait la liberté sans insubordination, et la gloire sans jalousie; ce peuple qui, loin d'exiger qu'on se dégradât pour lui plaire, s'était élevé lui-même jusqu'à la juste appréciation des vertus et des talents, pour les honorer par son estime; ce peuple dont l'admiration était dirigée par les lumières, et que les lumières cependant n'ont jamais blasé sur l'admiration[108].»