Etudes Sur La Litterature Francaise Au Xixe Siecle Tome 1 Madam
Chapter 42
Au reste, que Rancé ne voie rien de la poésie de Rome, et qu'il n'en ait point rapporté, nous voyons, nous, celle qu'il y a portée. Son indifférence pour Rome, sa seule présence à Rome, ne sont-elles pas de la poésie? Et l'auteur n'a-t-il pas quelque droit de s'écrier: «Il n'y a peut-être rien de plus considérable dans l'histoire des chrétiens que Rancé priant à la lumière des étoiles, appuyé contre les aqueducs, des Césars, à la porte des catacombes[577]?»
Si Rancé eût été un barbare, il eût été inutile de signaler son indifférence. Mais Rancé était un très bel esprit. Son style n'est pas seulement un des plus beaux du dix-septième siècle, c'est le style d'un homme d'imagination. Qu'on lise, si l'on en veut la preuve, les passages transcrits par M. de Chateaubriand, pages 193 à 199 de son livre, et que nous voudrions bien transcrire à notre tour. Quand l'art se présenta à Rancé sous le nom de religion, il n'eut garde de l'éconduire. «Dans l'église de son monastère, il remplaça, et il eut tort, dit M. de Chateaubriand, il remplaça par un beau groupe cette Vierge de peu de prix qui, sur la cime des Alpes, rassérène les lieux battus des tempêtes[578].» Rancé put renoncer à toutes les élégances de la vie; convoqué à l'assemblée générale de son ordre, à Paris, il put «se rendre au lieu de la réunion dans une charrette comme un mendiant; affectation, dit M. de Chateaubriand, dont il ne put débarrasser sa vie[579];» mais on ne se défait pas à volonté des élégances de l'esprit, autre luxe de la vie; on ne se sépare pas plus aisément de celles des moeurs, et je ne connais aucune chose plus agréable ni beaucoup d'aussi touchantes que la parfaite distinction des manières dans une sainte grossièreté de l'existence matérielle. Ce trait n'a point échappé à l'auteur:
«L'abbé de Prières voulut parler à Rancé; celui-ci alla le trouver à quatre lieues de Paris: le grand conspirateur de solitude le charma; car l'abbé Le Bouthillier (Rancé) avait des bienséances difficiles à distinguer de la véritable humilité: un éclair de la vie passée de l'homme du monde plongeait dans les rudesses de la Foi[580].»
Quoi qu'il en soit, cette barbarie préméditée alla, chez l'abbé de Rancé, aussi loin que la volonté pouvait la mener. On ne peut guère s'empêcher d'être ce qu'on est; mais ce que l'on a fait pendant un temps, on peut s'empêcher de le faire. Rancé, commentateur d'Anacréon à douze ans, tête puissante à qui tous les travaux de l'intelligence étaient un jeu, se défendit à lui-même et proscrivit dans sa communauté toute culture de l'esprit. Il fit usage de tout ce qu'il avait d'érudition pour prouver, contre Mabillon, que l'érudition ne convenait pas aux moines. C'est un charmant épisode que l'histoire de cette polémique de Rancé avec le bon et vénérable bénédictin, écrivant, pour les jeunes moines de Saint-Maur, l'apologie des études qui ont tant honoré leur communauté. Je ne sais qui des deux l'emporta dans la lutte; Mabillon avait bien de la raison, Rancé bien de l'esprit; mais je crois que le second avait, pour s'effrayer de la culture des lettres, quelques motifs que le premier n'avait pas: le monde, qui n'eût repris Rancé par aucun autre endroit, eût pu le reprendre par là, et je dirais, si je l'osais, qu'il aimait trop les lettres pour les haïr médiocrement. Voici, à deux pas de l'épisode, quelques mots bons à recueillir:
«Il se laissa entraîner... à rassembler ces discours. Ainsi se trouva formé peu à peu le traité qu'il intitula: _De la sainteté et des devoirs de la vie monastique_... Une copie tomba entre les mains de Bossuet, qui exigea que l'ouvrage fût rendu public. Rancé avait jeté l'ouvrage au feu, et on en avait retiré des cahiers à demi brûlés. Par une de ces lâchetés communes aux auteurs, Rancé avait repris les débris de l'incendie, et les avait retouchés; une de ces copies postflammes était parvenue à Bossuet[581].»
Ah! si Rancé, dans toute la maturité de son christianisme, succomba pourtant à l'une de ces _lâchetés_ communes aux auteurs, ou au commun des auteurs, ne vous étonnez pas qu'il ait réduit ses moines aux plus grossiers travaux; la gloire de l'esprit et du bien dire est un des plus terribles démons.
Je n'entre pas dans le détail des réformes consommées à la Trappe par l'abbé de Rancé. On les connaît, et l'auteur est là pour les réciter à merveille à qui ne les connaît pas. Bornons-nous à dire que tout, dans le système de Rancé, revient à retrancher de la vie physique et intellectuelle tout ce qu'on en peut retrancher sans la détruire. Ce qu'il faisait comme abbé dans son couvent, il le faisait dans d'autres communautés à titre de directeur ou de conseiller. Nous citerons ici une de ces consultations, et pour elle-même et pour les réflexions dont l'auteur l'accompagne:
«L'abbesse d'une célèbre abbaye de Paris ayant lu l'ouvrage _De la sainteté et des devoirs de la vie monastique_, ne voulut plus consentir qu'on introduisît la musique dans son couvent: elle en écrivit à Rancé; l'abbé répondit: «La musique ne convient point à une règle aussi sainte et aussi pure que la vôtre; est-il possible que vos soeurs soient si aveugles... qu'elles ne s'aperçoivent pas qu'elles introduiraient un abus dont elles doivent avoir un entier éloignement!»
«Rancé était de l'avis des magistrats de Sparte: ils mirent à l'amende Terpandre pour avoir ajouté deux cordes à sa lyre. Les nonnes persistèrent; le monde rit de ces discordes qui pensèrent renverser une grande communauté. Le ciel mit fin aux divisions, comme Virgile nous apprend que l'on apaise le combat des abeilles: un peu de poussière jetée en l'air fit cesser la mêlée. Il survint aux religieuses qui voulaient chanter, des rhumes: elles reconnurent que la main de Dieu s'appesantissait sur elles. Rancé, du reste, avait raison: la musique tient le milieu entre la nature matérielle et la nature intellectuelle; elle peut dépouiller l'amour de son enveloppe terrestre ou donner un corps à l'ange: selon les dispositions de celui qui les écoute, ses mélodies sont des pensées ou des caresses[582].»
Il n'y a pas de solitude pour la gloire. La réputation que Rancé s'était faite par sa réforme et par ses nombreux écrits, le répandait dans le monde et presque dans le siècle, tout cloîtré qu'il était. L'homme qui écrit ne peut jamais dire:
Sine me, liber, ibis in Urbem[583].
Il y accompagne toujours son livre, s'il ne l'y a précédé par la pensée. Écrire pour le public, c'est déjà sortir de chez soi. On n'est pas libre non plus, quand on porte le poids d'une certaine autorité, de rester neutre dans les questions qui s'agitent. Il s'en éleva, du temps de Rancé, où chacun dut voter. Le parti dominant, quand il se sent très fort ou très menacé, ne se contente pas du silence. Rancé dut s'excuser de n'avoir pas parlé contre les jansénistes; qui ne les attaquait pas les aimait, et Rancé, en effet, se sentait du goût pour eux. Il se renfermait d'ailleurs, à leur égard, dans un système de tolérance auquel Bossuet le fit renoncer. Il faut voir, dans quelques belles pages, recueillies par M. de Chateaubriand, comment il se défendait de les juger et se justifiait de n'avoir point, ni le premier, ni le dernier, jeté la pierre contre eux. Il finit pourtant par la jeter à son tour.
On peut, avec tout cela, observer le voeu de pauvreté, mortifier sa chair, mais tout cela rompt la clôture. À l'époque singulière dont nous parlons, les couvents étaient dans le monde. La religion était affaire d'État plus que toute autre chose, et la clôture souvent, au lieu de vous cacher, vous mettait en vue. Que n'était-ce point de la Trappe et de son nouveau fondateur? «Le monde, dit l'historien de Rancé, accourait à la Trappe; la cour, pour voir le vieil homme converti, pour en rire ou pour l'admirer; les savants, pour causer avec le savant; les prêtres, pour s'instruire aux leçons de la pénitence[584].» Je ne répéterai pas tous les noms que je trouve cités; celui d'un M. Thiers, personnage érudit et plaisant, «qui se moquait de tout, même lorsqu'il était sérieux, et dont le choix eût été bientôt fait si on lui eût proposé d'être Rabelais ou roi de France[585],» importe assez peu ici, quoiqu'il ait écrit la _Sauce Robert_ et l'_Histoire des perruques_. Mais on n'oubliera pas que la Trappe fut un lieu de pèlerinage pour deux majestés, l'une debout, l'autre tombée, Bossuet et Jacques II. Saint-Simon, qui, si j'ai bonne mémoire, hâtait la conclusion d'une affaire d'honneur, c'est-à-dire se dépêchait de se battre pour aller s'édifier auprès de son illustre ami M. de la Trappe, n'est pas un des hôtes les moins mémorables de ce château-fort de la pénitence. L'extravagant et ingénieux Santeuil passe, sous la conduite de l'auteur, à peu de distance du monastère. Une seconde galerie de portraits fait pendant à celle par laquelle s'ouvre le volume; mais cette fois la figure de Rancé domine. On est bien aise d'apprendre que cette solitude incessamment violée, ce silence devenu une rumeur, une clameur, l'affligent et l'effrayent.
«Les hommes, dit-il, ne se lasseront-ils jamais de parler de moi? Ce serait une chose bien douce d'être tellement dans l'oubli que l'on ne vécût plus que dans la mémoire de ses amis,»--«cris de tendresse, dit l'auteur, qui rarement échappent à l'âme fermée de Rancé[586].»
Quand il meurt, accablé de travail plutôt que _vaincu du temps_, on éprouve un double soulagement, car il y a une double délivrance: la mort l'affranchit à la fois du monde et de la solitude.
L'auteur, lui, n'est pas soulagé. Son esprit oscille, d'une ligne à l'autre, entre l'admiration et la pitié: il y a dans cette destinée de main d'homme quelque chose qui l'embarrasse:
«Rancé habita trente-quatre ans le désert, ne fut rien, ne voulut rien être, ne se relâcha pas un moment du châtiment qu'il s'infligeait. Après cela put-il se débarrasser entièrement de sa nature? ne se retrouvait-il pas à chaque instant comme Dieu l'avait fait? Son parti pris contre ses faiblesses a fait sa grandeur; il avait composé de toutes ses faiblesses punies un faisceau de vertus[587]...»
Et plus loin:
«Cette vie ne satisfait pas, il y manque le printemps: l'aubépine a été brisée lorsque ses bouquets commençaient à paraître. Rancé s'était proposé de courir le monde pour chercher des aventures. Qu'eût-il trouvé[588]?...»
«Les hommes qui ont vieilli dans le désordre pensent que, quand l'heure sera venue, ils pourront facilement _renvoyer de jeunes grâces à leur destinée_ comme on renvoie des esclaves. C'est une erreur; on ne se dégage pas à volonté des songes; on se débat douloureusement contre un chaos où le ciel et l'enfer, la haine et l'amour, l'indifférence et la passion se mêlent dans une confusion effroyable. Vieux voyageur alors, assis sur la borne du chemin, Rancé eût compté les étoiles en ne se fiant à aucune, attendant l'aurore qui ne lui eût apporté que l'ennui du coeur et la disgrâce des années. Aujourd'hui il n'y a plus rien de possible, car les chimères d'une existence active sont aussi démontrées que les chimères d'une existence désoccupée... Pour un homme comme Rancé, il n'y avait que le froc; le froc reçoit les confidences et les garde; l'orgueil des années défend ensuite de trahir le secret, et la tombe le continue[589].»
Il y aurait bien des réflexions à faire sur ce peu de lignes. Que de vérités! que d'erreurs! Ne dirait-on pas que l'auteur aussi «se débat douloureusement contre un chaos?» Ce livre est bien de notre temps, car il ne conclut pas. Il est bien d'une époque où, comme il le dit lui-même, «l'esprit humain n'a plus la force de se tenir debout[590].» Pourtant un instinct élevé, ou plutôt une lumière plus élevée que tous les instincts, dicte à l'écrivain quelques jugements fermes, hardis, dignes d'un autre âge. Il y a de l'indépendance, et mieux que de l'indépendance, dans ce remarquable passage:
«Qu'un homme soit rédimé au prix des plus grands malheurs, son rachat vaut mieux que tous ces malheurs; qu'une révolution renverse un État ou en change la face, vous croyez qu'il s'agit des destinées du monde? Pas du tout: c'est un particulier, et peut-être le particulier le plus obscur, que Dieu a voulu sauver: tel est le prix d'une âme chrétienne[591].»
Comment l'homme qui a écrit ces lignes a-t-il pu nous parler ensuite du froc qui reçoit les confidences, et de l'orgueil qui les garde[592]?
Nous croyons que, dans sa manière de comprendre la religion et la vie, Rancé erra grandement, et nous ne prétendons pas le justifier en ajoutant qu'il erra avec toute une église, avec un siècle tout entier; mais nous aimons un esprit «qui avait la force de se tenir debout.» Nous lui envions sa décision, sa conséquence et sa foi. Un mot de Rancé, cité deux fois dans ce livre, nous a vivement frappé et s'enfonce dans notre mémoire:
«La Trappe durera ce qu'elle doit durer. Si, dans les âges supérieurs, on s'était conduit par cette considération qu'il n'y a rien qui ne soit sujet à la décadence, où en serait aujourd'hui le champ de Jésus-Christ[593]?»
Tout l'homme ne se révèle-t-il pas à vous dans cette seule phrase? N'y a-t-il pas là toute une philosophie? Ce n'est pas assurément celle de notre temps. Qui ne calcule en effet sur la décadence? Qui ose dire: «La Trappe durera ce qu'elle doit durer?» Qui, d'un coeur tranquille, oppose la liberté à la nécessité? Qui va en avant, les yeux fermés, sur la foi de Dieu et des principes? Mais laissons ces questions, et revenons au livre de M. de Chateaubriand.
L'histoire de Rancé est l'histoire d'un moine, d'un moine dont l'impitoyable logique a poussé l'idée claustrale à ses dernières conséquences. Ne fut-il rien de plus? Ses écrits (nous avons la confusion de dire que nous ne les connaissons pas) ne renferment-ils que cela? Nous avons peine à le croire, et nous voudrions les voir analysés. Rancé, nous l'espérons, y gagnerait. Il est déjà bien grand dans sa biographie, grand de caractère et d'esprit, et présentant, jusque dans les erreurs de son zèle, un type suprême de cette loi de justice et de ce besoin d'expiation, qui, sous les formes les plus diverses, se manifeste ou se trahit chez les hommes les plus divers. Tout le monde remerciera M. de Chateaubriand de l'obéissance pieuse qui lui a fait ajouter quelques pages admirables à toutes les admirables pages que nous lui devons déjà; tout le monde se sentira triste de la tristesse dont cet ouvrage est pénétré, tristesse sans larmes, désenchantement amer, qui ne daigne demander à la terre ni consolation ni pitié, mais qui, nous aimons à le croire, a su les chercher ailleurs. Tout le monde enfin, bon nombre de lecteurs du moins, regretteront que l'auteur n'ait pas donné à son ouvrage le mérite de l'unité de ton. Il l'eût facilement obtenu en imposant une règle à la richesse de sa mémoire, en évitant ou en ne cherchant pas certains rapprochements. Le talent a plus de charges que d'immunités; toutes les pensées, tous les sujets, ne sont pas également dignes d'une plume éloquente; les grâces de la parole sont pudiques et fières; elles craignent les mésalliances; et quand je rencontre dans cette _Vie de Rancé_, certains traits, certaines anecdotes, je ne puis m'empêcher de dire, avec un anachorète cité par l'auteur lui-même: «Ce n'est pas pour cela que les abeilles volent le long des ruisseaux pour ramasser un miel si doux.»
Il est impossible de le taire; cette vie de Rancé n'est pas celle que nous attendions et celle dont, par avance, nous nous étions réjouis. Nous ne demandions pas à l'écrivain un nouveau chef-d'oeuvre; nous demandions au vieillard quelques-unes de ces paroles qui ne sont pas encore du ciel, mais qui ne sont plus de la terre: ce sujet, que nous avions cru de son choix, les faisait espérer; il nous les devait. Il y a des paroles sérieuses dans ce livre, mais ce livre n'est pas sérieux, et ce n'est pas pour les lecteurs seulement que nous en avons du regret. Un sceau peut-être est posé pour jamais sur ces lèvres d'or; s'il en est ainsi, à la bonne heure; à défaut des paroles que nous n'entendrons plus, puisse le silence être béni!
V
Vie de Rancé.
Deuxième édition, revue, corrigée et augmentée.
1 vol. in-8°. Paris, 1844[594].
Le soin que nous avons pris de collationner d'un bout à l'autre les deux éditions de la _Vie de Rancé_ nous a donné la preuve de l'attention accordée par l'illustre auteur aux voeux de la critique. On ne pouvait entrer plus franchement ni davantage abonder dans le sens de la principale observation à laquelle a donné lieu la _Vie de Rancé_. Déférence respectable et touchante! Il est peut-être encore plus beau de se réformer ainsi que de n'avoir pas eu à se réformer. «Cette envie, pour nous servir ici des expressions d'un héros, ne prend guère aux victorieux et aux barbes grises;» mais elle est naturelle à un noble esprit.
Des pages entières de la première édition ont disparu dans la seconde; mais de plus belles, de meilleures en ont pris la place: _feliciores inserit_. De ce nombre sont celles sur le P. de Chaumont, missionnaire qui emportait au bout de l'univers une lettre de l'abbé de la Trappe, comme une relique assez puissante pour conjurer les tempêtes. Comment ces images n'auraient-elles pas entraîné encore une fois sur les plaines de l'Océan et vers le pays du soleil l'antique pèlerin de la Syrie, l'aventureux compagnon des courses désolées de René? Tout un vol de souvenirs et de rêves s'échappe avec une harmonieuse confusion du sein de cette imagination toujours jeune et toujours émue, de même qu'au lever du jour mille oiseaux à l'aile dorée s'envolent du milieu d'une feuillée murmurante:
«Ainsi les mers et les naufrages entrent à la Trappe, comme le siècle de Louis XIV y était entré par des bois où l'on entend à peine un son. La manière dont les hommes de ce temps voyaient le monde ne ressemblait pas à celle dont nous l'apercevons aujourd'hui. Il ne s'agissait jamais pour ces hommes d'eux-mêmes; c'était toujours de Dieu qu'ils parlaient. Ces souvenirs que Rancé envoyait aux océans par un missionnaire se rattachaient à son _arrière-vie_, lorsqu'il avait songé à cacher ses blessures parmi les pasteurs de l'Himalaya. Tous les rivages sont bons pour pleurer. Il aurait vu, s'il avait suivi ses premiers desseins, ces rizières abandonnées quand l'homme qui les sema est passé depuis longtemps; il aurait suivi des yeux ces aras blancs qui se reposent sur les manguiers du tombeau de Tadjmahal; il aurait retrouvé tout ce qu'il eût aimé dans son jeune âge, la gloire des palmiers, leur feuillage et leurs fruits; il se serait associé à cet Indien qui appelle ses parents morts aux bouches du Gange, et dont on entend la nuit les chants tributaires qu'accompagnent les vagues de la mer Pacifique[595].»
Quels tableaux vis-à-vis des noirs ombrages de la Maison-Dieu! Versailles à peine est plus différent.
Laissons au lecteur le plaisir de chercher lui-même dans l'ouvrage et de découvrir jusque dans les moindres interstices des jeunes pousses d'une verdure si vive. Bornons-nous à remarquer encore que la _Vie de Rancé_, qui forme aujourd'hui quatre livres au lieu de trois, paraît mieux divisée, et qu'en plusieurs endroits la matière est distribuée avec plus de soin. Le caractère général du style est demeuré le même; à certains égards nos remarques subsistent: nous n'y reviendrons pas; il nous plaît mieux de dire qu'une seconde lecture nous a rendus attentifs à des beautés qui, la première fois, nous avaient presque échappé. Ce sont de belles pages que celles qui retracent les derniers moments de Rancé; l'auteur savait bien que la simplicité est l'ornement de la grandeur; et quand il a mêlé ses pensées au récit de cette scène auguste, elles ont été dignes du sujet. On peut avoir des doutes sur cette phrase assurément bien hardie: «Il n'y avait personne pour porter la main sur le coeur de ce christ;» mais qui n'aimerait la réflexion suivante:
«Cette famille de la religion autour de Rancé avait la tendresse de la famille naturelle et quelque chose de plus; l'enfant qu'elle allait perdre était l'enfant qu'elle allait retrouver; elle ignorait ce désespoir qui finit par s'éteindre devant l'irréparabilité de la perte. La foi empêche l'amitié de mourir: chacun en pleurant aspire au bonheur du chrétien appelé; on voit éclater autour du juste une pieuse jalousie, laquelle a l'ardeur de l'envie, sans en avoir le tourment[596].»
[1: Ces matériaux sont 1° pour le _cours_ une _autographie_ préparée et revue par Vinet, 2° pour les articles, le journal où ceux-ci ont paru: _Le Semeur_. Nous avons pu utiliser pour cette édition l'exemplaire du cours autographié qui appartenait à Vinet, et qui est aujourd'hui à la bibliothèque de la Faculté de théologie de l'Église libre du canton de Vaud.]
[2: Voir plus loin le 2e article dans "Chateaubriand--Études historiques et littéraires". Nous avons aussi complété un court article de Vinet sur la deuxième édition de _Rancé_. Il en sera question plus loin.]
[3: Il avait été «installé» en même temps que Sainte-Beuve, qui professa, comme on sait, une année à Lausanne. Il y donna son _Port Royal_.]
[4: Rambert: _Alexandre Vinet_. 3e édition Tome II, 194.]
[5: Henri Lutteroth, directeur du _Semeur_.]
[6: Inédit.]
[7: On sait que Vinet notait sur un _agenda_ toutes ses occupations de la journée. Il y notait aussi parfois ses réflexions sur divers sujets.]
[8: Il s'agit des exercices homilétiques, dirigés par le professeur.]
[9: Théophile Passavant, ancien pasteur, à Bâle.]
[10: _Lettres de Vinet_, II, 228.]
[11: Auguste Jaquet, conseiller d'État du canton de Vaud.]
[12: Inédit.]
[13: Vinet était absent ce jour-là; il était au Châtelard, sur Clarens, depuis le 4 avril; il rentra à Lausanne le 16.]
[14: Mme Juste Olivier, femme du poète.]
[15: Libraire à Paris.]
[16: Alexis Forel, membre du Grand Conseil du canton de Vaud.]
[17: Inédit.]
[18: Inédit.]
[19: Inédit.]
[20: Inédit.]
[21: _Alexandre Vinet_. 3e édition. Tome II, 210.]
[22: Samuel Chappuis, professeur à la faculté de théologie de l'académie de Lausanne.]
[23: Rambert, _ouv. cité_, II, 211.]
[24: Cité par Rambert, _ouv. cité_, II, 211.]
[25: _Revue Suisse_, VII, 133.]
[26: Adèle, née Vernet, veuve du baron Auguste de Staël, qui était fils de Mme de Staël.]
[27: _Lettres de Vinet_, II, 224.]
[28: _Ibid_, II, 236.]
[29: Il s'agit d'un cours sur les poètes. Nous en reparlerons.]
[30: Inédit.]
[31: Voir plus vers la fin du "Chapitre premier--L'Essai sur les révolutions", un passage sur la mélancolie de Chateaubriand qui n'est pas très clair.]
[32: Sainte-Beuve: «À partir de 1811, en regardant au fond de la pensée de Madame de Staël nous y découvrirons par degrés le recueillement que la religion procure, la douleur qui mûrit, la force qui se contient, et cette âme jusque-là violente comme un Océan, soumise aussi comme lui, et rentrant avec effort et mérite dans ses bornes. Nous verrons enfin, au bout de cette route triomphale, comme au bout des plus humblement pieuses... nous verrons une croix...» _Portraits de femmes_. (L'article est de mai 1835.)]
[33: Rambert, _ouv. cité_, I, 264.]
[34: Charles Scholl, pasteur à Lausanne.]
[35: Rambert, _ouv. cité_, I, 264.]
[35: _Ibid_, I, 329.]
[36: 27 octobre 1836.--_Lettres de Vinet_, I, 462.]
[37: 5 novembre 1836.--_Lettres de Vinet_, I, 464 et suiv.]
[38: Quelques jours auparavant, Vinet avait fait passer dans le _Semeur_ du 2 novembre 1836 (Tome V, page 352) le petit article suivant:
_«À Monsieur le Rédacteur du «Semeur»,_