Etudes Sur La Litterature Francaise Au Xixe Siecle Tome 1 Madam
Chapter 41
On pourrait multiplier les exemples de ce bon sens prompt et vif qui est naturel à M. de Chateaubriand. S'il s'est trompé souvent, si d'autres, non moins sensés, ont erré comme lui, c'est que le bon sens, nécessaire en tout, ne suffit pas à tout. Au fait, ce n'est pas ordinairement faute de bon sens qu'on se trompe; et, pour ne parler que du jugement sur les personnes, la plupart des gens sont assez justes quand ils n'ont rien de mieux à faire; malheureusement ils trouvent presque toujours qu'il y a quelque chose de mieux à faire. M. de Chateaubriand, hâtons-nous de le dire, ne fait pas de la justice un pis aller, ni de son admirable bon sens une nue propriété. Choses et gens sont mis à leur place avec une grande sûreté de coup d'oeil. De beaucoup d'exemples qui m'ont frappé, je ne citerai qu'un seul. L'auteur dit un mot de l'Édit de Nantes à propos de sa révocation, et ce mot le voici: «Cet édit établissait l'unité dans l'État[551].» Maintes gens ont dit, et disent encore, de la Révocation ce que M. de Chateaubriand affirme de l'Édit. Si l'on pense aux préventions de l'illustre écrivain contre la Réforme, qu'il ne connaît pas, qu'il ne comprend pas; si l'on se rappelle tout le mal qu'il en a dit dans ses derniers ouvrages, on admirera cet élan de bon sens, si j'ose ainsi dire, qui le porte d'un seul pas au-dessus des préventions des catholiques et des réformés eux-mêmes; car les réformés, quelque besoin qu'ils aient eu de cette vérité, ne lui sont guère plus favorables que les catholiques. Qu'ils méditent, les uns et les autres, le mot qui vient de tomber de si haut.
La liberté que s'accorde M. de Chateaubriand de se faire occasion et prétexte de tout, nuit assez à son livre comme livre, pour que nous relevions avec empressement tout le parti qu'il en tire pour l'instruction et le plaisir du lecteur. Ce sont de riches indemnités que ces jugements d'une si vive, d'une si éclatante justesse, sur les choses et les hommes de notre temps. La littérature actuelle est irrévocablement jugée dans ces quelques mots: «Ce sont,» dit-il en parlant d'un ouvrage de Madame de Tencin, «ce sont là d'autres ressorts que les inventions forcenées et les idées difformes qui font maintenant des contorsions dans les ténèbres[552].» On ne trouvera pas que l'admiration et l'amitié aient suborné le juge dans ce passage sur M. de Lamennais:
«Rancé obtint une audience de congé du saint Père. Pourvu d'une bénédiction, il partit au mois d'avril, et il était accompagné du jugement du pontife qui condamnait l'étroite observance. Ainsi il en est arrivé de nos jours à l'auteur de l'_Indifférence en matière de religion_: caressé à son départ du Vatican, il était suivi du rescrit qui le jetait hors de l'Église. Mais l'abbé de Lamennais, repoussé par la réforme, a continué de croire qu'elle s'accomplirait; une voix, est-il persuadé, partira on ne sait d'où; l'Esprit de sainteté, d'amour, de vérité, remplira de nouveau la terre régénérée.
»Voilà ce que pense l'immortel compatriote dont je pleurerais en larmes amères tout ce qui pourrait nous séparer sur le dernier rivage. Rancé, qui s'accotait contre Dieu, acheva son oeuvre; l'abbé de Lamennais s'est incliné sur l'homme: réussira-t-il? L'homme est fragile et le génie pèse. Le roseau, en se brisant, peut percer la main qui l'avait pris pour appui[553].»
À propos des femmes qui cultivèrent les lettres sous Louis XIV, l'auteur rapproche notre époque de celle-là, «dont nous n'avons, dit-il, rien à regretter[554].» Je le crois bien vraiment, n'eussions-nous à opposer à l'auteur de _Zaïde_ que l'auteur de _Corinne_. Mais René, nous le savons de reste, a toujours été assez peu préoccupé de Corinne sa soeur. M. de Chateaubriand n'a jamais été injuste envers Madame de Staël, mais jamais juste non plus. En vain le siècle entier a marié ces deux gloires; l'une des deux a méconnu l'autre. À travers des éloges sincères, on sent l'éloignement ou tout au moins le défaut de sympathie. Un autre nom résume pour l'auteur le triomphe littéraire des femmes de notre époque. Il semble qu'une ancienne opposition, honorable pourtant des deux parts, a laissé dans l'âme de celui des deux qui survit un souvenir qu'il ne veut pas réveiller, et l'on dirait qu'il n'a pas encore entendu
La voix du genre humain qui les réconcilie[555].
Qu'on me pardonne l'expression d'un regret, non d'un blâme. Après tout, si M. de Chateaubriand supprime un nom qu'il eût dû prononcer, il attache à celui qu'il prononce un jugement où l'admiration n'exclut pas la sévérité:
«Madame Sand l'emporte sur toutes les femmes qui commencèrent la gloire de la France. L'art vivra sous la plume de l'auteur de _Lélia_. L'insulte à la rectitude de la vie ne saurait aller plus loin, il est vrai, mais Madame Sand fait descendre sur l'abîme son talent, comme j'ai vu la rosée tomber sur la mer Morte. Laissons-la faire provision de gloire pour le temps où il y aura disette de plaisirs. Les femmes sont séduites et enlevées par leurs jeunes années; plus tard elles ajoutent à leur lyre la corde grave et plaintive sur laquelle s'expriment la religion et le malheur. La vieillesse est une voyageuse de nuit: la terre lui est cachée; elle ne découvre plus que le ciel[556].»
Voilà qui est grave et affectueux. Dire que «l'insulte à la rectitude de la vie ne saurait aller plus loin» que dans les écrits de Madame Sand, c'est avoir tout dit; c'est avoir payé en bon argent le droit d'adresser à cette femme célèbre les paroles tendres et consolantes que nous venons de lire; mais qu'est-ce que cette «provision de gloire qu'il faut faire pour le temps où il y aura disette de plaisirs?» Oh! le cruel faux ton dans cette religieuse harmonie! Pourquoi donc illuminer du jour blafard et trompeur de la gloire cette nuit sublime où l'on ne voit que le ciel? Pourquoi ramener du firmament vers la poussière ce regard auquel vous donniez pour unique champ la voûte constellée? Provision de gloire! Donc provision de fumée et de vanité. Quelles épargnes pour la saison de la disette!
Celui qui écrit ces lignes est sensible, trop sensible peut-être au charme du talent. Il n'admire pas seulement, il aime ceux qui lui procurent, aux dépens de leur repos, de leur bonheur souvent, ces joies de l'intelligence, les plus grandes après celles de la charité. Le génie est comme l'enfant bien aimé de toute l'humanité, qui se sent rajeunir et renaître en lui; et chacun de nous, ravi de ses nobles grâces, veut à son tour le porter et le presser sur son coeur. Chacun de nous se sent pour lui, qui nous domine tous, l'indulgence, la faiblesse d'un père, et tout père frappe à côté. Qu'il est difficile de ne pas beaucoup pardonner à un grand talent! Mais ce n'est pas un homme, c'est une femme qui a fait _Lélia_ et _Jacques_, et qui, les ayant faits, ne les a pas désavoués. Il y a là quelque chose qui épouvante, et l'épouvante flétrit le coeur. On peut, sous de certaines conditions, se sentir faible pour l'homme de talent, qui dans ses écrits, a poussé aussi loin qu'il se peut l'insulte à la rectitude de la vie; la femme qui a multiplié cette insulte et ne s'en est point repentie, n'inspire pas ce sentiment, elle mérite seulement la plus tendre compassion; mais ce sentiment même commande, à son égard, un langage plus triste et plus sévère que ne l'est, dans cet endroit, celui du biographe de Rancé.
Je tourne, vous le voyez, autour de mon sujet, comme M. de Chateaubriand s'amuse autour du sien. Ou plutôt, car il faut être juste même envers soi, je me défais peu à peu de tout ce qui n'est pas de mon sujet, pour m'y donner ensuite librement. Il est temps d'aborder la _Vie de Rancé_. Que ce ne soit pas sans avoir dit que cette nouvelle production de l'auteur d'_Atala_ est pleine de grâce, de magnificence et d'enchantements. Ce talent unique n'a eu que deux saisons; son été n'est pas même un hiver des tropiques: c'est un été de nos climats, avec ces teintes chaudes et mûres qui manquent au plus beau printemps. J'ai parlé du style et j'y reviendrai; il n'est point irréprochable; la sévérité du goût ne s'alarme guère moins de certaines hardiesses que la gravité du sujet. Encore l'auteur sait-il bien à quel point, l'excès étant admis, il faut s'arrêter dans l'excès: ses néologismes sont le plus souvent heureux; on pardonnerait, même à d'autres qu'à lui, les _effluences_, les _retracements_, les _aplanissements du ciel_, les _clartés allenties du soleil_, et jusqu'aux _susurrements de la sandale_; on aimera même, je le parie, qu'il ait dit dans son avertissement: «Jadis j'ai pu _m'imaginer_ l'histoire d'Amélie[557];» mais voyez-vous d'ici les imitateurs? entendez-vous les néologismes baroques succédant aux néologismes gracieux? M. de Chateaubriand a cru peut-être qu'il n'y avait plus rien à ménager, et que, pour si peu, on ne crierait pas à la barbarie. Aussi ne le ferons-nous pas. M. de Chateaubriand barbare! Ah! soyons tous barbares comme lui.
DEUXIÈME ARTICLE [558]
Le livre de M. de Chateaubriand n'est pas un livre et ne veut pas être jugé comme tel. C'est une brillante et vagabonde causerie du soir, entre amis: l'auteur n'a-t-il pas le droit de voir dans ses lecteurs autant d'anciens amis? La causerie même, surtout quand elle s'écrit, reconnaît certaines règles, que l'incomparable causeur eût pu observer mieux; mais je ne me sens pas le courage d'appliquer à cette causerie, par cela seul qu'elle forme un volume, les règles de ce genre plus ou moins officiel qu'on appelle un livre. À ce point de vue, où je ne veux point me placer, il y aurait beaucoup à dire sur le décousu, la marche entrecoupée et bondissante, les mille et mille boutades de ce style irrégulier auquel M. de Chateaubriand ne nous avait pas encore accoutumés. Je m'en tiens à mes précédentes observations, et je ne cherche plus dans cette _Vie de Rancé_ que la vie même de Rancé.
À travers la foule des personnages épisodiques, combien de fois l'avons-nous perdu de vue! Le voilà sorti enfin de cette brillante mêlée; voilà que la mémoire de l'auteur s'apaise; ces figures, évoquées coup sur coup, se retirent l'une après l'autre; il se fait une solitude autour de celui qui sera bientôt le héros de la solitude et autour de l'auteur lui-même, que nous avons vu jusqu'à ce moment obéir à toutes les rencontres et «voler à tout sujet.» Le charmant désordre, qui pourtant, tout charmant qu'il est, finirait par fatiguer, a décidément cessé; la Trappe, déjà en vue, recueille les pensées de l'auteur: le style, avec tout le reste, va s'en ressentir.
Au fait, le véritable intérêt de cette histoire date de ce moment. Rancé, unique dans sa pénitence, est semblable à mille et mille autres dans sa dissipation. Sa mondanité eut-elle peut-être un caractère propre, original? Nous n'en savons rien. Connut-il les _belles passions_? Voir mourir d'une mort affreuse et dans une impénitence encore plus effroyable la complice de ses égarements, ne fut-il pas suffisant, je ne dis pas à la conversion, mais au changement de Rancé? Faut-il y joindre les regrets, les désespoirs d'un incurable amour? Pour ma part, je ne le crois pas; mais en tout cas, les indices nécessaires pour élever la passion de Rancé au-dessus des attachements vulgaires, nous ont été refusés par son silence. M. de Chateaubriand est effrayé de ce silence. «Cet empire, dit-il, d'un esprit sur lui-même fait peur. Rancé ne dira rien, il emportera toute sa vie dans son tombeau. Il faut trembler devant un tel homme[559].» Mais peut-être n'avait-il rien à dire, rien du moins de ce qui se peut dire; peut-être aussi un mot de Rancé, relatif à l'époque de ses égarements, donne la clef de ce silence: «Tout ce que je lisais et entendais du péché ne servait, dit-il, qu'à me rendre plus coupable[560].» Le récit de nos fautes est un dangereux discours. La personnalité, au moins, y trouve beaucoup trop son compte. Le silence absolu de Rancé, plus sublime à nos yeux qu'effrayant, est tout à fait dans l'esprit de la pénitence, telle que devait la concevoir et se la prescrire un caractère tel que le sien. Si Rancé avait parlé, Rancé probablement n'eût pas été l'homme que nous savons, le réformateur de la Trappe, et M. de Chateaubriand n'eût pas raconté sa vie.
M. de Chateaubriand insiste.
«Ce qu'il y a d'inexplicable, dit-il, ce qui serait horrible _si ce n'était admirable_, c'est la barrière infranchissable qu'il a placée entre lui et ses lecteurs. Jamais un aveu; jamais il ne parle de ce qu'il a fait, de ses erreurs, de son repentir. Il arrive devant le public sans daigner lui apprendre ce qu'il est; la créature ne vaut pas la peine qu'on s'explique devant elle: il renferme en lui-même son histoire, qui lui retombe sur le coeur[561].»
Il n'y a pas dans le silence de Rancé le dédain que l'auteur suppose; se confesser au public n'est pas de stricte obligation; il ne faut point voir ici le péché qui se cache, mais la personnalité qui s'efface. Elle peut se montrer d'une manière touchante: voyez saint Paul; elle peut se voiler d'une manière sublime: voyez saint Jean. Rancé, écrivant, n'est plus un homme, mais une voix: la voix, tout ensemble, de l'humanité et de l'éternité.
Ce qui me paraît plus regrettable que les confessions de Rancé, c'est l'histoire des pensées qui le jetèrent si avant dans les voies de la mortification. Mais, là-dessus, même silence, ou peu s'en faut. On croit sentir dans les impressions qu'il remporta d'une chambre de mort, moins de douleur encore que d'effroi. Le nom de Madame de Montbazon se mêle, on nous l'assure, aux premiers cris de sa terreur; mais la terreur domine. Ce «lac de feu» au milieu duquel il voit, dans une vision terrible, «s'élever à demi-corps une femme dévorée par les flammes[562],» ce qu'il dit lui-même des premiers temps de son réveil, où il vit, «à la naissance du jour (du jour de la grâce probablement) le monstre infernal avec lequel il avait vécu[563];» la «frayeur prodigieuse» dont il dit qu'il fut saisi à cette terrible vue, et dont il ne croit pas «qu'il revienne de sa vie[564],» tout cela laisse, à ce qu'il me semble, peu de part à la tendresse humaine dans le changement de vie de l'abbé de Rancé; le héros de roman, le personnage élégiaque, échappe quoi que l'on fasse: il ne reste, et c'est tant mieux peut-être pour lui et pour nous, que le pécheur consterné, s'efforçant d'anticiper par des souffrances volontaires, et par une vie aussi pareille que possible à la mort, sur la justice du Juge éternel.
M. de Chateaubriand a grande envie de croire à la fameuse histoire de la tête de mort; mais il y réussit à peine; encore moins parvient-il à nous y faire croire. Outre la faiblesse des preuves, j'ose dire qu'avec cette tête de Madame de Montbazon dans sa cellule, Rancé n'est plus le Rancé que nous connaissons. Le fait, s'il était vrai, supposerait chez lui quelque chose de romanesque et de tendre, que tout, dans sa vie de pénitent et de réformateur, contredit hautement; eût-il voulu d'ailleurs exproprier le tombeau, disputer à la mort quelque chose de ses droits, et conserver la tête de sa maîtresse lorsqu'il se dépouillait de ses lettres et de son portrait? Le personnage de Rancé manque-t-il pour cela de poésie? Non assurément; rien de ce qui est grand n'en peut manquer; mais c'est une autre poésie que celle des _Héroïdes_ de Colardeau.
J'ai parlé de grandeur, et non de vérité. Le christianisme de Rancé ne représente qu'un côté de la vérité; mais l'erreur, parce qu'elle est toujours vraie en partie, est capable de grandeur. C'est sans doute, comme le dit M. de Chateaubriand, mettre le cynisme dans la religion que de commander, comme ce moine de la Trappe, que notre corps soit jeté à la voirie, et ce furieux mépris de la matière est, en religion, un malentendu également grossier et funeste. C'est donc mauvais, mais ce n'est pas petit. Eh bien! ce moine résumait, sous une forme brutale, horrible, toute la pensée et toute l'oeuvre de Rancé. C'est jusqu'au suicide, exclusivement, qu'il a poussé la haine de la matière et de la vie. Mourir est le premier et le dernier mot de sa philosophie chrétienne. Je n'ai garde de m'en étonner. Ce qui m'étonne, ce que je ne puis assez admirer, c'est que ce mot, aussi, n'ait pas été le premier et le dernier de l'enseignement apostolique. Toutes les religions, toutes les philosophies n'avaient su que maudire la matière ou la diviniser. Au milieu de l'effroyable et universelle corruption des moeurs, l'ascétisme outré semblait commandé à la religion nouvelle. Ne voulant pas chercher ses moyens de succès dans l'extrême licence (le polythéisme d'ailleurs ne lui laissait rien à faire dans ce genre), elle devait les chercher dans l'extrême rigueur. Elle n'a fait ni l'un ni l'autre. Elle a osé, d'un même coup, d'un même mot, dompter et réhabiliter la chair. Que d'autres admirent uniquement la force du christianisme, c'est sa modération qui me paraît miraculeuse; c'est sa modération qui me révèle sa force et m'atteste sa divinité. Ce point de vue a peu occupé l'apologétique: il le méritait pourtant, et il est grand temps qu'il l'obtienne.
Au reste, c'est dans l'emportement contraire à cette modération qu'il faut chercher Rancé: il y est tout entier. Rien de plus simple, à partir de là, que cette existence, cette pensée, cette oeuvre:
«Rancé, dit M. de Chateaubriand, a beaucoup écrit; ce qui domine chez lui est une haine passionnée de la vie... Il enseigne aux hommes une brutalité de conduite à garder envers les hommes; nulle pitié de leurs maux. Ne vous plaignez pas, vous êtes faits pour les croix, vous y êtes attachés, vous n'en descendrez pas; allez à la mort, tâchez seulement que votre patience vous fasse trouver quelque grâce aux yeux de l'Éternel... Cette doctrine... n'est attendrie que par quelques accents de miséricorde qui s'échappent de la religion chrétienne. On sent comment Rancé vit mourir tant de ses frères sans être ému, comment il regardait le moindre soulagement offert aux souffrances comme une insigne faiblesse et presque comme un crime. Un évêque avait écrit à Rancé sur une abbesse qui avait besoin d'aller aux eaux; l'abbé lui répond:
«Le mieux que nous puissions faire, quand nous voyons mourir les autres, est de nous persuader qu'ils ont fait un pas qu'il nous faut faire dans peu, qu'ils ont ouvert une porte qu'ils n'ont point refermée. Les hommes partent de la main de Dieu, il les confie au monde pour peu de moments; lorsque ces moments sont expirés, le monde n'a plus droit de les retenir, il faut qu'il les rende. La mort s'avance, et l'on touche à l'éternité dans tous les instants de la vie. On vit pour mourir; le dessein de Dieu, lorsqu'il nous donne la jouissance de la lumière, est de nous en priver. On ne meurt qu'une fois, on ne répare point par une seconde vie les égarements de la première: ce que l'on est à l'instant de la mort, on l'est pour toujours.»
«Dans toutes ces pensées, extraites de ses différentes oeuvres et recueillies par Marsollier, on ne retrouve que des redites de la même idée; c'est toujours dur, mais admirablement exprimé[565].»
On comprend que Rancé, penchant par caractère où nous venons de voir qu'il penchait, «n'ait vu point d'autre porte à laquelle il pût frapper pour retourner à Dieu que celle du cloître[566];» c'est lui-même qui le dit. Cette idée, d'ailleurs, était une des idées, et, si l'on en croit M. de Chateaubriand, une des bénédictions de l'époque. La vivacité des esprits, attisée par la Fronde, alla se dépenser dans l'armée et dans les monastères; la gloire et la religion furent les dérivatifs de la liberté: «À l'abri derrière ses guerriers et ses anachorètes, la France respira[567].» Mais cette porte ou ce port de la vie cénobitique, Rancé fut quelque temps avant de pouvoir y pénétrer. Il trouva d'abord, on peut le croire aisément, l'obstacle au dedans de lui; plus tard, ce fut chez ses amis, chez les directeurs mêmes de sa vie. Il faut lire dans l'auteur ces délibérations et ces combats. Nous disons volontiers avec lui:
«Ces _endroits_ de nos anciennes moeurs reposent. On aime à assister aux conversations de l'abbé de Rancé sur la légitimité des biens qu'on peut ou qu'on ne peut pas retenir, sur ce qu'il est permis de garder, sur ce qu'on est obligé de rendre, sur le compte de ses richesses que l'on doit à Dieu. Ces scrupules de conscience étaient alors les affaires principales; nous n'allons pas à la cheville du pied de ces gens-là[568].»
Je dis à mon tour: Ces _endroits_ du livre reposent, font du bien. On aime à se rappeler encore celui-ci:
«Le repentir vous isole de la société et n'est pas estimé à son prix. Toutefois l'homme qui se repent est immense; mais qui voudrait aujourd'hui être immense sans être vu[569]?»
«En voulant se réduire à la pauvreté, Rancé, dit l'auteur, éprouvait les difficultés qu'on rencontre à s'enrichir[570].» Il les surmonta. Débarrassé de ses biens, il alla prendre possession de la pauvreté, en prenant possession de la Trappe, dont il était, depuis son enfance, abbé commendataire. La maison et la règle, tout n'était que débris; «les moines eux-mêmes, dit l'auteur, n'étaient que des ruines de religieux[571].» Hommes et choses, il fallait tout rebâtir. Tout fut rebâti. De nouveaux moines vinrent de Perseigne à la Maison-Dieu; et c'est alors seulement que Rancé, sortant de ses incertitudes, conçut le dessein de devenir abbé régulier, d'abbé commendataire qu'il était. C'était tout simplement mettre la vérité à la place de la fiction. Croira-t-on qu'un tel dessein ait pu rencontrer des résistances? Louis XIV avait ses raisons pour maintenir, autant que possible, les bénéfices en commende: cette manière de se faire libéral du bien d'autrui accommodait sans doute le grand roi. Au lieu de dire à Rancé: Soyez en effet ce dont vous portez le nom, l'État, l'époux de l'Église, lui dit: Ne soyez point ce que vous devez être; et l'on défendit comme un principe le mépris de tous les principes. Il fut enfin permis à Rancé de remplir son devoir, mais sans que cela pût tirer à conséquence, et il fut réservé qu'après lui l'abbaye retournerait en commende.
Après un roi qui ne veut pas qu'un abbé remplisse les devoirs de sa charge, vient un pape qui s'oppose à la réforme d'un couvent. Entre la _commune_ et l'_étroite_ observance, le pontife décide en faveur de la première, et fait une règle du relâchement de la règle. Deux voyages de Rancé à Rome «pour réclamer, dit l'auteur, non de l'argent, mais la misère[572],» furent inutiles.» La fureur d'être pauvre et de disparaître semblait à Rome les Petites-Maisons ouvertes[573].» C'était peu d'être tout simplement éconduit, Rancé fut joué. «Pourvu d'une bénédiction, il partit au mois d'avril, et il était accompagné du jugement du pontife qui condamnait l'étroite observance[574].» Il se trouva maître cependant, la suite le prouve, de régler la Maison-Dieu selon l'esprit de ces mots énergiques dont il a fait le préambule des constitutions de son abbaye: «Quiconque voudra y demeurer n'y doit apporter que son âme: la chair n'a que faire là-dedans[575].»
Le récit de ces deux séjours à Rome est à la fois un excellent morceau d'histoire et un piquant tableau de moeurs. La poésie s'y mêle, en dépit du héros, volontairement insensible aux souvenirs et aveugle aux merveilles de l'antique métropole du monde. Rancé ne voit rien, mais son historien regarde pour lui. L'écrivain, selon sa coutume, se fait une place dans son livre:
«Ô Rome, te voilà donc encore! Est-ce ta dernière apparition? Malheur à l'âge pour qui la nature a perdu ses félicités! Des pays enchantés où rien ne vous attend, sont arides: quelles aimables ombres verrais-je dans les temps à venir? Fi! des nuages qui volent sur une tête blanchie[576].»