Etudes Sur La Litterature Francaise Au Xixe Siecle Tome 1 Madam

Chapter 40

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Les premiers chapitres de l'ouvrage sont trop pleins de ces beautés que nous appelons faites. Le trait, la sentence, l'allusion rapide, semblable à la flèche du Parthe, une concision qui n'est pas toujours de la précision, nuisent, dans ces chapitres, si remarquables d'ailleurs, à la beauté de l'ensemble. Il y a trop d'étincelles, trop de chocs; les idées se heurtent contre les idées, plutôt qu'elles ne se suivent et s'enchaînent. Enfin, s'il m'est permis de le dire, telle pensée se pose fièrement, qui, peu solide au fond et peu importante, devrait se contenter d'une attitude plus modeste, et y gagnerait:

«Ferdinand se retrancha dans cette retraite des Hiéronymites (l'Escurial), pour essayer de là une sortie sur la société; mais caché parmi ces architectures saintes et sombres, il n'avait point la hauteur, la mine, la sévérité, la taciturne expérience, la croyance invincible de ces dosserets rigides, de ces pilastres sacrés: hermites de pierre qui portaient la religion sur leurs têtes. Il ne pouvait, lui mort ressuscité, étendre, assis dans son cercueil, ses bras de poussière à rencontre de l'avenir[519].»

Cela est-il assez simple pour être vraiment beau?

«Il éloigne son directeur, Don Victor Saez. Saez était habile, mais il avait parlé bas à la grille du tribunal de la Pénitence, oubliant que le Forum est aujourd'hui le confessionnal des nations[520].»

Cela est-il assez clair pour être vraiment beau?

«La foule court chez les opposants, dans le dessein de les massacrer; Morillo dissipe la foule, et la première législature des Cortès finit. Cette terre de misère avait _pourtant_ été foulée par Annibal; elle avait _vu_ la pudique aventure de Scipion et donné naissance à Trajan[521].»

Ceci n'est plus de l'art, c'est du prestige et de la déception. Derrière cette antithèse et ces grands noms, il n'y a rien. Eh! qui donc empêche qu'une terre _foulée_ par un conquérant, _témoin_, dans les temps anciens, de l'action généreuse d'un étranger, qu'une terre, enfin, qui a donné un grand homme au premier des trônes, ne devienne plus tard, et n'ait été même alors, _une terre de misère_! Il n'y a que M. de Chateaubriand à qui la critique passe de pareils caprices. Elle semble lui avoir dit, comme disait autrefois au grand Condé ce commis aux barrières: «Monseigneur, les lauriers ne payent point.» Elle s'aperçoit bien que le héros passe de la contrebande, que le grand homme se joue; mais «ce sont jeux de prince»; on en sourit et l'on se tait.

«La session s'ouvrait à Madrid, le 1er mars 1822, alors qu'ambassadeur, nous assistions aux séances du parlement britannique, ou que nous racontions dans la première partie de nos _Mémoires_ nos courses chez les sauvages[522].»

Ici encore, il faut sourire et se taire.

Cet amour du _trait_ n'a-t-il pas égaré la plume de l'auteur lorsqu'il a écrit ces lignes, à mon avis peu dignes de lui:

«Goiffieux, particulièrement désigné, quitta Madrid. Bientôt arrêté, il pouvait se taire ou tromper: on lui demanda son nom, il répondit: Goiffieux, premier lieutenant dans la Garde. Il _dédaigna_ de se sauver par un mensonge: _il était français_[523].»

Est-ce que, par hasard, un Français ne ment jamais? est-ce que, chez d'autres nations, on a moins de dédain pour le mensonge? En bonne foi, quelle impression recevrait l'auteur de phrases comme celles-ci, rencontrées chez Goethe, chez Byron, ou chez tel autre:

Il dédaigna de se sauver par un mensonge: il était allemand. Il dédaigna de se sauver par un mensonge: il était anglais. Il dédaigna de se sauver par un mensonge: il était hongrois, valaque, moldave, etc.; et autant d'etc. qu'il y a de nations?

Dans quel idiome cette vanterie n'est-elle pas aussi légitime et aussi risible qu'en français? et quand c'est à un grand homme qu'elle échappe, quand il en fait la _finale_ triomphante d'un récit, qui peut souffrir de voir le génie devenu peuple, et le poète abandonnant sa lyre pour la _grosse caisse_ d'une musique de régiment[524]?

Mais ne laissons pas enlever par cette étude littéraire toute notre attention et tout l'espace qui nous reste. Voyons de plus grands objets. Ce livre a un caractère moral, et peut être jugé comme une action. C'est par ce jugement que nous voulons finir.

Il serait ridicule de prétendre qu'un ouvrage tout apologétique n'eût pas pour sujet principal l'homme qui l'a écrit pour sa propre défense. Il ne serait pas moins inutile de nier que l'habitude de M. de Chateaubriand de s'introduire dans tous ceux de ses ouvrages où il y a place pour lui, et de parler abondamment de soi-même, est prise par le public en très bonne part, et que l'_égotisme_ de Montaigne lui-même n'est pas plus agréable ni plus agréé. Faut-il faire, pour ma part, ma confession entière? Rien, dans les écrits de M. de Chateaubriand, n'intéresse mon imagination autant que lui-même. Il est personnellement la plus poétique de ses créations; sans artifice et sans déguisement, il s'est peu à peu idéalisé; son existence est une oeuvre d'art, au même sens qu'on peut le dire, sans injure, des productions du génie le plus sincère; en un mot, le poète est devenu poème; le nom de Chateaubriand remue, dans le sein de la génération actuelle, au moins autant de poésie que celui d'Eudore ou de Chactas, et l'_Itinéraire_ en contient au moins autant que _les Martyrs_ et _Atala_.

Il reste pourtant à se demander si ce plaisir est sans danger, je ne dirai pas pour celui qui le donne, mais au moins pour ceux qui le reçoivent. On aime à approuver, de confiance, les motifs qui font surabonder le moi dans les écrits de M. de Chateaubriand (le _moi_ ou le _nous_, peu importe; ce dernier n'a que la bizarrerie et l'inélégance de plus); mais que ce moi prolongé et retentissant soit de bon exemple, ceci peut faire question. On a dit, il est vrai, que chacun est plein de soi-même, et qu'entre ceux qui dissimulent cette plénitude et ceux qui l'avouent il n'y a que la différence de la franchise, à l'avantage des derniers. Jamais la vérité, si c'est là une vérité, n'aurait été plus accommodante pour nos faiblesses. Cette franchise, du moins, ferait brèche aux bienséances, s'il est encore vrai, comme du temps de Pascal, «que la civilité humaine cache et supprime le _moi_ humain[525];» cette suppression ferait partie de la politesse, et, à notre avis, non seulement de celle des _moeurs_, mais de celle de l'_esprit_. Elle fait, d'ailleurs, partie de la morale; car, en attendant que «la charité chrétienne» ait, suivant l'expression du même Pascal, «_anéanti_ le _moi_ humain[526],» la morale naturelle conseille de le _réprimer_. Il n'est pas douteux, en effet, qu'un sentiment ne s'enracine par son expression répétée, et que les effusions quotidiennes de l'égoïsme et de la vanité ne fortifient ces passions, à peu près comme un exercice fréquent fortifie la partie du corps qui le subit. Pour _anéantir_ le _moi_ humain (noble but, chacun l'avoue), il est utile de commencer par le _cacher_, par le supprimer dans le discours. D'ailleurs, morale et religion à part, il ne faut pas qu'on se fasse illusion: le moi perpétuel a de la grâce chez Montaigne et chez M. de Chateaubriand, et cette grâce couvre tout; un dessein philosophique chez l'un, la poésie chez l'autre, enveloppent la disgrâce naturelle de l'_égotisme_; ôtez ce prestige, réduisez la chose à ce qu'elle est chez tout le monde et en soi, que vous reste-t-il, qu'une habitude désagréable à tous, et contre laquelle tous sont secrètement ligués? Croyez-vous que ces grands écrivains ne l'aient pas su? Ce n'est qu'à coup sûr, et avec la certitude de plaire, qu'ils se sont mis en scène; car ils n'ignoraient pas apparemment ce que tout le monde sait, combien un _moi_ pèse à un autre _moi_. Encore n'est-on pas sûr, avec toute la grâce possible, d'en conserver toujours dans l'emploi de ce monosyllabe infortuné; les plus heureux y ont quelquefois échoué; le plaisir de parler de soi, l'un des plus entraînants, emporte au delà des limites les mieux connues: lisez le _Congrès de Vérone_; le _moi_ y est rare, mais son synonyme y déborde; et l'on souffre de rencontrer sous une plume aussi délicate que celle de l'auteur des phrases comme celle-ci: «Il nous était impossible de mettre aussi entièrement de côté ce que nous pouvions valoir, d'oublier tout à fait que nous étions _le restaurateur de la religion_ et l'auteur du _Génie du Christianisme_[527].» Une simple et grave considération rend superflue ici toute discussion de fait: c'est que jamais il n'appartint à un homme de se dire _le restaurateur de la religion_, ni peut-être à personne de lui donner ce titre. De la part d'autrui l'hommage serait exorbitant et vaudrait une apothéose; et de l'autre part, que serait-ce donc?

Au reste, il est bien superflu de le dire, et nous aurions voulu que M. de Chateaubriand, tout le premier, s'en fût dispensé, son _moi_ est très immatériel, son _moi_, c'est l'avenir de son nom; le reste, on doit l'en croire quoiqu'il l'affirme trop souvent[528], le reste il n'en a cure. Hélas! à la vue des moeurs littéraires de notre époque, on se laisse tenter à quelque indulgence pour cette faiblesse d'un grand coeur. Il y avait, relativement, du bon dans cette prétention de nos anciens auteurs à l'immortalité. C'était, en soi, quelque chose de plus élevé que le gaspillage que nous voyons faire aujourd'hui de la vie et du talent; c'était une manière de lier les siècles aux siècles; c'était enfin un gage de perfection dans les travaux de l'art. Aujourd'hui le talent semble dire: Mangeons et buvons, car demain nous mourrons. Avec tout son poétique dédain pour une terre où tout passe, M. de Chateaubriand vit beaucoup dans la postérité, beaucoup dans l'opinion du genre humain; et nous lui devons cette justice: l'honneur est placé dans son estime plus haut que la gloire. Mais cet honneur lui-même est-il donc le tout de l'homme et pardonnera-t-on aisément à un illustre vieillard, dont l'autorité pèse du double poids de l'âge et de la gloire, pardonnera-t-on à un Français s'adressant à des Français, de substituer l'honneur, leur dangereuse idole, à la vertu, qui, seule honorable devant Dieu, constitue elle seule le véritable honneur? Dans un sens relatif, l'honneur est quelque chose; et l'on veut du bien à l'homme qui maintient des traditions chevaleresques dans un siècle cupide. Mais quelle proportion de cette chevalerie du caractère et des moeurs avec l'ensemble et la profondeur de la vie humaine! Comme elle la pénètre superficiellement! Qu'elle la touche par peu de points! Que les rencontres de l'honneur avec la conscience sont accidentelles et passagères! Quelle boussole dont l'aiguille tourne avec le vaisseau même, et montre le pôle partout! Quelle morale que celle qui prescrit, selon les temps, les conduites les plus opposées, et dont la moindre variation des moeurs déplace le centre! Quelle morale, enfin, que celle qui exclut l'humilité, et qui, dans la profession même du christianisme, cherche un refuge pour l'orgueil! M. de Chateaubriand déclare qu'il a la _petitesse d'être chrétien_[529]; il se félicite d'avoir rendu hommage au «seul pouvoir devant lequel on peut se courber sans s'avilir[530].» Pourquoi prendre la religion par cet unique côté, et faire du christianisme la consolation et l'indemnité de l'orgueil? Mais c'est peu de chose auprès de ce qu'on lit ailleurs; et si l'on ne savait que toute vie a ses inconséquences, et qu'à l'oeuvre tout système faillit plus ou moins, ne faudrait-il pas croire que l'honneur mondain est la seule religion du ministre qui nous déclare qu'en cas de non succès il se serait jeté dans la Seine[531], et de l'homme qui a pu écrire ces mots:

«Il serait mieux d'être plus humble, plus prosterné, plus chrétien. Malheureusement nous sommes sujet à faillir; nous n'avons point la perfection évangélique. Si un homme nous donnait un soufflet, nous ne tendrions pas l'autre joue: cet homme, s'il était sujet, nous aurions sa vie ou il aurait la nôtre; s'il était roi[532]...»

Tout ne déplaît pas dans ces paroles; on en aime du moins la franchise; mais cette franchise, que nous apprend-elle?

L'honneur n'avait-il donc pas répandu assez de sang, semé assez de ruines, corrompu assez d'idées, déraciné assez de principes? N'avait-il pas compromis assez profondément le caractère national? N'avait-il pas, tout au moins, assez montré en morale sa vacuité, son étroitesse et son impuissance? En qualité d'historien, de politique et d'homme, M. de Chateaubriand n'avait-il pas eu mille occasions et mille moyens de bien connaître cet imposteur, et devions-nous nous attendre qu'aux limites de sa vie on le verrait ramener aux autels de Baal la foule qu'il pouvait désabuser? Quel ministère il vient de se conférer, et de quelle responsabilité il charge sa noble tête! Que dira-t-il d'_outre-tombe_ à ceux qui ne l'écouteront pas alors avec moins d'avidité que nous? Je l'ignore; mais, en deçà de la tombe, «averti par ses cheveux blancs,» et n'étant pas plus que Bossuet réduit au silence par «une voix qui tombe,» et par «une ardeur qui s'éteint[533],» il nous doit d'autres renseignements, purs comme sa profession de foi, et graves comme son âge. Ce n'est pas dans le sens de la foule, mais à l'encontre de ce torrent, que doit marcher cet homme fort, afin de la faire rebrousser vers les témoignages de l'Éternel. Qu'il ne joigne pas à l'étonnante jeunesse de son talent la jeunesse plus étonnante des sentiments et des opinions; mais qu'après avoir reconnu la vanité de tant de choses, il reconnaisse encore et foule aux pieds cette dernière vanité. Eh! quelle vénération pourrait entourer son tombeau et s'attacher à sa mémoire, si le chant du cygne avait été un hymne idolâtre, et si ses derniers accents, qui devaient appartenir au _devoir_, avaient affermi sur ses bases le simulacre du faux _honneur_? Cette substitution funeste de l'honneur à la vertu, cette équivoque perfide, le mal du peuple français depuis des siècles, espérons qu'elle n'obtiendra pas, des paroles suprêmes du plus illustre de nos écrivains, une consécration solennelle et des gages de perpétuité.

IV

Vie de Rancé.

1 vol. in-8°.--1844.

PREMIER ARTICLE[534]

Qui de nous, ayant gardé quelque chose de son jeune amour pour les grâces du langage et pour les merveilles du talent, n'a pas senti son coeur battre un peu plus vite à l'annonce, à l'apparition d'un nouvel ouvrage de M. de Chateaubriand? Qui de nous, sachant qu'il était question d'une _Vie de Rancé_ ne l'a pas d'avance écrite en son esprit telle qu'il lui semblait que devait l'écrire l'auteur de _René_, le chantre des _Martyrs_? Or, cette histoire du réformateur de la Trappe, la voici. Prenez, et dévorez. C'est ce que j'ai fait, moi qui vous parle, moi qui m'étais annoncé à moi-même, sous ce titre de _Vie de Rancé_, l'histoire d'un René chrétien, que le premier René ne rendait que trop nécessaire. Je n'ai rien sauté, je vous en réponds, heureux si j'avais pu prendre mes mesures pour faire durer le plaisir; car j'ai vu que le livre était plus court, beaucoup plus court que je n'eusse voulu, et je me trouve à cette heure tout triste et tout étonné d'avoir déjà fini. C'est vous dire que la jouissance a été vive, c'est sans doute vous raconter ce qui vous est arrivé à vous-même si vous avez lu _Rancé_. Et maintenant que dois-je vous dire? Apprenez d'abord l'histoire du livre. Le Père Séguin, de Carcassonne, à la mémoire de qui il est dédié par «son très humble et très obéissant serviteur Chateaubriand,» dont il dirigeait la conscience, le Père Séguin, mort l'an dernier à quatre-vingt-quinze ans, a demandé, a imposé ce travail à son illustre pénitent. Par pure obéissance, non par goût, le grand écrivain a repris sa plume, et tracé la vie du dernier des moines célèbres: le tour du Père Lacordaire n'est pas encore venu. Il en est résulté le volume dont je dois vous rendre compte, et dont je risque fort de vous parler trop tard, si vous êtes aussi avide que moi de lire tout ce qui tombe de cette plume d'or.

Le sujet, la circonstance, faisaient prévoir, je vous l'avoue, un livre plus complètement grave. Le Père Séguin serait peut-être un peu surpris de la manière dont ses ordres ont été remplis. Il ne se doutait peut-être pas que toute la chronique galante du règne de Louis XIII dût y passer, et qu'on ne pût arriver à la cellule de l'abbé de la Trappe sans passer par les cabinets de Julie d'Angennes et par la chambre à coucher du duc de Montbazon. Rancé, dans sa jeunesse, était de ce monde-là, et cette jeunesse, passionnément folle, devait sans doute être racontée; mais je m'imagine qu'à la lecture de tant de détails piquants, où Rancé n'est pour rien, le Père Séguin eût remercié M. de Chateaubriand de l'excès de son zèle et l'eût prié de se ménager. Tout le monde, je le crains, n'aura pas les scrupules qu'aurait eus le bon religieux, et beaucoup de gens aimeront plus que tout le reste ce que sans doute il eût aimé le moins. Il faut bien en convenir, cela est admirablement débité; rien de plus spirituel, rien d'aussi brillant, rien surtout d'aussi vivant que ce tableau de la Société française à l'avant-scène du règne de Louis XIV. Mais la suite étant très grave, grave même de ton, j'aime à le reconnaître, ce commencement fait disparate, et l'on sent trop que l'auteur joue avec son sujet, ou plutôt se joue de son sujet. Un boudoir ne saurait servir de péristyle à un temple. Que vous semble des lignes suivantes, à les rencontrer dans l'introduction d'un livre commandé par un prêtre sur la vie d'un anachorète?

«On n'aimait pas, à l'hôtel de Rambouillet, les bonnets de coton. Montausier n'eut la permission d'en user qu'en considération de ses vertus. Les femmes portaient, le jour, une canne comme les châtelaines du quatorzième siècle; les mouchoirs de poche étaient garnis de dentelle, et l'on appelait _lionnes_ les jeunes femmes blondes. Rien de nouveau sous le soleil[535].»

«Le vieux duc de Montbazon ayant lu que saint Paul était un _vaisseau d'élection_, croyait que le saint voyageait dans un grand navire nommé _Élection_, et il disait à la reine: Madame, laissez-moi aller; ma femme m'attend. Dès qu'elle entend un cheval, elle croit que c'est moi[536].»

Il y a d'autres passages plus étonnants, que le respect du sujet aurait pu faire écarter. L'auteur le devait à son héros, peut-être à lui-même. Un vieillard est un anachorète, j'ai dit presque un prêtre. On peut le remercier de joindre à la gravité beaucoup de grâce; mais, du sanctuaire où sa vieillesse le retire, on ne s'attend pas à voir sortir de périlleuses gaités[537].

Une fois le genre admis, le langage y peut répondre; ce n'est pas une faute de plus. Ce qui endommage l'oeuvre, ce ne sont pas certains mots, mais certaines choses. Il est naturel de parler comme on pense. L'auteur est donc bien le maître d'appeler la cousine de Louis XIV un _grand hurluberlu_[538], de déclarer que le duc de Saint-Simon _écrit à la diable pour l'immortalité_[539], et de dire du laid Pélisson, aimé par une laide qui lui demandait le secret: que Pélisson avait trop de goût _pour parler de çà_[540]. Ce style n'est pas précisément grave; et comme la gravité ne va point sans la simplicité, il n'y a point non plus de gravité dans des phrases comme celles-ci, qui sont à la véritable éloquence de la diction ce que le parfum de la tubéreuse est à celui de la rose:

«Le _volage fardeau_ que ne put soulever ni son bras ni sa conscience[541].» (Il s'agit de la maîtresse de M. de Montbazon, que ce vieux duc essaya de jeter par la fenêtre.)

«On rencontrait sur toutes les routes des fuyards du monde; Rancé, à ses risques et périls, les allait recueillir; il rapportait dans un pan de sa robe des cendres brûlantes, qu'il semait sur des friches, pour engraisser les déserts avec des débris de passions[542].»--«On élargissait dans la bourse du peuple la déchirure par où devait passer la France[543].»--«Voltaire naissait; cette _désastreuse mémoire_ avait pris naissance dans un temps qui ne devait point passer[544].»

Le sujet ne réclamait point de telles beautés; peut-être même qu'elles n'étaient indispensables en aucun sujet. L'auteur a montré, dans ce même livre, qu'il savait parler cette langue du dix-septième siècle, qui mettait à la disposition de l'écrivain (c'est l'auteur lui-même qui le dit) la force, la précision et la clarté, en laissant à l'écrivain la liberté du tour et le caractère de son génie[545].» La moitié de l'ouvrage est écrite dans cette langue: pourquoi M. de Chateaubriand ne l'a-t-il pas exclusivement préférée? pourquoi ces dissonances? pourquoi ces disparates étranges? Cette confusion de tous les tons est-elle au moins de bon goût?

Que l'auteur, à l'occasion de la vie de Rancé, ait raconté d'autres vies, retracé d'autres caractères, remué la cendre de tout un siècle, nous n'aurons garde de nous en plaindre. Outre que le courage nous manquerait pour supprimer ces délicieuses pages sur Marcelle de Castellane[546], et ces pages non moins délicieuses sur les longues correspondances, transportées d'un précédent ouvrage de M. de Chateaubriand dans celui-ci[547], ce jugement d'un sens si droit et d'une sévérité si juste sur le cardinal de Retz[548], et même cette excursion à Belgrave-Square[549], à propos de Chambord, qui lui-même est cité à propos d'un prieuré que Rancé possédait à quelque distance de ce château royal, nous reconnaissons que le portrait ressort mieux dans son cadre, et que placer tour à tour cette grande figure de Rancé au point de vue de son siècle et du nôtre, c'est donner à une peinture l'énergie d'un relief. On se plaît, d'ailleurs, dans ces épisodes, à voir ce froid bon sens de M. de Chateaubriand, ce bon sens tout français, se mêler à l'éclat d'une fantaisie éternellement jeune. Nul n'est plus sévère envers les vieux âges que l'enchanteur qui en a ressuscité, avec tant de bonheur, les glorieux souvenirs. Il ne lui en coûte rien de faire main basse sur nos admirations les plus chères: Voltaire est moins désabusé. Combien de réputations réduites, chemin faisant, à leur portion congrue! Combien de jugements de convention réformés en passant! Grand justicier, qui vous permîtes jadis tant de rêves, n'aurez-vous donc nulle pitié des nôtres? Faut-il absolument que nous écrivions avec vous, au bas du portrait de Madame de Sévigné: «Légère d'esprit, inimitable de talent, positive de conduite, calculée dans ses affaires, ne perdant de vue aucun intérêt[550]?» En vérité, c'est une épitaphe; l'épitaphe de notre amour: l'admiration seule nous reste.