Etudes Sur La Litterature Francaise Au Xixe Siecle Tome 1 Madam

Chapter 4

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On l'a, en conséquence, déchirée dans son talent, dans son caractère et dans ses moeurs. Espérons que le temps consommera la justice qu'on a commencé à lui rendre. Laissons dire à un cynique, qu'il reste toujours quelque chose de la calomnie, et croyons, avec le poète:

Que des préventions déchirant le bandeau La vérité s'assied sur le bord d'un tombeau.

Madame de Staël a plus d'une fois déploré le malheur de la femme célèbre, et en le déplorant, elle a raconté son histoire. Elle a, sur ce sujet, des accents bien émus dans ce passage du livre sur la _Littérature_, où l'on dirait qu'elle ne plaint pas feulement, mais qu'elle blâme celle qui s'expose à de pareils dangers:

«Dès qu'une femme est signalée comme une personne distinguée, le public en général est prévenu contre elle. Le vulgaire ne juge jamais que d'après certaines règles communes, auxquelles on peut se tenir sans s'aventurer. Tout ce qui sort de ce cours habituel déplaît d'abord à ceux qui considèrent la routine de la vie comme la sauvegarde de la médiocrité. Un homme supérieur déjà les effarouche; mais une femme supérieure, s'éloignant encore plus du chemin frayé, doit étonner, et par conséquent importuner davantage. Néanmoins un homme distingué ayant presque toujours une carrière importante à parcourir, ses talents peuvent devenir utiles aux intérêts de ceux mêmes qui attachent le moins de prix aux charmes de la pensée. L'homme de génie peut devenir un homme puissant, et sous ce rapport, les envieux et les sots le ménagent; mais une femme spirituelle n'est appelée à leur offrir que ce qui les intéresse le moins, des idées nouvelles ou des sentiments élevés: sa célébrité n'est qu'un bruit fatigant pour eux.

La gloire même peut être reprochée à une femme, parce qu'il y a contraste entre la gloire et sa destinée naturelle. L'austère vertu condamne jusqu'à la célébrité de ce qui est bien en soi, comme portant une sorte d'atteinte à la perfection de la modestie. Les hommes d'esprit, étonnés de rencontrer des rivaux parmi les femmes, ne savent les juger, ni avec la générosité d'un adversaire, ni avec l'indulgence d'un protecteur; et dans ce combat nouveau, ils ne suivent ni les lois de l'honneur, ni celles de la bonté. Si, pour comble de malheur, c'était au milieu des dissensions politiques qu'une femme acquît une célébrité remarquable, on croirait son influence sans bornes alors même qu'elle n'en exercerait aucune; on l'accuserait de toutes les actions de ses amis; on la haïrait pour tout ce qu'elle aime, et l'on attaquerait d'abord l'objet sans défense avant d'arriver à ceux que l'on pourrait encore redouter.

Un homme peut, même dans ses ouvrages, réfuter les calomnies dont il est devenu l'objet: mais pour les femmes, se défendre est un désavantage de plus; se justifier, un bruit nouveau. Les femmes sentent qu'il y a dans leur nature quelque chose de pur et de délicat, bientôt flétri par les regards mêmes du public: l'esprit, les talents, une âme passionnée, peuvent les faire sortir du nuage qui devrait toujours les environner; mais sans cesse elles le regrettent comme leur véritable asile.

L'aspect de la malveillance fait trembler les femmes, quelque distinguées qu'elles soient. Courageuses dans le malheur, elles sont timides contre l'inimitié; la pensée les exalte, mais leur caractère reste faible et sensible. La plupart des femmes auxquelles des facultés supérieures ont inspiré le désir de la renommée, ressemblent à Herminie revêtue des armes du combat: les guerriers voient le casque, la lance, le panache étincelant; ils croient rencontrer la force, ils attaquent avec violence, et dès les premiers coups, ils atteignent au coeur.

Non seulement les injustices peuvent altérer entièrement le bonheur et le repos d'une femme; mais elles peuvent détacher d'elle jusqu'aux premiers objets des affections de son coeur. Qui sait si l'image offerte par la calomnie ne combat pas quelquefois contre la vérité des souvenirs? Qui sait si les calomniateurs, après avoir déchiré la vie, ne dépouilleront pas jusqu'à la mort des regrets sensibles qui doivent accompagner la mémoire d'une femme aimée?

Dans ce tableau, je n'ai encore parlé que de l'injustice des hommes envers les femmes distinguées: celle des femmes aussi n'est-elle point à craindre? N'excitent-elles pas en secret la malveillance des hommes? Font-elles jamais alliance avec une femme célèbre pour la soutenir, pour la défendre, pour appuyer ses pas chancelants[61]?»

La popularité de son père aggrava le mal; Madame de Staël avait déjà bien assez de torts aux yeux de l'envie; on lui compta, par surcroît, ceux de son père; car l'esprit de parti, parodiant insolemment le Dieu jaloux, a coutume de punir les mérites des pères sur les enfants jusqu'à la troisième et quatrième génération.

La Révolution éclata. Madame de Staël, qui en avait salué l'avènement avec transport, en avait peut-être aussi pressenti les excès.

«N'effacez point, écrivait-elle six mois avant la convocation des États généraux, n'effacez point le sceau de raison et de paix que le destin veut apposer sur votre constitution; et quand l'accord unanime vous permet de compter sur le but que vous voulez atteindre, _prétendez à la gloire de l'obtenir sans l'avoir passé_[62].»

L'un des premiers soins de cette révolution qu'elle avait aimée et dont elle continua d'aimer le principe, fut de détruire le ministre qu'avait installé la liberté, et ce ministre était le père de Madame de Staël.

Elle courut des dangers personnels; elle usa d'un reste d'influence pour arracher à la proscription plusieurs de ses amis. Il fallut enfin céder à l'orage et chercher un asile en Angleterre. Deux ans qu'elle y passa l'attachèrent profondément à cette nation, à ses institutions, à sa littérature. Ses goûts et ses principes y trouvaient une égale satisfaction. Elle vit tout un peu en beau, et la trace de ses vives impressions se retrouve dans son dernier ouvrage, où sa confiance absolue dans la générosité britannique éveille quelquefois le sourire.

La pure littérature n'avait point de droit sur Madame de Staël au milieu des souffrances de son pays. C'est donc moins comme écrivain que comme défenseur d'une royale infortune et des intérêts de l'humanité qu'elle nous apparaît dans ses touchantes _Réflexions sur le procès de la Reine_ et dans des _Réflexions_ politiques dont la paix universelle était le but.

De retour en France, en 1795, elle vit se presser autour d'elle tout ce qu'il y avait à Paris d'hommes éminents et d'amis de la vraie liberté. Objet de la défiance et des inquiétudes du Directoire, elle eut pourtant assez de crédit pour satisfaire plusieurs fois son ardent besoin d'obliger. Sa voix, comme sa fortune, appartenait aux proscrits. Ce fut elle, avec Chénier, qui rendit à la France M. de Talleyrand, qui attendait de l'autre côté de l'Atlantique le premier signal de la fortune. La France, je crois, lui en sut peu de gré, et M. de Talleyrand ne se piqua pas, dit-on, d'être plus reconnaissant que la France.

À cette époque se rapportent les grands triomphes de Madame de Staël, je n'ose dire comme orateur, mais comme incomparable talent de conversation. Et ce même temps fut pour elle celui d'un découragement profond. Elle semblait désespérer de son pays et de l'avenir du monde, dans ces paroles écrites l'année même de son retour en France:

«On dit que le malheur hâte le développement de toutes les facultés morales; quelquefois je crains qu'il ne produise un effet contraire, qu'il ne jette dans un abattement qui détache et de soi-même et des autres. La grandeur des événements qui nous entourent fait si bien sentir le néant des pensées générales, l'impuissance des sentiments individuels, que, perdu dans la vie, on ne sait plus quelle route doit suivre l'espérance, quel mobile doit exciter les efforts, quel principe guidera désormais l'opinion publique à travers les erreurs de l'esprit de parti, et marquera de nouveau, dans toutes les carrières, le but éclatant de la véritable gloire[63].»

Ne croyez-vous pas voir un navire désemparé, qui flotte misérablement à tous les vents? Chose curieuse! ces lignes si graves servent de préface à deux ou trois petits romans. C'est un contraste et non une contradiction. L'auteur semble s'excuser de ne pas traiter des sujets plus sérieux; et la frivolité même de ses productions est un symbole et non une preuve de son découragement.

L'étoile de Bonaparte se levait alors. Il était déjà une puissance. Madame de Staël en était une aussi. Ces deux puissances se cherchèrent du regard, s'admirèrent mutuellement et se séparèrent presque aussitôt. Les opinions de Madame de Staël étaient libérales, et l'esprit, en tout cas, est une liberté. Bonaparte comprit qu'il n'y avait pas place en France, pour cette femme et pour lui. Un prétexte de la bannir fut aisément trouvé. En 1803 commencèrent les _Dix ans d'exil_ de cette femme célèbre. Bonaparte fut petit, Madame de Staël ne mit peut-être pas assez de dignité dans ses regrets[64]. On sourit, mais non pas de plaisir, quand on voit le grand empereur fixer à quarante lieues le rayon à l'extrémité duquel, se portant d'ailleurs d'un point à l'autre de la circonférence, cette femme pourra résider, et quand cette femme, trop éprise de Paris, essaie de raccourcir le rayon, de rompre la ligne et d'entamer, comme un prétendant, le territoire occupé par un usurpateur. Sans contredit, Madame de Staël eut quelques-uns des défauts de son sexe, comme elle en avait les plus précieuses qualités; elle fit faire trop de bruit à sa disgrâce, et donna peut-être trop de part à un ressentiment légitime dans ses jugements sur celui qu'elle ne craignit pas d'appeler _le moderne Attila_.

Ses années d'exil, partagées entre le séjour de Coppet et des voyages en Allemagne, en Italie, en Russie, en Suède, en Angleterre, furent décisives pour la gloire de Madame de Staël. _Delphine_ avait jeté un grand éclat; _ Corinne_ et _l'Allemagne_ en jetèrent bien davantage et placèrent leur auteur à la tête de la littérature de son pays.

Quand la Restauration la ramena en France, elle avait trouvé dans un second et tardif mariage le bonheur auquel avaient aspiré ses jeunes années. Bien des circonstances se réunissaient pour le combler, et pour la confirmer dans l'utile pensée que le bonheur n'est pas plus dans les passions ou dans la gloire que la voix de Dieu n'est dans la tempête; mais lorsque ce bonheur moral, que des convictions épurées ennoblissaient de jour en jour, se leva pour elle, le bonheur extérieur, la santé, la vie s'enfuyaient à grands pas. Une maladie douloureuse enleva Madame de Staël à sa famille, à son pays et à ses espérances terrestres, le 14 juillet 1817.

Une âme ne se définit pas, quoiqu'on puisse la connaître et la juger; mais chacune se distingue par quelques traits saillants qui forment pour ainsi dire sa figure. Il n'est pas difficile de discerner ceux qui distinguent Madame de Staël. Benjamin Constant a bien caractérisé son illustre amie lorsqu'il a dit:

«Les deux qualités dominantes de Madame de Staël étaient l'affection et la pitié. Elle avait, comme tous les génies supérieurs, une grande passion pour la gloire; elle avait, comme toutes les âmes élevées, un grand amour pour la liberté: mais ces deux sentiments impérieux et irrésistibles, quand ils n'étaient combattus par aucun autre, cédaient à l'instant, lorsque la moindre circonstance les mettait en opposition avec le bonheur de ceux qu'elle aimait, ou lorsque la vue d'un être souffrant lui rappelait qu'il y avait dans le monde quelque chose de bien plus sacré pour elle que le succès d'une cause ou le triomphe d'une opinion[65].»

À ces deux traits je voudrais en ajouter un troisième: la foi à la vérité, je veux dire à la valeur intrinsèque, à la force de la vérité. Vertu rare, vertu religieuse, car elle suppose la religion, et la religion la suppose. C'est déjà presque une religion, puisque celui qui croit à la vérité, croit à quelque chose de plus haut que l'espace, que le temps et que les forces de l'univers. La vérité, c'est la pensée de Dieu, c'est Dieu dans les choses; or Madame de Staël est une de ces âmes qui ont le plus honoré la vérité comme vérité, et qui l'ont crue plus forte que tout ce qui est fort, qui ont senti qu'il est juste de se dévouer à elle. La conviction, lorsqu'elle se croyait dans le vrai, l'amour du vrai, quel qu'il fût, alors qu'elle doutait encore, l'effort constant vers la lumière, voilà ce que l'on retrouve à toutes les pages de ses écrits; voilà ce qui les rend tous sérieux; voilà ce qui la met au-dessus, au moins sous ce rapport important, de la plupart de ceux ou de celles qu'on aurait l'idée de lui comparer.

CHAPITRE DEUXIÈME

Premiers ouvrages de Madame de Staël.

Passons de la vie aux écrits de Madame de Staël; ce sera raconter sa vie une seconde fois.

Elle débuta, en 1788, par des _Lettres sur les écrits et le caractère de J.-J. Rousseau_. L'admiration enthousiaste est certainement le ton dominant de cet ouvrage, dont l'auteur avait à peine vingt-deux ans lorsqu'il parut. Bien des choses dans les opinions et dans la conduite de Rousseau devaient être plus sérieusement appréciées. On n'aime pas que l'auteur, en avouant que Rousseau fut ingrat, s'efforce de rendre son ingratitude intéressante; on approuve moins encore le jugement qu'elle porte sur la dernière action de Rousseau, je veux dire sur sa mort, qu'elle suppose avoir été volontaire. Les années et l'observation durent aussi modifier ses idées sur l'_Émile_; mais après tout, il y a lieu d'admirer, en plusieurs endroits, l'indépendance et la sûreté de son jugement. N'y a-t-il pas, dans cette observation sur les deux premiers ouvrages de Rousseau (_Discours sur l'influence des Sciences et des Arts_, et _sur l'Inégalité_), autant de bon sens que d'esprit?

«Peut-être aurait-il dû avouer, dit-elle, que cette ardeur de connaître et de savoir était aussi un sentiment naturel, don du ciel, comme toutes les autres facultés des hommes; moyens de bonheur, lorsqu'elles sont exercées; tourment, quand elles sont condamnées au repos. C'est en vain qu'après avoir tout connu, tout senti, tout éprouvé, il s'écrie: _N'allez pas plus avant; je reviens, et je n'ai rien va qui valût la peine du voyage_. Chaque homme veut être à son tour détrompé, et jamais les désirs ne furent calmés par l'expérience des autres[66].»

_L'Héloïse_, qu'elle admire avec transport, essuie pourtant de graves censures. On a dit souvent, après et sans doute avant La Rochefoucauld, que l'esprit est dupe du coeur, ce qui n'empêche pas que le coeur ne soit une lumière. C'est par le coeur que Madame de Staël a si bien déjoué les sophismes en actions, les pièges dont ce roman est semé. Une parole incisive relève, en ces parties du travail de Madame de Staël, la justesse et la noble fermeté de ses critiques.

On croira sans peine qu'elle applaudit aux vues politiques de Rousseau. Peu nous imposte; si elle avait tort, c'est à peu près avec tout le monde, et si elle avait raison, tant d'autres avant elle avaient vu comme elle! Ce dont il faut lui savoir gré, c'est d'avoir réservé une partie de son admiration aux esprits qui, marchant, pour ainsi dire, du même pas que le temps, excellent dans l'accommodement et la transaction; mais après cela, nous ne la blâmerons pas d'avoir senti le mérite et l'utilité de ces talents plus hardis, de ces génies plus abstraits, qui, prenant leur point de départ, non dans les faits actuels et contingents, mais dans les principes, qui sont les faits éternels, dirigent les esprits vers l'idéal en toutes choses, et en le leur faisant connaître, le leur font souhaiter. Le bien absolu, le vrai absolu doivent être offerts aux regards de l'humanité; on ne s'en rapproche qu'à mesure qu'on y croit et qu'on les contemple, et la foi à la perfection est une même chose que la foi à la vérité.

Madame de Staël, dans ce premier écrit, comme dans tous les autres, procède peu par voie de déduction, et n'affecte pas la marche dialectique. Elle affirme, mais avec puissance; elle démontre moins qu'elle ne fait voir; sa pensée est remarquable par l'intuition et la spontanéité, aussi bien que par la richesse. Elle atteint beaucoup de vérités par le sentiment, elle a plus qu'un autre ce qu'on peut appeler des traits de lumière. Je mets dans ce nombre les pensées suivantes:

«Il est des bienfaits si grands qu'ils donnent le besoin de la reconnaissance[67].»

«On est vertueux quand on aime ce qu'on doit aimer: involontairement on fait ce que le devoir ordonne[67].»

«Peut-être la morale perfectionne-t-elle plutôt qu'elle ne change, guide-t-elle plutôt qu'elle ne ramène[67].»

Et qui est-ce donc qui ramène, puisque ce n'est pas la morale? Les faits sans doute; aussi la religion n'est-elle qu'un fait.

Toutes ces idées, chrétiennes à leur insu, font un pas vers la grande vérité. Tout ce qui est vrai est chrétien. Toutes les vérités sont dans le monde, et la grande vérité chrétienne est un centre qui leur est montré, un confluent où toutes ces vérités, séparées les unes des autres et impuissantes dans leur isolement, se dirigent comme autant de rivières pour se réunir et faire un tout. Lorsque cet ouvrage parut, on reprocha l'affectation au style de Madame de Staël. Qu'on l'eût accusée de témérité, à la bonne heure, quoique aujourd'hui nous n'en puissions guère juger; écrire de nos jours ainsi, ce serait presque écrire timidement. Mais le reproche d'affectation était souverainement injuste; personne n'est plus que Madame de Staël au-dessus de cette faiblesse; les imprudences de sa diction sont d'entraînement et non de calcul, et peut-être n'a-t-elle que trop écrit avec toute son âme et mis toute sa vie dans ses ouvrages. Non seulement elle n'a pas composé un livre, mais peut-être n'a-t-elle pas écrit une phrase qui n'ait été essentiellement une action.

Les _Réflexions sur le procès de la Reine_, écrites à Londres en 1793, sont pleines d'effusion, d'attendrissement et de simplicité. C'est un appel à la conscience et à la sensibilité. Mais ceux qui s'étaient attribué le droit de juger la reine avaient par là même résolu de la condamner, et la nation, spectatrice étonnée, n'avait plus ni voix ni mains, mais seulement des yeux. Le style de cette production est peu châtié. On y trouve des passages comme ceux-ci:

«Quoi! la mort terminerait une si longue agonie! quoi! le sort d'une créature humaine pourrait _aller si loin en infortune_! Ah! repoussons tous le don de la vie, n'existons plus dans un monde où _de telles chances errent sur la destinée!.._ Et depuis ce temps _qu'est-il arrivé? Son courage et son malheur_.»

Mais ces incorrections, où je reconnais l'empressement de la pitié et la précipitation du zèle, me plaisent comme la trace d'une larme généreuse, qui, en tombant sur un mot, l'aurait rendu illisible.

En 1794 parurent les _Réflexions sur la paix, adressées à M. Pitt et aux Français_. Cet écrit inspiré par la pitié n'est pas une complainte sur les maux de la guerre, mais une suite de considérations très positives et très solides sur l'intérêt commun qu'avaient à une prompte conclusion de la paix toutes les parties belligérantes. La finesse toute féminine des aperçus et des impressions se trouve mise au service d'une politique saine et parfaitement informée. M. Necker sans doute ne fut pas étranger à cet écrit, non plus qu'au suivant. Le sens exquis de Madame de Staël s'est pourtant une fois trouvé en défaut dans cet ouvrage: c'est lorsque, de la vanité naturelle aux Français, elle conclut l'impossibilité du rétablissement de la monarchie.

«Les Français, dit-elle, ont trop de vanité pour se soumettre à un chef; le roi se confondait avec la royauté: c'était le rang et non le talent qui le plaçait au-dessus de tous; mais celui qu'on choisirait, qu'on suivrait, qu'on croirait volontairement, serait par là même reconnu comme devant à ses talents sa supériorité sur les autres; et cet aveu n'est pas français[68].»

Il y a sans doute une vanité qui peut raisonner ainsi; il y en a une autre qui n'y regarde pas de si près! et d'ailleurs la _vanité qui raisonne_ peut tout aussi bien conclure en faveur d'un chef honoré par ses talents qu'en faveur d'un roi qui n'a pour lui que sa naissance. Je conçois très bien un homme qui dit: Je repousse une supériorité de convention, mais je me soumettrai volontiers à une supériorité réelle, intrinsèque. Je conçois même qu'un troisième vienne et dise: «Je me soumettrai à tout ordre humain pour l'amour de Dieu.» (1 Pierre II, 13.)

L'année suivante, Madame de Staël écrivit des _Réflexions sur la paix intérieure_. Il ne s'agit plus ici que de la France et de la conciliation des partis dans cette grande république. L'auteur cherche des yeux et croit avoir trouvé des hommes qui sont _d'un parti_, sans être _des hommes de parti_. Elle s'adresse successivement «aux royalistes amis de la liberté et aux républicains amis de l'ordre,» c'est-à-dire, probablement, à des républicains qui sont fort peu républicains et à des royalistes qui ne sont guère royalistes. À une époque encore si ardente et si ébranlée, l'indifférence était possible plutôt que l'impartialité, et que peut-on obtenir de l'indifférence? Les hommes auxquels Madame de Staël faisait appel, où étaient-ils? Tous les partis ont leur populace: tous les partis auraient-ils leurs saints? Si jamais on écrit la vie de ces saints-là, elle ne remplira pas cinquante-trois volumes in-folio, comme le recueil des Bollandistes. Ils n'étaient pas assez nombreux en France pour réaliser les espérances de Madame de Staël; l'événement le prouva bien. Bonaparte, au 18 brumaire, fut le vrai médiateur entre les partis.

La lettre, hélas! était donc sans adresse, ou ne s'adressait à personne; mais elle n'en était pas moins excellente: d'aussi nobles, d'aussi justes idées, ne pouvaient pas être à jamais perdues; il se trouve toujours quelqu'un, tôt ou tard, pour ramasser la vérité. Entre les réflexions dont cet écrit se compose, l'événement a fait remarquer celle-ci:

«Les révolutions ont, comme les maladies dévorantes, des périodes inévitables. La France peut _s'arrêter_ dans la république; mais pour arriver à la monarchie mixte, il faut passer par le gouvernement militaire.[69]»

Ceux qui pensent, comme moi, que l'auteur ne croyait pas bien fermement que la France pût s'arrêter dans la république, jugeront que, dans cet endroit, toute la vérité sur la destinée de la France était apparue à Madame de Staël.

Sa belle âme, qui se montre partout dans cet écrit, se déploie surtout dans ces lignes du dernier chapitre:

«Qu'on est las d'entendre parler de justice modifiée par les circonstances, de déprédations iniques qu'il n'est pas encore temps de réparer! Ah! le malheur est-il relatif, et peut-on suspendre aussi les irréparables effets de la douleur? Il est si peu de souffrances particulières utiles au bonheur public, que les ressources du génie suppléeraient heureusement à tous les moyens tirés du mal; et l'on se plaît à penser que les grandes facultés de l'esprit pourraient accomplir tous les voeux du coeur.