Etudes Sur La Litterature Francaise Au Xixe Siecle Tome 1 Madam

Chapter 38

Chapter 383,591 wordsPublic domain

La théorie de la traduction embrasse d'autres théories; il y a un génie de la traduction comme il y a un génie de la poésie, de la philosophie et de la science. La connaissance intime de deux langues à la fois et de leurs rapports n'est pas une chose si commune ni si subordonnée qu'on le pense; soumettre l'une à tout ce que l'autre a créé dans son indépendance, et donner à cette servitude toutes les grâces de la liberté, n'est pas le fait d'un esprit vulgaire, lorsque c'est le génie qu'il s'agit de traverser d'une rive à l'autre; enfin une pleine et intelligente fidélité est nécessairement au prix d'une foule de connaissances précises, avec lesquelles l'excellent traducteur serait, s'il le voulait, critique profond et bon historien. Peut-être le temps viendra où tout prétendant à la gloire littéraire fera ses premières armes dans le champ clos de la traduction, pour arracher à une lutte obstinée les secrets de sa propre langue, pour se guérir à l'avance d'une trompeuse facilité, pour voir son idiome natal, trop connu, et comme flétri par une longue familiarité, reverdir entre ses mains, et lui donner l'utile plaisir de l'étonnement.

Tout écrivain qui a débuté par cet exercice, lui a sûrement dû beaucoup, et la langue, de son côté, a de grandes obligations aux excellents traducteurs. Même la divergence et la contrariété des systèmes sur la traduction (et nul art n'a enfanté autant de systèmes) a profité à la littérature, soit par leur discussion, soit par leur application. Déjà l'on peut croire qu'une question n'est pas superficielle et pauvre de substance, qui occupe et qui divise beaucoup d'esprits éminents. Traduire ne saurait être une chose petite si elle tient de fort près à de grandes choses et si elle intéresse de grands esprits. Et qui ne sentirait pour cette oeuvre un respect indépendant de toute réflexion, lorsqu'il voit l'auteur du _Génie du Christianisme_ en occuper ses années les plus mûres et en honorer son talent!

M. de Chateaubriand a aussi son système sur la traduction; système dont l'idée première et générale se recommande au premier abord. Ce système est celui de la littéralité. En jugeant la littéralité sur son but, nous la trouvons fidèle au voeu de la nature, qui a marqué tous les êtres du sceau de l'individualité, et en a fait la condition de toute grâce et de toute puissance. Le respect pour l'individualité est devenu, jusqu'à l'excès même, la religion de l'art, à la même époque (chose bien singulière!) où l'individualité se voit proscrite par la politique et par la philosophie. Comme tous les caractères d'une même époque tendent à s'assortir les uns avec les autres, et que tout ce qui vit ensemble aspire à former un tout, il y a sans doute une secrète harmonie entre ces deux faits, et l'historien de notre époque sera tenu d'en rendre raison. Bornons-nous à constater l'un de ces faits, qui est flagrant sur la scène, dans l'histoire, et, plus qu'ailleurs, dans la traduction. L'ancienne manière de traduire semblait avoir en vue d'effacer partout l'individualité, de ramener tous les êtres du même genre à la simple communauté de leur genre, et de les réduire comme on fait des fractions en arithmétique, à un même dénominateur. Ainsi se dépeuplait, s'appauvrissait ce monde si varié; ainsi s'aplanissait le terrain si richement accidenté de la nature humaine. Nous l'entendons aujourd'hui bien autrement; mais si le but est légitime, et nettement aperçu, on erre quelquefois sur les moyens.

Pour nous en tenir à la traduction, la littéralité, c'est-à-dire le respect de la lettre, a pour base une simple méprise. La _lettre_ de l'écrivain original n'a pas nécessairement ou plutôt n'a jamais sa pareille dans la _lettre_ dont le traducteur dispose. Sans doute on ne peut qu'admirer, en général, l'étonnante correspondance qui règne entre les langues les plus diverses, quant à la dissection des idées, et même quant aux moyens de les désigner. L'unité de l'esprit humain a bien de quoi nous frapper, quand nous le voyons, d'une langue à l'autre, partager le champ de la pensée en compartiments égaux et correspondants, et surtout, inventer partout, pour l'expression des idées morales et intellectuelles, des métaphores analogues. On n'a peut-être ni assez remarqué, ni assez étudié ce fait; mais on l'a bien reconnu; on se l'est même tacitement exagéré, lorsqu'on a cru pouvoir traduire la _lettre_ d'un écrivain. Quelle que soit l'analogie mutuelle de tous les langages dans leur système de décomposition de la pensée, aucune langue pourtant, superposée à une autre, n'y coïncide parfaitement; les compartiments ne recouvrent pas toujours, d'un idiome à l'autre, exactement la même étendue; tel mot en déborde un autre, tel autre est débordé; et même les faits métaphysiques et moraux n'ont pas toujours en deux langues rencontré des images correspondantes; enfin, dans les langues parentes et voisines, un mot matériellement identique, prend, d'un côté à l'autre du détroit ou du fleuve, deux valeurs assez différentes pour pouvoir, dans certains cas, influer fortement sur le sens, et pourtant trop peu différentes pour qu'on ne soit pas induit bien souvent par cette ressemblance décevante à rendre le mot par son pareil. Tous ces faits réclament contre le système de la traduction littérale, et la condamnent d'avance à être de toutes les traductions la plus infidèle.

Je parle du littéralisme absolu; car il y a, entre deux langues, à quelque distance qu'on les aille prendre, une masse de rapports suffisante pour nous autoriser, nous obliger même, à essayer d'abord de la littéralité; toutes les fois qu'elle est possible, elle est nécessaire; mais à quelle condition est-elle possible, si ce n'est à la condition de rendre, avec la pensée de l'écrivain, l'écrivain lui-même, je veux dire son intention, son âme, ce qu'il a mis de soi dans sa parole, et ensuite de satisfaire par la pureté du langage, sinon les méticuleux puristes, du moins les hommes d'une oreille exercée et d'un goût délicat? C'est dans ce sens que j'explique cette phrase de M. de Chateaubriand: «Une traduction interlinéaire serait la perfection du genre, si on lui pouvait ôter ce qu'elle a de sauvage[498],» c'est-à-dire qu'elle serait la meilleure si elle était possible. Elle ne l'est donc pas? pourquoi, sinon à cause de son excessive littéralité? La même impossibilité s'étend à toutes les traductions qui, sans être interlinéaires, présentent plus ou moins le même caractère. À ce titre la nouvelle traduction de Milton est aussi une traduction _impossible_; le système avoué par M. de Chateaubriand autoriserait tout seul et d'avance cette opinion; mais la preuve en ressort d'une foule de passages de ce remarquable travail.

Avant d'administrer cette preuve, je crois devoir déclarer que je préfère ce système, tout _impossible_ qu'il est, à celui que nous avons vu en faveur il y a peu d'années encore, système de corrections et d'amendements, de suppressions même, en un mot d'aplanissement de tout ce qui, soit en bien soit en mal, faisait saillie chez l'écrivain, bien réellement alors _trahi_ par son traducteur, selon l'expressif proverbe des Italiens. Il n'y a pas encore dix-sept ans que les éditeurs savants d'une _Jérusalem délivrée_ en vers français professaient qu'un traducteur ne doit être fidèle qu'aux beautés de son original, et louaient leur patron d'avoir fait disparaître des strophes entières du Tasse, et réduit à un sommaire succinct le long discours de l'un des héros du poème[499]. Nous voulons, nous, que la traduction soit fidèle aux défauts mêmes de son original, quand ces défauts font partie de son caractère; qu'elle soit bizarre où il est bizarre, et qu'elle ne se pique pas d'être claire où lui-même a voulu être obscur. Si le traducteur sent le besoin d'inventer, qu'il invente à son aise et franchement, qu'il soit poète et non traducteur; comme traducteur, son sujet, son idéal, _sa vérité_ c'est l'écrivain même qu'il reproduit; il travaille sur ce fonds comme son modèle a travaillé sur la nature; il s'enferme dans les limites de ce génie individuel; il ne voit rien au delà; son mérite n'est pas de paraître à travers son modèle, mais de s'absorber en lui. Lorsque Milton appelle Adam, «le meilleur des hommes qui furent ses fils,» Ève, «la plus belle des femmes qui naquirent ses filles[500],» il dit deux fois une singulière chose, qu'il serait bien aisé de corriger, et qui n'a d'ailleurs aucune importance, mauvaise ni bonne; répétez-la néanmoins après lui; quoique chaque locution irrégulière ne soit pas une partie de Milton, toutes ensemble, ou par leur caractère, ou par leur fréquence, appartiennent au portrait de son génie: et vous demande-t-on autre chose qu'un portrait?

Mais M. de Chateaubriand est allé plus loin. Il faut le dire: il a remis en question toute la langue française, cette langue à laquelle il devait se sentir lié par tant d'obligations mutuelles; il l'a livrée à Milton; il lui en a fait, pour ainsi dire, les honneurs avec une liberté sans exemple. Certes, on pouvait lui ouvrir sur cette langue un crédit assez étendu, et même lui savoir gré de quelques néologismes, et de quelques tours inusités: il y en a de très heureux dans sa traduction, et la pédanterie seule s'en pourrait scandaliser; mais on dirait qu'il a voulu être anglais dans la traduction d'un ouvrage anglais; et toutefois ce n'était pas la langue de Milton, c'était Milton moins sa langue qu'on lui demandait. Cette critique n'a garde d'envelopper les tours insolites que Milton a recherchés à bon escient parce qu'ils étaient insolites; qu'il ait eu tort ou raison de les créer, son interprète a eu raison de les reproduire; je ne parle que des façons de parler que la langue anglaise imposait à Milton, et qu'elle n'imposait point à son traducteur; je parle surtout de celles qui n'apportent dans notre langue aucune grâce nouvelle. C'est faire tort à la fois aux deux idiomes: car les mêmes tours, naturels et coulants en anglais, deviennent en français des contorsions pénibles du style, qu'on met sur le compte du poète original sans en décharger celui de son interprète. Je ne saurais voir, je l'avoue, aucune grâce, aucune énergie particulière, par conséquent aucune nécessité, dans des phrases comme celles-ci: «Leurs menaçants bras» (I, 431); «il leur en dit la cause suggérée» (I, 383); «dans leur mauvaise demeure préparée» (I, 469); «de régner il est le plus digne» (I, 481); «une compagnie je ne t'ai pas destinée» (II, 105); «mes yeux il ferma» (II, 105); «une action hardie tu as tentée» (II, 209). Je n'ai pu même me laisser gagner à la satisfaction que paraît trouver M. de Chateaubriand à avoir rendu la forme (la forme, mais non l'effet) de l'inversion par laquelle débute Milton: «La première désobéissance de l'homme... chante, Muse céleste!» (I, 7.) Cette transposition du régime direct est une des formes dont le génie de notre langue s'éloigne avec le plus de répugnance! et de telles répugnances sont des raisons contre lesquelles il n'y a point de raison. Clarté, euphonie, noblesse ou énergie du tour dans un cas donné, rien ne prévaut contre cette antipathie.

S'il y a, du reste, une superstition qui se conçoive de la part de M. de Chateaubriand, c'est la superstition de la fidélité; d'ailleurs de pareilles locutions, si elles offensent la langue, ne nuisent pas au sens; et cette barbarie de diction (je parle en grammairien) a du moins le mérite, en nous isolant de notre langue, de nous isoler de tout ce qu'elle nous représente, de tout ce monde dont elle est l'expression. Mais ce qu'on a peine à concevoir, c'est que presque partout où le normand perce à travers le saxon dans l'idiome de Milton, partout où un mot français se présente, le traducteur, comme ravi de cette rencontre, et comme si elle suspendait ses fonctions de traducteur, s'empare de ce mot, et le reproduise identiquement dans sa version, alors même que ce mot, jadis français, n'est plus reconnu par notre langue actuelle, et, ce qui est plus fâcheux et plus fréquent, alors même qu'il n'a point conservé en Angleterre la même nuance de signification que parmi nous. C'est ainsi que _vain attempt_ (I, 8) devient une _vaine attente_; Adam, au lieu d'être _pâle_, devient _blanc_ parce qu'en anglais il est _blank_ (II, 205); _acts of zeal recorded_ (I, 372) est traduit par _des actes de zèle recordés_; quoique le traducteur sût fort bien, même sans en être averti par le _nexe_, que _recorded_ signifie _enregistrés_, chose bien différente du fait tout intérieur que désigne en français le mot _recorder_. _Unopposed_ (I, 415) rendu par _inopposé_, transporte au sujet une épithète qui ne convient qu'à l'objet. _Apt_ (II, 80) ne peut sans impropriété se traduire par _apte_ devant les mots _à s'égarer_. On ne peut croire que Milton, en faisant _summon_ (II, 94) les poissons de la mer, ait eu l'idée qui s'exprime en français par _semoncer_. Lorsqu'il a dit _event perverse_ (II, 162), a-t-il eu, a-t-il communiqué à ses lecteurs anglais, l'idée (si c'est une idée) que présentent les mots _événements pervers_? Est-ce bien à Milton qu'il faut imputer d'avoir appelé Ève _impératrice de ce monde beau_? et ne l'eût-il pas nommée, s'il eût écrit en français, _souveraine de ce bel univers (Empress of this fair world)_ (II, 176)? M. de Chateaubriand transporte franchement dans notre langue, qui en sera étonnée, le mot _co-partner_, fourni par son original (II, 198); ce n'est plus traduire, c'est transcrire. Dirai-je que, par simple égard à la ressemblance des sons, _compeers_ (I, 315), dans la traduction nouvelle, est traduit par _compères_? Je doute cependant que les deux mots aient la même couleur dans les deux langues.

La littéralité affecte la traduction d'une manière bien plus profonde et plus générale. Elle ne tient compte, elle ne rend compte que d'un des éléments de la diction, et lui sacrifie tous les autres. Or, la phrase ne se compose pas seulement de mots rangés dans un certain ordre; elle enferme d'autres éléments plus subtils, plus intimes, non distribués par blocs, mais répandus dans la substance du discours comme les sucs dans la plante, comme le sang dans le corps humain. Le son des mots, le mouvement de la phrase, le caractère de l'expression sont des choses qui dépendent de l'idiome, et dont l'effet pourtant doit, autant que possible, se retrouver dans la traduction. Cet effet même est souvent plus essentiel que l'idée proprement dite; ou plutôt l'idée, l'intention de l'écrivain ne se trouve entière que dans ces accessoires. Combien de vers que la nuance de l'expression, l'harmonie et le mouvement de la phrase, ont fait vivre dans toutes les mémoires! vers d'inspiration et de génie, échos vivants de la nature, et dont nous ne pouvons concevoir, à en juger par une traduction littérale, ni le charme natif ni la célébrité! En poésie, le simple son est une idée, souvent toute l'idée du poète; et ces idées vivent et se perpétuent comme vit dans le souvenir des peuples une touchante mélodie sans accompagnement de mots et de notions distinctes. Ou nous devons renoncer à traduire de semblables vers, puisque des idées ne sauraient traduire des sons, ou bien il faut recourir à un autre système de traduction que le littéralisme. À vrai dire, je penche pour la première opinion; car enfin ces vers sont de la musique, et la musique ne se traduit pas.

Mais en beaucoup de cas, ce qui, dans une phrase ou dans un vers, va au delà des mots et de leur syntaxe, est autre chose et bien mieux que de la musique; ce sont des idées, c'est l'âme de l'écrivain, c'est sa vie; faire le sacrifice de tout cela, c'est le sacrifier lui-même; or, comment espérer que deux langues correspondront si merveilleusement l'une à l'autre, qu'une version littérale transportera dans l'une tous les effets, toutes les vertus de l'autre? Une telle rencontre serait un prodige. Jusqu'à un certain point, cette rencontre a lieu. Un instinct mystérieux a appris au peuple, dans toutes les langues, à revêtir d'un caractère imitatif les noms des objets qui parlent à l'imagination; et ceux dont elle est semblablement frappée par tout pays ont en général des désignations semblables. Le génie de l'onomatopée fait correspondre sur certains points tous les idiomes. Chaque langue aussi se prête à certains tours qu'on peut appeler onomatopées de syntaxe; un même instinct conduit à de mêmes effets. Dans ces cas, la traduction littérale satisfaisant à tout doit être préférée à toute autre. Mais combien de fois la rencontre n'a pas lieu!

M. de Chateaubriand paraît croire, au contraire, que la fidélité verbale est le moyen et le gage de toutes les autres, et qu'avec la phrase grammaticale on détache nécessairement du sol la phrase oratoire ou poétique. Nous aurions besoin de le voir pour le croire. L'illustre écrivain s'offre à nous fournir ce genre de preuve... «En citant (dans l'_Essai_) quelques passages du _Paradis Perdu_, je me suis légèrement éloigné du texte: eh bien! qu'on lise les mêmes passages dans la traduction _littérale_ du poème, et l'on verra, ce me semble, qu'ils sont beaucoup mieux rendus, même pour l'harmonie[501].» Mais nous osons croire qu'il est dans l'illusion, et qu'il applique à l'ensemble de son travail ce qui est vrai de certains morceaux où la sublimité de la pensée jointe à l'extrême simplicité de l'expression assurait à une version littérale tous les avantages dont la traduction est susceptible. Il y a, en effet, chez les poètes de premier ordre, et particulièrement chez Milton, des passages où la poésie est tellement dans la pensée, dans les choses, que l'expression ne compte pour rien dans l'effet poétique, et que le mot, après avoir apporté l'idée, se retire humblement de la scène. Là, on ne regrette ni la langue de l'original, fût-elle de beaucoup supérieure à celle du traducteur, ni ses vers, si le traducteur a écrit en prose; un sens net est tout ce que l'on demande; de même que la clarté, selon Vauvenargues, orne les pensées profondes, la simplicité orne les pensées sublimes. Mais ces endroits, en tout poème, sont rares; et presque partout l'expression a plus d'importance, et contribue au dessein du poète dans une proportion plus forte et d'une manière plus intime. Alors, sans doute, il faut la reproduire, je dis l'expression non les mots, et cette nécessité est incompatible avec le système littéral. S'il n'en était pas ainsi, pourquoi y aurait-il, dans la traduction de M. de Chateaubriand, tant de phrases où l'oreille cherche en vain un lieu de repos, une coupe naturelle, une forme déterminée, toutes choses qui ne paraissent pas avoir manqué à Milton dans les passages correspondants? pourquoi si souvent les tons semblent-ils heurtés, les éléments de la phrase incohérents et disloqués, la phrase entière laborieusement assemblée? Je ne réclame point cette facilité molle, ce coulant de diction, cette rondeur de contours dont on a tant abusé; une dureté énergique vaut mieux; il faut rompre les habitudes classiques de notre oreille, la déconcerter quelquefois; et je ne méconnais point que la prose du traducteur présente souvent, sous cette forme abrupte, des fiertés de style du plus grand effet.

Je n'ai parlé jusqu'ici que des inconvénients directs de la littéralité. Ses inconvénients indirects sont bien plus considérables. J'entends par là ceux qui résultent de la disposition d'esprit où ce système place nécessairement le traducteur. Quel système que celui qui, réduisant l'art d'écrire à sa partie en quelque sorte mécanique, vous isole de votre talent, et vous oblige à transporter d'une langue à l'autre le génie d'autrui comme une lettre close! Il y a des messages qu'on ne rend bien, des missions qu'on ne saurait accomplir à moins d'en avoir le secret, d'en posséder l'esprit; or ce secret, cet esprit, quelque capable qu'on soit de le pénétrer, on finit, dans le système du littéralisme, par ne les plus voir; la seule fatigue qu'on éprouve nécessairement à remuer cette glèbe des mots, convertit en mécanisme involontaire une oeuvre qui devrait être tout intellectuelle; on cesse de vivre avec son modèle; aux endroits les plus sublimes, on cesse de le sentir; aux endroits les plus clairs, on ne le comprend plus; les mots eux-mêmes, qui si souvent trouvent leur explication dans le _contexte_, refusent de donner leur vrai sens; et cessant d'être averti par cette intuition vive du sujet qui ranime incessamment l'attention, on prête à l'écrivain des intentions qu'il n'eut jamais et jusqu'à des contre-sens. Le traducteur libéral associé par la sympathie à son original, uni tout à la fois à sa pensée et aux signes de sa pensée, ressemble à cet officier suédois qui, chargé d'un ordre pour un corps d'armée, et remarquant en chemin une nouvelle disposition de l'ennemi, prit sur lui de changer l'ordre dont il était porteur, et, au lieu d'une défaite qu'il eût commandée à ses compagnons, leur apporta la victoire. L'interprète littéral n'aperçoit aucun mouvement chez l'ennemi, s'en tient à son ordre, et tombe dans les contre-sens, qui sont les défaites d'un traducteur.

Si nous disions que M. de Chateaubriand s'est réduit dans la traduction à l'office de manoeuvre, et que d'architecte il est devenu maçon, personne ne voudrait nous croire; et aussi n'aurions-nous point dit vrai. Mais si la vivacité, la fraîcheur de son génie l'ont préservé en général de cette servitude, si dans l'ensemble de son travail on sent un commerce de coeur à coeur entre Milton et lui, cette même vie qui le distingue si éminemment lui a rendu plus pénible, plus oppressive qu'à tout autre, l'obligation qu'il s'était imposée.

Servi siam, si, ma servi ognor frementi[5021].

Tantôt de ses bras garrottés, il atteint et enserre Milton, et se ranime dans cet embrassement; mais tantôt aussi, las et rebuté, on voit que sa pensée l'emporte loin de son oeuvre; et qui sait vers quelles hauteurs, vers quelles créations s'égarait ce brillant esprit, tandis que sa plume repassait machinalement sur les traces de Milton, comme une charrue dans les sillons d'une autre charrue! Nous voudrions, quand paraîtra quelque nouvel _Abencerage_, quelque autre _Velléda_, savoir la date précise de ces fictions et des images dont elles seront décorées; il serait piquant de les voir, comme des fleurs d'entre des ronces, éclore d'entre deux lignes de la traduction de Milton, et peut-être nous montrer leur berceau dans un passage fautif, dans une erreur d'interprétation, dans un nuage étendu par le traducteur sur la clarté de son modèle.