Etudes Sur La Litterature Francaise Au Xixe Siecle Tome 1 Madam

Chapter 37

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Au reste, c'est dans le poème seulement que ce trait demeure propre aux démons: nous aussi, au risque d'être foudroyés, nous nous livrons au même désir de regarder dans l'arche. Milton n'a pas pu davantage les caractériser entre tous les êtres en leur donnant un invincible besoin de propager le mal qui est devenu en quelque sorte leur substance. Ce prosélytisme du péché se voit aussi parmi les hommes. Le mal, comme le bien, est expansif; cela tient à son essence même. Il y a des exceptions dans le détail; mais dans l'ensemble la règle se retrouve; il y a généralement, de la part des pécheurs, un effort constant de convertir le monde à leur péché et à leur misère; et je me demande, dans la supposition qu'il existât au-dessous de l'humanité une autre classe d'êtres intelligents et moraux, si nous ne serions pas les démons de cette autre humanité.

Il résulte de toutes ces observations que ce n'est qu'à force de génie que Milton a pu donner aux princes de l'enfer une physionomie qui leur appartienne en propre; l'impression toute spéciale que nous en recevons n'est qu'une illusion; nous croyons avoir vu des démons et nous avons vu des hommes. Il aurait fallu plus que du génie pour imprimer à ces êtres un caractère qui leur fût intrinsèque et exclusivement propre. Ce caractère existe, puisque la Bible ne nous représente nulle part les démons comme susceptibles de réconciliation et de salut; une destinée qui n'est qu'à eux nous fait conclure, sans nous la révéler, une condition, une nature, qui n'est aussi qu'à eux. Nous n'en savons ici-bas, ni n'en saurons jamais davantage: il est inutile de le tenter; car, dans ce genre, les conjectures les plus spécieuses seraient des suppositions téméraires.

C'est bien assez des mystères de notre propre destinée! Le plus sombre, le plus redoutable ne sera point éclairci pour nous, du moins aussi longtemps que nous serons détenus dans les liens de cette chair corruptible. Nous sommes tombés; tout le témoigne, et même la conduite et les tendances de ceux que cette doctrine exaspère; mais pourquoi, mais comment sommes-nous tombés? Ici la lumière lutte sans fin avec les ténèbres. Le dernier mot nous échappe toujours; mais tous ceux qui le précèdent, nous les savons. Personne ne les a mieux dits que l'auteur du _Paradis Perdu_. Personne n'a ramené le problème de notre déchéance à des termes plus simples et plus grands, ni tracé d'une main plus sûre la limite entre l'usage innocent de la liberté humaine et son premier abus. Observez que, dans la forme d'une exposition systématique, la tâche était comparativement aisée. Le philosophe, en se récusant aussi bien que le poète sur le côté de la question qui reste éternellement voilé, pouvait sans trop de peine nous montrer dans la création d'un _moi_ distinct du _moi_ divin, l'occasion et le point de départ du péché. Il pouvait nous dire qu'un être pourvu du sentiment du _moi_ est par là même complet comme Dieu, et vaut plus que tous les mondes à la fois, lesquels, étant en Dieu, ne s'additionnent point à lui, tandis que Dieu et l'homme, ou plutôt Dieu et un homme, s'additionnent et font deux.

Or, se servir du _moi_ pour faire avec mérite ce que l'univers fait sans mérite, je veux dire pour se rejoindre volontairement au _moi_ divin et s'absorber en lui, là étaient la tâche et le danger, là était le triomphe de l'homme ou sa perdition. D'un côté, sans l'existence du _moi_ créé en face du _moi_ incréé, point d'harmonie dans l'être des choses, point de réel accord, puisqu'accord suppose dualité; et Dieu, s'il est permis de s'exprimer ainsi, Dieu restait incomplet, comme la lumière sans le regard, comme l'espace sans la matière, comme une équation à terme unique. On oserait dire, si l'on ne craignait d'être mal compris, que le second _moi_ était une condition constitutive du premier, et que, dans un sens moral, l'homme fait partie de Dieu. En aucun cas, il importe bien de le remarquer, l'éternelle harmonie ne pouvait être troublée à son centre; le péché même ne l'a point compromise dans ce sens; l'ordre est irrévocablement garanti; et même aux yeux des créatures il sera manifeste lorsque Dieu aura, suivant sa promesse, «réuni toutes choses en Christ[492].» Mais la circonférence pouvait être agitée d'un trouble qui ne devait pas retentir au centre dans lequel tous les rayons arrivent rectifiés. Si, en Dieu même, la gloire et la paix ne sont jamais altérées, parce que, par rapport à lui, tout désordre est réparé en même temps que commis, ou que tout désordre devient ordre à ce point de vue suprême, le désordre n'en est pas moins réel, intrinsèque, à l'endroit où il a lieu, et ce désordre, quelle que soit la variété de ses formes, revient toujours à ceci: le _moi_ relatif se faisant absolu.

Tout péché est une expression, une forme de cette idée. Telle est, au point de vue métaphysique, la formule du problème. Il s'en déduit deux vérités, que le christianisme oppose, l'une au panthéisme, l'autre au matérialisme. L'une de ces vérités défend l'individu contre le panthéisme; car l'individu se compte avec Dieu même, et, n'y eût-il pour toute créature, pour tout monde, qu'un individu humain, il obtiendrait le regard de Dieu et le fixerait, aussi bien que doit le fixer, à notre avis à tous, l'ensemble du monde actuel; d'où il résulte que chaque homme dans le monde est l'objet de l'attention de Dieu. D'une autre part, le _moi_ n'ayant de valeur qu'en tant qu'il est relatif et qu'il se reconnaît pour tel, il n'en a plus dès qu'il se fait absolu, et perd, par l'irréligion qui est l'égoïsme radical, toute espèce de signification; non seulement l'athéisme, mais l'athée lui-même est un non-sens, une non-valeur.

Telle est la théologie morale de Milton, et la théorie qu'exprime, ou plutôt que fait vivre sa narration du premier péché. C'est en poète qu'il l'enseigne, c'est par des faits qu'il l'expose. La direction philosophique de la pensée de Milton frappe à toutes les pages de son poème; c'en est même un des caractères distinctifs; mais par philosophie même, il s'est abstenu ici de toute abstraction métaphysique; et avec quel bonheur de poésie n'a-t-il pas fait ressortir ces grands traits, ces lignes primitives de notre vie morale, qui sont la traduction vivante et la substance palpable des théories que nous venons de rappeler. Quelle admirable union de la vérité générique avec la vérité individuelle et pour ainsi dire anecdotique! Ce sont deux hommes, deux pécheurs bien distincts entre tous les millions d'hommes et de pécheurs qui se sont succédés sur la terre; c'est Adam, c'est Ève, comme vous êtes Paul, comme je suis Pierre; mais c'est en même temps l'homme, dans toute la généralité de son être, dans toute la suite de ses générations, dans toute la majesté de sa collective infortune.

Je ne puis entreprendre l'analyse de cette partie du poème, la plus importante cependant et la plus digne d'intérêt. Mais je prie le lecteur de s'y arrêter avec une attention sérieuse, pour y étudier sa propre histoire, pour s'y retrouver lui-même. La complication que la vie sociale et la civilisation ont apportée dans notre existence morale, éloigne la plupart des hommes, même les plus sérieux, de toute méditation sur les premiers éléments de leur vie intérieure; leur attention s'arrête, bien loin du tronc, dans l'entrelacement confus des rameaux; le rapport de l'homme avec l'homme, ou avec telle situation donnée, distrait le regard d'un rapport plus grand et d'une idée plus simple; on remonte plus rarement à ce point où l'homme, isolé de toute relation contingente et temporaire, se montre en contact avec l'idée morale dans toute sa généralité, avec l'infini, avec Dieu. C'est dans Milton que peut aller se chercher, dans la simplicité de son existence, celui qui ne s'est pas encore trouvé dans la Bible, dont Milton n'a fait que développer les données. L'homme avant la chute, l'homme après la chute; l'homme ignorant et innocent, l'homme enveloppé par son péché de la plus terrible des lumières; la vertu naissant avec le péché; la lutte succédant à la paix; la tranquille possession du royaume faisant place à ce nouvel ordre où la possession, selon la parole évangélique, n'est promise qu'à la violence, à la violence des soupirs, des prières et des sacrifices; enfin la bénigne chaleur de la miséricorde fécondant au sein de notre nature la semence amère du repentir, et l'homme, humble conquérant de son héritage, d'un meilleur Éden que celui qu'il a perdu; le tableau sommaire de l'humanité, de la société, telles que le péché les a faites, et telles que la vérité les remue et les modifie: voilà les vérités que développe et qu'anime, profond tour à tour, sublime et délicat, mais vrai et sérieux toujours, le biblique génie de notre grand poète. Toute l'humanité revit et se rend compte d'elle-même dans les entretiens du couple malheureux et béni; en frémissant de leurs dangers, en s'effrayant de leur chute, en s'associant à leur indicible désespoir, on oublie et on se rappelle tour à tour que c'est sur soi-même que l'on s'épouvante et s'attendrit; et même, s'oubliât-on entièrement dans l'intérêt qu'inspirent ces deux êtres en qui nous sommes renfermés, on fait involontairement, de la pensée et du coeur, tout le chemin qu'on leur a vu faire; leur repentir, leur espérance, leur consolation deviennent les nôtres; et c'est les yeux humides et tournés vers le même asile invoqué par eux, qu'on lit cette touchante conclusion, dont on voudrait faire sa propre histoire:

«Que pouvons-nous faire de mieux que de retourner au lieu où il nous a jugés, de tomber prosternés révérencieusement devant lui, là de confesser humblement nos fautes, d'implorer notre pardon, baignant la terre de larmes, remplissant l'air de nos soupirs poussés par des coeurs contrits en signe d'une douleur sincère et d'une humiliation profonde[493]?»

Si l'espace, dont j'ai été prodigue, me permettait d'autres détails, je relèverais encore comme une partie essentielle du système religieux exposé par le poète, les grands traits dont il a dessiné la vie humaine et ses principales relations, telle que Dieu la veut et l'a fondée. Il ne serait pas inutile d'opposer cette pure image à toutes les idées dont le scepticisme moderne a défiguré, et, si j'osais le dire, barbouillé la face de la vie humaine. La parole, la famille, le travail, la loi, ces grandes bases de l'ordre social, cette constitution immuable de l'humanité, reparaissent ici dans leurs véritables conditions, dans la candeur de leur forme primitive. L'esprit se rafraîchit, l'âme se retrempe à l'aspect de ces vérités graves et douces, qu'on ne peut s'empêcher, dès la première vue, de reconnaître et de saluer. Le siècle, qui a compliqué les choses les plus simples et renié les instincts les plus puissants, a besoin de remonter vers Éden, et de retrouver dans les leçons du poète le vrai type de tant d'institutions altérées, de tant de rapports faussés, de tant de vérités obscurcies. Je ne veux indiquer qu'un seul trait, mais l'un des plus importants de ce plan premier et définitif de la vie humaine: c'est la position respective, les rapports et les obligations mutuelles de l'homme et de la femme: c'est surtout cet idéal de la femme si défiguré dans nos moeurs. La singulière combinaison d'idolâtrie et de mépris que nous appelons galanterie, pourra faire juger austère, sauvage même, la manière dont Milton a déterminé le rôle et les attributions de la femme: mais quiconque pourra dégager un moment son esprit des liens de l'habitude, reconnaîtra la vérité, c'est-à-dire l'intention divine, dans ce tableau tout à la fois sévère et enchanteur, et ne doutera pas que la famille ne doive être reconstituée à l'image de cette première société, dont Milton nous a fait voir, sous les berceaux d'Éden, la constitution primitive et la religieuse félicité.

Maintenant (et c'est par cette question que nous voulons terminer), quelle est l'impression finale que laisse dans l'âme la lecture du _Paradis Perdu_? Cette question obtiendra de deux classes différentes de lecteurs, deux réponses directement opposées. C'est un poème triste, sur un sujet sombre, diront les uns; et ils auront pour caution Despréaux qui n'a su voir dans le poème de Milton

Que le diable toujours hurlant contre les cieux[494],

quoique l'invocation à la lumière et l'hymne à l'amour conjugal ne ressemblent guère à des hurlements.

D'autres, et nous sommes du nombre, diront que les chants de Milton ont éveillé dans leur âme des chants d'espérance et l'ont enveloppée de lumière et d'azur. Cet effet ne tient pas, on peut bien le croire, à quelques parties riantes, à quelques recoins éclairés de cet immense tableau. Cette impression accidentelle, isolée, aurait été bientôt effacée par d'autres impressions; et même elle ne serait propre qu'à rehausser l'amère saveur du dénoûment, puisqu'enfin cette gloire et cette paix ne se montrent que pour disparaître et que le sujet total du poème est douloureux: ce paradis qu'on nous montre est un paradis _perdu_! Jours de repos et d'harmonie, jours de sainte beauté, de pieuse joie, concert de toutes les créatures et de toutes les forces en toute créature! vous n'appartenez plus à la terre, qui voit des épines croître sous une rosée de sang à la place des fleurs immortelles que cultivaient les regards de la complaisance divine! La joie que laisse dans l'âme la lecture de Milton coule d'une autre source et porte un autre caractère: cette joie est une consolation; et la vraie joie, sur cette terre de péché, fut-elle jamais autre chose?

Pour qui ne sent pas ou qui ne s'avoue pas le besoin d'être consolé, Milton est triste sans doute. Il est tout éclatant de joie, pour qui porte dans son âme un besoin si juste, si vrai, et, j'ajoute, si noble.

Malheureux qui ne l'a jamais éprouvé! Malheureux qui se croit heureux! qui sans s'en apercevoir ni s'en désoler, vit loin du seul principe de la véritable vie! qui consent à une vie sans signification et sans but! qui ne lui donne d'autre sens qu'elle-même! qui vit pour vivre et non pour mourir!

Je ne vous parle pas des accidents de la vie, de ces étreintes de la douleur qui tôt ou tard arrête au passage toute destinée et la presse cruellement dans ses bras de fer. Contre cette puissance du malheur il n'y a force, ni tempérament stoïque, ni armure de doctrine qui ne se sente faible, et qui tôt ou tard ne demande quartier; toute force a sa limite, laquelle dépassée, la chute est d'autant plus dure qu'elle a été plus retardée, et l'abattement d'autant plus grave qu'il était moins prévu. Il n'a été donné à personne de s'appuyer éternellement sur soi seul, et le désespoir est le dernier asile des forts.

Je parle du malheur qui a engendré tous les autres, et qui, à peine sont-ils nés, les arme chacun, contre l'âme humaine, de leurs pointes les plus cruelles. Je parle du péché!

Reconnu ou non reconnu, il existe, ce malheur et, sous mille formes, il sévit contre la famille humaine. Plaie ouverte et vive des individus et des peuples, poison des institutions et des arts, lèpre de la terre, héritage des siècles, maladie dans la société, infortune dans le bonheur, mort dans la vie, il obtient un dernier triomphe lorsqu'il parvient à nier ses fruits. C'est à quoi, par mille moyens, il tend sans cesse et ne réussit que trop. L'homme, qui dans le détail se plaint si volontiers et se fait de ses larmes une coupe d'enivrement, l'homme se roidit contre la pensée d'un malheur radical, dont il porte en lui le principe et non le remède, dont il est à la fois l'auteur et la victime. Il ne veut pas être tombé; il se croit debout; il s'en réjouit. Ainsi pensant, quel plaisir trouverait-il en un livre qui, voulant le consoler de sa chute, a dû tout premièrement le supposer vaincu ou tombé?

Pour des lecteurs ainsi disposés, Milton est triste sans doute. Il offre la consolation à ceux qui veulent de la joie. Il ne sait, lui, point d'autre joie que celle de la délivrance, de la guérison, du salut, et tout cela implique l'esclavage, la maladie et la mort. Ces tristes images, offertes en face, leur obscurcissent, leur voilent toutes les autres; et il semblerait que Milton qui n'a pris sa lyre que pour bénir, n'en ait tiré pour eux que des anathèmes.

Mais celui qui a bien voulu reconnaître de quoi l'homme est fait, de quoi la vie se compose, celui-là n'a garde d'en juger ainsi, et le chef-d'oeuvre de l'auguste aveugle l'affecte tout différemment. Celui qui trouve, dans le _Paradis Perdu_ comme dans la Bible, un but donné à sa vie, une lumière versée dans ses ténèbres et dans les ténèbres du genre humain, celui qui, s'estimant déchu, se sent glorieusement relevé, celui-là ressent à la lecture du _Paradis Perdu_ une joie grave et sainte, mais délicieuse, car le paradis perdu est pour lui le paradis retrouvé.

On parle des teintes sombres que le _puritanisme_, c'est-à-dire l'orthodoxie chrétienne de Milton, a répandues sur son poème. Veut-on dire par là que la poésie et la littérature mondaines soient naturellement plus gaies que la poésie et la littérature chrétiennes? Entend-on que le monde respire la joie, et l'Évangile la tristesse? Chrétien et triste, mondain et joyeux, sont-ils des synonymes? Car la critique que j'ai rapportée renferme bien tout cela. Quant à moi, je déclare que, depuis que je suis en état d'observer, rien ne m'a autant frappé dans la société que la distribution de la joie et de la tristesse. J'ai vu, en général, l'abattement, les idées noires, l'humeur morose, la misanthropie, du côté où l'Évangile n'est pas; c'est à l'autre bord que j'ai trouvé la sérénité, le contentement et la paix[495]. Mais sur quel bord s'amuse-t-on davantage? Ah! posons bien la question: où s'applique-t-on mieux à conjurer l'ennui, à organiser des ligues contre la tristesse, à étourdir la douleur, à sortir l'âme d'elle-même? J'en conviens: c'est dans le monde. Mais s'il était un monde où l'on n'eût pas besoin de tout cela, un monde où le bonheur fût tellement indigène et natif que tout ce que l'on invente ailleurs pour l'appeler ne fût propre, là, qu'à le bannir et à le détruire, un monde où ces amusements auraient pour effet de distraire l'âme, non de ses chagrins, mais de son bonheur: dans lequel de ces deux mondes, je vous prie, serait la joie, et dans lequel la tristesse? Le monde où l'on _s'amuse_ le plus est nécessairement le plus triste; et puisque la littérature n'est que le monde écrit, la littérature chrétienne doit être moins triste que l'autre; et c'est, quoi qu'on en pense d'après un vers mal compris de Boileau, c'est à la première à _égayer_ la seconde[496]. Or, quel est le caractère de cette seconde littérature? Elle en a deux, dira-t-on: elle est tour à tour sérieuse et plaisante. Je dis que, la plupart du temps, un caractère commun de tristesse enveloppe et confond ces deux caractères. Que la littérature sérieuse tourne facilement à la tristesse, c'est ce dont le monde conviendra sans peine, lui qui ne voit dans le sérieux qu'un synonyme adouci de la tristesse, et comme un crépuscule de cette nuit morale. Pénible et important aveu! puisque le sérieux consiste à voir les choses comme elles sont et à les apprécier selon leur nature intime. Le chrétien, qui ne le définit point autrement, n'a garde d'en faire le synonyme de la tristesse; parce que lui, et lui seul, ne trouve en définitive que des sujets de joie à voir les choses telles qu'elles sont; mais l'homme du monde, qui ne peut qu'y perdre sa gaieté et sa paix précaire (trêve prolongée à tout prix mais non _trêve de Dieu!_), l'homme du monde répugne au sérieux dans ses conversations et dans ses lectures; il vous avertit charitablement d'éviter les pensées trop sérieuses, trop noires; ou bien transportant le mot, pour ne le pas perdre, il l'applique exclusivement aux calculs de l'intérêt ou aux travaux de la science; et, sur ce nouveau terrain, il en fait cas et le recommande.

Mais il y a, dit-on, une littérature gaie. Gaie! est-ce de cette gaieté qui naît sans effort d'un coeur content, et qui est comme le timbre naturel d'une existence harmonieuse! de cette gaieté qui n'étourdit, ne trouble, ni n'égare? Ah! répandez-la autour de vous, cette bonne gaieté, et m'en donnez ma part! Mais si elle n'est que l'écho bizarre de nos discordances intérieures, si elle n'a d'aliment, d'occasion que nos travers, si elle a pour principe caché la haine et le mépris, convenez-en, quoique le coeur le plus honnête et l'âme la plus heureuse s'y puissent laisser surprendre, quoique le mal ait une face ridicule à l'aspect de laquelle un rire passager est naturel et même innocent; convenez-en, cette gaieté n'est pas fort gaie à son principe, et j'en appelle à ceux qui, comme moi, ne se sentent jamais plus tristes qu'au sortir d'un de ces livres qu'on appelle gais par excellence. Qui donc, après avoir lu _Candide_, et avoir ri (car on peut très bien ne point lire _Candide_, mais non pas l'avoir lu sans rire), s'est senti plus content de soi et des autres, plus serein, plus bienveillant? Les auteurs qui nous font le plus rire, ont ri moins que nous; et les personnages de leurs fictions ne nous égayent souvent que de leurs terreurs, de leurs angoisses et de leurs colères.

Entre ces deux caractères de sérieux et de gaieté, c'est-à-dire bien souvent entre ces deux tristesses, il y a, dans la littérature des scènes, des tableaux, des fictions intermédiaires, qui rafraîchissent l'âme; mais, encore une fois, si la littérature est l'expression de la société, comment serait-elle plus joyeuse que la société qui ne l'est pas, et dont toute l'activité, tout le développement, les espérances mêmes, sont marqués au coin du malaise et de l'anxiété? S'il y a des lectures d'un caractère différent, s'il y a une littérature à la fois sérieuse et sereine, animée et calme, c'est celle au milieu de laquelle brille le chef-d'oeuvre de Milton. Ce poème, fondé sur la pensée chrétienne que la joie ne peut naître pour l'homme que du sein des larmes, nous présente le bonheur aux seules conditions possibles; et s'il nous défie d'en obtenir d'autres, s'il se rattache et nous ramène à de terribles souvenirs, ces souvenirs rehaussent la joie chrétienne en la rendant plus grave; et quoi qu'il en soit, ces souvenirs sont des faits, des réalités, qui ne s'effaceront pas devant nos illusions, des faits dont la trace subsiste dans la vie et dans les consciences, dont les conséquences se retrouvent sans cesse, et qui opprimeront de leur poids les hommes du monde jusqu'à ce que la main qui a soulevé de dessus tant d'âmes ce terrible fardeau, s'abaisse aussi sur eux pour les en délivrer.

TROISIÈME ARTICLE[497]

Il y aurait de la présomption à demander pardon du retard de cet article, auquel peut-être personne, excepté nous, ne songeait plus. Contentons-nous donc de remplir un devoir qui sera d'autant plus méritoire qu'on nous en saura moins de gré. Cette satisfaction, du reste, ne sera pas la seule: il s'y joint le plaisir de traverser encore une fois, sur les pas de l'auteur des _Martyrs_, les magnificences du _Paradis_; quelques moments en la société de Milton et de M. de Chateaubriand sont doux à passer, quels que soient l'occasion de la rencontre et le sujet de l'entretien.

Ce sujet peut sembler aride. Le mot de _traduction_ n'éveille pas des idées bien fraîches ni une attente bien vive. Qu'est-ce que l'examen d'une traduction sinon une critique toute de détails, l'oeuvre monotone du vanneur qui, en nettoyant son blé, s'environne de poussière? Mais le secret d'une bonne traduction suppose quelquefois des qualités si élevées de l'âme, des procédés si délicats de l'esprit, il y a, dans certains cas, si peu de différence entre traduire et produire, qu'un intérêt sérieux et vif peut s'attacher à la critique d'un ouvrage de ce genre.