Etudes Sur La Litterature Francaise Au Xixe Siecle Tome 1 Madam
Chapter 33
Avant d'aller au fond même des idées, nous trouvons dans le style de l'_Essai_ ce caractère de vérité que nous regrettons chez tant d'écrivains de nos jours. Ce n'est pas qu'un style parfaitement pur ne puisse revêtir de grandes erreurs; mais comptez que ces erreurs au moins sont intelligibles, qu'elles sont humaines; elles touchent à des vérités; elles ne sont probablement que des vérités déplacées. La vérité a deux contraires: l'erreur et le non-sens; l'erreur est quelque chose, le non-sens n'est rien; il ne peut soutenir la parole, il la laisse défaillir, elle ne peut pas plus se tenir debout qu'un vêtement que rien ne supporte; on ne saurait donner une expression juste à ce qui ne signifie rien; ce sont les formes de l'idée qui déterminent celles du langage. Ce qui ne peut pas être ne peut se penser; et ce qui ne peut se penser ne saurait se dire. La langue n'a rien préparé pour des usages qu'elle n'a pas dû prévoir; et ce n'est qu'à force de se défigurer et de se faire violence, qu'elle peut donner l'apparence de l'être à ce qui n'est rien. Elle est joyeuse, au contraire, d'avoir à vêtir une réalité intellectuelle ou morale; elle a des signes pour tout ce qui a droit d'être désigné; ou, si elle est prise au dépourvu par quelque idée nouvelle, elle a bientôt trouvé dans son propre fonds le nouveau signe qu'on lui demande. Demandez-lui pour des besoins réels, «elle ne tardera guères.» C'est ainsi qu'elle court avec empressement au devant de la pensée de M. de Chateaubriand: pensée humaine, c'est ce qu'il lui faut; très individuelle sans doute, mais c'est ce qu'elle aime; car elle se sent plus forte avec les forts. Certes, le style de M. de Chateaubriand est bien à lui; il y a telle phrase, tel tour, telle image qui ne peuvent appartenir qu'à lui, et qui renferment pour ainsi dire son nom. Quel autre nom que le sien peut signer un passage comme celui-ci: «De tels génies (tels que celui de Shakespeare) occupent le premier rang; leur immensité, leur variété, leur fécondité, leur originalité, les font reconnaître tout d'abord pour lois, exemplaires, moules, types des diverses intelligences, comme il y a quatre ou cinq races d'hommes, dont les autres ne sont que des nuances ou des rameaux. Donnons-nous garde d'insulter aux désordres dans lesquels tombent quelquefois ces êtres puissants; n'imitons pas Cham le maudit; ne rions pas si nous rencontrons nu et endormi, à l'ombre de l'arche échouée sur les montagnes d'Arménie, l'unique et solitaire nautonnier de l'abîme[448].»
Mais avec quelle facilité retentit dans notre esprit ce magnifique langage! que ces expressions trouvent bien dans notre imagination leur place toute prête! que l'esprit où elles ont pris naissance est bien, malgré sa grande supériorité, proche parent du nôtre! On ne peut cependant dissimuler que cette vérité de style ne s'élève pas jusqu'à la candeur; ce style a un peu trop la conscience de ses effets; il cherche au delà de ce qu'il trouve: il est quelquefois ambitieux; mais M. de Chateaubriand ne serait pas de son siècle si, outre la _vérité_ qui le distingue, il avait encore la _candeur_. Elle est possible encore dans la vie, elle ne l'est plus dans le langage. Chez les écrivains du siècle de Louis XIV, le soin des choses allait avant tout; les choses, pour ainsi dire, entraînaient les mots, et l'ensemble dominait les détails. La phrase était subordonnée au paragraphe, le mot à la phrase; on ne détachait rien, on ne cherchait pas les saillies, mais plutôt le niveau. Les accents n'étaient pas multipliés sur les pensées. Que si quelque image extraordinaire survenait, elle était née du fond même du sentiment et de l'idée, qui soulevait pour un moment, mais sans secousse, le niveau du discours, et puis le laissait se rétablir doucement[449]. Certes les beaux mots ne manquent pas dans Bossuet; mais il semble qu'alors ils étaient plus sentis que remarqués: ils entraient pour leur part dans l'effet général de la composition, le rendaient plus sensible à certains endroits, en résumaient la force: on leur savait gré d'être venus en leur lieu; mais je ne vois pas que la critique du temps en ait tenu registre. Ce n'est point que les critiques minutieux manquassent alors; mais ils avaient peu d'autorité dans la haute littérature, et les curiosités de diction qu'ils relevaient et recommandaient, ne sont pas les mêmes que nous admirons. Ainsi une foule de beaux traits passèrent comme inaperçus jusqu'à nous, qui les avons en quelque sorte découverts.
Mais cette simplicité, cette innocence du génie n'est pas le seul trait qui caractérise nos illustres devanciers. En toute manière, leur style était tempérant et chaste. Ils restaient volontiers en deçà de l'expression qui eût épuisé leur pensée. Ils laissaient quelque chose à faire au lecteur. Ils ne mettaient jamais en dehors tous les moyens d'expression. Je ne dirai pas que leur style était _contenu_; cela supposerait un calcul dont il n'y a chez eux nulle trace. Mais un admirable instinct les avertissait, d'une part, que la beauté est incompatible avec la profusion ou la violence, et de l'autre, que la force d'une impression est d'autant plus grande qu'elle est en partie l'ouvrage de celui qui la reçoit; de là l'effet remarquable de leurs écrits: nous nous sentons associés à l'auteur, qui veut bien nous admettre à compléter sa pensée; notre rôle est en partie actif, et cette action même prévient la fatigue, résultat inévitable d'impressions continuelles, contre lesquelles on ne peut réagir. On sent bien que je ne parle pas ici de ce style de réticences, autre ambition d'effets, autre source de fatigue; je ne parle que de la retenue, de la discrétion dans l'expression; et j'en appelle, pour me faire comprendre, au style de Lesage, dans _Gil Blas_, modèle de mesure, de calme et d'une réserve du meilleur goût. Ce n'est qu'assez tard, au reste, que ce style prodigue et qui jette tout en dehors, est devenu le style dominant. Qu'on lise Buffon, trop légèrement accusé d'emphase, pour quelques passages où la solennité est bien à sa place: que d'endroits, dans cet auteur, où je me dis: Quoi! pas plus de dépense! une expression si tranquille! du pittoresque et de l'expressif juste ce que l'objet tout seul en amène! Il n'y a rien, ce semble, au delà de la justesse et de la clarté; mais je ne sais comment il se fait que l'objet est vu, senti, et que l'imagination a reçu de cette peinture si modeste, de cette espèce de camaïeu, un ébranlement aussi puissant que du tableau le plus chaudement coloré. Il est certain que l'effort ne doit pas être confondu avec la force; et lorsqu'il ne trahit pas la faiblesse de l'écrivain, il accuse l'endurcissement des lecteurs. Dans tous les arts, la préférence donnée à la vigueur des couleurs sur la pureté des formes annonce que l'humanité ou qu'un peuple est bien loin des beaux jours de sa jeunesse.
Sans absoudre M. de Chateaubriand de toute complicité dans cette tendance, je conseille pourtant à nos héros de la métaphore et du néologisme d'observer avec quelle résignation l'illustre auteur des _Martyrs_ se sert de la langue de tout le monde, et quelles grâces il en obtient sans lui rien extorquer. La phrase de Voltaire n'est pas plus svelte et plus agile que la sienne, ni d'une plus exquise simplicité. Je m'attends qu'on dira que c'est faute d'art. En vérité, si l'art est dans le système opposé, il faut avouer qu'il récompense bien mal ses adeptes! Mais, au fait, c'est que l'art est aussi près que possible de l'instinct et du bon sens. Il en est l'application réfléchie à tout ce qui fait la matière de la poésie et de l'éloquence. À la longue il ne nous laisse plus voir en lui qu'un bon sens ennobli, dont la délicatesse, tournée en habitude, n'exige plus ni calcul ni réflexion; c'est une noble attitude, un port élégant, qui ne coûte et ne trahit pas plus de calcul et d'effort que la contenance grossière et lourde de l'homme du vulgaire. Un tel art ne fut point étranger à l'éloquence naïve d'un Bossuet, aux effusions tendres d'un Fénelon. Je crains qu'on ait de nos jours remplacé ce bel art par l'industrie. On a, en fait de style, des tours de force, des sauts périlleux: il n'y avait rien de périlleux dans l'art des hommes du grand siècle. M. de Chateaubriand est donc fort bien venu à dire et à démontrer qu'_écrire est un art_. C'est le temps de le rappeler à tant d'artisans qui se croient artistes.
En général, tout ce qui, dans l'_Essai_, concerne les doctrines littéraires est, pour le fond et pour la forme, au-dessus des éloges que nous en pourrions faire. Là se retrouve encore ce caractère de vérité auquel nous avons applaudi. Partout on sent le maître, l'homme qui, s'étant peu à peu désabusé de toutes les fausses beautés, conserve pour les véritables la ferveur du premier amour, qui n'applique pas sur l'enthousiasme des jeunes gens les glaces d'une imagination épuisée, mais qui, tout jeune encore par le génie, et dans la plénitude de sa force, a droit de se faire écouter des jeunes et des forts.
On nous saura gré de quelques citations, que nous regrettons de ne pouvoir multiplier:
«Persuadons-nous qu'écrire est un art; que cet art a des genres; que chaque genre a des règles. Les genres et les règles ne sont point arbitraires; ils sont nés de la nature même: l'art a seulement séparé ce que la nature a confondu; il a choisi les plus beaux traits sans s'écarter de la ressemblance du modèle. La perfection ne détruit point la vérité; Racine dans toute l'excellence de son _art_, est plus _naturel_ que Shakespeare, comme l'_Apollon_, dans toute sa _divinité_, a plus les formes _humaines_ qu'un colosse égyptien.
»La liberté qu'on se donne de tout dire et de tout représenter, le fracas de la scène, la multitude des personnages, imposent, mais ont au fond peu de valeur; ce sont liberté et jeux d'enfants. Rien de plus facile que de captiver l'attention et d'amuser par un conte; pas de petite fille qui sur ce point n'en remontre aux plus habiles. Croyez-vous qu'il n'eût pas été aisé à Racine de réduire en actions les choses que son goût lui a fait rejeter en récit?... Il n'a retranché de ses chefs-d'oeuvre que ce que des esprits ordinaires y auraient pu mettre. Le plus méchant drame peut faire pleurer mille fois davantage que la plus sublime tragédie. Les vraies larmes sont celles que fait couler une belle poésie, les larmes qui tombent au son de la lyre d'Orphée; il faut qu'il s'y mêle autant d'admiration que de douleur: les anciens donnaient aux Furies mêmes un beau visage, parce qu'il y a une beauté morale dans le remords[450].»
«Soutenir qu'il n'y a pas d'art, qu'il n'y a point d'idéal; qu'il ne faut pas choisir, qu'il faut tout peindre; que le laid est aussi beau que le beau: c'est tout simplement un jeu d'esprit dans ceux-ci, une dépravation du goût dans ceux-là, un sophisme de la paresse dans les uns, de l'impuissance dans les autres[451].»
«La vérité du théâtre et l'exactitude du costume sont beaucoup moins nécessaires à l'art qu'on ne le suppose. Le génie de Racine n'emprunte rien de la coupe de l'habit; dans les chefs-d'oeuvre de Raphaël, les fonds sont négligés et les costumes inexacts... L'exactitude dans la représentation de l'objet inanimé est l'esprit de la littérature et des arts de notre temps: elle annonce la décadence de la haute poésie et du vrai drame: on se contente des petites beautés, quand on est impuissant aux grandes; on imite, à tromper l'oeil, des fauteuils et du velours, quand on ne peut plus peindre la physionomie de l'homme assis sur ce velours et dans ces fauteuils. Cependant une fois descendu à cette vérité de la forme matérielle, on se trouve forcé de la reproduire; car le public, matérialisé lui-même, l'exige[452].»
«Pleine et entière justice étant rendue à des suavités de pinceau et d'harmonie, je dois dire que les ouvrages de l'ère romantique gagnent beaucoup à être cités par extraits: quelques pages fécondes sont précédées de beaucoup de feuillets arides. Lire Shakespeare jusqu'au bout sans passer une ligne, c'est remplir un pieux mais pénible devoir envers la gloire et la mort: des chants entiers de Dante sont une chronique rimée dont la diction ne rachète pas toujours l'ennui. Le mérite des monuments des siècles classiques est d'une nature contraire: il consiste dans la perfection de l'ensemble et la juste proportion des parties[453].»
«Le Génie enfante, le Goût conserve. Le Goût est le bon sens du Génie... Ce toucher sûr, par qui la lyre ne rend que le son qu'elle doit rendre, est encore plus rare que la faculté qui crée. L'Esprit et le Génie diversement répartis, enfouis, latents, inconnus, _passent souvent parmi nous sans déballer_, comme dit Montesquieu: ils existent en même proportion dans tous les âges; mais, dans le cours de ces âges, il n'y a que certaines nations, chez ces nations qu'un certain moment où le Goût se montre dans sa pureté; avant ce moment, après ce moment, tout pèche par défaut ou par excès. Voilà pourquoi les ouvrages accomplis sont si rares; car il faut qu'ils soient produits aux heureux jours de l'union du Goût et du Génie. Or, cette grande rencontre, comme celle de quelques astres, semble n'arriver qu'après la révolution de plusieurs siècles, et ne durer qu'un instant[454].»
Il ne m'appartient pas de juger les jugements que porte M. de Chateaubriand sur la littérature anglaise. Je les crois justes en général, et le plus souvent empreints de cette impartialité supérieure qui prend sa source dans l'intelligence et dans la sympathie. Ce don de s'identifier avec l'esprit de l'étranger suppose une puissance de généralisation assez rare, qui comprend tout parce qu'elle domine tout. Bien qu'éminemment Français, M. de Chateaubriand, avec son génie largement humain, a dû pénétrer et sentir le génie anglais. Je ne sais pourtant si quelques traits ne lui en ont pas échappé. A-t-il compris, a-t-il fait ressortir ce qu'une religion qui n'est pas la sienne a communiqué de spécial à la poésie anglaise? A-t-il bien vu que la religion individuelle (c'est le vrai nom du protestantisme) a dû donner à la poésie, qui est son écho, des caractères analogues à ceux du culte, qui est son expression immédiate? La poésie du dedans, je veux dire du coeur et de la maison, cette poésie recueillie, à la fois intime et précise, familière et sérieuse, qui ne s'élève au-dessus du niveau de la vie qu'autant qu'il faut pour n'être pas confondue avec la vie, cette poésie, beaucoup moins naturelle aux pays de la religion romaine, a produit sous le ciel voilé de la Grande-Bretagne des richesses dont il eût été intéressant de mesurer l'étendue et de faire connaître le caractère.
Si M. de Chateaubriand est vrai en littérature, il l'est encore sous le rapport plus important de la morale. La vérité morale n'a chez lui d'autres limites que celles de ses connaissances religieuses. Tout ce qu'on peut, dans l'horizon de la lumière naturelle, reconnaître et professer de vrai, il le reconnaît et le professe. Nul n'a plus que lui ce bon sens du coeur qui résiste à toutes les subtilités de l'esprit de système. Plusieurs de celles dont notre siècle malade avorte tous les jours, il les signale, il les arrête, et, vaines ombres, les chasse avec son caducée dans l'empire des ténèbres. D'un mot il termine ces procès d'idées que notre épuisement moral a pu seul faire traîner en longueur. Voici un exemple de ces justices sommaires:
«Le caractère de notre siècle est de systématiser tout, sottise, lâcheté, crime: on fait honneur à la _pensée_ de bassesses ou de forfaits auxquels elle n'a pas songé, et qui n'ont été produits que par un instinct vil ou un dérèglement brutal: on prétend trouver du génie dans l'appétit d'un tigre. De là ces phrases d'apparat, ces maximes d'échafaud, qui veulent être profondes, qui, passant de l'histoire ou du roman au langage vulgaire, entrent dans le commerce des crimes au rabais, des assassins pour une timbale d'argent, ou pour la vieille robe d'une pauvre femme[455].»
Où M. de Chateaubriand cesse quelquefois d'être vrai, c'est dans l'appréciation de certains faits religieux. Il y a deux ordres de vérités, auxquelles correspondent deux organes, dont on peut avoir l'un sans posséder l'autre. Cet admirable bon sens de l'esprit et du coeur, qui fait l'auteur si excellent juge en d'autres matières, n'est pas à la hauteur des questions religieuses. La simplicité du coeur y voit plus clair que le génie. Ne craignons pas de le dire: c'est une vérité païenne qui brille dans l'auteur de l'_Essai_; nous la goûtons, toute païenne qu'elle est, puisqu'elle est vérité; mais, de même qu'un flambeau qui brillait dans la nuit, et qui, en face du soleil, ne semble jeter que de la fumée, cette vérité devient ténèbres à côté de la vérité chrétienne. Je ressens de la peine à faire l'application de ces idées à l'auteur du _Génie du Christianisme_; mais ma répugnance n'est rien contre des faits, que je ne puis effacer et que je ne dois pas dissimuler. Et qu'importe encore que les erreurs dont je me plains se trouvent comme enchâssées dans des assertions contre le protestantisme, où je suis né et où je demeure par choix? Ces erreurs anti-protestantes sont avant tout anti-chrétiennes; et si on voulait bien me supposer, sur le fait du protestantisme, la moitié seulement de la dépréoccupation que j'ai réellement, j'espérerais me faire écouter et croire en établissant que le mauvais vouloir dont cette communion chrétienne est aujourd'hui l'objet, tient précisément à ce qu'elle manifeste présentement de substance chrétienne, de même que la faveur dont le protestantisme a joui, ou plutôt dont il a été flétri, sous la Restauration, tenait aux éléments païens qui s'étaient mêlés à lui et dont on le croyait entièrement composé.
C'est que le protestantisme pour les uns est un parti, pour les autres une religion; c'est qu'il est à la fois païen et chrétien; c'est qu'il n'est, à proprement parler, qu'un espace ménagé à la liberté de conscience, et où peuvent s'abriter également la foi et l'incrédulité. Mais dans les consciences délicates, une grande liberté emporte une grande responsabilité; le sentiment de cette responsabilité crée en elles une vie religieuse plus spontanée, plus individuelle, plus intense que dans aucun autre système. La liberté est la patrie des croyances sérieuses, fortes et conséquentes. Là, le christianisme est l'affaire de chacun; là, je l'avoue, ne cesse point miraculeusement l'attrait des formes et le prestige de l'autorité; mais l'homme y est incessamment averti de l'insuffisance de l'autorité et des formes; elles lui refusent l'asile qu'il leur demande, et, si l'on peut parler ainsi, le repoussent incessamment vers sa conscience et vers l'Évangile. À côté de ce que le rationalisme a de plus insipide et de plus languissant, vous trouvez ce que la foi positive a de plus savoureux et le zèle le plus actif. Le catholique, s'il veut, donne charge à l'Église de croire pour lui; le protestant, sujet à la même tentation, est continuellement rappelé à l'usage de sa propre liberté par l'usage qu'il en voit faire dans sa communion. Mille questions se lèvent et se posent devant lui; il ne peut ni les ignorer, ni en renvoyer la solution à une autorité qui n'existe pas, ou que nul n'est tenu de reconnaître. La liberté, pour lui, est bien moins un droit qu'un devoir. Admirable renversement des idées vulgaires! Idée qui réveille sans cesse les consciences, qui combat la pesanteur de la chair, qui ne permet pas dans l'Église protestante un long engourdissement, ni une décadence irrémédiable, et, dans nos temps en particulier, y produit des effets qui commencent, même au dehors, à devenir sensibles.
En ce même temps, un certain goût de catholicisme s'est éveillé en France, et l'une des causes de ce réveil est précisément la peur que fait le christianisme sérieux qu'on voit s'avancer sous les livrées de la Réforme. Le monde jette au devant d'elle son vieux rival; les païens modernes se font un bouclier, un rempart du catholicisme auquel ils ne croient pas; ils l'opposent, faute de mieux, au christianisme qui s'approche; ils évoquent la poésie des souvenirs contre la réalité d'une puissante espérance; ils insultent le protestantisme, leur allié de la veille; ils lui cherchent des crimes et surtout des ridicules; ils défigurent son histoire; ils travestissent ses croyances; ils tentent d'avilir ses héros. C'est une preuve que les éléments chrétiens auxquels le protestantisme sert d'enveloppe se sont fait jour, se prononcent, et sont reconnus.
La prédilection de M. de Chateaubriand pour le catholicisme est d'une date plus ancienne et d'une meilleure espèce; néanmoins ses jugements sur la Réforme ont souvent pour principe une vue incomplète ou erronée des principes de la religion chrétienne. Je n'en donnerai pas pour exemples des assertions comme celle-ci: «que le pasteur protestant abandonne le nécessiteux sur son lit de mort[456].» Quelque énormes que soient de pareilles erreurs, une prévention purement catholique a pu les dicter. Encore moins voudrais-je rapporter à un manque de connaissance chrétienne la manière peu satisfaisante dont l'auteur explique pourquoi les beaux temps de la littérature anglaise sont postérieurs à ceux de la Réforme, véritable anomalie dans son système[457]; mais les opinions que je vais relever prennent leur source ailleurs que dans les préjugés du catholique de naissance.
L'auteur des _Études historiques_ avait traité Luther de _moine envieux et barbare_[458]; depuis lors il a fait meilleure connaissance avec le grand homme qu'il avait heurté dans les ténèbres; le noble coeur de M. de Chateaubriand s'est ému de sympathie à la rencontre de son pareil; il a effacé ces épithètes injurieuses; il n'a pas résisté à l'attrait que lui inspirait Luther, orateur, poète, père de famille, tendre ami, et _bon homme_ à la façon des grands hommes; il ne peut s'empêcher, tout en le jugeant avec rigueur, de serrer la main de cet adversaire qu'il serait tenté d'aimer; et cependant il ne connaît encore de Luther que ce que M. Michelet a bien voulu nous en apprendre. Pour ce qui concerne la personne de Luther, je n'en demande aujourd'hui pas davantage à M. de Chateaubriand, qui, mieux informé, sera un jour plus complètement juste. Mais c'est au nom d'un plus grand que Luther, que je réclame contre les jugements suivants. Dans le premier il s'agit du voyage de Luther à Rome:
«Le pape, en se faisant prince à la manière des autres princes... avait renoncé à ce terrible Tribunat des peuples, dont il était auparavant investi par l'élection populaire. Luther ne vit pas cela; il ne saisit que le petit côté des choses: il revint en Allemagne, frappé seulement du scandale de l'athéisme et des moeurs de la cour de Rome[459].»