Etudes Sur La Litterature Francaise Au Xixe Siecle Tome 1 Madam
Chapter 31
L'intérêt si vif de cette lutte laissait néanmoins une large place aux préoccupations littéraires; toute une littérature se rattachait aux craintes et aux espérances de la nation, aux passions mêmes et aux préjugés des partis. M. de Chateaubriand, comme poète des vieux âges nationaux, ne trouvait que de faibles imitateurs ou de méchants copistes, dont la main débile agitait assez inutilement aux yeux de la multitude l'oriflamme et le drapeau blanc. Le peuple avait plus près de lui une poésie selon son coeur. Hier encore debout, l'Empire était déjà antique; sa gloire, née de la Révolution, appartenait tout entière à la génération nouvelle: l'ancienne n'avait rien à en revendiquer, ni, pensait-on, rien à lui opposer. Bonaparte, nouveau Prométhée, n'était pas encore l'homme de l'histoire, qu'il était déjà celui de la poésie. Le peuple ne se souvenait plus de l'avoir haï; et les pères, dont son ambition avait dévoré la postérité, se glorifiaient, en pleurant, d'avoir donné leurs enfants à l'immortel capitaine qui, désormais, aux yeux de l'orgueil national, personnifiait la France. La Restauration, révolution à rebours, avait eu aussi ses proscrits, son émigration; plusieurs des hommes de la République et de l'Empire se consumaient dans l'exil, et l'exil les avait grandis. C'est le propre des révolutions d'accélérer la fuite des temps et d'appliquer la rouille de l'antiquité sur de modernes souvenirs; or toute antiquité est de la poésie. De grandes vicissitudes équivalent à de grandes distances dans l'espace et dans la durée; et tous les lointains parlent à l'imagination. C'est par là sans doute, mais bien plus encore par la persévérance de son héroïsme, que la Grèce ébranla si puissamment les âmes, et séduisit à sa cause, c'est-à-dire à celle de la liberté, les adversaires mêmes de toute révolution. Ce fut un grand coup porté à leur cause, en même temps qu'une abondante source d'émotions poétiques ouverte pour le monde entier. Cette lutte presque sans exemple forçait les uns à croire à la liberté, les autres à l'héroïsme, plusieurs à la Providence, tous à quelque autre chose qu'à la matière et à la force; cette espèce de foi est mieux que de la poésie, mais c'est aussi de la poésie.
Un peu d'enthousiasme était bien nécessaire à une époque où la profanation des choses saintes avait aboli le respect, et où les succès flagrants de l'hypocrisie avaient fait, comme à l'ordinaire, surabonder l'impiété. Ceux qui ont pu observer cette époque malheureuse, attestent que la soif du gain et des jouissances matérielles avait fait en peu d'années d'effrayants progrès, tant il est vrai qu'en mal comme en bien le pouvoir fait toujours l'éducation des peuples. Mais gardons-nous d'oublier que des esprits éminents et de nobles coeurs s'appliquaient à entretenir le feu sacré. La littérature de la Restauration rendit sous ce rapport d'importants services. Elle manifesta, elle accrédita des tendances très élevées. Le spiritualisme alors, sous les auspices de M. Royer-Collard, se faisait jour dans la philosophie. La chaire académique, qui, dans un pays tel que la France, devient si facilement une tribune, popularisait tour à tour une science grave, une critique libérale, une spéculation étroitement liée aux plus grands intérêts de la nature humaine. C'est alors que le pouvoir persécutait, sans s'en douter, ses héritiers présomptifs dans la personne de trois simples professeurs: MM. Guizot, Cousin et Villemain. Il n'osa que plus tard s'attaquer aux journaux, dont quelques-uns, en groupant autour d'eux les principales notabilités littéraires, avaient ouvert une ère toute nouvelle dans l'histoire de la littérature périodique. Là aussi les doctrines religieuses, qui consacrent la liberté au service du devoir, avaient trouvé de fidèles organes; là s'élaboraient de nouvelles théories littéraires, sous les auspices de MM. P. Dubois, Magnin et Sainte-Beuve; là se laissaient deviner le nom déjà célèbre de M. Guizot, le nom sans tache et déjà vénéré de M. de Broglie: la gravité, la mesure ne faisaient que mieux ressortir, dans ces importantes publications, la force des convictions et d'une imperturbable espérance. Les innovations littéraires s'y discutaient, s'y préparaient, s'y consommaient en quelque sorte. Sur ce terrain seulement on se permettait la passion; sur tout autre on était plus calme; on l'était, ce semble, davantage à mesure qu'approchait le dénoûment, et la _Revue française_, qui continua le _Globe_ avec les mêmes tendances et les mêmes éléments de succès, put prendre pour épigraphe: _Et quod nunc ratio est, impetus ante fuit_.
La liberté entière des communications avec l'étranger est la troisième expérience que fit la France dans les années de la Restauration. Longtemps avant que les études de Madame de Staël eussent fait faire à l'esprit français le voyage de l'Allemagne, M. de Chateaubriand l'avait fait aborder en Angleterre. Mais les loisirs de la paix, l'épuisement manifeste de la littérature classique, le besoin, si l'on peut dire ainsi, d'air et d'espace, furent les vrais médiateurs. C'est le lieu de rappeler le _Cours de littérature dramatique_ de Schlegel, traduit en français par Madame Necker de Saussure, le livre de M. de Sismondi sur les littératures du Midi, celui de Ginguené sur la littérature italienne, les travaux de M. Fauriel sur les poésies de la Grèce moderne, et les utiles extraits de la _Bibliothèque universelle_. Ce n'était pas assez de l'Occident: l'Inde même et la Chine étaient explorées. De nombreuses traductions, celle, particulièrement, des théâtres étrangers, suffisaient à peine à cette avidité d'impressions nouvelles. L'influence de deux écrivains, tous deux appartenant à cette nation que la France ne rencontrait plus qu'en lieu tiers et sur des champs de bataille, Walter Scott et lord Byron, exercèrent sur la littérature française une influence incalculable. La poésie tout objective de l'un, toute subjective de l'autre, jeta les uns dans l'imitation minutieuse des moeurs et dans la puérilité du costume, les autres dans un lyrisme exclusif, tous dans des nouveautés qui faisaient horreur aux derniers sectateurs du classicisme aux abois. En quelque manière, c'était aussi une littérature étrangère que cette littérature antique de la France, vers laquelle nous reportèrent les travaux savants et systématiques de M. Raynouard et les fouilles habiles de M. Sainte-Beuve dans notre Pompéi littéraire, l'âge décrié de Ronsard.
La nouvelle école s'attaquait surtout au théâtre, ou, pour mieux dire, au drame tragique: elle avait résolu d'en finir, non seulement avec Legouvé et Luce de Lancival, mais avec Racine. Quant à la comédie, qui dut alors de bons ou de brillants ouvrages à Picard, à Casimir Delavigne, et une _façon_ nouvelle à l'industrieux talent de M. Scribe, on sait qu'elle suit les révolutions des moeurs plutôt que celles des systèmes littéraires. La tragédie classique tint bon pourtant quelque temps encore. On eût dit que tandis que les novateurs répétaient leur rôle, leurs devanciers achevaient le leur. Longtemps on disputa plus encore que l'on n'agit; on procédait par systèmes; on délibérait une poésie comme on délibère une loi nouvelle, une construction, un emprunt: les vainqueurs, comme il arrive souvent, ne savaient pas très bien que faire de leur victoire. De belles oeuvres, élégantes de forme, légèrement émancipées, honoraient, dans sa défaite, le système expirant. Tous les partis applaudissaient _les Vêpres siciliennes_, _le Paria_, _Clytemnestre_, _Marie Stuart_. On tardait encore à réaliser les théories que Benjamin Constant avaient développées dans la préface de _Wallenstein_; mais trois ans avant la clôture de cette période devait paraître la préface de _Cromwell_.--_Hernani_ la suivit de près.
Hors du théâtre, la jeune secte se donnait carrière. On composait, pour la lecture, des drames dont l'histoire avait fait tous les frais et où la poésie n'était pour rien. M. Vitet dialoguait spirituellement l'histoire dans sa trilogie sur la Ligue. M. Mérimée, l'homme de la vérité inexorable, esprit à la fois exquis et dur, ne se donnait pas le souci d'accommoder aux exigences de la scène les drames saisissants ou amèrement comiques qu'il empruntait tour à tour au seizième siècle et aux plus récents souvenirs. _Othello_, l'_Othello_ de Shakespeare, venait, sous la conduite de M. de Vigny, disputer la scène à son équivoque pseudonyme, le vieil _Othello_ de Ducis.
Ces faits, d'ailleurs, se rapportent aux derniers temps de la Restauration. L'ancienne littérature et la vieille dynastie épuisaient ensemble leur fortune, et si la première succomba plus tôt, elle jouit néanmoins d'un assez long sursis. Il n'en est pas moins vrai que la fermentation de la nouvelle sève date des premiers temps. Un événement littéraire d'une grande portée, dans le sens de la renaissance, fut la publication des _Poésies_ d'André Chénier. Antique pour la forme et païen pour le fond, il ne paraissait pas avoir, avec le moment de son apparition posthume, tous les genres de convenances; mais sa langue poétique était nouvelle autant qu'admirable; il ouvrait, en versification, des sentiers inconnus; sa poésie retrempée avec amour aux sources helléniques, était unique alors de sève et de fraîcheur. On ne copia point cette merveilleuse copie des anciens; mais on lui mendia ses secrets de diction; on se préoccupa des curiosités de la forme; on revint, par un détour, à cette menue esthétique, à ce goût du détail, qu'on avait tant condamnés; l'art eut ses mystères, ses adeptes, ses initiations, ses conciliabules intimes, sous le nom profane de cénacle: c'est l'époque de la dévotion en littérature, et des engouements d'école. Tout cela, à coup sûr, ne fut pas inutile; ceux qui discutaient étaient artistes, et la préoccupation excessive de la manière n'éteignit pas l'inspiration.
Toutefois quelques-uns des plus illustres de l'époque demeurèrent étrangers à ce travail de discussion, et ne l'avaient pas attendu pour prendre un parti. Béranger, avec sa poétique concision, ses drames concentrés dont les actes sont des couplets, son pathétique contenu et puissant, sa touche à la fois épicurienne et stoïque, son vers lentement épuré, d'où s'échappent tour à tour l'éclair foudroyant de l'éloquence et la flèche aiguë de la satire, Béranger n'était d'aucune école; aucune aussi ne le reconnaît pour chef; l'auteur du _Roi d'Yvetot_, de la _Sainte Alliance des peuples_, des _Bohémiens_ et du _Juif errant_ reste encore aujourd'hui solitaire et unique comme il l'était en commençant; seul aussi, ou presque seul, il a été adopté par le peuple.
Quelques chants nationaux de Casimir Delavigne approchèrent de la popularité; mais, à l'exception d'un petit nombre de vers, la voix du peuple ne lui servit guère d'écho. Classique avec intelligence, dernier représentant de cette élégance ingénieuse et poétique à laquelle étaient réservées de bien rudes atteintes, Casimir Delavigne, dont le talent, d'un éclat pur et charmant, est au moins aussi sûr de la postérité que beaucoup d'autres plus fêtés, avait précédé de quelques pas et suivait alors d'un peu loin le mouvement novateur; et, à cet égard, son souvenir éveille peut-être assez naturellement celui de M. Villemain, dont les écrits sont l'objet, je ne dirai pas d'une moindre, mais d'une moins affectueuse admiration.
Un autre, plus célèbre aujourd'hui, dont Chateaubriand et Byron avaient averti le talent, ne devait rien non plus à l'école nouvelle, rien à aucune école, mais tout à la seule et incomparable félicité de son génie. Je chantais, a-t-il dit lui-même,
Je chantais, mes amis, comme l'homme respire, Comme l'oiseau gémit, comme le vent soupire, Comme l'eau murmure en coulant[436].
Rien jusqu'alors n'avait donné l'idée de tant de facilité, d'un flot si large et si doucement entraîné; et cette noble mélancolie, cette mélodie suave, cette magnificence dont M. de Chateaubriand, à l'aurore du siècle nouveau, avait doté la prose française, M. de Lamartine était le premier à les transporter dans les vers. En poésie, l'amour ne connaissait pas encore d'Elvire; l'élégie, plus passionnée qu'enthousiaste, n'avait chanté que des Éléonores. On connut par les _Méditations_ le charme de cet amour en deuil, de cet amour mystique, idéal, mêlé à la religion, trop voisin peut-être de l'adoration religieuse. Lamartine était lyrique, il ne devait jamais être que lyrique; mais il l'était comme nul encore ne l'avait été, il l'était avec une individualité pénétrante et douce, aussi distincte, dans sa douceur, qu'une voix, parmi les hommes, peut l'être d'une autre voix. Ce fut un long cri de surprise et d'admiration lorsque, pareilles à un vol d'oiseaux à l'aile d'opale et d'azur, les premières notes de cette voix inconnue se répandirent dans les airs, lorsqu'on recueillit, à peine tombés d'une bouche d'or, des vers comme ceux-ci:
Ô lac! rochers muets! grottes! forêt obscure! Vous, que le temps épargne ou qu'il peut rajeunir, Gardez de cette nuit, gardez, belle nature, Au moins le souvenir!
Qu'il soit dans ton repos, qu'il soit dans tes orages, Beau lac, et dans l'aspect de tes riants coteaux, Et dans ces noirs sapins, et dans ces rocs sauvages Qui pendent sur tes eaux.
Qu'il soit dans le zéphir qui frémit et qui passe, Dans les bruits de tes bords par tes bords répétés, Dans l'astre au front d'argent qui blanchit ta surface De ses molles clartés.
Que le vent qui gémit, le roseau qui soupire, Que les parfums légers de ton air embaumé, Que tout ce qu'on entend, l'on voit ou l'on respire, Tout dise: Ils ont aimé[437].
Les vers suivants, d'un caractère différent, n'étaient pas moins nouveaux dans leur genre ni moins ravissants:
Ah! si jamais ton luth, amolli par tes pleurs, Soupirait sous tes doigts l'hymne de tes douleurs, Ou si, du sein profond des ombres éternelles, Comme un ange tombé tu secouais tes ailes, Et prenant vers le jour un lumineux essor, Parmi les choeurs sacrés tu t'asseyais encor, Jamais, jamais l'écho de la céleste voûte, Jamais ces harpes d'or que Dieu lui-même écoute, Jamais des séraphins les choeurs mélodieux De plus divins accords n'auraient ravi les cieux!... Roi des chants immortels reconnais-toi toi-même! Laisse aux fils de la nuit le doute et le blasphème; Dédaigne un faux encens qu'on t'offre de si bas, La gloire ne peut être où la vertu n'est pas. Viens reprendre ton rang dans ta splendeur première, Parmi ces purs enfants de gloire et de lumière, Que d'un souffle choisi Dieu voulut animer, Et qu'il fit pour chanter, pour croire et pour aimer[438].
Ce n'est pourtant pas par la séduction d'un exemple heureux, mais par des causes plus profondes et plus générales qu'il faut expliquer l'abondance, je pourrais dire le débordement du lyrisme, dans la littérature poétique de la Restauration. La poésie lyrique, et, pour mettre mon langage encore plus près de la vérité, la poésie égoïste, sous le nom flatteur de poésie intime, a conquis dès lors un espace démesuré. Tout, jusqu'aux genres avec lesquels le lyrisme est incompatible, est devenu lyrique et subjectif. Prétendrions-nous exclure ou déprécier la poésie lyrique? Elle a sa place au soleil; elle est au fond de toute poésie; elle est, dans un sens, la poésie à son état le plus élémentaire. Mais la valeur, la vocation poétiques d'une époque où le lyrisme pénètre partout et remplace toute autre poésie, nous semblent, s'il faut le dire, assez contestables. Quand l'individu, je ne dis point l'homme, se fait l'unique sujet de ses chants, c'est que la vie, dans l'ensemble et la variété de ses manifestations, ne parle plus à l'âme; et il ne faudrait pas trop s'étonner si cette époque se rencontrait avec celle où la philosophie nie l'individualité, nie en quelque sorte les êtres, et ne reconnaît dans l'univers d'autre réalité que celle des idées. Au reste, nous avons ici à constater le fait, et non à l'expliquer.
Il y avait, d'ailleurs, compensation. Tandis que les uns s'acharnaient à l'invisible, d'autres, non moins ardents, cherchaient la couleur. Un talent vigoureux, obstiné, laborieux, les engageait dans cette voie. Il est vrai que son matérialisme poétique s'unissait en lui fort souvent à des émotions d'une vérité naïve et saisissante. Ce n'était pas là ce que le vulgaire des imitateurs pouvait lui prendre: ils s'attachèrent donc à sa forme et la parodièrent. Il sut les passionner, et bien d'autres encore, pour une maxime qu'aucun des grands âges littéraires n'a professée: l'art pour l'art; maxime qui ferait périr l'art si l'art pouvait périr. Mais si la poésie elle-même y gagnait peu, son instrument s'y perfectionna, la langue poétique en ressortit plus riche, plus industrieuse et plus hardie.
On approchait du moment où l'axiome d'un révolutionnaire fameux: «De l'audace, de l'audace, et encore de l'audace!» allait devenir toute la poétique des talents de second ordre. Une révolution politique devait donner le signal à l'émeute littéraire. Mais jusqu'en 1830, certaines limites furent, d'un consentement tacite, reconnues et respectées. C'était sans doute, même au point de vue littéraire, un grand malheur que l'affaiblissement des convictions morales, et quelques restes de préjugés les remplaçaient assez mal; mais ce ne fut que plus tard que ces préjugés mêmes s'évanouirent et que toute unité disparut. La Restauration ne consomma point cette vaste ruine. Les traditions du sens moral, maintenues jusqu'à un certain point dans cette littérature, lui donnent une valeur, lui conservent un attrait, dont la littérature de l'époque suivante ne s'est que trop dépouillée. On ne se croyait pas encore obligé, pour intéresser des hommes, de cesser d'être homme. Une commotion prochaine, dans l'ordre politique, devait ouvrir une brèche à la cohue de toutes les fantaisies, au pêle-mêle de tous les délires.
Quoi qu'il en soit, en deçà de 1830 la littérature poétique n'a pas à rougir d'elle-même puisqu'elle a vu, dans tout leur éclat ou dans tout leur charme, le talent exquis de l'auteur du _Paria_ et de l'_École des Vieillards_, et le talent non moins exquis, mais plus populaire de Béranger; puisque cette époque a entendu les premiers et les plus beaux sons de la lyre de Lamartine, et l'éclatante harmonie des Odes de Victor Hugo; puisqu'elle a recueilli les accents épurés de l'auteur d'_Éloa_, et les intimes confidences du livre des _Consolations_; puisqu'elle a vu naître ces charmants vers de Madame Tastu, qu'ont su s'approprier les mémoires les plus rebelles; puisque le _Voyage de Grèce_, si plein d'une vive fraîcheur, les colères poétiques de _Némésis_, enfin les vers belliqueux, et sonores comme une armure, du poème de _Napoléon en Égypte_, appartiennent aussi à l'époque de la Restauration.
La Restauration eut donc des poètes, et même quelques grands poètes. Les habiles prosateurs ne lui manquèrent pas. Et pour ne parler d'abord que des genres les moins sévères, nous n'oublierons pas que cette même période revendique plusieurs des romans de Madame de Souza, _le Lépreux_ de M. de Maistre, _Adolphe_ de Benjamin Constant, et toutes les charmantes fantaisies de Charles Nodier, cet écrivain artiste, qui a orné de tant de moulures délicates une langue déjà si parfaite, ce défenseur, si classique dans la forme, de toutes les excentricités du romantisme.
J'ai déjà nommé des écrivains plus graves, par le ton du moins et par la nature des sujets qu'ils ont traités. Nous avons vu le génie colérique et impérieux de Joseph de Maistre éclater dans les premières années de cette période, par les fameuses _Soirées de Saint-Pétersbourg_; l'éloquence moins onctueuse que passionnée, plus sacerdotale qu'évangélique, mais admirable en tout cas, de l'abbé de Lamennais, se mettre au large dans le livre encore plus fameux sur _l'Indifférence_; et l'esprit généralisateur, sceptique et fin de Benjamin Constant développer ses ressources au profit du spiritualisme et aux dépens des croyances positives, dans son grand ouvrage sur _la Religion._
Nous n'aurons garde d'oublier l'auteur d'_Antigone_ et de l'_Essai sur les Institutions sociales_, le poétique et onctueux Ballanche, religieux en politique, idéaliste en religion, mais avec ces préoccupations sociales dont l'idéalisme français ne consent point à se séparer. En redescendant vers les régions littéraires, nous trouvons M. Villemain, plus littéraire que son siècle, se hasardant néanmoins avec bonheur au delà de cette région natale, dont il ne perdra jamais, si loin qu'il aille, l'exquise pureté d'accent. Les _Fragments_ de M. Cousin et la traduction de Platon doivent être comptés aussi parmi les richesses vraiment littéraires de cette époque; et la science elle-même les a augmentées de plusieurs beaux écrits, parmi lesquels le premier rang appartient sans doute à ceux de Georges Cuvier.