Etudes Sur La Litterature Francaise Au Xixe Siecle Tome 1 Madam

Chapter 30

Chapter 303,503 wordsPublic domain

Il ne fait ici que se rendre justice. Ses pamphlets, ses discours, et plus encore ses dépêches lorsqu'il fut ministre, offrent, à peu de réserves près, d'admirables modèles du style politique, tel que le veulent et tel que l'ont fait les nations libres. Cet homme du moyen âge est en même temps un homme moderne; il a toutes les pensées de son siècle, sans en partager tous les enivrements. C'est pourtant lui qui a écrit les _Mémoires sur la vie du duc de Berry_; et pourquoi non? Il avait rêvé l'alliance de la légitimité et de la liberté, et ne croyait même la seconde en sûreté qu'à l'ombre de la première. Il sut trop tard comment l'entendait la légitimité.

Une disgrâce éclatante contribua peut-être à le remettre dans le vrai. Toujours fidèle, il fit de l'opposition par fidélité, et crut défendre la monarchie en défendant les libertés publiques; 1827 le vit à la brèche dans la lutte engagée entre la presse et la censure; malgré lui pourtant, ses efforts l'associaient au parti qui, bien avant 1827, rêvait 1830, et qui, le jour même de la bataille, porta en triomphe dans les rues de Paris l'ami désolé de la dynastie qui succombait. Vers la même époque, ses chaleureux plaidoyers en faveur de la Grèce avaient accoutumé à voir en lui l'homme de la liberté; car la liberté est solidaire d'elle-même, et on ne la défend pas, on ne la sauve pas sur un point sans la défendre et la sauver sur tous. Fut-il, dans sa carrière politique, toujours équitable, toujours impartial? Ne donna-t-il jamais rien à des ressentiments légitimes? Ne mit-il jamais dans ses actes la poésie qu'il se vante avec raison de n'avoir pas mise dans son langage? Messieurs, il n'est question entre nous que de littérature, et je me borne à signaler l'excellence littéraire des écrits politiques par lesquels M. de Chateaubriand a rempli presque en entier les quinze ans de son existence écoulés sous la Restauration.

Plus tard, vous le verrez, après quelques luttes avec la nouvelle monarchie, après un magnifique chant de deuil et quelques pamphlets virulents, remplir enfin, mais à l'ordre de la mauvaise fortune, la promesse que, dans le dernier livre des _Martyrs_, il avait faite à la Muse de l'Histoire. Les _Études historiques_ nous révélèrent, en 1830, que de longs, de sérieux travaux avaient rempli beaucoup de ces heures qu'on eût pu croire livrées sans réserve aux préoccupations et aux luttes de la politique. Vous ne trouvez plus ici les préventions du _Génie du Christianisme_; le catholique a presque disparu; le sceptique n'est pas bien loin, mais on retrouve le poète et l'on salue l'historien. Monument d'ailleurs inachevé, tronqué, où rien, si ce n'est le style, n'a reçu les derniers soins de l'ouvrier, où le porphyre massif émerge du milieu des gravois, où des colonnes hautaines attendent en vain l'entablement qui leur fut promis. Vous savez aussi quelles circonstances ont fait, plus tard, du chantre des _Martyrs_ le traducteur du _Paradis Perdu_, traducteur dont la respectueuse fidélité est touchante à nos yeux, moins pourtant que la nécessité d'un pareil travail au terme de cette brillante carrière: la cité moderne a élevé des Panthéons, elle n'a pas encore fondé des Prytanées. Le livre sur le _Congrès de Vérone_, où tant de choses font sourire, où tant d'autres émeuvent la pensée, ravissent l'imagination, ce poème involontaire à l'occasion d'une controverse politique, a suivi d'assez près la poétique version de l'Homère anglais. Puissions-nous ne pas attendre vainement et ne pas attendre longtemps la _Vie de Rancé_, ce René chrétien qui nous est promis! et puisse-t-elle ne pas terminer la liste, trop courte à notre gré, des productions de M. de Chateaubriand!

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Pour nous résumer sur cet illustre écrivain, pour saisir et nommer cette combinaison mystérieuse, cette _confusio divinitus ordinata_ qui constitue l'individualité, il faudrait, Messieurs, avoir le secret du duc de Saint-Simon en ce qui concerne les moeurs, ou de M. Sainte-Beuve en ce qui regarde la vie intellectuelle et littéraire. L'individualité se sent, elle peut se peindre, elle ne se définit point, et les opérations les plus intimes, les plus involontaires de la vie organique ne se dérobent pas plus obstinément à nos analyses. Comme la définition ne vous suffirait pas, et que je ne suffirais pas moi-même au procédé que le sujet réclame, je me bornerai à constater les jugements portés sur ce grand personnage littéraire par des autorités plus compétentes que la mienne.

Il me semble qu'on reconnaît chez M. de Chateaubriand un esprit étendu, mais plus juste cependant et plus solide qu'étendu. Ceux qui lui ont refusé la justesse n'ont pas pris garde que les erreurs de son jugement tiennent bien moins à un travers de l'esprit qu'à l'incomplet de ses systèmes et à la grandeur de son imagination: le fond de l'esprit, pour ainsi parler, demeure excellent; il y a du Voltaire dans la vivacité de son bon sens. Il possède une rare intelligence, qui n'a peut-être d'autres bornes que ses répugnances; mais cette intelligence n'est pas du génie; M. de Chateaubriand n'est pas créateur en fait de pensée; et il ne paraît pas probable qu'aucune de ces grandes idées sur lesquelles, de siècle en siècle, vivent les sociétés humaines, doive porter sa marque et son nom. Il a l'imagination noble et magnifique, plutôt que puissante et féconde. Elle se plaît aux vastes perspectives, soit dans le temps, soit dans l'espace: mais elle est précise dans la grandeur; elle s'applique aux faits particuliers, au concret, à l'histoire, dans tous les sens du mot; elle se nourrit de souvenirs et de réalité.

Madame de Staël a peut-être plus d'esprit que M. de Chateaubriand; mais elle en a quelquefois plus qu'elle n'en peut porter: l'érudition de M. de Chateaubriand lui aide à porter le sien. Tout ce qu'il reproduit a une forme arrêtée et vit par le détail; il n'en est pas ainsi de Madame de Staël, qui ne connaît à fond que l'âme et les relations sociales. Madame de Staël enlève d'un regard les contours de chaque fait, M. de Chateaubriand le détache soigneusement du sol; elle médite, il étudie; il compte les livres pour beaucoup, elle au contraire pour peu de chose. Ce dédain du particulier et du concret ne fait pas les artistes; aussi l'auteur de _Corinne_ l'est-elle beaucoup moins que l'auteur des _Martyrs_; mais si elle a moins enchanté l'imagination, elle a exercé sur les esprits une action plus profonde et plus décisive. Elle a semé plus d'idées; elle a, dans ce qui est, dans ce qui se passe sous nos yeux, une part plus grande à réclamer. La vie humaine les a tous deux étonnés, comme elle étonne tous les esprits au-dessus du vulgaire; mais l'étonnement de Madame de Staël a été plus profond, plus sérieux; son regard a pénétré plus avant, et par là même, chose étonnante, la femme philosophe a fini par mieux comprendre la religion que celui qu'on pourrait appeler le défenseur en titre et le lauréat du christianisme.

Tous deux, en littérature, ont poussé leurs contemporains dans des voies nouvelles, mais elle dans un sens plus général, M. de Chateaubriand dans une direction plus nationale, plus française; l'une est plus allemande, l'autre est plus latin; l'une est trop étrangère au sentiment de l'antiquité, l'autre parmi les écrivains de son temps est le plus touché et le plus intelligent de la beauté antique; Madame de Staël enfin est trop dominée par sa sensibilité et met trop en toutes choses toute son âme pour être librement artiste; M. de Chateaubriand, doué de plus d'imagination que de sensibilité, est pourvu de l'un et de l'autre dans des proportions singulièrement favorables aux exigences de l'art.

Tout deux ont innové en fait de langage; leurs ouvrages sont les origines de la langue que nous parlons: ils sont tous deux pour nous comme une jeune antiquité: mais les innovations de Madame de Staël répondent mieux aux besoins de la pensée et du sentiment, celles de M. de Chateaubriand aux voeux de l'imagination. La langue de Madame de Staël n'est pas aussi simple qu'elle est vraie; celle de M. de Chateaubriand, avec un plus grand air de simplicité, a quelque chose de plus factice et de plus prémédité; sa parole est arrangée avec un art infini, mais elle est arrangée; et toutefois elle ne manque pas de vérité subjective, l'auteur étant un ou s'étant fait un avec son langage. Il a réveillé, vivifié les mots par des acceptions nouvelles, par des combinaisons imprévues, dont le motif, pour l'ordinaire, est plein de poésie: il a consacré la simplicité des tours, l'aisance et le naturel des mouvements; c'est par les mots surtout qu'il exerce du prestige; nul n'en a de plus beaux; et souvent une familiarité de bon goût relève à propos le grandiose et la fierté des images. J'ai parlé ailleurs de chevalerie; cette langue qu'il a trouvée est, par excellence, la langue de l'antique honneur, et l'on sent qu'elle siérait dans la bouche des preux.

À considérer dans ses rapports avec les sons la langue de M. de Chateaubriand, c'est une mélodie un peu vague, mais ravissante, dont il semble avoir recueilli les modulations principales au bord mélancolique des mers et dans les clairières des vieilles forêts. La prose, ni peut-être les vers, n'avaient point jusqu'alors tant ressemblé à la musique; il y avait du moins peu d'exemples d'une aussi suave harmonie, et certains effets pouvaient passer pour entièrement nouveaux.

On a trop joui de cette harmonie pour oser dire, comme on l'aurait dû peut-être, qu'elle est quelquefois un peu trop marquée; on a moins épargné le luxe et la bizarrerie des images, dont plusieurs, soit que l'auteur les ait dès lors supprimées ou maintenues, sont encore aujourd'hui citées comme de vraies énormités; mais il est bon de dire qu'elles sont toutes empruntées à ses premiers ouvrages et qu'il a porté aussi sur ce point, comme sur les autres, cet amour de la perfection, ce soin du détail, qui le distinguent noblement à une époque de fécondité négligente et de littérature facile.

CONCLUSION

La littérature de la Restauration.

L'étude des deux grands talents auxquels nous devons _Corinne_ et _René_ ne devait être que l'introduction du cours qui vous était promis; l'histoire littéraire de la Restauration en était le véritable sujet. L'introduction s'est prolongée jusqu'à ne laisser que quelques moments, les derniers du semestre, à ce qui eût dû le remplir presque tout entier. Je ne veux pas me retirer avant d'avoir au moins franchi le seuil.

La période de la Restauration pourrait se diviser en deux ou trois périodes suffisamment distinctes; la littérature, dans ces quinze années, a traversé plusieurs phases: je ne saurais, dans ce rapide coup d'oeil, songer à les distinguer. Je m'en tiendrai donc aux caractères les plus généraux de cette époque importante.

Je remarque seulement que si la Restauration date de 1814, la littérature qui lui doit son nom ne remonte pas tout à fait si haut. On peut dire que cet âge littéraire ne commence réellement que vers 1820.

La France, en 1814, se vit appelée à faire à la fois trois expériences: celle de la paix, après vingt ans de guerre; celle du régime constitutionnel, après douze ans de despotisme, précédés de dix années de convulsions politiques; celle enfin d'une libre communication avec l'étranger, lorsque les barrières qu'avaient élevées la guerre, la politique et le préjugé, tombèrent avec le pouvoir impérial, qui ne les avait pas toutes élevées, mais qui les avait maintenues.

Les loisirs de la paix sont féconds pour l'esprit humain. Après une longue guerre qui, telle qu'un hiver glacial, arrête le développement de tous les germes, la paix est un printemps. Les premières années de la Restauration française ont laissé cette impression dans l'esprit de tous les contemporains, et ce réveil de tant de forces cachées pouvait adoucir à la nation le sentiment d'un désastre immense et d'une humiliation profonde. L'esprit humain n'en était pas à ne savoir que faire. Un si vaste terrain était resté en friche! Les sciences qui ont pour objet les phénomènes du monde matériel et l'appréciation de leurs forces, les beaux-arts aussi, dans un certain sens, avaient pu fleurir sous l'Empire; un despotisme intelligent, un despotisme enté sur la gloire, a besoin des unes et des autres; d'ailleurs, les sciences physiques enlèvent l'homme à la contemplation de lui-même, et le langage des arts est une parole inarticulée, moins redoutable par là même que la parole des livres.

La littérature et les sciences morales avaient à réclamer leur part des bénéfices de la paix. Ce n'était pas la liberté seule qui leur avait manqué, c'était le loisir, autre liberté. Sous l'Empire, les grands spectacles de la vie extérieure détournaient l'attention des spectacles dont l'âme est le vrai témoin. Rassasiée de gloire militaire, la grande nation n'avait point encore à demander de nobles consolations au développement, non moins glorieux, des forces morales. Le malheur et la paix devaient la rendre à ces tendances bienfaisantes. Elle s'y livra avec ardeur, et, dans une voie encore mal éclairée, elle marcha d'abord à tâtons, si l'on peut s'exprimer ainsi, mais elle marcha.

En même temps que d'un état de tranquillité, si nouveau pour elle, la France faisait l'essai du régime constitutionnel, la liberté lui venait avec la paix: c'était de quoi regretter moins la gloire! La liberté politique, qui est, pour une nation, le droit d'intervenir dans ses propres destinées, fut réellement pour la France la compensation, on peut même dire le fruit de ses infortunes récentes. Cette charte octroyée était moins sans doute, de la part de ceux qui l'octroyaient, une vraie libéralité qu'un «fruit de l'avarice[435],» pour nous servir d'une expression de l'Écriture; mais le principe du moins était posé, et la gloire n'était plus là pour lui nier ses conséquences. Les formes représentatives ne pouvaient plus, comme sous Bonaparte, être absolument dérisoires. La puissance de la parole devait, quoique resserrée dans de certaines limites, venir en aide à la puissance du droit. Il y avait une tribune, il y avait une presse libre, c'est-à-dire, tout au moins, l'avenir de la liberté. Cet avenir sans doute était au prix du courage et de la constance; le courage et la constance ne manquèrent point; le talent surgit de toutes parts; et des voix éloquentes, dans tous les partis à la fois, éveillèrent des échos depuis longtemps endormis. La nécessité même pour les adversaires de la liberté, de descendre sur le terrain de la discussion publique et d'en appeler à l'opinion, renfermait en germe tout ce qu'on persistait à nier, tout ce qu'on s'obstinait à refuser. Ainsi, le voulant ou ne le voulant pas, tous concouraient à consacrer le nouveau système; et peut-être que les échecs de la liberté assuraient son triomphe en le retardant.

Lainé et de Serre, Foy, Constant et Royer-Collard donnèrent, sous les nuances les plus diverses, de beaux exemples d'éloquence parlementaire. S'il n'y avait pas de place pour l'orateur tragique dont Cicéron a conçu l'idée et que la Révolution française avait plus d'une fois réalisé, l'intérêt dramatique, la véhémence, la gravité ne manquèrent pas à ces illustres débats, qui, pour l'imagination de l'Europe entière, succédaient sans désavantage aux grandes batailles de l'Empire. En dehors du parlement, une polémique opiniâtre affilait cette arme de la parole, qui ne peut recevoir tout son tranchant que de la vivacité des luttes politiques. Sous le nom de journaux, d'autres tribunes s'étaient élevées, où l'esprit français, obligé de tourner bien des difficultés, déployait, comme en se jouant, sa merveilleuse souplesse et les ressources d'un idiome dont la richesse ostensible n'est rien, dont la richesse cachée est immense. Plus d'une fois, par un retour bizarre de la fortune, le royalisme fut appelé à faire de l'opposition. Tel fut le caractère du _Conservateur_ à son origine; tel fut toujours celui du _Censeur_ et de la _Minerve_. Plus incisif, plus violent, dans sa froide et spirituelle ironie, Paul-Louis Courier donnait un heureux imitateur à l'auteur des _Provinciales_, dans une sphère bien différente et avec une moindre vérité d'accent. Contre un pouvoir qu'elle soupçonnait de tout, qu'elle accusait de tout, l'opposition libérale prenait toutes les formes. On allait chercher, en plein dix-huitième siècle, Voltaire, Rousseau, Diderot, pour qu'ils eussent à dire son fait à la contre-révolution. On donnait une vogue factice à des écrits qui ne correspondaient à l'époque que par leur vieille opposition à tout ce que le parti du passé essayait de ressusciter. C'est l'époque, aujourd'hui presque fabuleuse pour nous, de ces réimpressions volumineuses et indigestes des écrivains du siècle dernier.

À peine avait-il été question de religion sous Bonaparte, qui, en relevant de sa main consulaire les autels démolis, n'avait pas relevé le sentiment religieux. Il avait trop obtenu de l'Église pour que l'Église pût à son tour beaucoup obtenir de la nation. L'émigration, devenue dévote en vieillissant et à qui la doctrine du droit divin rendait le catholicisme précieux, jeta la religion comme un filet sur le peuple français, qu'elle crut aussi affamé d'avoir un Dieu que Paris, sous Mayenne, l'avait été de voir un roi. Le trône et l'autel devant se prêter un mutuel appui, une nouvelle Ligue fut constituée, une ancienne milice sortit de dessous terre; la prédication mêla effrontément la religion éternelle à la politique du jour; le génie de l'Inquisition secoua ses torches mal éteintes, et la liberté religieuse fut ouvertement menacée. Cette nouvelle tendance devait avoir sa littérature. Elle eût aimé à se parer du nom de Chateaubriand, mais l'esprit pacifique et bienveillant du _Génie du Christianisme_ lui convenait peu. Un bonheur inouï lui donna Joseph de Maistre et l'abbé de Lamennais, esprits violents, dont la ferveur trempée de fiel faisait de la philosophie au profit de l'ignorance, du pyrrhonisme dans l'intérêt de la foi, de la démagogie pour le compte du pouvoir absolu, et traversait à grands pas la vérité pour arriver à l'erreur. Tandis qu'une telle cause rencontrait de si grands talents, l'opposition, née indifférente ou sceptique, n'avait rien pour lui barrer le passage que des négations stériles ou un rationalisme glacé. Le grand ouvrage de Benjamin Constant sur _la Religion_ livrait à un juste mépris les contempteurs du sentiment religieux, mais refusait à ce sentiment toute forme absolue, immuable, c'est-à-dire divine. Le protestantisme se ranimait; menacé par le prosélytisme romain, il faisait acte de prosélytisme; il usait de son droit pour le constater: ses oeuvres, il est vrai, n'étaient pas des livres; mais par ses soins le livre par excellence se multipliait de jour en jour. Le saint-simonisme surgissait alors, grotesque et poétique, avec ses pensées d'organisation, son mysticisme matérialiste et sa hiérarchie, comme pour attester à la fois notre inextinguible besoin d'une religion, notre impuissance à nous en donner une, et la vanité d'une théocratie dont Dieu n'est pas le fondateur.

On pourrait se méprendre cependant sur le caractère de l'opposition pendant cette mémorable période, et quelques remarques paraissent ici nécessaires.

Un caractère aride et négatif fut trop évidemment l'esprit de cette opposition chez la masse de ceux que les idées nouvelles avaient entraînés dans leur orbite. Ce que l'Allemagne appelle l'esprit _philistin_, esprit qui se compose de préventions aveugles, d'imbéciles dédains, de crédulité haineuse, d'ignorance pédantesque, de sottise sentencieuse et de plate forfanterie, couvrit souvent d'un vernis de ridicule une cause embrassée et défendue par les plus nobles esprits. La défiance exaltait la défiance, l'injustice aiguisait l'injustice, et les préjugés bourgeois luttaient d'étroitesse et d'égoïsme avec les préjugés aristocratiques. Nier, toujours nier, était le système et la tactique de ces hommes pour qui la suprême sagesse est tout entière enfermée dans les axiomes d'un rationalisme grossier. Ce serait néanmoins, comme je l'ai dit ailleurs, calomnier une époque glorieuse que de lui refuser l'instinct de l'ordre moral et un esprit noblement conservateur. Des espérances de plus d'une sorte, des intentions bien diverses se rattachèrent à des oeuvres dont le principe était respectable; ces oeuvres doivent être jugées par leur principe, et n'y voir que des espèces de barricades morales, ce serait méconnaître la nature humaine, et condamner dans son esprit tout le travail d'une grande nation. Si nous devons honorer, chez plusieurs des hommes dont le parti a succombé en 1830, le culte des souvenirs et la religion de la fidélité, n'honorerons-nous pas aussi, dans le parti opposé, les nobles partisans de la liberté dans l'ordre, du progrès dans le calme, et du perfectionnement de la politique dans l'affermissement de la morale? Il y a, dans les oeuvres de ce parti, tout un côté philanthropique et généreux, toute une activité étrangère à la politique, qu'il faut se garder de méconnaître. La religion seule, j'en conviens, y avait trop peu de part, ou une part trop douteuse, et ce fut là, même politiquement, un véritable malheur.

On ne parlait alors que de conspirations. On parlait surtout de celle du pouvoir contre la liberté. Vraie ou supposée, elle en suscita mille autres. Plusieurs d'entre elles ont laissé sur l'échafaud et sur le pavé des traces sanglantes; mais, de fait, la nation entière conspirait; la Révolution, se croyant menacée dans son principe et dans ses résultats, s'était déclarée en permanence; on ne parvint jamais à lui persuader qu'on n'en voulait point aux faits accomplis et qu'elle s'armait contre des fantômes: elle voyait, avec quelque raison, dans les principes combattus, les résultats menacés; elle n'en était déjà plus à se défier; retranchée derrière la Charte, elle attendait résolument le jour du combat. Son plus grand malheur fut d'avoir, comme il arrive à tous les partis, de funestes auxiliaires; mais ceux-là même accélérèrent le dénoûment en donnant à la contre-révolution des prétextes pour se hâter et le courage de tout oser.