Etudes Sur La Litterature Francaise Au Xixe Siecle Tome 1 Madam

Chapter 29

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Il y avait place, dans les _Martyrs_, pour toutes les passions; et en effet toutes celles dont la poésie peut tirer parti, s'y déploient, s'y entrelacent, le christianisme, directement ou indirectement, les compliquant toutes. La mise en scène est excellente. Le jeu des acteurs n'y répond pas toujours. L'auteur, qui affecte une grande simplicité de formes, n'est point, dans le fond, assez simple. Il n'est parfait, selon nous, que dans l'épisode de Velléda[422], où peut-être il ne l'est que trop. La prêtresse gauloise est admirablement tragique; Eudore, chrétien par le remords, lorsqu'il ne l'est plus par l'obéissance, ne réalise pas sans quelque bonheur l'idée de cette lutte entre la chair et l'esprit, dont la lutte entre les deux cultes n'était que la forme doctrinale ou symbolique. On sent pourtant, même au sujet d'Eudore, que la poésie intérieure du christianisme est moins familière à l'auteur que la poésie extérieure. Pour pénétrer dans cette sphère, il eût fallu quelque chose de la science morale et du talent de Massillon. Les amours de Cymodocée et d'Eudore ont du charme et de la tendresse; mais le développement et la profondeur se laissent trop désirer. Cymodocée ne devait être, ce nous semble, ni une Rébecca, ni une Rachel; on est trop vite au fond de cette histoire; elle est trop simple, trop unie; et la conversion de Cymodocée est réellement trop prompte. Elle se convertit à Eudore bien plutôt qu'à l'Évangile: j'avoue que la chose a pu se passer ainsi, mais le lecteur a droit de demander mieux; et quand il s'est mis dans l'esprit que l'amour est la vraie religion de Cymodocée, il peut bien être touché du martyre de cette jeune femme, mais il n'en reçoit pas l'impression que l'auteur a voulu produire. Comparez Cymodocée avec Pauline. La conversion de cette dernière, toute soudaine qu'elle est, n'en est pas moins d'une haute et sublime vraisemblance; et nous en sommes d'autant plus touchés que les préférences de son coeur, nous le savons, n'étaient pas pour Polyeucte; aussi notre émotion est pure et noble, autant que vive et tragique, lorsque Pauline dit à son père:

Mon époux en mourant m'a laissé ses lumières; Son sang, dont tes bourreaux viennent de me couvrir, M'a dessillé les jeux, et me les vient d'ouvrir. Je vois, je sais, je crois, je suis désabusée; De ce bienheureux sang tu me vois baptisée; Je suis chrétienne enfin[423].

Il était difficile de peindre la passion chez Hiéroclès sans se hasarder bien près du domaine de l'horrible. L'auteur a respecté des limites sacrées; il a été énergique sans être repoussant. Je ne relève, comme exception, qu'un seul trait, détaché d'une scène dont j'ai déjà cité un fragment. Hiéroclès triomphe lorsqu'il voit Cymodocée en son pouvoir. «La réprobation, dit l'auteur, parut tout entière sur le visage de Hiéroclès. Un sourire contracte ses lèvres, et _des gouttes de sang tombent de ses yeux_[424].» Quand ce dernier trait serait physiologiquement vrai, je ne l'en repousserais pas moins; mais j'ai bien peur que cette physiologie ne soit encore du merveilleux.

Que dirons-nous du style, dernier élément, si l'on veut, mais élément nécessaire de l'intérêt dans une fiction poétique? Il n'est pas de style plus grand, plus nerveux, plus vrai que celui de certaines parties de ce poème, et pour magnifique, il l'est partout. Mais il faut bien que la pensée et son expression suivent la même fortune. Où la pensée n'est pas vraie, le style ne saurait l'être; le style n'est-il pas la pensée elle-même? Une vérité de convention appelle un style de convention. C'est trop souvent celui des _Martyrs_. L'admirable candeur de style des écrivains du dix-septième siècle n'est plus sans doute à l'usage des nôtres, et ce n'est guère que par voie de contraste que M. de Chateaubriand, dans ses ouvrages les plus parfaits, en éveille le souvenir; mais ce contraste n'est dans aucun de ses écrits plus vivement marqué que dans les _Martyrs_. Il est moins froid dans ses compositions historiques, ou même purement didactiques, que dans l'ensemble de ce poème. Les _Martyrs_ touchent peu; c'est, je crois, ce que la réflexion fait dire à tous les lecteurs. Cela est magnifique, souvent gracieux; cela n'est presque jamais intime. Ce langage, suspendu entre la prose et la poésie, aspirant tour à tour à descendre vers l'une, à monter vers l'autre, n'était peut-être pas du meilleur exemple; et l'on comprend qu'à une époque où il n'y avait que deux sortes d'événements, les batailles et les livres nouveaux, l'innovation que consacrait le livre des _Martyrs_ ait vivement ému les esprits. La critique tout entière se trouva de l'avis de M. Daru, qui, dans un rapport mémorable sur le _Génie du Christianisme_, avait dit gaiement: «En fait de poème en prose, je suis obligé de confesser mon incrédulité, mon impiété[425].» Tout le monde ne fut pas si gai. L'air sérieux est aussi un air bon à prendre. M. Daru parlait de son incrédulité; les autres parlèrent, ou peu s'en faut, de leur foi. On fulmina du haut du Parnasse, comme du haut d'un Vatican littéraire, une bulle d'excommunication contre l'auteur des _Martyrs_, hérésiarque en littérature. Sauf la solennité quasi tragique de cette bulle d'un nouveau genre, on n'avait pas tort, ce me semble. Le style des _Martyrs_ n'est admirable que le genre admis; mais le genre, quoi qu'en dise l'auteur, qui se couvre assez mal à propos de l'autorité du _Télémaque_, le genre n'était pas bon. La forme des vers eût mis l'auteur dans le vrai, non seulement de l'expression, mais peut-être aussi de la pensée. Le public, en France du moins, se pique d'attacher aux questions de forme et d'art la même importance que la critique; il les évoque, il les discute; mais en définitive, le public juge par ses impressions plutôt que par ses systèmes; des éditions nombreuses ont multiplié et perpétué plus d'une oeuvre dont tout le monde a dit: Elle ne vivra point; et maint auteur vingt fois immolé a pu dire à ses critiques:

Les gens que vous tuez se portent assez bien[426].

Les _Martyrs_, au fait, ne se portent pas très mal; ils vivent sans doute, et vivront longtemps: pourtant ils n'ont pas obtenu et n'occupent pas même aujourd'hui dans l'opinion le même rang que le _Génie du Christianisme_; et le public n'a pu s'empêcher d'applaudir, mais n'a pas souscrit sans réserve à ces belles strophes de M. de Fontanes:

Chateaubriand, le sort du Tasse Doit t'instruire et te consoler; Trop heureux qui, suivant sa trace, Au prix de la même disgrâce, Dans l'avenir peut l'égaler!

Contre toi, du peuple critique Que peut l'injuste opinion? Tu retrouvas la Muse antique Sous la poussière poétique Et de Solime et d'Ilion.

Du grand peintre de l'Odyssée Tous les trésors te sont ouverts; Et dans ta prose cadencée, Les soupirs de Cymodocée Ont la douceur des plus beaux vers.

Aux regrets d'Eudore coupable, Je trouve un charme différent; Et tu joins, dans la même fable, Ce qu'Athène a de plus aimable, Ce que Sion a de plus grand[427].

En critiquant les _Martyrs_, nous nous sommes exactement renfermé dans les termes de la critique littéraire. Mais il est impossible, et, de nos jours, il est moins permis que jamais de s'en tenir à ce point de vue. Personne, aujourd'hui, ne fait abstraction de ce qui, dans une oeuvre d'art, tient aux questions les plus graves. Chacun juge les écrits dans le sens de sa philosophie, et vous savez quelle est la mienne. J'oserai donc, en finissant, et toute question littéraire écartée, m'expliquer sur la place qui me paraît appartenir aux _Martyrs_ dans la littérature religieuse.

Ces grands traits de la doctrine et de l'histoire du christianisme qui ont fait l'admiration de tous les temps et de tous les partis, le caractère d'héroïsme et d'abnégation de ceux qui ont été ses représentants et ses défenseurs aux époques de persécution, la pureté morale dont il a donné, dans l'universelle corruption des moeurs, l'exemple le plus éclatant, tout cela revit dans le poème de M. de Chateaubriand, et s'y reproduit souvent dans sa grandeur, quelquefois même dans sa simplicité. Une idée encore plus caractéristique, celle de la pénitence chrétienne ou de la puissance du repentir, a fait plus que d'apparaître fugitivement à la pensée de l'auteur, puisqu'elle lui à fourni le sujet même de son ouvrage. Il a pu ainsi réveiller en faveur du christianisme, dans un certain nombre d'âmes, un sentiment d'admiration dont le monde avait perdu l'habitude; il a pu rattacher à l'idée de la foi chrétienne des idées qui en étaient depuis longtemps séparées, repousser loin d'elle le ridicule et le mépris, la rendre imposante pour l'imagination, honorable pour le sens moral. Voilà les impressions que le poème des _Martyrs_ a pu produire sur les gens du monde. Mais dans toutes les communions, les personnes religieuses ont jugé que l'auteur était demeuré sur la porte du sanctuaire, où quelques accents et quelques reflets du vrai avaient pu arriver jusqu'à lui, mais qu'il n'avait pas franchi le seuil; qu'il avait mieux décrit certains phénomènes qu'il n'en avait pénétré le principe; que les mystères de la vie spirituelle lui avaient trop souvent échappé; surtout, qu'il avait pris trop souvent, et ici l'influence catholique est manifeste, le signe pour la chose signifiée, l'éclat extérieur pour la force intime, la pompe pour la majesté, trop accrédité une religion d'images et de prestiges, en un mot, réduit le christianisme à n'être qu'une poésie, j'ai dit presque une mythologie.

«Représentez-vous cette admirable mythologie de la Grèce, dans laquelle, à l'inverse du panthéisme oriental, la divinité, subdivisée sans fin, était incorporée, enchaînée dans la multiplicité variée des êtres créés, et où soustraite, pour ainsi dire, au domaine de l'infini et de l'invisible, pour habiter dans le visible et le fini, elle retenait la pensée loin, bien loin de la sphère mystérieuse où nous devons aspirer sans cesse. La Grèce avait vidé le ciel et l'éternité, pour peupler d'habitants divins ses monts, ses vallées et ses forêts; elle avait rapetissé l'univers, mais elle l'avait rempli de vie et d'enchantements; tout, dans ses conceptions, était devenu purement humain, mais avec toute la beauté dont l'humanité pure est susceptible; c'était comme l'apothéose de l'humanité par l'humanisation du divin. La pensée était cernée de toutes parts; toutes les issues par où elle eût pu s'échapper vers la Divinité étaient gardées par une divinité; toute cette religion était calculée contre la religion; la religion était supplantée par la poésie. Je ne sais quoi de serein, de lumineux, de transparent, entourait l'existence humaine; le sérieux de la vie se perdait dans une distraction d'autant plus dangereuse qu'elle avait les apparences du sérieux; tout ce qu'il y a de grandeur purement humaine fleurissait dans cette brillante lumière; il s'y trouvait de tout et même de la religion; oui, la religion y apparaissait quelquefois, noble et solennelle, mais humaine encore, sans véritable gravité, sans infini; jamais, en un mot, depuis que le monde existe, l'humanité n'avait si habilement donné le change à ses besoins les plus profonds; notre polythéisme moderne est grossier en comparaison. Tout ce poétique système, qui se réduisait à l'usurpation du beau sur le bon, fut, pour de nombreuses générations d'hommes, comme ce magique lotus qui, selon les fables mêmes des Grecs, faisait oublier la patrie.

«Mais quel art, ou quel malheur, de planter le lotus sur les rives mêmes de la patrie, en face de ses saintes montagnes! Distraire l'âme de ses plus chers intérêts par la peinture de ces intérêts eux-mêmes! endormir la religion dans des cantiques! écarter le sérieux par sa propre image! absorber la vie dans la poésie[428]!» terrible puissance! funeste magie! les _Martyrs_, le _Génie du Christianisme_ n'ont-ils rien fait de semblable? Je n'oserais le dire si vous deviez m'en croire sur parole; mais ces oeuvres d'un immense talent, ces monuments d'une intention généreuse, ils sont là; vous les connaissez, vous pouvez les lire; lisez et jugez.

CHAPITRE SEPTIÈME

Itinéraire de Paris à Jérusalem. Aventures du dernier Abencerage. Les Natchez. Écrits politiques et Études historiques. Conclusion.

Aucun des sujets traités jusqu'alors par M. de Chateaubriand ne l'avait mis ou ne l'avait trouvé dans une position aussi simple, aussi dégagée de tout élément conventionnel, que celle qu'il prend dans l'_Itinéraire_. Ce charmant ouvrage, qui peut renfermer des erreurs, mais où il n'y a point de défauts, a pour sujet son auteur lui-même, et c'en est peut-être le principal attrait. Quelques beaux poèmes qu'ait pu faire M. de Chateaubriand, aucun ne saurait, aux yeux affectueux du lecteur, valoir le poème de sa vie, et quelques héros qu'il invente, aucun ne pourra jamais nous attacher plus que lui. Ses idées sont grandes fort souvent; mais ses impressions nous intéressent plus que ses idées; et les impressions d'un homme, c'est lui-même. Je ne parle donc point de cette carrière noblement aventureuse qu'il a plus d'une fois racontée, et qui garde encore pour nous, après tous ces récits, quelque chose du charme attaché au mystère. Je ne veux voir que les sentiments de cet homme, ses émotions, sa physionomie morale, cet amour du grand, du noble et du beau, qui, chez lui, se mêle à tout et domine tout, cet étrange et agréable composé du gentilhomme, du rêveur et de l'érudit, du champion de la légitimité et du chevalier de la liberté. Je vois un homme des anciens jours et des jours nouveaux, impliqué dans les affaires de ce monde, et néanmoins solitaire, et pour achever par ce trait, un homme dont l'illustre pauvreté s'est accoutumée à demander à son incomparable talent autre chose encore que la gloire. L'attrait qu'inspire cette personnalité si neuve, si accentuée, est peut-être ce qui nous attache le plus à la lecture de l'_Itinéraire_, où elle se développe librement. Aucun décorum d'aucune espèce ne la restreint ni ne la dissimule. Le langage toujours noble, souvent poétique, se permet cette fois l'élégante familiarité, le fin sourire, et ce que dans le monde on appelle exclusivement de l'esprit. La pompe en quelque sorte officielle du _Génie du Christianisme_ fait place dans l'_Itinéraire_ à une simplicité pleine de distinction:

Projicit ampullas et sesquipedalia verba[429].

L'écrivain n'en est pas moins grand pour cela, peut-être l'est-il davantage; il n'est rien de tel, pour être sublime, que de l'être à son corps défendant. M. de Chateaubriand, dans ce noble pèlerinage, se voyait en présence des deux spectacles d'où jaillissait pour lui la plus abondante poésie: celui de la nature et celui du passé, les sites et les ruines: c'est dire assez de quelles beautés l'_Itinéraire_ est semé. Je dis semé, parce que l'_Itinéraire_ n'est point un voyage sentimental, un recueil d'_impressions_; mais ce qu'on appelait autrefois une _relation_, et que l'érudition, la discussion même y tiennent une grande place. Ce mélange, de très bon goût parce qu'il est naturel, est un des charmes de cette lecture, où l'économie de la richesse n'est pas moins remarquable que la richesse elle-même. Tout est ménagé, varié, fondu avec un bonheur qui s'expliquerait par un art très délicat, s'il ne s'expliquait pas encore plus naturellement par un bon sens parfait. Si les _Martyrs_ nous ont valu l'_Itinéraire_, nous n'avons guère de plus grande obligation à cette brillante épopée.

L'_Itinéraire_ tout entier est intéressant; mais il est permis, je crois, de préférer au voyage de la Palestine celui de la Grèce. Si l'on détachait du premier quelques pages incomparables, personne, je crois, n'hésiterait à reconnaître que l'auteur a mieux parlé des ruines de Sparte et d'Athènes que de cette Palestine, dernier but de son pèlerinage.

Nous lui devons peut-être aussi le diamant de la plus belle eau parmi tous ceux qui font étinceler le diadème poétique de M. de Chateaubriand; car c'est à son retour de l'Orient, qu'il recueillit sous les remparts de Tunis et parmi les ruines de l'Alhambra les souvenirs et les inspirations d'où naquit, encore sous l'Empire, l'histoire du _dernier Abencerage_. _René_, oeuvre plus spontanée, _René_, qui n'est qu'un soupir, mais le soupir de tout un siècle, et dont l'extrême simplicité est une merveille de plus, mérite peut-être le premier rang parmi ces quatre épisodes où l'auteur a résumé son génie. Mais entre tous les écrits de M. de Chateaubriand rien ne fait naître l'idée d'une plus grande perfection, rien n'est plus touchant que l'_Abencerage_. Il n'appartenait peut-être qu'à un seul homme de peindre avec une idéalité aussi ravissante ce moyen âge qui eut sans doute aussi sa poésie. Les poètes en savent là-dessus un peu moins, dit-on, mais aussi un peu plus que les historiens, et ceux-ci, pour voir toute la vérité des choses, ont besoin de la poésie. L'esprit de chevalerie et de religion du moyen âge, et surtout du moyen âge espagnol, est élevé dans les _Aventures du dernier Abencerage_ à sa plus haute, à sa plus parfaite expression. Il y a là un écho du _Cid_, plutôt modifié qu'affaibli. Si Corneille a des accents qui n'appartiennent qu'à lui, l'auteur de l'_Abencerage_ en a que Corneille lui-même eût pu lui envier. Ces deux religions, ces deux chevaleries, ces deux civilisations en présence, l'une en deuil de sa gloire, l'autre enivrée de son triomphe, tant d'estime mêlée à tant de haine, l'amour jeté par un hasard funeste entre ces passions farouches, l'honneur comme une nouvelle et inexorable fatalité condamnant à un veuvage éternel deux coeurs que tout unit, mais que la religion sépare, cette héroïque douleur, capable d'arracher à sa victime la vie plutôt qu'un soupir, ce mot déchirant et sublime: «Retourne au désert[430]!» dénoûment prévu et presque désiré de cette noble tragédie, tout cela inondé, si l'on peut parler ainsi, de l'ardente lumière d'un ciel méridional, tout cela est d'une beauté à la fois tendre et sévère, à laquelle on ne résiste point. La lecture est achevée; l'âme rêve longtemps encore; elle s'unit par la pensée à cette solitude, à ce deuil immortel des deux amants; mais elle porte presque envie à de si nobles douleurs, et peut-être a-t-elle compris que le sacrifice est la suprême, l'unique beauté de la vie humaine. Je n'essaye pas de louer le style. Qu'il me suffise de dire que dans cette diction, si spontanée et si savante à la fois, la pureté égale l'éclat, et qu'à cet égard _le dernier Abencerage_ marque le moment où, selon l'expression de Boileau, l'auteur est _monté au comble de son art_. Tous les brillants défauts du style de M. de Chateaubriand appartiennent à une époque antérieure; ce poétique roman n'en offre aucun vestige.

Les _Natchez_, qui parurent beaucoup plus tard, n'en appartiennent pas moins à la jeunesse de l'auteur. On sait qu'_Atala_ et _René_ étaient, dans l'origine, deux épisodes de la composition aussi vaste qu'irrégulière où M. de Chateaubriand, une première fois, avait tenté le poème en prose. L'oubli n'était point fait pour cette oeuvre dans laquelle on ne saurait méconnaître la richesse ni même la puissance. L'emploi bizarre du merveilleux, et d'un double merveilleux, mêlé à des événements trop modernes et à des noms trop connus, est une des choses qui nuisent le plus à l'intérêt de ce poème, où l'on admire des caractères bien conçus, de beaux contrastes de moeurs et des scènes vraiment pathétiques.

Le _Génie du Christianisme_, les _Martyrs_, l'_Itinéraire_, le _dernier Abencerage_ et les _Natchez_ ne nous ont pas fait connaître M. de Chateaubriand tout entier. Le despotisme impérial l'avait donné à la littérature, la Restauration devait le rendre à des études plus austères. Lui-même, au milieu de ses veilles poétiques, s'était prescrit d'autres labeurs et une autre gloire:

«Ô Muse, s'écriait-il vers la fin des _Martyrs_, je n'oublierai point tes leçons! Je ne laisserai point tomber mon coeur des régions élevées où tu l'as placé. Les talents de l'esprit que tu dispenses s'affaiblissent par le cours des ans; la voix perd sa fraîcheur, les doigts se glacent sur le luth; mais les nobles sentiments que tu inspires peuvent rester quand tes autres dons ont disparu. Fidèle compagne de ma vie, en remontant dans les cieux laisse-moi l'indépendance et la vertu. Qu'elles viennent ces Vierges austères, qu'elles viennent fermer pour moi le livre de la Poésie, et m'ouvrir les pages de l'Histoire. J'ai consacré l'âge des illusions à la riante peinture du mensonge: j'emploierai l'âge des regrets au tableau sévère de la vérité[431].»

Il a pourtant fallu, afin que cette promesse s'accomplît, qu'une antique dynastie eût, pour la seconde fois, fatigué la fortune. Durant toute la Restauration, l'histoire, à laquelle l'auteur des _Martyrs_ semblait avoir voué sans réserve la maturité de son âge, n'obtint de lui qu'un à compte. Les _Quatre Stuarts_, où la manière de Voltaire se marie à celle qui ne peut être désignée que par le nom de Chateaubriand, sont un morceau brillant et impartial, où l'imagination ne paraît guère que pour embellir un incorruptible bon sens. Mais, dans cette période d'une vie très active, la politique prend le dessus. Le premier pas de M. de Chateaubriand dans cette nouvelle carrière n'en fut peut-être pas le plus heureux. L'auteur lui-même a condamné plus tard la violence de ce pamphlet sur _Bonaparte et les Bourbons_, dont la verve entraînante et l'éclat prestigieux valurent une victoire aux Bourbons encore exilés[432]. On n'a pas non plus oublié ce _Rapport fait au Roi_ pendant les Cent-Jours, où les plus indifférents ne lurent pas sans émotion ces paroles d'une magnifique éloquence:

«Dieu a ses voies impénétrables et ses jugements imprévus. Il a voulu suspendre un moment le cours des bénédictions que Votre Majesté répandait sur ses sujets. De ces Bourbons qui avaient ramené le bonheur dans notre patrie désolée, il ne reste plus en France que les cendres de Louis XVI! Elles règnent, Sire, en votre absence; elles vous rendront votre trône comme vous leur avez rendu un tombeau[433].»

Les _Réflexions politiques_ empruntèrent, pour accabler les anciens juges de Louis XVI, quelques-uns des accents et quelques-unes des formes de l'éloquence antique. On put démêler dans _la Monarchie selon la Charte_ l'originalité politique de l'auteur, que son affection littéraire pour le passé n'empêchait pas de comprendre l'avenir, et qui chercha vainement à le faire comprendre à ses augustes et aveugles protégés.

Partout où un loyalisme de convention n'entraîne pas l'illustre pamphlétaire à prendre des images pour des raisons, il est remarquable par la droiture du jugement, par la simplicité de la logique et la netteté populaire de la parole. Toujours distingué, toujours noble, il possède le langage des affaires comme il en a l'intelligence. Lui-même a dit quelque part:

«Mon style politique, quel qu'il soit, n'est point l'effet d'une combinaison. Je ne me suis point dit: Il faut, pour traiter un sujet d'économie sociale, rejeter les images, éteindre les couleurs, repousser les sentiments. C'est tout simplement que mon esprit se refuse à mêler les genres, et que les mots de la poésie ne me viennent jamais quand je parle la langue des affaires[434].»