Etudes Sur La Litterature Francaise Au Xixe Siecle Tome 1 Madam

Chapter 28

Chapter 283,515 wordsPublic domain

»Ce polythéisme dégénéré, plus différent de la religion des beaux temps d'Athènes que des superstitions des hordes sauvages, n'aurait pas offert au peintre habile que j'ai indiqué, des sujets de tableaux moins frappants, et ces tableaux auraient eu, sur les autres, l'avantage de la nouveauté.

»Aux gracieuses processions des canéphores avaient succédé les courses tumultueuses des prêtres isiaques, derniers auxiliaires et alliés suspects d'un culte expirant, tour à tour repoussés et rappelés par ses ministres désespérant de leur cause. Les cérémonies ordinaires, qui ne suffisaient plus à la superstition devenue barbare, étaient remplacées par le hideux taurobole, où le suppliant se faisait inonder du sang de la victime. De toutes parts pénétraient dans les temples, malgré les efforts des magistrats, les rites révoltants des peuplades les plus dédaignées. Les sacrifices humains se réintroduisaient dans ce polythéisme, et déshonoraient sa chute, comme ils avaient souillé sa naissance. Les dieux échangeaient leurs formes élégantes contre d'effroyables difformités. Ces dieux, empruntés de partout, réunis, entassés, confondus, étaient d'autant mieux accueillis que leurs dehors étaient plus bizarres. C'était leur foule que l'on invoquait; c'était de leur foule que l'imagination voulait se repaître. Elle avait soif de repeupler, n'importe de quels êtres, ce ciel qu'elle s'épouvantait de voir muet et désert[403].»

Après cela, certes, on peut s'étonner de voir le paganisme hellénique reparaître, dans le poème des _Martyrs_, avec toute cette verte et riante fraîcheur qu'il n'eut peut-être jamais que dans les chants des poètes.

Lisez, en regard des sinistres tableaux que Benjamin Constant vient de suspendre devant vous, lisez cette description des fêtes de Délos:

«Tandis que nous méditions sur les révolutions des empires, nous vîmes tout à coup sortir une Théorie du milieu de ces débris. Ô riant génie de la Grèce qu'aucun malheur ne peut étouffer, ni peut-être aucune leçon instruire! C'était une députation des Athéniens aux fêtes de Délos. Le vaisseau Déliaque, couverts de fleurs et de bandelettes, était orné des statues des dieux; les voiles blanches, teintes de pourpre par les rayons de l'aurore, s'enflaient aux haleines des zéphirs, et les rames dorées fendaient le cristal des mers. Des Théores penchés sur les flots répandaient des parfums et des libations; des vierges exécutaient sur la proue du vaisseau la danse des malheurs de Latone, tandis que des adolescents chantaient en choeur les vers de Pindare et de Simonide. Mon imagination fut enchantée par ce spectacle qui fuyait comme un nuage du matin, ou comme le char d'une divinité sur les ailes des vents[404].»

Voyez encore ces détails, qui semblent empruntés au quatrième livre de l'Odyssée:

«Le noble Ancée, descendant d'Agapénor qui commandait les Arcadiens au siège de Troie, donna l'hospitalité à Démodocus. Les fils d'Ancée détachent du joug les mules fumantes, lavent leurs flancs poudreux dans une eau pure, et mettent devant elles une herbe tendre, coupée sur le bord de la Néda. Cymodocée est conduite au bain par de jeunes phrygiennes qui ont perdu la liberté; l'hôte de Démodocus le revêt d'une fine tunique et d'un manteau précieux; le prince de la jeunesse, l'aîné des fils d'Ancée, couronné d'une branche, immole à Hercule un sanglier nourri dans les bois d'Erymanthe; les parties de la victime destinées à l'offrande sont recouvertes de graisse, et consumées avec des libations sur des charbons embrasés. Un long fer à cinq rangs présente à la flamme bruyante le reste des viandes sacrées; le dos succulent de la victime, et les morceaux les plus délicats sont servis aux voyageurs[405].»

Écoutez ce discours d'Euryméduse, nourrice de Cymodocée:

«Ô ma fille, s'écrie-t-elle, quelle douleur tu m'as causée! J'ai rempli l'air de mes sanglots. J'ai cru que Pan t'avait enlevée. Ce dieu dangereux est toujours errant dans les forêts; et, quand il a dansé avec le vieux Silène, rien ne peut égaler son audace. Comment aurais-je pu reparaître sans toi devant mon cher maître! Hélas! j'étais encore dans ma première jeunesse, lorsque me jouant sur le rivage de Naxos, ma patrie, je fus tout à coup enlevée par une troupe de ces hommes qui parcourent l'empire de Téthys à main armée, et qui font un riche butin! Ils me vendirent à un port de Crète, éloigné de Gortynes de tout l'espace qu'un homme, en marchant avec vitesse, peut parcourir entre la troisième veille et le milieu du jour. Ton père était venu à Lébène pour échanger des blés de Théodosie contre des tapis de Milet. Il m'acheta des mains des pirates: le prix fut deux taureaux qui n'avaient point encore tracé les sillons de Cérès. Dans la suite, ayant reconnu ma fidélité, il me plaça aux portes de sa chambre nuptiale. Lorsque les cruelles Ilithyes eurent fermé les yeux d'Épicharis, Démodocus te remit entre mes bras, afin que je te servisse de mère. Que de peines ne m'as-tu pas causées dans ton enfance! Je passais les nuits auprès de ton berceau, je te balançais sur mes genoux; tu ne voulais prendre de nourriture que de ma main, et quand je te quittais un instant, tu poussais des cris[406].»

C'est une charmante ironie que ce discours, une piquante parodie de l'héroïque bavardage des guerriers d'Homère; mais si vous le prenez au sérieux, qu'est-ce autre chose qu'un agréable pastiche et un énorme anachronisme?

Il faudrait transcrire tout le personnage de Démodocus, ses actions aussi bien que ses discours. Le bonhomme, qui n'a guère que trente-sept ans si mes calculs sont justes, et dont l'auteur fait à son gré un vieillard, a passé sa vie à rêver; il n'a rien vu, rien entendu, et ne connaît d'autre monde que celui d'Homère. Certes, si le paganisme avait jamais eu des croyants de cette force, il subsisterait encore. Voici comme, vers le milieu du quatrième siècle de l'ère chrétienne, s'exprime ce prêtre d'Homère:

«Demain, aussitôt que Dicé, Irène et Eunomie, aimables Heures, auront ouvert les portes du jour, nous monterons sur un char[407]...»

«Votre fils vous a sans doute appris ce qu'il a fait pour ma fille, que les Faunes avaient égarée dans les bois[408].»

Encore si c'était un laïque qui parlât! mais c'est un prêtre. Du temps de Cicéron, deux augures ne pouvaient se rencontrer sans rire. Est-ce que depuis lors la foi mythologique avait reconquis jusqu'aux prêtres? Cela serait merveilleux.

Je laisse les allusions mythologiques: que Démodocus ait conservé la religion de ses ancêtres, il ne peut pas avoir toutes leurs opinions, tout leur langage; et d'où sort-il donc pour parler constamment d'un ton qui appartient évidemment à l'enfance du monde?

«Nous cherchons le riche Lasthénès, que ses grands biens font passer pour un homme très heureux[409].»

«J'aurais dû reconnaître Eudore à sa taille de héros, moins haute cependant que celle de Lasthénès, car les enfants n'ont plus la force de leurs pères[410].»

Je veux que Démodocus soit préoccupé; il ne l'est pas au point d'ignorer la nouvelle secte dont le culte a rendu désert le temple des dieux mythologiques. Ses étonnements sans fin sont risibles, il faut l'avouer, et je ne puis supporter que, chez Lasthénès, qu'il sait chrétien, «il saisisse une coupe» au commencement du repas et se dispose «à faire une libation aux Pénates de Lasthénès[411].»

Je ne souffre guère avec plus de patience le passage suivant:

«Démodocus n'avait presque rien compris au récit d'Eudore; il ne trouvait là ni Polyphème, ni Circé; et dans cette harmonie nouvelle, il avait à peine reconnu quelques sons de la lyre d'Homère[412].»

Les poètes pouvaient bien encore, par tradition, chercher Polyphème et Circé; mais on n'en était plus à s'étonner de ne les pas rencontrer partout. On ne croirait pas qu'aucune parole évangélique, aucune allusion aux dogmes nouveaux ne fût jamais parvenue aux oreilles de Démodocus.

Mais c'est peut-être dans l'entrevue d'Eudore et de Cymodocée que la donnée de l'auteur pèche [le plus] par son manque de vérité historique, ou, si l'on veut, par son invraisemblance. Il faut citer tout ce morceau:

«À ces cris, le chien aboie, le chasseur se réveille. Surpris de voir cette jeune fille à genoux, il se lève précipitamment.

»--Comment! dit Cymodocée confuse et toujours à genoux, est-ce que tu n'es pas le chasseur Endymion?

»--Et vous, dit le jeune homme non moins interdit, est-ce que vous n'êtes pas un Ange?

»--Un Ange! reprit la fille de Démodocus.

»Alors l'étranger, plein de trouble:

»--Femme, levez-vous, on ne doit se prosterner que devant Dieu.

»Après un moment de silence, la prêtresse des Muses dit au chasseur:

»--Si tu n'es pas un dieu caché sous la forme d'un mortel, tu es sans doute un étranger que les Satyres ont égaré comme moi dans les bois. Dans quel port est entré ton vaisseau? Viens-tu de Tyr si célèbre par la richesse de ses marchands? Viens-tu de la charmante Corinthe où tes hôtes t'auront fait de riches présents? Es-tu de ceux qui trafiquent sur les mers, jusqu'aux colonnes d'Hercule? Suis-tu le cruel Mars dans les combats; ou plutôt n'es-tu pas le fils d'un de ces mortels jadis décorés du sceptre, qui régnaient sur un pays fertile en troupeaux, et chéri des dieux?

»L'étranger répondit:

»--Il n'y a qu'un Dieu, maître de l'univers; et je ne suis qu'un homme plein de trouble et de faiblesse. Je m'appelle Eudore; je suis fils de Lasthénès. Je revenais de Thalames, je retournais chez mon père; la nuit m'a surpris: je me suis endormi au bord de cette fontaine. Mais vous, comment êtes-vous seule ici? Que le ciel vous conserve la pudeur, la plus belle des craintes après celle de Dieu!

»Le langage de cet homme confondait Cymodocée. Elle sentait devant lui un mélange d'amour et de respect, de confiance et de frayeur. La gravité de sa parole et la grâce de sa personne formaient à ses yeux un contraste extraordinaire. Elle entrevoyait comme une nouvelle espèce d'hommes, plus, noble et plus sérieuse que celle qu'elle avait connue jusqu'alors. Croyant augmenter l'intérêt qu'Eudore paraissait prendre à son malheur, elle lui dit:

»--Je suis fille d'Homère aux chants immortels.

»L'étranger se contenta de répliquer:

»--Je connais un plus beau livre que le sien.

»Déconcertée par la brièveté de cette réponse, Cymodocée dit en elle-même:

»--Ce jeune homme est de Sparte[413].»

Il est superflu de faire remarquer tout ce que cette scène, si bien conçue d'ailleurs, si poétiquement ordonnée, présente de forcé et de faux. Ce n'est pas cette seule fois que le goût du contraste a égaré l'auteur. Vous ne le trouverez ni plus vrai, ni plus naturel, lorsqu'il fait dire à Cymodocée, à la suite du récit d'Eudore: «Mon père, je pleure comme si j'étais chrétienne[414].» À la rencontre d'un trait pareil, on est tenté de demander à Cymodocée:

Est-ce vous qui parlez, ou si c'est votre rôle?

Il faut avouer qu'elle en sait trop dans ce moment, ou que plus tard elle en sait trop peu. Voici un trait moins supportable encore, où nous voyons tout à la fois Eudore soutenir assez mal son personnage, et Cymodocée se souvenir trop du sien:

«Quoi, Cymodocée, vous voudriez devenir chrétienne, _je donnerais un pareil ange au ciel_, une pareille compagne à mes jours!»

Cymodocée baissa la tête et répondit:

«Je n'ose plus parler avant que tu n'aies achevé de m'enseigner la pudeur[415]»

Si le vieux Démodocus était présent, je m'imagine qu'il dirait encore une fois à Cymodocée:

«Ô fille d'Épicharis, craignons l'exagération qui détruit le bons sens[416]!»

et peut-être trouverait-il étrange que sa fille, élevée par lui dans le culte de toutes les vertus qui font la parure des vierges, demande des leçons de pudeur à ce jeune soldat qu'elle connaît de la veille. Ici encore, c'est le rôle que nous rencontrons, le personnage, plutôt que la nature, et cette substitution n'est que trop fréquente dans les _Martyrs_. L'auteur a donné de grands, de beaux traits, à ses personnages chrétiens; mais leur christianisme est trop plein de phrases et de scènes à effet. Ils posent toujours et ne se reposent jamais. Pas un moment, pas un mot n'est perdu pour la représentation. Il n'y a qu'une seule chose qu'ils ne représentent presque jamais: c'est la simplicité, la mesure parfaite, qui distinguaient les chrétiens de l'âge apostolique. Cet âge, à la vérité, était déjà loin; mais en fait d'anachronisme, nous eussions préféré celui-ci à tout autre; et d'ailleurs, croit-on que les moeurs chrétiennes, à l'époque de Dioclétien, n'avaient pas plus de bonhomie et de laisser aller? Qui pourrait, si ce n'est un Louis XIV, vivre en représentant toujours; convertir ses actes et ses mouvements les plus familiers en gestes roides, solennels; parler toujours comme un livre; au lieu de converser, controverser toujours; être, en un mot, sublime sans relâche? Je dis mal; car celui qui serait le plus sublime, serait aussi le plus naturel, et il n'a manqué peut-être à l'auteur, pour faire descendre ses héros de cette hauteur conventionnelle, que d'avoir élevé sa propre pensée à toute la hauteur de leurs principes et de leur foi.

M. de Chateaubriand a mieux réussi dans la peinture des moeurs purement nationales que dans celle des moeurs religieuses ou résultant des croyances. Le livre VI des _Martyrs_, le livre de Pharamond et de Mérovée, mérite ou plutôt inspire une admiration sans réserve. Il est impossible de n'être pas ravi de cette poésie également franche et idéale, où la liberté des mouvements s'allie à la magnificence des couleurs, où chaque ligne vous élève, vous entraîne, ou pas un mot n'offense le goût, ne sort du naturel. Mais je renonce à expliquer, et même à exprimer toute mon admiration pour ces pages célèbres, qui sont peut-être ce que M. de Chateaubriand a écrit de plus vrai dans le genre élevé. J'aime mieux rappeler qu'elles ont décidé la vocation, ou du moins éveillé les instincts d'un historien illustre. Laissons-le parler lui-même:

«En 1810, dit M. Augustin Thierry, j'achevais mes classes au collège de Blois, lorsqu'un exemplaire des _Martyrs_, apporté du dehors, circula dans le collège. Ce fut un grand événement pour ceux d'entre nous qui ressentaient déjà le goût du beau et l'admiration de la gloire. Nous nous disputions le livre; il fut convenu que chacun l'aurait à son tour, et le mien vint un jour de congé, à l'heure de la promenade. Ce jour-là, je feignis de m'être fait mal au pied, et je restai seul à la maison. Je lisais, ou plutôt je dévorais les pages, assis devant mon pupitre, dans une salle voûtée qui était notre salle d'études, et dont l'aspect me semblait alors grandiose et imposant. J'éprouvai d'abord un charme vague, et comme un éblouissement d'imagination; mais quand vint le récit d'Eudore, cette histoire vivante de l'Empire à son déclin, je ne sais quel intérêt plus actif et plus mêlé de réflexion m'attacha au tableau de la ville éternelle, de la cour d'un empereur romain, de la marche d'une armée romaine dans les fanges de la Batavie, et de sa rencontre avec une armée de Franks.

»J'avais lu dans l'Histoire de France à l'usage des élèves de l'École militaire, notre livre classique: _Les Francs ou Français, déjà maîtres de Tournay et des rives de l'Escaut, s'étaient étendus jusqu'à la Somme... Clovis, fils du roi Childéric, monta sur le trône en 481, et affermit par ses victoires les fondements de la monarchie française_. Toute mon archéologie du moyen âge consistait dans ces phrases et quelques autres de même force que j'avais apprises par coeur. _Français_, _trône_, _monarchie_, étaient pour moi le commencement et la fin, le fond et la forme de notre histoire nationale. Rien ne m'avait donné l'idée de ces terribles Franks de M. de Chateaubriand _parés de la dépouille des ours, des veaux marins, des urochs et des sangliers_, de ce camp _retranché avec des bateaux de cuir et des chariots attelés de grands boeufs_, de cette armée rangée en triangle où _l'on ne distinguait qu'une forêt de framées, des peaux de bêtes et des corps demi-nus_. À mesure que se déroulait à mes yeux le contraste si dramatique du guerrier sauvage et du soldat civilisé, j'étais saisi, de plus en plus vivement; l'impression que fit sur moi le chant de guerre des Franks eut quelque chose d'électrique. Je quittai la place où j'étais assis, et, marchant d'un bout à l'autre de la salle, je répétai à haute voix et en faisant sonner mes pas sur le pavé:

»--Pharamond! Pharamond! nous avons combattu avec l'épée.

»Nous avons lancé la francisque à deux tranchants; la sueur tombait du front des guerriers et ruisselait le long de leurs bras. Les aigles et les oiseaux aux pieds jaunes poussaient des cris de joie; le corbeau nageait dans le sang des morts; tout l'Océan n'était qu'une plaie: les vierges ont pleuré longtemps.

»Pharamond! Pharamond! nous avons combattu avec l'épée.

»Nos pères sont morts dans les batailles; tous les vautours en ont gémi: nos pères les rassasiaient de carnage! Choisissons des épouses dont le lait soit du sang, et qui remplissent de valeur le coeur de nos fils. Pharamond, le bardit est achevé, les heures de la vie s'écoulent; nous sourirons quand il faudra mourir!--

»Ainsi chantaient quarante mille Barbares. Leurs cavaliers haussaient et baissaient leurs boucliers blancs en cadence; et à chaque refrain ils frappaient, du fer d'un javelot, leur poitrine couverte de fer[417].

»Ce moment d'enthousiasme fut peut-être décisif pour ma vocation à venir. Je n'eus alors aucune conscience de ce qui venait de se passer en moi; mon attention ne s'y arrêta pas; je l'oubliai même durant plusieurs années; mais, lorsque, après d'inévitables tâtonnements pour le choix d'une carrière, je me fus livré tout entier à l'histoire, je me rappelai cet incident de ma vie et ses moindres circonstances avec une singulière précision. Aujourd'hui, si je me fais lire la page qui m'a tant frappé, je retrouve mes émotions d'il y a trente ans. Voilà ma dette envers l'écrivain de génie qui a ouvert et qui domine le nouveau siècle littéraire. Tous ceux qui, en divers sens, marchent dans les voies de ce siècle, l'ont rencontré de même à la source de leurs études, à leur première inspiration; il n'en est pas un qui ne doive lui dire comme Dante à Virgile

«Tu duca, tu signore, e tu maestro[418].»

L'action d'un poème tire son plus vif intérêt des _caractères_ et des _passions_. M. de Chateaubriand n'a pas eu tort d'avancer dans sa poétique chrétienne que les caractères (il entend par là l'empreinte diverse que reçoit l'âme humaine des diverses relations que l'homme peut former sur la terre) sont redevables au christianisme de plus de profondeur et d'élévation[419]; avec une égale raison, il a soutenu que le christianisme, en soumettant les passions au frein d'une règle divine[420], en créant même ce qu'on pourrait appeler une passion divine[421], a multiplié, dans la peinture des sentiments du coeur, les contrastes et les nuances, préparé des spectacles intéressants dont l'antiquité n'avait pas pu avoir l'idée, et rendu le tableau de la vie humaine à la fois plus varié, plus dramatique et plus moral. Cette partie de son livre en est la plus belle peut-être, et sans aucun doute la plus originale et la plus neuve. Il ne s'est pas contenté des preuves qu'il avait données dans le _Génie du Christianisme_; il a voulu, dans les _Martyrs_, en administrer de nouvelles; il a voulu, en marchant prouver le mouvement.

Au fait, ce qu'il appelle les _caractères_, c'est ce que, dans la plupart des poétiques, on a coutume d'appeler les moeurs; sujet que nous avons abordé en examinant la manière dont il a mis en parallèle les deux religions. Le caractère chrétien et le caractère païen sont les caractères généraux que l'auteur étudie; tous les autres n'en sont que des subdivisions. Je n'ai point à parler du caractère païen, dont il a rattaché la peinture à une conception fantastique et arbitraire du paganisme vieillissant. Tous les contours sont effacés, noyés dans une vapeur brillante; la physionomie ne se discerne pas; et le caractère, si c'en est un, est purement négatif. Aucun personnage, dans le poème, si ce n'est la foule, ne représente cette résistance tenace du polythéisme à la religion nouvelle, ni ces efforts désespérés pour galvaniser un cadavre, efforts dont Benjamin Constant nous donne quelque idée dans le passage que j'ai cité. Au moins ne trouvons-nous pas cette personnification dans le très débonnaire et beaucoup trop tolérant Démodocus. L'auteur, même avec beaucoup moins de talent, ne pouvait manquer absolument l'autre caractère, le caractère chrétien. Mais il y a, dans la peinture qu'il en fait, tantôt quelque chose de tendre et de théâtral, tantôt une simplicité étudiée, que personne ne peut prendre pour le beau idéal de l'enthousiasme religieux, ni pour la couleur vraie des âges héroïques du christianisme.

Ce que l'auteur, dans sa théorie, appelle les _caractères naturels_ (père, fils, époux), est assez faiblement dessiné; les _caractères sociaux_ sont accusés avec plus de vigueur; mais au total, il ne semble pas que M. de Chateaubriand ait appliqué à la peinture des caractères toute sa puissance, ni toutes les ressources du christianisme. Je ne parle point de ce qu'on appelle communément des _caractères_, c'est-à-dire des _caractères individuels_; les personnages principaux du poème ont peu d'individualité; il est peu de figures qui restent dans l'imagination; et si l'on me demandait quelles sont celles dont je me souviens le mieux, et qui sont, pour moi, les plus vivantes, je serais obligé de confesser que c'est celle de Démodocus dans la simplicité de sa tendresse paternelle, et celle de ce vieux descendant des Cassius, dérobé à la gloire de son nom par le nom chrétien de Zacharie et par la condition d'esclave. Ici, pour le coup, le christianisme se présente à nous dans la sublime simplicité de son génie.