Etudes Sur La Litterature Francaise Au Xixe Siecle Tome 1 Madam
Chapter 23
Le bon, qui est la vérité morale, a quelque chose de commun avec le beau, c'est d'être vrai. Mais il en est de la vérité prise dans sa totalité comme de la lumière. Une au sein de Dieu, qui est le soleil dont elle émane, elle se brise dans l'humanité comme sur un prisme; elle se divise en couleurs, dont chacune n'existe que par la lumière, n'est perceptible que par la lumière, mais dont aucune n'est la lumière. Il y a le vrai intellectuel, le vrai moral, le vrai esthétique ou le beau. Ils ne sont pas absolument sans rapport, mais ils sont distincts et indépendants. Le sens par lequel chacun d'eux se perçoit et se réalise est plus parfait chez quelques hommes, moins parfait chez d'autres. On veut bien avouer que la plus grande justesse d'esprit, la plus grande rigueur logique, ne conduit pas au vrai moral: pourquoi veut-on que le vrai moral conduise au vrai esthétique, et surtout qu'il y conduise seul? Pourquoi ne veut-on pas que le sens du vrai esthétique soit plus délicat et plus développé chez des hommes à qui le vrai moral est, comparativement, étranger? Le sentiment, le talent du beau est une des grâces de Dieu; mais pourquoi ne veut-on pas permettre à Dieu de laisser ce soleil, de même que l'autre, se lever sur les méchants comme sur les bons, et cette pluie tomber sur les justes et sur les injustes? Du même droit dont on fait chaque espèce de vérité solidaire de toutes les autres, on pourrait exiger que, dès ici-bas, le bonheur extérieur fût inséparable de la vertu comme il le sera certainement dans le ciel, que tous les êtres vertueux fussent beaux, que tous les vrais chrétiens fussent des Apollons. Je ne vois pas pourquoi l'on s'arrêterait en si beau chemin. Alors, sans doute, c'est par la vue que nous marcherions, et non plus par la foi.
Il est très vrai qu'arrivée à un certain degré, la corruption des moeurs entraîne celle du goût, je ne dis pas chez les individus, mais certainement dans les sociétés; jamais la restauration du goût ne sera celle des moeurs, alors même qu'il serait possible, lorsque le goût est perdu, de travailler à sa restauration avant d'avoir restauré les moeurs.
Il est très vrai encore que nous portons en nous le besoin d'unité; un instinct secret nous avertit que la vérité est une; mais ceux qui parlent et agissent dans la supposition de l'unité absolue, méconnaissent ou ignorent le mystère de la chute, qui a détruit l'unité intérieure de l'homme sur tous les points à la fois. Pourquoi distinguons-nous le droit et la morale, le délit et le péché, le croyant et le citoyen, et, pour nous élever encore plus haut, la liberté de l'homme et la souveraineté de Dieu? La chute seule explique ces dualités.
Je conclus: Aspirons au bon, cultivons le beau, mais ne les confondons pas l'un avec l'autre, et ne prétendons pas arriver à l'un par l'autre.
L'examen de ces questions eût dû, mentalement du moins, précéder le travail de M. de Chateaubriand et déterminer le caractère de son livre.
Du reste, en dehors du système, ou, si l'on veut, dans ce que le système a de vrai, que de choses exquises l'auteur n'a-t-il pas rencontrées! Il a été le premier peut-être à faire sentir ce que la poésie et les arts modernes doivent au christianisme en fait de beautés de l'ordre moral. Il a démêlé, signalé cet élément chrétien qui semblait avoir, ou peu s'en faut, échappé jusqu'alors à tous les regards. À l'exemple de Bernardin de Saint-Pierre, ou sous la même inspiration, il a rattaché la critique littéraire à ce qu'il y a dans l'âme humaine de plus profond et de plus intime. Avant eux, personne comme eux n'avait senti et jugé Racine et Virgile. Une esthétique judicieuse est sortie, par les soins de M. de Chateaubriand, d'une tentative qui l'était moins. Le _Génie du Christianisme_ a renouvelé à la fois la critique et la poésie.
En dépit du système, qui d'ailleurs ne paraît que de loin en loin, et qui laisse leur vérité entière à presque tous les jugements pris au point de vue absolu, je veux dire tout parallèle mis à part, quelle n'est pas la valeur d'un volume presque entièrement composé de pages comme celles que je vais citer? La première fait partie du parallèle entre Zaïre et Iphigénie:
«Le Père Brumoy a remarqué qu'Euripide, en donnant à Iphigénie la frayeur de la mort et le désir de se sauver, a mieux parlé, selon la nature, que Racine, dont l'Iphigénie semble trop résignée. L'observation est bonne en soi; mais ce que le Père Brumoy n'a pas vu, c'est que l'Iphigénie moderne est la _fille chrétienne_. Son père et le Ciel ont parlé, il ne reste plus qu'à obéir. Racine n'a donné ce courage à son héroïne que par l'impulsion secrète d'une institution religieuse qui a changé le fond des idées et de la morale. Ici le christianisme va plus loin que la nature, et par conséquent est plus d'accord avec la belle poésie, qui agrandit les objets et aime un peu l'exagération. La fille d'Agamemnon, étouffant sa passion et l'amour de la vie, intéresse bien davantage qu'Iphigénie pleurant son trépas. Ce ne sont pas toujours les choses purement naturelles qui touchent: il est naturel de craindre la mort, et cependant une victime qui se lamente sèche les pleurs qu'on versait pour elle. Le coeur humain veut plus qu'il ne peut; il veut surtout admirer: il a en soi-même un élan vers une beauté inconnue, pour laquelle il fut créé dans son origine[347].»
Les observations suivantes sur Andromaque vous paraîtront-elles moins exquises?
«Lorsque la veuve d'Hector dit à Céphise, dans Racine:
Qu'il ait de ses aïeux un souvenir modeste; Il est du sang d'Hector, mais il en est le reste:
qui ne reconnaît la chrétienne? C'est le _Deposuit potentes de sede_. L'antiquité ne parle pas de la sorte, car elle n'imite que les sentiments _naturels_; or, les sentiments exprimés dans ces vers de Racine, _ne sont point purement dans la nature_; ils contredisent au contraire la voix du coeur. Hector ne conseille point à son fils d'avoir _de ses aïeux un souvenir modeste_; en élevant Astyanax vers le Ciel, il s'écrie:
«Ô Jupiter, et vous tous, dieux de l'Olympe, que mon fils règne, comme moi, sur Ilion! faites qu'il obtienne l'empire entre les guerriers; qu'en le voyant revenir chargé des dépouilles de l'ennemi, on s'écrie: Celui-ci est encore plus vaillant que son père!»
»Énée dit à Ascagne:
... Et te, animo repetentem exempla tuorum, Et pater Æneas, et avunculus excitet Hector[348].
À la vérité, l'Andromaque moderne s'exprime à peu près comme Virgile sur les aïeux d'Astyanax. Mais après ce vers:
Dis-lui par quels exploits leurs noms ont éclaté,
elle ajoute:
Plutôt ce qu'ils ont fait, que ce qu'ils ont été.
»Or, de tels préceptes sont directement opposés au cri de l'orgueil: on y voit la nature corrigée, la nature plus belle, la nature évangélique. Cette humilité que le christianisme a répandue dans les sentiments, et qui a changé pour nous le rapport des passions, comme nous le dirons bientôt, perce à travers tout le rôle de la moderne Andromaque. Quand la veuve d'Hector, dans l'Iliade, se représente la destinée qui attend son fils, la peinture qu'elle fait de la future misère d'Astyanax a quelque chose de bas et de honteux; l'humilité, dans notre religion, est bien loin d'avoir un pareil langage: elle est aussi noble qu'elle est touchante. Le chrétien se soumet aux conditions les plus dures de la vie: mais on sent qu'il ne cède que par un principe de vertu; qu'il ne s'abaisse que sous la main de Dieu, et non sous celle des hommes; il conserve sa dignité dans les fers: fidèle à son maître sans lâcheté, il méprise des chaînes qu'il ne doit porter qu'un moment, et dont la mort viendra bientôt le délivrer; il n'estime les choses de la vie que comme des songes, et supporte sa condition sans se plaindre, parce que la liberté et la servitude, la prospérité et le malheur, le diadème et le bonnet de l'esclave, sont peu différents à ses yeux[349].»
Je ne puis m'empêcher de remarquer que les beautés signalées dans ces deux tragédies par M. de Chateaubriand sont encore plus morales que littéraires, et que sous une forme moins accomplie, moins flatteuse pour le goût, on peut les rencontrer, hors de la scène et des livres, aussi touchantes pour le moins.
Le parti pris par l'auteur ne l'a pas empêché de reconnaître, en plus d'une occasion, la supériorité des anciens sur les modernes. Que ne l'a-t-il expliquée! Mais enfin, le littérateur le plus dévot à l'antiquité n'eût pu louer plus dignement, n'eût pu élever plus haut Virgile, Sophocle et Homère. Quel commentaire que celui qui accompagne la traduction de la prière du roi Priam au meurtrier de son fils[350]! Puisque l'étendue de ce morceau m'empêche de le citer, laissez-moi vous lire ce parallèle entre Virgile et Racine; l'auteur de _René_ nous laisse bien voir où penchait son coeur:
«Virgile est l'ami du solitaire, le compagnon des heures secrètes de la vie. Racine est peut-être au-dessus du poète latin, parce qu'il a fait _Athalie_; mais le dernier a quelque chose qui remue plus doucement le coeur. On admire plus l'un, on aime plus l'autre; le premier a des douleurs trop royales, le second parle davantage à tous les rangs de la société. En parcourant les tableaux des vicissitudes humaines, tracés par Racine, on croit errer dans les parcs abandonnés de Versailles: ils sont vastes et tristes; mais à travers leur solitude, on distingue la main régulière des arts, et les vestiges des grandeurs:
Je ne vois que des tours que la cendre a couvertes, Un fleuve teint de sang, des campagnes désertes.
»Les tableaux de Virgile, sans être moins nobles, ne sont pas bornés à de certaines perspectives de la vie; ils représentent toute la nature: ce sont les profondeurs des forêts, l'aspect des montagnes, les rivages de la mer, où des femmes exilées _regardent, en pleurant, l'immensité des flots:_
Cunctæque profundum Pontum adspectabant flentes[351].»
Il faudrait, Messieurs, vous lire presque en entier cette seconde partie du _Génie du Christianisme_, si l'on voulait vous citer tout ce qu'elle renferme d'appréciations justes et délicates, d'idées saines, d'excellente littérature. Je me bornerai à ce passage sur Tacite:
«Néanmoins Tacite doit être choisi pour modèle avec précaution; il y a moins d'inconvénients à s'attacher à Tite-Live. L'éloquence du premier lui est trop particulière, pour être tentée par quiconque n'a pas son génie. Tacite, Machiavel et Montesquieu ont formé une école dangereuse, en introduisant ces mots ambitieux, ces phrases sèches, ces tours prompts, qui, sous une apparence de brièveté, touchent à l'obscur et au mauvais goût.
»Laissons donc ce style à ces génies immortels qui, par diverses causes, se sont créé un genre à part; genre qu'eux seuls pouvaient soutenir, et qu'il est périlleux d'imiter. Rappelons-nous que les écrivains des beaux siècles littéraires ont ignoré cette concision affectée d'idées et de langage. Les pensées des Tite-Live et des Bossuet sont abondantes et enchaînées les unes aux autres; chaque mot, chez eux, naît du mot qui l'a précédé, et devient le germe du mot qui va le suivre. Ce n'est pas par bonds, par intervalles, et en ligne droite, que coulent les grands fleuves (si nous pouvons employer cette image): ils amènent longuement de leur source un flot qui grossit sans cesse; leurs détours sont larges dans les plaines; ils embrassent de leurs orbes immenses les cités et les forêts, et portent à l'Océan agrandi des eaux capables de combler ses gouffres[352].»
Le beau considéré dans les arts ramène naturellement l'auteur sur le théâtre de ses premiers triomphes. L'admirable coloriste, disons mieux, le grand peintre, reparaît avec toute sa puissance dans les charmants tableaux que nous allons suspendre devant vous:
«Les ruines ont ensuite des harmonies particulières avec leurs déserts, selon le style de leur architecture. À Palmyre, le dattier fend les _têtes d'homme et de lion_ qui soutiennent les chapiteaux du _temple du Soleil_; le palmier remplace par sa colonne la colonne tombée, et le pêcher que les anciens consacraient à Harpocrate, s'élève dans la demeure du silence. On y voit encore une espèce d'arbre, dont le feuillage échevelé et les fruits en cristaux, forment, avec les débris pendants, de beaux accords de tristesse. Quelquefois une caravane, arrêtée dans ces déserts, y multiplie les effets pittoresques: le costume oriental allie bien sa noblesse à la noblesse de ces ruines; et les chameaux semblent en accroître les dimensions, lorsque, couchés entre les fragments de maçonnerie, ils ne laissent voir que leurs têtes fauves et leurs dos bossus.
»Les ruines changent de caractère en Égypte; souvent elles offrent dans un petit espace diverses sortes d'architecture et de souvenirs. Les colonnes du vieux style égyptien s'élèvent auprès de la colonne corinthienne; un morceau d'ordre toscan s'unit à une tour arabe, un monument du peuple pasteur à un monument des Romains. Des Sphinx, des Anubis, des statues brisées, des obélisques rompus, sont roulés dans le Nil, enterrés dans le sol, cachés dans des rizières, des champs de fèves et des plaines de trèfles. Quelquefois, dans les débordements du fleuve, ces ruines ressemblent sur les eaux à une grande flotte; quelquefois des nuages, jetés en onde sur les flancs des pyramides, les partagent en deux moitiés. Le chacal, monté sur un piédestal vide, allonge son museau de loup derrière le buste d'un Pan à tête de bélier; la gazelle, l'autruche, l'ibis, la gerboise, sautent parmi les décombres, tandis que la poule-sultane se tient immobile sur quelques débris, comme un oiseau hiéroglyphique de granit et de porphyre.
»La vallée de Tempé, les bois de l'Olympe, les côtes de l'Attique et du Péloponnèse, étalent les ruines de la Grèce. Là, commencent à paraître les mousses, les plantes grimpantes, et les fleurs saxatiles. Une guirlande vagabonde de jasmin embrasse une Vénus, comme pour lui rendre sa ceinture; une barbe de mousse blanche descend du menton d'une Hébé: le pavot croît sur les feuilles du livre de Mnémosyne: symbole de la renommée passée, et de l'oubli présent de ces lieux. Les flots de l'Égée, qui viennent expirer sous de croulants portiques, Philomèle qui se plaint, Alcyon qui gémit, Cadmus qui roule ses anneaux autour d'un autel, le cygne qui fait son nid dans le sein de quelque Léda, mille accidents, produits comme par les Grâces, enchantent ces poétiques débris; on dirait qu'un souffle divin anime encore la poussière des temples d'Apollon et des Muses; et le paysage entier, baigné par la mer, ressemble à un tableau d'Apelles, consacré à Neptune et suspendu à ses rivages[353].»
Mais ce qu'on a le plus remarqué, et ce qui méritait aussi le plus d'attention dans cette partie du _Génie du Christianisme_, ce sont les chapitres sur la poésie descriptive, dont la création appartient, selon l'auteur, à la religion chrétienne. Voici quelques fragments de cet ingénieux mémoire:
«Le plus grand et le premier vice de la mythologie était d'abord de rapetisser la nature et d'en bannir la vérité. Une preuve incontestable de ce fait, c'est que la poésie que nous appelons _descriptive_ a été inconnue de l'antiquité; les poètes même qui ont chanté la nature, comme Hésiode, Théocrite et Virgile, n'en ont point fait de _description_, dans le sens que nous attachons à ce mot. Ils nous ont sans doute laissé d'admirables peintures des travaux, des moeurs et du bonheur de la vie rustique; mais, quant à ces tableaux des campagnes, des saisons, des accidents du ciel, qui ont enrichi la muse moderne, on en trouve à peine quelques traits dans leurs écrits.
»Il est vrai que ce peu de traits est excellent comme le reste de leurs ouvrages. Quand Homère a décrit la grotte du Cyclope, il ne l'a pas tapissée de _lilas_ et de _roses_; il y a planté comme Théocrite, des _lauriers_ et de _longs pins_. Dans les jardins d'Alcinoüs, il fait couler des fontaines et fleurir des arbres utiles; il parle ailleurs de la colline _battue des vents et couverte de figuiers_, et il représente la fumée des palais de Circé s'élevant au-dessus d'une forêt de chênes.
»Virgile a mis la même vérité dans ses peintures. Il donne au pin l'épithète d'_harmonieux_, parce qu'en effet le pin a une sorte de doux gémissement quand il est faiblement agité; les nuages, dans les Géorgiques, sont comparés à des flocons de laine roulés par les vents, et les hirondelles, dans l'Énéide, gazouillent sous le chaume du roi Évandre, ou rasent les portiques des palais. Horace, Tibulle, Properce, Ovide, ont aussi crayonné quelques vues de la nature; mais ce n'est jamais qu'un ombrage favorisé de Morphée, un vallon où Cythérée doit descendre, une fontaine où Bacchus repose dans le sein des Naïades.
»L'âge philosophique de l'antiquité ne changea rien à cette manière. L'Olympe, auquel on ne croyait plus, se réfugia chez les poètes, qui protégèrent à leur tour les dieux qui les avaient protégés. Stace et Silius Italicus n'ont pas été plus loin qu'Homère et Virgile en poésie descriptive; Lucain seul avait fait quelque progrès dans cette carrière, et l'on trouve dans la Pharsale la peinture d'une forêt et d'un désert qui rappelle les couleurs modernes.
»... Le spectacle de l'univers ne pouvait faire sentir aux Grecs et aux Romains les émotions qu'il porte à notre âme. Au lieu de ce soleil couchant, dont le rayon allongé, tantôt illumine une forêt, tantôt forme une tangente d'or sur l'arc roulant des mers; au lieu de ces accidents de lumière, qui nous retracent chaque matin le miracle de la création, les anciens ne voyaient partout qu'une uniforme machine d'opéra.
»Si le poète s'égarait dans les vallées du Taygète, au bord du Sperchius, sur le Ménale aimé d'Orphée, ou dans les campagnes d'Élore, malgré la douceur de ces dénominations, il ne rencontrait que des faunes, il n'entendait que des dryades: Priape était là sur un tronc d'olivier, et Vertumne avec les Zéphirs menait des danses éternelles. Des Sylvains et des Naïades peuvent frapper agréablement l'imagination, pourvu qu'ils ne soient pas sans cesse reproduits; nous ne voulons, point
... Chasser les Tritons de l'empire des eaux, Ôter à Pan sa flûte, aux Parques leurs ciseaux...
Mais enfin, qu'est-ce que tout cela laisse au fond de l'âme? qu'en résulte-t-il pour le coeur? quel fruit peut en tirer la pensée? Oh! que le poète chrétien est plus favorisé dans la solitude où Dieu se promène avec lui! Libres de ce troupeau de dieux ridicules qui les bornaient de toutes parts, les bois se sont remplis d'une Divinité immense. Le don de prophétie et de sagesse, le mystère et la religion semblent résider éternellement dans leurs profondeurs sacrées.
»... Il y a dans l'homme un instinct qui le met en rapport avec les scènes de la nature. Eh! qui n'a passé des heures entières, assis sur le rivage d'un fleuve, à voir s'écouler les ondes! Qui ne s'est plu, au bord de la mer, à regarder blanchir l'écueil éloigné! Il faut plaindre les anciens, qui n'avaient trouvé dans l'Océan que le palais de Neptune et la grotte de Protée; il était dur de ne voir que les aventures des Tritons et des Néréides dans cette immensité des mers, qui semble nous donner une mesure confuse de la grandeur de notre âme, dans cette immensité qui fait naître en nous un vague désir de quitter la vie, pour embrasser la nature et nous confondre avec son Auteur[354].»
Il est difficile de ne pas accorder à l'auteur qu'une certaine poésie descriptive était impossible sous le paganisme, et que la chute des divinités de l'Olympe a fait place, dans la nature, au vrai Dieu et à l'âme humaine: il y avait là, sans contredit, les conditions d'une poésie nouvelle. Mais on est forcé d'avouer que cette poésie a montré peu d'empressement à s'emparer de l'espace qui lui était ouvert. Telle que l'auteur l'entend, elle est assez nouvelle dans le monde chrétien; et il est remarquable que la grande littérature du grand siècle ne l'a pas même soupçonnée, si même elle ne l'a pas volontairement répudiée. Il semble donc que l'influence du christianisme ait été surtout négative, et qu'il faille s'expliquer par d'autres causes le développement moderne d'une poésie, étrangère, on peut le penser, au génie grec et latin. Évidemment, elle est trop moderne dans son entier développement pour qu'on puisse la croire née du christianisme sans le concours de quelque autre élément. Je ne sais si, en la réduisant à son principe, il ne faut pas la compter au nombre des attributs du génie septentrional, ou, si l'on veut, du génie romantique, ce qui est peut-être la même chose. Mais ce qui paraît moins douteux, c'est qu'elle ne se développe que dans certaines circonstances, dont le concours a pu être tardif.
«Sans vouloir nier que des peuples primitifs peuvent sentir, et peut-être mieux que nous, le charme auguste et la majesté de la création, il faut bien reconnaître qu'une certaine manière de sentir la nature est propre aux époques d'une excessive maturité. Un siècle civilisé jusqu'à en être malade se détourne volontiers de la vue de lui-même vers le spectacle du monde extérieur. Ses souffrances intimes lui font goûter dans cette contemplation une saveur particulière, que l'homme inculte ne connaît pas. L'impression des beautés naturelles n'est point aussi simple qu'on se l'imagine. Il n'y a que l'homme social qui soit en état de sentir la nature. L'impression qu'elle produit est le résultat d'un rapport, souvent d'un contraste. Et plus ce rapport, ou ce contraste, se multiplie en se subdivisant, plus l'impression que nous recevons de la nature est pénétrante et intime.
»Je prie le lecteur sensible aux beautés de la création d'analyser ce qu'il éprouve dans la muette profondeur d'une antique forêt, ou même seulement au coin de la cheminée d'un vieux château, lorsque le vent gémit dans les combles, comme une voix plaintive du passé; je le prie de se rendre compte des éléments dont se compose son plaisir à la vue de cette cime lointaine derrière laquelle s'est dérobé le soleil, et où de hauts sapins, comme une chevelure hérissée, se dessinent fantastiquement dans cette lumière dorée et pour ainsi dire liquide, dont la splendeur magique est le dernier reflet de l'astre voyageur; ou, si l'on veut, à la vue du lac paisible et ombragé de Lamartine, ou de cet autre lac, de ce diamant du désert, véritable héros d'un des romans de Fénimore Cooper;... je demande au contemplateur de se dépouiller de tout ce qu'il a apporté du monde social, en souvenirs, en regrets, en rêves et en espérances du coeur, et de nous dire ensuite ce qui reste. Plus on a cultivé son âme dans les commerces de la société, et surtout plus on en a souffert, plus enfin la société elle-même est souffrante et angoissée, plus la nature est riche, profonde, mystérieusement éloquente pour celui qui vient à elle du milieu ardent et tumultueux de la civilisation[355].»
CHAPITRE QUATRIÈME
René.