Etudes Sur La Litterature Francaise Au Xixe Siecle Tome 1 Madam

Chapter 20

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»L'aurore paraissant derrière les montagnes, enflammait l'Orient. Tout était d'or ou de rose dans la solitude. L'astre annoncé par tant de splendeur sortit enfin d'un abîme de lumière, et son premier rayon rencontra l'hostie consacrée, que le prêtre, en ce moment même, élevait dans les airs. Ô charme de la religion! Ô magnificence du culte chrétien! Pour sacrificateur un vieil ermite, pour autel un rocher, pour église le désert, pour assistance d'innocents sauvages! Non, je ne doute point qu'au moment où nous nous prosternâmes, le grand mystère ne s'accomplît, et que Dieu ne descendît sur la terre, car je le sentis descendre dans mon coeur[301].»

«Elle triomphait cette religion divine[302],»

s'écrie Chactas dans un autre moment. Ailleurs, il appelle encore Atala «une sainte[303].» Après la mort d'Atala, lorsque le missionnaire lui dit: c'est la volonté de Dieu:

«Je n'aurais jamais cru qu'il y eût tant de consolation dans ce peu de mots du chrétien résigné, si je ne l'avais éprouvé moi-même[304].»

Quoi qu'il en soit, ce Chactas qui prêche autant et mieux que le Père Aubry, n'est pas encore chrétien cinquante ans après une aventure qui lui est aussi vivement présente que les scènes de la veille. Il s'en étonne lui-même, et il a de quoi:

«Comment Chactas, s'écrie-t-il, n'est-il point encore chrétien? Quelles frivoles raisons de politique et de patrie l'ont jusqu'à présent retenu _dans les erreurs de ses pères_? Non, je ne veux pas tarder plus longtemps[305].»

Il fera fort bien. Mais comment M. de Chateaubriand veut-il que des gens qui ont aussi «des raisons de politique et de patrie» se croient obligés de se hâter plus que n'a fait Chactas? Et quelle utilité peut-il y avoir à nous représenter un homme qui a goûté la sublimité du dogme et de la morale chrétienne, et qui reste encore engagé dans les grossières superstitions d'une peuplade sauvage? Qu'il ne soit pas devenu chrétien, cela se conçoit encore; mais qu'il soit resté idolâtre, qui peut le comprendre?

Le même caractère hybride, incohérent, se montre partout, mais surtout dans la couleur du style, ou plutôt dans la promiscuité de plusieurs couleurs qui s'entremêlent sans se fondre. L'Orient et l'Occident, le présent et le passé, la naïveté du sauvage et la subtilité maladive de l'homme civilisé, ont jeté pêle-mêle dans le discours des principaux personnages du drame leurs expressions et leurs images. Cela n'est pas naturel, cela est faux; et pourtant, il faut le dire, cela se supporte. Tout n'est pas assorti, mais tout est si brillant, si mélodieux, si suave! Il y a tant de fraîcheur et d'éclat dans ces couleurs qui se heurtent; il y a tant de musique dans ce langage; cela est si splendide, si riche! L'auteur semble s'être monté, en toutes choses, au ton de cette nature transatlantique où tout ce qui est grand est énorme, où tout ce qui éclaire éblouit, où tout ce qui impose épouvante, où tout ce qui émeut enivre. La nature morale elle-même, les pensées des personnages, celle de l'auteur ont quelque chose, dans _Atala_, de l'inouï et du démesuré des déserts où le drame s'accomplit. Il semble que toutes les barrières soient tombées à la fois, et qu'une langue qui ne ressemble à aucune parce qu'elle ressemble à toutes, soit la langue naturelle d'un sujet et d'une scène où tout déconcerte nos idées ordinaires. Mais, cela va sans dire, il y a de l'art dans cette confusion; les disparates sont habilement sauvées; ce pêle-mêle s'organise, et une unité très artificielle finit par paraître un tout naturel et vrai. C'est qu'il est vrai dans l'âme de l'auteur; c'est qu'en lui l'impossible fusion s'est réellement opérée; voilà ce qui, en dépit de la réflexion, nous retient sous le charme; car il ne faut pas s'imaginer qu'il puisse y avoir le moindre charme dans ce qui est absolument faux.

Sur ce pied, bien des pensées, bien des détails de style, auxquels leur nouveauté donna un moment de succès, sont sans charme aujourd'hui. Rien n'est si voisin du précieux que la naïveté étudiée, et l'auteur d'_Atala_ y tombe assez souvent; il y a plus, il a refusé constamment à la critique des changements qu'elle avait droit d'exiger. Si nous ne voyons plus dans _Atala_ corrigée, le _nez du Père Aubry aspirer naturellement vers la tombe_, nous voyons d'édition en édition reparaître la fameuse phrase: «Orage du coeur, est-ce une goutte de votre pluie[306]?» La mère de la mère d'Atala la contraint encore d'épouser «le magnanime Simaghan, tout semblable à un roi, et honoré des peuples comme un Génie[307].» Atala mourante dit encore à son jeune ami: «Chactas, les rayons du soleil seront bien beaux au désert, sur ma tombe[308].» Le Père Aubry veut encore que «l'on s'étonne de la quantité de larmes que contiennent les yeux des rois[309],» et René voit encore aujourd'hui «des larmes au fond d'une histoire[310].»

L'auteur, en relisant son ouvrage, aurait dû s'apercevoir qu'il sortait de son rôle, ou plutôt qu'il entrait dans le rôle d'autrui, lorsque, en son propre nom, il dit à la fin d'_Atala_:

«Quant un Siminole me raconta cette histoire je la trouvai fort instructive et parfaitement belle, parce qu'il y mit la fleur du désert, la grâce de la cabane, et une simplicité à conter la douleur que je ne me flatte pas d'avoir conservées[311].»

Ce n'est pas dans ce style qu'un gentilhomme français, à la fin du dix-huitième siècle, a pu parler à des lecteurs français. Mais c'est avec raison qu'il ne se flatte point d'avoir conservé «cette simplicité à conter la douleur» que le Siminole avait mise dans son récit. C'est là sans doute qu'il fallait être simple, et c'est là peut-être qu'il l'est le moins. Il ne faut pas s'étonner que le style d'un sauvage soit figuré même dans la douleur; la métaphore est sa langue naturelle; mais un sauvage ému dira-t-il:

«Je répandis la terre antique sur un front de dix-huit printemps[312].»

Fallait-il lui prêter un langage aussi froid? Dans le petit chef-d'oeuvre de l'abbé Prévost, on voit aussi un amant enterrer sa maîtresse; mais il n'est question ni de _printemps_ ni de _terre antique_: «J'ouvris une large fosse, et j'y plaçai l'idole de mon coeur...» Mais je ne veux pas toucher à ce morceau pathétique, ne pouvant vous le lire tout entier. Qui voudra comparer ces deux pages l'une avec l'autre, connaîtra quelle est la force de la simplicité.

M. de Chateaubriand a été parmi nous l'introducteur de ce qu'on appelle aujourd'hui _la couleur locale_. En dépit de l'abus qu'on a fait du vrai accidentel ou historique aux dépens du vrai universel ou humain, nous lui en devons de la reconnaissance. Il faut même pardonner à l'inventeur d'avoir fait un peu étalage de cette nouveauté, et d'avoir cru que des noms barbares et inintelligibles, comme celui de _chichicoué_, étaient essentiels à la couleur locale. On ne peut s'empêcher pourtant de remarquer combien, dans ce même genre, l'auteur de _Paul et Virginie_ a plus de mesure et de goût. Lui-même, avec une humilité feinte et malicieuse, n'a que trop bien critiqué son illustre émule. Un jour que, devant lui, on rapprochait le nom de M. de Chateaubriand du sien, il dit en souriant: «Oh! je n'ai qu'un tout petit pinceau, et M. de Chateaubriand a une brosse.» On préférera peut-être à ce mot, qui n'est pas précisément aimable, le mot tout simple qu'il dit un jour à un de nos compatriotes qui avait su mériter sa bienveillance[313]: «M. de Chateaubriand a l'imagination trop forte,» ce qui peut signifier: trop peu de nuances, un coloris trop peu ménagé. Il est sûr que Bernardin de Saint-Pierre tout ému qu'il était de cette luxuriante et, pour ainsi dire, de cette fougueuse nature des tropiques, a mieux su se contenir, et n'a pas fait, comme M. de Chateaubriand, entrechoquer les couleurs. Il est moins somptueux, sans paraître beaucoup moins riche, et les mornes de l'Île de France ne sont pas, après que nous l'avons lu, moins distinctement empreints dans notre souvenir que les forêts vierges d'Amérique, après la lecture d'_Atala_.

C'est, je crois, assez de critique. Après tout, si Atala subsiste, si elle a inspiré les peintres et les poètes, si elle est une figure de plus dans le nombre de ces figures immortelles dont le génie a composé un monde aussi vivant que le monde réel, il doit y avoir, de cela, quelques bonnes raisons que nous n'avons pas dites. Les meilleures, peut-être, sont celles qui se sentent et ne se disent pas; on a beau analyser, expliquer; le talent est une magie; c'est le _je ne sais quoi_ dont Montesquieu, dans son petit traité du goût, a fait le complément et peut-être la couronne du talent; Atala, Chactas, le Père Aubry, sont des êtres vivants; toute cette histoire, avant de passer dans un livre, a eu sa réalité dans le coeur du poète; ces êtres, ces scènes, ces discours ne sont pas sortis des limbes glacés de l'abstraction; tout cela a vécu, tout cela est donc immortel. _Atala_ n'est pas un pastiche, un enchaînement d'arabesques, un ingénieux caprice; il y a un souffle, une âme dans ce poème, et les êtres qu'il évoque ne sont pas de vaines ombres. Le critique le plus froid se sent lui-même entraîné, et il est déjà enivré, déjà hors de combat, qu'il proteste encore. Si tout était vrai dans les premières critiques d'_Atala_, s'il n'y avait rien à ajouter à ce qu'elles ont dit, croyez bien qu'_Atala_ aurait disparu, et qu'on n'en parlerait plus que comme de l'erreur passagère d'un beau génie. Si M. de Chateaubriand a su imprimer à une combinaison factice le caractère de la vérité et une partie du charme de la nature, ce dangereux talent n'est-il pas un talent immense?

Tout, d'ailleurs, ne se réduit pas, dans cette affaire, au _je ne sais quoi_. Comme peintre magnifique des magnificences de la nature, M. de Chateaubriand trouverait à peine son égal et ne trouverait pas son pareil. Sa manière est aussi neuve que grande. Le sentiment qu'il a de la nature n'a rien du panthéisme, et n'y conduit pas; et par là il se distingue nettement d'une école moderne, qui ne serait pas fâchée de se réclamer de lui; l'âme du contemplateur reste maîtresse d'elle-même; elle se distingue de ce qu'elle admire, elle n'est pas fascinée par la nature, comme l'oiseau par le serpent; mais elle sent une âme, une vie dans la nature: si la nature ne sent rien, la nature exprime quelque chose; ces bruits, ces mouvements, ces couleurs, ces concerts ne sont pas vides de sens; il y a correspondance, intelligence inexplicable entre l'homme et le monde. Ce mysticisme, s'il faut le nommer ainsi, vaut bien la mythologie antique, qui fractionnait toutes les impressions, et mettait partout une fable ingénieuse à la place d'un mystère touchant. Il n'y a ni panthéisme ni mythologie dans ce passage bien connu, et il n'en est pas moins beau:

«Aucun bruit ne se faisait entendre, hors je ne sais quelle harmonie lointaine qui régnait dans la profondeur des bois: on eût dit que l'âme de la solitude soupirait dans toute l'étendue du désert[314].»

Ceci était nouveau dans notre langue, mais elle pouvait l'accepter; elle hésita un peu davantage à s'approprier l'image que voici:

«Le désert déroulait maintenant devant nous ses solitudes démesurées[315].»

_Démesurées_ a pu sembler hasardeux; mais _dérouler ses solitudes_ nous paraît aussi beau que hardi.

Non comme preuve, assurément, mais comme ornement de ce discours critique, nous pouvons nous permettre de citer, quoique bien connu et gravé dans toutes les mémoires, un des plus beaux tableaux que renferme cette composition, qui n'est tout entière elle-même qu'un magnifique tableau de la nature. C'est l'orage dans la forêt:

«Cependant l'obscurité redouble: les nuages abaissés entrent sous l'ombrage des bois. La nue se déchire, et l'éclair trace un rapide losange de feu. Un vent impétueux sorti du couchant, roule les nuages sur les nuages; les forêts plient, le ciel s'ouvre coup sur coup, et à travers ses crevasses, on aperçoit de nouveaux cieux et des campagnes ardentes. Quel affreux, quel magnifique spectacle! La foudre met le feu dans les bois; l'incendie s'étend comme une chevelure de flammes; des colonnes d'étincelles et de fumée assiègent les nues qui vomissent leurs foudres dans le vaste embrasement. Alors le grand Esprit couvre les montagnes d'épaisses ténèbres; du milieu de ce vaste chaos s'élève un mugissement confus formé par le fracas des vents, le gémissement des arbres, le hurlement des bêtes féroces, le bourdonnement de l'incendie, et la chute répétée du tonnerre qui siffle en s'éteignant dans les eaux[316].»

Après Virgile, après Thompson, après tout le monde, ceci était nouveau. D'autres citations que je ne puis me permettre, achèveraient une preuve que ce morceau commence, c'est qu'il n'est rien de tel pour bien peindre que de bien voir, et pour voir que de regarder. Cela est fort trivial, et fort méconnu, comme beaucoup d'autres trivialités. Un seul exemple, et fort court, au moins pour me faire comprendre:

«Cependant une barre d'or se forma à l'Orient. Les éperviers erraient sur les rochers, et les martres rentraient dans le creux des ormes: c'était le signal du convoi d'Atala[317].»

Des détails comme ceux-là sont l'enseigne et le sceau de la réalité. La poésie de la nature ou, plus généralement, la poésie du phénomène a reparu quand on s'en est ressouvenu. L'observation poétique est autre chose que l'observation scientifique; mais à sa manière le vrai poète observe, et l'on peut dire que c'est un des côtés par où M. de Chateaubriand, si moderne à beaucoup d'égards, est un écrivain antique.

Un des côtés, non pas le seul. Dans la peinture, bien plus intéressante, de la nature vivante et surtout de la nature humaine, le sens ou, si l'on aime mieux, l'imitation originale de l'antiquité se révèle chez l'auteur d'_Atala_. Il faudrait remonter à Homère, à Virgile, au moins à Milton, pour retrouver le modèle ou l'inspiration de beautés comme celles-ci:

«La nuit s'avance: les chants et les danses cessent par degré; les feux ne jettent plus que des lueurs rougeâtres, devant lesquelles on voit encore passer les ombres de quelques sauvages; tout s'endort; à mesure que le bruit des hommes s'affaiblit, celui du désert augmente, et au tumulte des voix succèdent les plaintes du vent dans la forêt.

»C'était l'heure où une jeune Indienne qui vient d'être mère se réveille en sursaut au milieu de la nuit; car elle a cru entendre les cris de son premier-né, qui lui demande la douce nourriture. Les yeux attachés au ciel, où le croissant de la lune errait dans les nuages, je réfléchissais sur ma destinée[318].»

Cette jeune Indienne et son nouveau-né, dans cette situation, au milieu de cette scène, c'est l'antiquité même, sous les chauds reflets du dix-neuvième siècle.

Au fait, M. de Chateaubriand avait retrouvé ou réveillé l'antiquité dans les savanes ou sous les ombrages de l'Amérique. Non qu'elle soit là plutôt qu'ailleurs; mais c'est là qu'elle lui a donné rendez-vous. J'appelle antiquité cette ingénuité des premiers âges, cette enfance du genre humain, dont les anciens poètes ont trouvé autour d'eux des restes, que d'autres ont rêvée, et vers laquelle tout génie vraiment poétique se reporte avec amour, parce que la naïveté ressemble à la candeur. À côté de beaucoup de naïveté factice et de simplicité affectée, il y a de l'antiquité dans _Atala_; c'est, dans quelques-unes au moins de ses parties, l'oeuvre la plus antique que notre époque ait vu éclore. Voilà le mot lâché; mais pour ne me faire de querelle avec personne, je me hâte de le rappeler, et je me borne à dire que si l'auteur nous a fait des sauvages et de leur vie une peinture assez romanesque[319], il a donné avec infiniment de bonheur un corps et une vie à une idée que nous aimons tous, à cette simplicité noble et à cette grâce ingénue dont nous faisons l'attribut des peuplades reculées que la civilisation poursuit sans avoir pu encore les atteindre. Nous savons bien tous que c'est un mensonge; mais nous sommes tous, en ce point, disciples de J.-J. Rousseau, après l'avoir réfuté; il nous faut l'âge d'or quelque part, et après l'avoir longtemps placé au bord de l'Illissus et sur les rives du Taygète, nous l'abritons par la pensée sous les ombrages américains jusqu'à ce que la hache du colon, en les abattant, ait fait envoler tous nos rêves avec les oiseaux de ces solitudes violées. Prolongez, ô poètes, multipliez vos innocentes impostures; vous êtes, pour longtemps encore, sûrs d'être écoutés: «Vienne encore un trompeur, nous ne tarderons guère.» Redites-nous donc, vous, l'un des plus touchants et des plus magnifiques, redites-nous la chanson d'Atala fugitive dans le désert.

«Le fleuve qui nous entraînait, coulait entre de hautes falaises, au bout desquelles on apercevait le soleil couchant. Ces profondes solitudes n'étaient point troublées par la présence de l'homme.

»Atala et moi nous joignions notre silence au silence de cette scène. Tout à coup la fille de l'exil fit éclater dans les airs une voix pleine d'émotion et de mélancolie; elle chantait la patrie absente:

»Heureux ceux qui n'ont point vu la fumée des fêtes de l'étranger, et qui ne se sont assis qu'aux festins de leurs pères!

»Si le geai bleu du Meschacebé disait à la nonpareille des Florides: Pourquoi vous plaignez-vous si tristement? n'avez-vous pas ici de belles eaux et de beaux ombrages, et toutes sortes de pâtures comme dans vos forêts?--Oui, répondrait la nonpareille fugitive; mais mon nid est dans le jasmin; qui me l'apportera? Et le soleil de ma savane, l'avez-vous?

»Heureux ceux qui n'ont point vu la fumée des fêtes de l'étranger, et qui ne se sont assis qu'aux festins de leurs pères!

»Après les heures d'une marche pénible, le voyageur s'assied tristement. Il contemple autour de lui les toits des hommes; le voyageur n'a pas un lieu où reposer sa tête. Le voyageur frappe à la cabane, il met son arc derrière la porte, il demande l'hospitalité; le maître fait un geste de la main; le voyageur reprend son arc et retourne au désert!

»Heureux ceux qui n'ont point vu la fumée des fêtes de l'étranger, et qui ne se sont assis qu'aux festins de leurs pères!

»Merveilleuses histoires racontées autour du foyer, tendres épanchements du coeur, longues habitudes d'aimer si nécessaires à la vie, vous avez rempli les journées de ceux qui n'ont point quitté leur pays natal! Leurs tombeaux sont dans leur patrie, avec le soleil couchant, les pleurs de leurs amis et les charmes de la religion.

»Heureux ceux qui n'ont point vu la fumée des fêtes de l'étranger, et qui ne se sont assis qu'aux festins de leurs pères[320]!»

L'_Épilogue_ d'_Atala_ renferme le plus grand nombre de ces beautés; il est d'un ton plus vrai que le reste de l'ouvrage, et peut-être en est-il, après tout, la plus belle partie. C'est là que se trouve l'épisode si connu de la jeune mère indienne qui vient de perdre son fils:

«Elle se leva, et chercha des yeux un arbre sur les branches duquel elle pût exposer son enfant. Elle choisit un érable à fleurs rouges, festonné de guirlandes d'apios, et qui exhalait les parfums les plus suaves. D'une main elle en abaissa les rameaux inférieurs, de l'autre elle y plaça le corps; laissant alors échapper la branche, la branche retourna à sa position naturelle, emportant la dépouille de l'innocence, cachée dans un feuillage odorant. Oh! que cette coutume indienne est touchante! Je vous ai vus dans vos campagnes désolées, pompeux monuments des Crassus et des Césars, et je vous préfère encore ces tombeaux aériens du sauvage, ces mausolées de fleurs et de verdure que parfume l'abeille, que balance le zéphir, et où le rossignol bâtit son nid et fait entendre sa plaintive mélodie[321].»

Le chant même du rossignol peut-il être plus doux que celui du poète, et la langue française, depuis Racine, depuis Quinault, fut-elle jamais plus mélodieuse? Pascal, l'inexorable Pascal, a dit une vérité dure: «On ne consulte que l'oreille parce qu'on manque de coeur[322].» Ceux-là, en effet, manquent de coeur qui ne consultent que l'oreille; mais le coeur lui-même se plaît à une expressive mélodie, et nous ne nous sentons pas le courage de reprocher à M. de Chateaubriand d'être le plus harmonieux des écrivains de notre langue, alors même qu'on nous prouverait qu'il a frayé la voie au charlatanisme d'une verbosité sonore. Il est certain que rien ne ressemble plus à la musique que la prose de M. de Chateaubriand, et que bien souvent en effet on l'écoute comme de la musique. Mais ce qu'il, faut dire ici pour n'avoir pas à le redire plus tard, c'est que la prose poétique date du roman d'_Atala_. C'est bien le cas, ou jamais, de se dire à soi-même, comme ce personnage de Molière:

Allons, ferme, mon coeur, point de faiblesse humaine[323].

Pour condamner une erreur dont Atala est le chef d'oeuvre, il faut résister, je l'avoue, au plus doux enchantement. Il faut se dire bien des choses... je me trompe, une seule suffit. La prose poétique reste à M. de Chateaubriand comme un fief qui n'est réversible à personne et qui s'éteint après lui. Le réveil de la poésie a tranché la question. Béranger, Lamartine, Victor Hugo ont aboli la prose poétique. Elle n'est plus. Ils ont réduit la prose à la prose en la déchargeant de l'espèce de vice-royauté dont les circonstances l'avaient investie. Au lieu de chercher querelle à l'auteur d'_Atala_, il faut le remercier, car c'est sa prose qui a réveillé la poésie; il a sans doute inspiré les prosateurs, mais ses vrais disciples sont des poètes; les plus illustres procèdent ou relèvent de lui. La cause est jugée à la satisfaction de toutes les parties; au terme du combat, il n'y a que des vainqueurs.

Je ne puis m'empêcher de finir par une réflexion plus sérieuse. La veille, pour ainsi dire, du jour qui doit rendre une puissante nation au culte de ses pères, un grand ouvrage est annoncé, qui doit exposer les titres de cette religion au respect et à l'amour des humains. Pour donner d'avance une idée de cet ouvrage, pour essayer le goût du public, un épisode est détaché du livre. Le _génie_ ou l'esprit du christianisme doit s'y résumer, s'y réfléchir du moins. Ce sera nécessairement une production chrétienne. Que ce fragment soit un poème, on s'en étonne, mais on y consent; le sujet, le contenu fait tout. Or, ce sujet, quel est-il? une aventure d'amour. Faut-il aller plus loin? faut-il dire quel est le noeud de l'action? faut-il articuler? C'est impossible. Étrange prologue, il faut l'avouer, d'un réveil religieux! surtout quand on considère qu'à part la rapide esquisse d'une civilisation naissant à l'ombre du christianisme, rien dans le poème n'est fait, je ne dirai pas pour faire aimer, mais pour faire comprendre cette religion divine. Quel est le peuple à qui l'on est réduit à parler religion de cette manière-là? Quelle sera la gravité de l'oeuvre apologétique dont _Atala_ est le spécimen? Ces questions sont naturelles; mais puisqu'il faut, pour aujourd'hui, les laisser pendantes, remarquons, sur la première, que rien ne prouve que le caractère ou la disposition du peuple ait déterminé le choix du fragment, et sur la seconde, que l'intention de l'auteur d'_Atala_ a pu être plus sérieuse que son ouvrage, qu'il y a d'ailleurs, on le sait, des inconséquences heureuses, et qu'il se pourrait bien, après tout, que le livre fût plus grave que l'épisode et plus concluant.

CHAPITRE TROISIÈME

Le Génie du Christianisme.