Etudes Sur La Litterature Francaise Au Xixe Siecle Tome 1 Madam
Chapter 18
«Tout ce qui fait événement plaît à la multitude. On aime à être remué, à s'empresser, à faire foule; et tel honnête homme qui plaint son souverain légitime massacré par une faction, serait cependant bien fâché de manquer sa part du spectacle, peut-être même trompé s'il n'allait pas avoir lieu. Voilà la raison pour laquelle les révolutions où il a péri des rois éblouissent tant les hommes, et pour laquelle les générations suivantes sont si fort tentées de les imiter: lorsqu'on mène des enfants à une tragédie, ils ne peuvent dormir à leur retour, si l'on ne couche auprès d'eux l'épée ou le poignard des conspirateurs qu'ils ont vus. D'ailleurs il y a toujours quelque chose de bon dans une révolution, et ce quelque chose survit à la révolution même. Ceux qui sont placés près d'un événement tragique sont beaucoup plus frappés des maux que des avantages qui en résultent: mais pour ceux qui s'en trouvent à une grande distance, l'effet est précisément inverse; pour les premiers, le dénoûment est en action, pour les seconds en récit. Voilà pourquoi la révolution de Cromwell n'eut presque point d'influence sur son siècle, et pourquoi aussi elle a été copiée avec tant d'ardeur de nos jours. Il en sera de même de la Révolution française, qui, quoi qu'on en dise, n'aura pas un effet très considérable sur les générations contemporaines, et peut-être bouleversera l'Europe future[266].»
C'en est assez pour juger que le jeune écrivain était bien loin de l'enthousiasme, et peut-être même de la conviction en matière politique[267]. Quant à la religion, le scepticisme de l'auteur est évident; la croyance se réduit à ce qu'il y a de plus élémentaire dans le déisme, à un minimum au dessous duquel il n'y a plus rien. On en jugera par ce passage:
«Pardonne à ma faiblesse, Père des miséricordes! Non, je ne doute point de ton existence; et soit que tu m'aies destiné une carrière immortelle, soit que je doive seulement passer et mourir, j'adore tes décrets en silence, et ton insecte confesse ta Divinité[268].»
Il est sceptique, mais il n'est pas irréligieux; une religion sincère et cordiale est à ses yeux l'unique consolation des misères humaines, et les génies religieux lui paraissent les vrais bienfaiteurs de l'humanité:
«Épiménide ne traitait point de superstition ce qui tend à diminuer le nombre de nos misères; il savait que la statue populaire, que le pénate obscur qui console le malheureux, est plus utile à l'humanité que le livre du philosophe, qui ne saurait essuyer une larme[269].»
Ainsi que Rousseau son maître,
«la majesté des Écritures l'étonne, la sainteté de l'Évangile parle à son coeur.»
Il y a presque de l'adoration dans l'attendrissement avec lequel il s'incline devant
«le divin Auteur des Évangiles, qui ne s'arrête point, dit-il, à prêcher vainement les infortunés, qui fait plus, qui bénit leurs larmes, et boit avec eux le calice jusqu'à la lie[270].»
Mais il ne croit point à la vérité du christianisme; il l'attaque par tous les côtés, il répète avec complaisance toutes les objections du dix-huitième siècle, tout en disant:
«Je n'y suis pour rien; je rapporte les raisonnements des autres, sans les admettre; il est nécessaire de faire connaître les causes qui nous ont plongés dans la révolution actuelle; or, celles-ci sont d'entre les plus considérables[271].»
Et après vingt pages d'une polémique que son sujet ne lui demandait pas,
«il est bien fâché, dit-il, que son sujet ne lui permette pas de rapporter les raisons _victorieuses_ avec lesquelles les Abbadie, les Houteville, les Bergier, les Warburton ont combattu leurs antagonistes[272].»
C'est-à-dire qu'il se croit obligé en conscience de propager l'erreur, son sujet l'y condamne; mais son sujet ne lui permet pas un mot en faveur de la vérité. Je me trompe, ce mot, le voici; est-il d'un homme qui regarde comme _victorieuses_ les réponses des apologistes de la foi chrétienne? est-il d'un croyant ou d'un sceptique? vous en jugerez:
«Moi, qui suis très-peu versé dans ces matières, je répèterai seulement aux incrédules, en ne me servant que de ma faible raison, ce que je leur ai déjà dit: Vous renversez la religion de votre pays, vous plongez le peuple dans l'impiété, et vous ne proposez aucun autre palladium de la morale. Cessez cette cruelle philosophie; ne ravissez point à l'infortuné sa dernière espérance: qu'importe qu'elle soit une illusion, si cette illusion le soulage d'une partie du fardeau de l'existence; si elle veille dans les longues nuits à son chevet solitaire et trempé de larmes; si enfin elle lui rend le dernier service de l'amitié, en fermant elle-même sa paupière, lorsque, seul et abandonné sur la couche du misérable, il s'évanouit dans la mort[273].»
Si l'auteur de l'_Essai_ ne croit pas à la religion, il croit encore bien moins aux prêtres; peut-être même sont-ce les prêtres qui l'empêchent de croire à la religion. Vous pourrez voir, par la citation suivante, quels sentiments cette classe de personnes inspirait au jeune émigré:
«Les prêtres des Grecs avaient un pouvoir considérable sur la masse du peuple; mais ils n'en exerçaient aucun sur les particuliers: les nôtres, au contraire, nous environnaient, nous assiégeaient. Ils nous prenaient au sortir du sein de nos mères, et ne nous quittaient plus qu'après nous avoir déposés dans la tombe. Il y a des hommes qui font le métier de vampires, qui vous sucent de l'argent, le sang et jusqu'à la pensée[274].»
Ce dernier mot a certainement de la puissance.
Mais si M. de Chateaubriand est monarchique dans l'_Essai_, comme il s'en vante trente ans après l'avoir publié, où donc est cette prétendue solidarité entre le christianisme et le gouvernement monarchique? Chacun s'en va de son côté, emportant un lambeau ou plutôt toute la vie de l'autre. Je parle ainsi en me plaçant au point de vue du _Génie du Christianisme_, et de tant d'autres écrits de M. de Chateaubriand, où l'on voit le trône et l'autel adossés l'un à l'autre, se servant l'un à l'autre de point d'appui. Rien de pareil dans l'_Essai_. Ou l'auteur n'est point persuadé de la nécessité de cette alliance, ou il s'en soucie assez peu. Il croit un peu à la monarchie, il ne croit point au catholicisme, et il confesse avec un égal abandon sa foi et son incrédulité, sans s'embarrasser, ce me semble, d'autre chose que de la vérité. Et c'est ici le moment de dire ce qui m'attache à ce livre, et ce qui me le fait préférer, sous un rapport, à tous les autres ouvrages du même écrivain: c'est qu'il est naturel. Remarquez que je parle du livre, et non du style, qui ne l'est peut-être pas toujours. Remarquez encore que j'ai dit _naturel_ et non pas _sincère_, parce que je ne refuse à aucun des écrits du noble écrivain le mérite de la sincérité, tandis que je leur refuse, dans un certain sens, celui du naturel.
L'art a certainement sa place dans la vie; mais il n'a rien à voir dans la formation des convictions; les convictions relèvent uniquement de la science et de la conscience. Et bien! l'art, ou si on l'aime mieux, l'imagination, la poésie paraissent avoir eu leur part dans le système dont M. de Chateaubriand est devenu le représentant. Son christianisme (je veux dire celui de ses livres) est littéraire, sa politique est littéraire, et le lien qui unit cette politique et ce christianisme est littéraire aussi. Tout cela, fort sincère, je le crois, est une oeuvre d'artiste. Sa vie même, sa personnalité, porte le même caractère; il l'a composée en poète, et de tous ses ouvrages c'est encore le meilleur. Mettre en question la sincérité, ne serait pas seulement injuste, mais déraisonnable; ce poème vivant, qui s'appelle M. de Chateaubriand, n'est si parfait que parce qu'il est sincère. M. de Chateaubriand n'a point d'ennemis; l'enthousiasme que son seul nom éveille a quelque chose d'affectueux, et il est une des rares exceptions à la règle fatale qui veut que ce qui s'ajoute à l'admiration soit retranché de l'affection, parce que l'admiration crée une distance, et que l'affection n'en connaît point. Mais que prouve l'universelle affection dont il est entouré, sinon qu'on le croit sincère? Il l'est, je crois, autant qu'un homme peut l'être; mais il n'en est pas moins, comme écrivain, comme homme, comme politique, l'oeuvre d'un art exquis. Or il est un sens, au moins, où la nature et l'art forment une antinomie, où l'art ne vaut pas la nature. Ni l'homme, ni la conviction, qui est tout l'homme, ne doivent être une oeuvre d'art. Un homme ne doit pas être un système, tout le monde en convient; mais il ne faut pas non plus qu'un homme soit un poème. Vous comprendrez peut-être, d'après cela, ma prédilection pour l'_Essai_. Tout n'en est pas vrai, je l'avoue; tout n'en est pas même naturel. L'auteur reproduit trop docilement l'attitude, l'accent et jusqu'aux gestes, si l'on peut dire ainsi, de son maître chéri; et quel est le jeune écrivain, quel est le jeune artiste, qui n'ait pas, à son début dans la carrière, subi à la rigueur l'empire d'un modèle? La _Thébaïde_ n'est-elle pas un reflet de Corneille? L'_Essai historique_ est la _Thébaïde_ de M. de Chateaubriand; seulement on n'a jamais dit que la _Thébaïde_ possédât en propre quelque mérite que les chefs-d'oeuvre de Racine n'aient pas reproduit en le perfectionnant, et c'est ce que nous osons dire de l'_Essai_.
Il est unique dans la carrière de M. de Chateaubriand, au moins sous un rapport; il caractérise à lui seul toute une époque de sa vie; il est, entre toutes les oeuvres qui ont illustré le nom de son auteur, une oeuvre de solitude, et j'ajouterais d'indépendance, si je n'avais peur d'être mal compris, et s'il ne valait pas mieux supprimer une expression juste et qui complète ma pensée, que de donner lieu de douter de mon respect pour le plus noble caractère. C'est l'oeuvre d'un solitaire, qui ne se sent engagé ni envers son passé, ni envers aucune opinion, et qui dit sa pensée, advienne que pourra. Dans d'autres écrits, il sera beaucoup moins lui-même qu'il ne croit l'être, dans celui-ci il est lui-même plus qu'il ne le veut. La Providence va lui donner une position, des amis, un parti, la gloire enfin, la gloire, ce grand et terrible engagement; écoutez-le donc avant que tout ceci lui vienne; écoutez le Chateaubriand de l'_Essai_ avant le Chateaubriand des _Martyrs_; et faites quelquefois un pèlerinage pieux vers cette époque oubliée, où rien d'étranger, rien de factice, ne s'était encore ajouté à la pensée, à la nature même de ce beau génie.
Le style de l'_Essai historique_ est défectueux à plusieurs égards; mais c'est déjà un style distingué. L'auteur qui, à propos de quelques néologismes et de quelques incorrections, s'administre de fort bons coups de férule, convient qu'il n'écrirait pas mieux aujourd'hui certaines pages de ce livre[275]. La vérité est que non seulement le fond de la diction est bon, mais qu'il serait beaucoup plus difficile, même avec du talent, d'en reproduire les beautés que d'en éviter les défauts. Les défauts du style de l'_Essai_ sont de l'espèce de ceux qui s'enlèvent aisément parce qu'ils sont à la surface; pour les faire disparaître, un souffle souvent suffirait; les beautés sont engagées beaucoup plus avant dans cette diction aussi solide qu'elle est animée. Quant à ce qu'on pourrait appeler la _manière_ de M. de Chateaubriand, ce je ne sais quoi qui ne se définit pas, mais qu'au premier coup d'oeil on reconnaît, elle tient à tout un ensemble d'idées qui ne devaient qu'un peu plus tard former un tout dans son imagination; la fusion n'était pas consommée, et même plusieurs ingrédients se faisaient encore attendre. Il faut bien en convenir: ils se sont fondus l'un dans l'autre si admirablement, qu'on dirait presque d'une _harmonie préétablie_, et qu'on est tenté de se demander si, sous l'empire d'une autre combinaison, plus naturelle peut-être, le talent de M. de Chateaubriand aurait jamais été aussi complet, aussi libre. Cette question se présentera un peu plus tard, et nous chercherons à nous rendre compte de cette chimie toute poétique, toute merveilleuse, d'où l'on a vu sortir une individualité factice à la fois et naturelle, dont l'élément poétique est la véritable unité. Ici, remarquons seulement que si l'auteur de l'_Essai_ ignorait de quels caractères nouveaux les opinions qu'il n'avait pas encore devaient enrichir son talent, il ignorait presque également ce qu'il possédait déjà, ce que la nature et les événements avaient déjà déposé dans le creuset mystérieux où devait se constituer son avenir littéraire. Il est certainement curieux de le voir, dans l'_Essai_, rencontrer souvent sa muse, et passer à côté d'elle sans la reconnaître et sans la saluer. Il répond cependant plus d'une fois aux signes affectueux qu'elle lui adresse; il s'essaye aux airs qu'il chantera plus tard; il parle déjà un langage dans lequel, en le dégageant de quelques mots disparates, il est aisé de reconnaître ce langage sans pareil qui va changer le nôtre; et cela est si vrai que quelques morceaux de l'_Essai_ ont pu être transportés presque sans changement dans le _Génie du Christianisme_. Qui ne se rappelle ce début du chapitre intitulé: _Spectacle général de l'Univers_?
«Il est un Dieu; les herbes de la vallée et les cèdres de la montagne le bénissent, l'insecte bourdonne ses louanges, l'éléphant le salue au lever du jour, l'oiseau le chante dans le feuillage, la foudre fait éclater sa puissance, et l'Océan déclare son immensité. L'homme seul a dit: _Il n'y a point de Dieu_.
»Il n'a donc jamais celui-là, dans ses infortunes, levé les yeux vers le ciel, ou, dans son bonheur, abaissé ses regards vers la terre[276]?»
Le chapitre de l'_Essai_, intitulé _Histoire du polythéisme_, commençait en ces termes:
«Il est un Dieu. Les herbes de la vallée et les cèdres du Liban le bénissent, l'insecte bruit ses louanges, et l'éléphant le salue au lever du soleil; les oiseaux le chantent dans le feuillage, le vent le murmure dans les forêts, la foudre tonne sa puissance, et l'Océan déclare son immensité: l'homme seul a dit: _Il n'y a point de Dieu_.
»Il n'a donc jamais celui-là, dans ses infortunes, levé les yeux vers le ciel? Ses regards n'ont donc jamais erré dans ces régions étoilées, où les mondes furent semés comme des sables[277].»
Ici, l'auteur cesse de se servir d'original à lui-même. Les lignes qui suivent dans l'_Essai_, ne sont pas reproduites dans cet endroit du _Génie du Christianisme_; elles le sont, il est vrai, dans un autre, mais avec de grandes différences. Les voici, selon l'_Essai_:
«Pour moi j'ai vu, et c'en est assez, j'ai vu le soleil suspendu aux portes du couchant dans des draperies de pourpre et d'or. La lune, à l'horizon opposé, montait comme une lampe d'argent dans l'Orient d'azur. Les deux astres mêlaient au zénith leurs teintes de céruse et de carmin. La mer multipliait la scène orientale en girandoles de diamants, et roulait la pompe de l'Occident en vagues de roses. Les flots calmés, mollement enchaînés l'un à l'autre, expiraient tour à tour à mes pieds sur la rive, et les premiers silences de la nuit et les derniers murmures du jour luttaient sur les coteaux, au bord des fleuves, dans les bois et dans les vallées[278].»
L'auteur jugea plus tard, et avec raison, que l'occasion, l'idée actuelle ne comportait pas tout ce détail, que tout ce détail était trop curieux, et faisait hors-d'oeuvre. Il le transporta autre part, sauf la céruse et le carmin, et bien d'autres choses encore, qu'on n'a pas manqué de reprendre plus tard, attendu que des défauts brillants sont plus faciles à imiter que des beautés solides.
Mais là même où l'auteur semble se copier, que de changements et quels judicieux changements?
Cette _Nuit parmi les sauvages de l'Amérique_, qui, dans l'_Essai historique_, doit faire l'office d'un argument en faveur de ce qu'il plaît à l'auteur d'appeler l'état de nature, cette nuit, avec l'intention et les sauvages de moins, vous la retrouvez dans le _Génie du Christianisme_. Accordons-nous encore le plaisir de ce rapprochement. Cette fois je commence par la première version, et sans doute par la moins correcte:
«La lune était au plus haut point du ciel: on voyait çà et là, dans de grands intervalles épurés, scintiller mille étoiles. Tantôt la lune reposait sur un groupe de nuages, qui ressemblait à la cime de hautes montagnes couronnées de neige; peu à peu ces nues s'allongeaient, se déroulaient en zones diaphanes et onduleuses de satin blanc, ou se transformaient en légers flocons d'écume, en innombrables troupeaux errants dans les plaines bleues du firmament. Une autre fois, la voûte aérienne paraissait changée en une grève où l'on distinguait les couches horizontales, les rides parallèles tracées comme par le flux et le reflux régulier de la mer: une bouffée de vent venait encore déchirer le voile, et partout se formaient dans les cieux de grands bancs d'une ouate éblouissante de blancheur, si doux à l'oeil, qu'on croyait ressentir leur mollesse et leur élasticité. La scène sur la terre n'était pas moins ravissante: le jour céruséen et velouté de la lune flottait silencieusement sur la cime des forêts, et, descendant dans les intervalles des arbres, poussait des gerbes de lumière jusque dans l'épaisseur des plus profondes ténèbres. L'étroit ruisseau qui coulait à mes pieds, s'enfonçant tour à tour sous des fourrés de chênes-saules et d'arbres à sucre, et reparaissant un peu plus loin dans des clairières tout brillant des constellations de la nuit, ressemblait à un ruban de moire et d'azur, semé de crachats de diamants, et coupé transversalement de bandes noires. De l'autre côté de la rivière, dans une vaste prairie naturelle, la clarté de la lune dormait sans mouvement sur les gazons où elle était étendue comme des toiles. Des bouleaux dispersés çà et là dans la savane, tantôt, selon le caprice des brises, se confondaient avec le sol, en s'enveloppant de gazes pâles, tantôt se détachaient du fond de craie en se couvrant d'obscurité, et formant comme des îles d'ombres flottantes sur une mer immobile de lumière. Auprès, tout était silence et repos, hors la chute de quelques feuilles, le passage brusque d'un vent subit, les gémissements rares et interrompus de la hulotte; mais au loin, par intervalle, on entendait les roulements solennels de la cataracte de Niagara, qui, dans le calme de la nuit, se prolongeaient de désert en désert, et expiraient à travers les forêts solitaires.
»La grandeur, l'étonnante mélancolie de ce tableau, ne sauraient s'exprimer dans les langues humaines; les plus belles nuits en Europe ne peuvent en donner une idée. Au milieu de nos champs cultivés, en vain l'imagination cherche à s'étendre, elle rencontre de toutes parts les habitations des hommes: mais, dans ces pays déserts, l'âme se plaît à s'enfoncer, à se perdre dans un océan d'éternelles forêts; elle aime à errer, à la clarté des étoiles, aux bords des lacs immenses, à planer sur le gouffre mugissant des terribles cataractes, à tomber avec la masse des ondes, et pour ainsi dire à se mêler, à se fondre avec toute une nature sauvage et sublime[279].»
Voici la même scène dans le _Génie du Christianisme_. Comme aucun changement n'était commandé par l'intention du morceau, ni par la place qu'il occupe dans le texte, vous pouvez regarder comme purement littéraires, et de simple bon goût, toutes les corrections que l'auteur a faites:
«Un soir je m'étais égaré dans une forêt, à quelque distance de la cataracte de Niagara; bientôt je vis le jour s'éteindre autour de moi, et je goûtai, dans toute sa solitude, le beau spectacle d'une nuit dans les déserts du Nouveau-Monde.
»Une heure après le coucher du soleil, la lune se montra au-dessus des arbres, à l'horizon opposé. Une brise embaumée, que cette reine des nuits amenait de l'Orient avec elle, semblait la précéder dans les forêts comme sa fraîche haleine. L'astre solitaire monta peu à peu dans le ciel: tantôt il suivait paisiblement sa course azurée; tantôt il reposait sur des groupes de nues qui ressemblaient à la cime de hautes montagnes couronnées de neige. Ces nues, ployant et déployant leurs voiles, se déroulaient en zones diaphanes de satin blanc, se dispersaient en légers flocons d'écume, ou formaient dans les cieux des bancs d'une ouate éblouissante, si doux à l'oeil, qu'on croyait ressentir leur mollesse et leur élasticité.
»La scène sur la terre n'était pas moins ravissante: le jour bleuâtre et velouté de la lune descendait dans les intervalles des arbres, et poussait des gerbes de lumière jusque dans l'épaisseur des plus profondes ténèbres. La rivière qui coulait à mes pieds, tour à tour se perdait dans le bois, tour à tour reparaissait brillante des constellations de la nuit, qu'elle répétait dans son sein. Dans une savane, de l'autre côté de la rivière, la clarté de la lune dormait sans mouvement sur les gazons: des bouleaux agités par les brises, et dispersés çà et là, formaient des îles d'ombres flottantes sur cette mer immobile de lumière. Auprès, tout aurait été silence et repos, sans la chute de quelques feuilles, le passage d'un vent subit, le gémissement de la hulotte; au loin par intervalles, on entendait les sourds mugissements de la cataracte de Niagara, qui, dans le calme de la nuit, se prolongeaient de désert en désert, et expiraient à travers les forêts solitaires.
»La grandeur, l'étonnante mélancolie de ce tableau, ne sauraient s'exprimer dans les langues humaines; les plus belles nuits en Europe ne peuvent en donner une idée. En vain, dans nos champs cultivés, l'imagination cherche à s'étendre; elle rencontre de toutes parts les habitations des hommes: mais dans ces régions sauvages, l'âme se plaît à s'enfoncer dans un océan de forêts, à planer sur le gouffre des cataractes, à méditer au bord des lacs et des fleuves, et, pour ainsi dire, à se trouver seule devant Dieu[280].»
Qu'on étudie ces deux morceaux, et qu'on dise si le: _Inutiles falce ramos amputans, feliciores inserit_, a jamais été mieux pratiqué[281].