Etudes Sur La Litterature Francaise Au Xixe Siecle Tome 1 Madam

Chapter 15

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Le livre des _Considérations_ devait déplaire aux partis extrêmes. Il désavouait les excès, dogmatiques ou autres, de la Révolution, il en avouait le principe. Il renfermait d'ailleurs l'apologie, sans doute un peu absolue, d'un ministre que les partis les plus opposés rendaient responsable de leurs propres torts, et dont la destinée a prouvé que le juste-milieu peut avoir ses martyrs, comme sa conduite a fait voir que le juste-milieu est, bien plus souvent qu'on ne le pense, une opinion courageuse. _L'examen des Considérations_ par M. Bailleul est la plus considérable, à tous égards, des critiques que ce livre a provoquées. Il n'est pas toujours juste; il a le tort de ne pas apprécier l'esprit et l'intention du livre qu'il examine; trop souvent il coule le moucheron, et plusieurs de ses assertions sont aussi hasardées pour le moins que celles dont il reproche à Madame de Staël l'excessive témérité; cet _Examen_ toutefois renferme des observations fondées et des renseignements instructifs; mais, après tout, rien dans tout son livre, n'est meilleur que son épigraphe: _Modo vir, modo femina_[216]. Et en effet, les _Considérations_ sont un livre d'homme écrit par une femme, un livre qui est à la fois homme par les pensées, féminin par les sentiments. Le fameux adage: _Amicus Plato, sed magis amica veritas_, n'a pas été inventé par une femme. Les affections générales, abstraites pour ainsi dire, sont moins à leur usage qu'au nôtre; leur vie, leur grâce, leur force même est dans les affections particulières. Le livre de Madame de Staël en porte la vive empreinte; l'amitié, la reconnaissance ont plus d'une fois, s'il est permis de parler ainsi, surpris la religion de son excellent esprit; et même en faisant de ce qui concerne M. Necker un cas réservé, la manière dont elle parle de l'Angleterre trahit beaucoup de préoccupation. Les plus candides, aujourd'hui, ne feraient pas du peuple britannique un peuple de Grandissons, ni de sa politique une espèce de morale en exemples; avec autant d'esprit qu'en avait Madame de Staël, il fallait être femme pour entretenir de pareilles illusions.--Je pense aussi que M. Bailleul n'a pas tout à fait tort quand il prétend que:

Madame de Staël généralise quelquefois des idées qu'on pourrait prendre pour de l'esprit dans un salon, sans qu'elles en fussent plus exactes, même en les réduisant à des cas particuliers. Il me semble, ajoute-t-il, qu'il y a beaucoup trop de cet esprit de conversation dans un ouvrage où tout devrait être profondément mûri[217].

Le reproche n'est pas injuste. Ces _Considérations_ ressemblent quelquefois un peu trop à des conversations. On ne peut nier que le livre ne soit bien écrit, mais il est encore plus vrai de dire qu'il est bien parlé. La conversation admet, tolère pour le moins, les exagérations, et l'erreur est plus vénielle quand l'écriture n'est pas encore venue la fixer, et la presse la multiplier; mais quand on écrit, ou plutôt, comme Madame de Staël, qu'on grave dans un bronze immortel, tout prend un autre caractère, et tout doit être pesé, j'entends les opinions et les jugements, à la balance du sanctuaire. Je ne citerai qu'un exemple. Tous les jours, dans la conversation, on cite le mot de Mirabeau: «La petite morale tue la grande,» et l'on s'indigne. Mais qui transportera, comme fait Madame de Staël, cette maxime dans un livre, sera tenu de revoir le procès; et peut-être arrivera-t-il à purger cette phrase malencontreuse du machiavélisme qu'il est convenu d'y trouver. Madame de Staël qui la cite dans le sens convenu[218], aurait été, je n'en doute pas, heureuse d'apprendre que Mirabeau n'avait voulu dire que ce qu'a dit Saint-Simon en ces termes: «La charité générale, doit l'emporter sur la charité particulière.»

Après quoi, il faut bien avouer que cet esprit de conversation a répandu dans le livre de Madame de Staël mille traits d'une grâce originale qu'on regretterait de n'y pas trouver. Ce sont des propos de salon, mais de charmants propos, que les mots suivants:

«L'à-propos est la nymphe Égérie des hommes d'État[219].»

«La royauté ne peut-être conduite comme la représentation de certains spectacles, où l'un des acteurs fait les gestes pendant que l'autre prononce les paroles[220].»

«On dirait que la constitution anglaise, ou plutôt la raison, en France, est comme la belle Angélique dans la comédie du _Joueur_: il l'invoque dans sa détresse et la néglige quand il est heureux[221].»

«Une manière de vanité presque littéraire inspirait aux Français le besoin d'innover à cet égard (de la constitution). Ils craignaient, comme un auteur, d'emprunter les caractères ou les situations d'un ouvrage déjà existant[222].»

«Nulle question insignifiante, nul embarras réciproque, ne condamnent ceux qui l'approchent (l'empereur Alexandre) à ces propos chinois, s'il est permis de s'exprimer ainsi, qui ressemblent plutôt à des révérences qu'à des paroles[223].»

«C'était un homme d'esprit et d'imagination, mais tellement dominé par son amour-propre, qu'il s'étonnait de lui-même, au lieu de travailler à se perfectionner[224].»

J'ai peut-être tort, ne pouvant multiplier les citations, de relever des traits plus spirituels que graves. Une gravité aisée et naturelle est pourtant le caractère des _Considérations sur la Révolution française_. À part quelques causeries et des anecdotes personnelles, que le genre de l'ouvrage n'excluait pas, ce livre a toute la dignité de l'histoire, et les pages narratives font regretter, par leur clarté animée et la rapidité du mouvement, que l'auteur n'ait pas raconté davantage. Le chapitre sur le 10 août[225], et un autre intitulé _Anecdotes particulières_[226], se recommandent sous ce rapport. L'ouvrage est aussi piquant que peut l'être un livre sérieux, et il l'est d'autant plus qu'il ne vise point à l'être. L'apparence d'affectation que pouvaient offrir aux contemporains les nouveautés du style de l'auteur, est tout à fait étrangère à ce dernier ouvrage, remarquable par le plus beau naturel. Je ne pense pas qu'aucun des livres écrits sur le même sujet ait donné de la Révolution française, considérée dans ses causes, dans ses principes et dans sa marche, une intelligence plus complète, une idée à la fois plus simple et plus lumineuse. Permettons donc, sans l'approuver, le ton et les formes de la causerie à l'écrivain dont cette liberté d'allure a si peu compromis et diminué la solidité.

Il est probable que, dans un livre plus écrit, plus grave de forme, certains jugements sur la France, les plus épigrammatiques du moins, auraient en vain réclamé une place. Nous avons déjà vu comment Madame de Staël traitait, même en public, cette «aimable et généreuse France,» cette «terre de gloire et d'amour,» et M. Bailleul a eu quelque raison de dire: «Au moins ne se plaindra-t-on pas que Madame de Staël nous corrompe et nous gâte par ses flatteries[227].» Les citations suivantes, Messieurs, vous permettront d'en juger:

«Il n'y a rien de si violent en France que la colère qu'on a contre ceux qui s'avisent de résister sans être les plus forts[228].»

«Les Français n'apprennent, en politique, la raison que par la force[229].»

«Il faudrait, en France, être toujours l'ami du parti battu, quel qu'il soit; car la puissance déprave les Français plus que les autres hommes[230].»

«Les Français sont bien aises d'être émus, et de rire de ce qu'ils sont émus; le charlatanisme leur plaît; ils aident volontiers à se tromper eux-mêmes, pourvu qu'il leur soit permis, tout en se conduisant comme des dupes, de montrer par quelques bons mots que pourtant ils ne le sont pas[231].»

Il y aurait un peu de simplicité à conclure de ces épigrammes que Madame de Staël n'aimait pas la France; l'amour dépité parle souvent le même langage que l'aversion; tout amour passionné a des accès de haine, l'invective est de son ressort; le blasphème est tout près de l'adoration: _hæc omnia in amore insunt_; mais ses injures brûlent, dévorent, et aucune ne flétrit. La France était pour l'auteur ce que Célimène est pour Alceste: ne trouvez-vous pas Madame de Staël et son amour pour la France dans ces charmants vers?

Non: l'amour que je sens pour cette jeune veuve Ne ferme point mes yeux aux défauts qu'on lui treuve; Et je suis, quelque ardeur qu'elle m'ait pu donner, Le premier à les voir, comme à les condamner. Mais, avec tout cela, quoi que je puisse faire, Je confesse mon faible; elle a l'art de me plaire: J'ai beau voir ses défauts, et j'ai beau l'en blâmer, En dépit qu'on en ait, elle se fait aimer; Sa grâce est la plus forte[232].

Ne croyez-vous pas, Messieurs, entendre parler l'Europe, le monde entier? La France n'est-elle pas la Célimène de tous les peuples?

En dépit qu'on en ait, elle se fait aimer; Sa grâce est la plus forte.

Sans entrer dans des détails que nous devions nous interdire, nous avons fait la part de la critique dans le dernier ouvrage de Madame de Staël; ce serait faire bien mince te part de l'éloge que de désigner les _Considérations sur la Révolution française_ comme le livre où Madame de Staël a mis le plus d'esprit, de cet esprit de bon aloi, aussi naturel que piquant, toujours doublé de bon sens, sérieux et moral jusque dans sa plus vive causticité. Ce qu'il faut surtout, admirer dans cet ouvrage, c'est, malgré quelques injustices involontaires, la généreuse équité des jugements, l'absence de tout esprit de parti, l'élévation et la sagesse des idées politiques, l'amour de la liberté et des institutions libérales, l'inspiration et presque l'enthousiasme du bon sens. On a, dans ces derniers temps, cherché l'intérêt des compositions historiques dans la subordination de tous les événements à quelque idée politique ou philosophique. Chaque auteur a son point de vue, et si l'histoire n'est pas encore le simple texte d'un sermon politique, elle a pris, de nos jours, un caractère dogmatique ou systématique qu'elle n'avait jamais eu. M. de Barante a eu beau faire; on ne raconte plus pour raconter, on raconte pour prouver, et non pas cent choses diverses, comme Voltaire par exemple, mais une seule vérité, proprement détachée de toutes les autres. Madame de Staël n'a d'autre point de vue que la morale: celui-là en vaut bien un autre; et ce sera longtemps encore le plus intéressant et le plus littéraire. C'est à ce point de vue qu'elle est redevable de la plupart des belles pensées dont elle a orné son livre. La supériorité de la morale sur le calcul au point de vue même du calcul, voilà l'idée qui revient sans cesse, dans une grande variété de formes et d'applications.

Combien de phrases de ce livre méritent de devenir les proverbes des gens de bien! Lorsque quelqu'un d'entre eux arrivera au pouvoir, qu'il se munisse, contre les miasmes délétères d'un climat naturellement malsain, ou contre les enchantements dont cette région est semée, d'un fébrifuge ou d'une amulette comme la maxime suivante:

«Il y a des circonstances, on doit en convenir, où les hommes les plus courageux n'ont aucun moyen de se montrer activement; mais il n'en existe aucune qui puisse obliger à rien faire de contraire à sa conscience[233].»

Ou comme celle-ci:

«Quel parti prendre, dira-t-on, quand les circonstances étaient défavorables à ce qu'on croyait la raison? Résister, toujours résister, et prendre son point d'appui en soi-même. C'est aussi une circonstance que le courage d'un honnête homme, et personne ne saurait prévoir ce qu'elle peut entraîner[234].»

CHAPITRE NEUVIÈME

Conclusion.

Après avoir tenté d'apprécier chacun des ouvrages de Madame de Staël, il nous reste à prendre nos conclusions sur l'oeuvre entière, sur le talent, sur l'influence de cette femme célèbre.

On peut le dire sans exagérer: chacun des ouvrages de Madame de Staël fut un grand événement littéraire, et nul écrivain de la même époque, excepté M. de Chateaubriand, n'a si vivement préoccupé, si profondément remué le public français, ou, pour mieux dire, le public européen. L'écrivain qui, dans une carrière trop courte (car Madame de Staël est morte à cinquante et un ans), a produit le livre _De la Littérature_, _Delphine_, _Corinne_, _l'Allemagne_, _les Considérations sur la Révolution française_, n'avait pas moins de puissance que de flexibilité dans l'esprit. Il est inutile, peut-être même ridicule de se demander si ces ouvrages, paraissant aujourd'hui pour la première fois, produiraient la même sensation qu'à l'époque où ils virent le jour: quel est le chef-d'oeuvre qui ne perdrait pas quelque chose à cette transposition, ou plutôt quel chef-d'oeuvre d'une autre époque serait possible aujourd'hui dans tous ses caractères essentiels et dans tous les détails de sa forme! Ce que Napoléon a dit de César s'applique à tous les grands esprits: César eût été, en tout temps, le premier capitaine de ce temps-là, Dante le plus grand poète, Linné le plus grand naturaliste. Ils auraient eu le même génie, et ils auraient été de leur temps. Je ne nierai pas cependant qu'un certain temps et un certain talent ne se conviennent quelquefois plus particulièrement qu'une autre époque et le même talent; Napoléon lui-même, quarante ans plus tôt, venait trop tôt pour sa gloire: en était-il moins Napoléon? Il faut poser en principe qu'un homme peut avoir eu plus de dons qu'il ne lui a été permis d'en déployer; mais que toutes les forces qu'il déploie sont pourtant bien à lui; car les circonstances peuvent bien, pour ainsi dire, accoucher le génie, mais elles n'enfantent rien. Il faut donc, sans en rien rabattre, compter à Madame de Staël tout ce qu'elle a été; il faudrait même lui compter tout ce qu'en d'autres temps elle aurait pu être. Bien des statues restent enfouies dans le bloc, parce qu'il ne plaît pas au divin sculpteur de les en tirer, au moins dans ce monde; bien d'autres, à moitié, aux trois quarts taillées, demeurent engagées dans le marbre par quelqu'une de leurs extrémités ou par quelqu'un de leurs côtés, et il est peut-être permis de prendre aussi dans ce sens les paroles de l'apôtre: «Ce que nous serons n'a pas encore été manifesté[235].» Mais si vous comptez au méchant tous les crimes qu'il aurait commis, et au juste toutes les bonnes oeuvres qu'il aurait faites, il faut compter au génie toute l'ampleur et la rapidité de l'essor qu'il eût pris dans un espace où il aurait pu déployer l'envergure entière de ses ailes.

Jamais, tant que notre langue subsistera, les ouvrages de Madame de Staël ne seront réduits à cette valeur en quelque sorte historique, où les écrits ne comptent presque plus que comme des jalons ou des colonnes milliaires dans la route de l'esprit humain et dans les annales de la littérature. Ils vivront d'une vie puissante et communicative, comme tout ce qui est vrai, profond et lumineux. Ils vivront de la même vie accordée à des écrits moins considérables, à de simples fragments, où l'âme immortelle a mis son immortalité:

Spirat adhuc amor, Vivuntque commissi calores, Æoliæ fidibus puellæ[236].

La forme la plus exquise, s'il était possible de la donner à une substance vile, grossière et sans consistance, et si le style n'était pas de la pensée encore, la forme la plus exquise ne préserve pas, n'éternise pas les écrits: la vérité seule naît viable, la vérité seule ne périt pas. C'est par leur profonde, par leur saisissante vérité que vivront les écrits de Madame de Staël. Comme écrivains, comme artistes, d'autres auteurs, même de son sexe, ont pu la surpasser; mais dans son sexe, ni dans l'autre, aucun ne l'emporte sur elle, peu même lui sont comparables, sous le rapport de l'élévation des sentiments, de la justesse et de la beauté des pensées; et à peine pourrait-on en citer un seul qui, dans la même droiture de jugement, ait donné l'exemple d'un courant de pensées aussi abondant, aussi facile, aussi continu.

La sensibilité et le bon sens sont peut-être ce qu'il y a de plus fondamental dans le talent de Madame de Staël. Ceci n'est pas une antinomie, ce n'est pas une antithèse. La sensibilité est bien plutôt un élément ou une condition du bon sens, qu'elle n'en est l'ennemie. Le _bon sens_ (prenez garde au mot) est un _sens_, un sentiment, un sentiment juste de la réalité. Et sans le confondre avec la sensibilité, ne peut-on pas trouver étrange la maxime qui veut qu'on ait l'âme froide afin d'avoir l'esprit juste? Ne vaudrait-il pas autant nous dire que, pour bien juger des objets extérieurs, il faut avoir l'oreille pesante, la vue basse et la main gantée? La passion éblouit, la sensibilité éclaire; le coeur est une lumière. La prompte intelligence de Madame de Staël, ce don d'intuition qui ne m'a frappé chez aucun écrivain d'une manière aussi remarquable que chez elle, ces illuminations vives et soudaines, tiennent autant pour le moins à la sensibilité qu'au talent, à supposer que le talent soit autre chose qu'une sensibilité exquise. Quant au bon sens, nous avons relevé assez d'erreurs graves dans les écrits de Madame de Staël pour que cet éloge surprenne. Mais qu'on y réfléchisse. Bien d'autres causes que l'absence du bon sens peuvent expliquer de graves erreurs, spéculatives et pratiques. Selon les Écritures chrétiennes, nous sommes tous insensés, tous hors de sens, au moins sous un rapport. Nous bronchons tous en plusieurs manières, et néanmoins ce monde tout composé d'hommes privés de sens se divise en hommes qui ont du bon sens et en hommes qui n'en ont pas: qu'est-ce à dire? Qu'il faut distinguer les sphères. Il en est une où, sans manquer de bon sens, tout le monde se trompe, tout le monde déraisonne; et souvent, plus que d'autres, les esprits supérieurs, parce qu'ils abordent plus de questions et que le préjugé, cette cantilène avec laquelle on endort les enfants, ne leur suffit pas. Mais le bon sens, ce sentiment juste, ce tact de la réalité, ramène les esprits supérieurs et ne ramènerait pas les autres. L'âge, l'éducation, les circonstances générales, l'état des esprits, expliquent la plupart des erreurs de Madame de Staël; au fait, elle se trompait avec tout le monde, et un peu moins que tout le monde. Mais son admirable sincérité devait peu à peu venir en aide à son bon sens, et épurer son jugement. Rien n'est plus doux à contempler que le développement de sa pensée morale et la maturité progressive de toutes ses facultés. Rien de plus beau que cette coïncidence, cette sympathie mutuelle du christianisme et du bon sens. La vérité révélée est mille fois au-dessus du bon sens; mais la vérité est nécessairement d'accord avec le bon sens, et il est frappant de voir combien, le christianisme étant donné, le bon sens, en toutes choses, s'en accommode et s'y complaît.

J'appelle votre attention, Messieurs, sur ce développement logique, sur ce renouvellement soutenu, qui, sensible d'un ouvrage à l'autre des ouvrages de Madame de Staël, fait de l'histoire de ses écrits l'histoire d'une âme. Ce caractère est très important.

«Toute vie bien ordonnée est un acte logique, où chaque fait est la conclusion d'un raisonnement et la prémisse d'un autre. Les actions, dans une vie ordinaire, les ouvrages, dans une vie d'artiste ou d'écrivain, ne s'ajoutent pas seulement les uns aux autres, mais s'engendrent les uns les autres. Le vrai progrès consiste à se renouveler. Tout esprit qui s'arrête dans sa victoire n'a vaincu que pour les autres et non pour soi. Il n'a pas même vaincu pour les autres. Le public a aussi sa conscience, qui l'avertit qu'il n'y a pas progrès, qu'il n'y a pas vie, là où il n'y a pas renouvellement... L'élite des connaisseurs sent l'immobilité et démêle un principe de mort dans une suite de succès trop semblables les uns aux autres.

Il est des époques où l'on dirait que le talent naît vieux; car après quelques élans, il s'arrête, et se met à tourner sur lui-même. Peut-être ce phénomène n'a-t-il jamais été aussi commun qu'il l'est à présent; peut-être aucun âge n'a-t-il présenté autant de ces talents échoués, engravés, que la vague vient périodiquement battre et soulever à moitié, sans pouvoir les remettre à flot.

Comptez que, quand on est toujours le même, on n'est pas vrai; car le vrai est flexible et fécond; le vrai, c'est cette route royale qui rend maître de tout le pays quiconque a su la trouver. Le faux est une impasse dont on ne trouve l'issue qu'en revenant sur ses pas. Mais, notez-le bien, l'indifférence pour la vérité est une espèce et le principe du faux; le vrai, dans une âme, c'est la foi au vrai; c'est l'assentiment vif et spontané aux grandes vérités morales.

Est-il rien de plus triste que ces vies sans histoire, dont tous les faits rentrent l'un dans l'autre, et ne s'additionnent pas? Tout le monde a entendu parler de cet infortuné qui, dans un calcul d'où dépendait sa fortune et son honneur, disant toujours: _un et un font un_, et jamais _un et un font deux_, se crut ruiné, déshonoré, et perdit l'esprit. Eh bien! son rêve est notre histoire. Dans un grand nombre des vies littéraires de notre époque, _un et un font un_. Qu'on se représente, après cela, la vie d'un Racine. Quelle vie! que d'histoire dans cette vie! et quelle logique dans cette succession de chefs-d'oeuvre[237]!»

On peut dire la même chose de Madame de Staël. Ses ouvrages, rangés dans l'ordre des temps, forment bien une série logique, une histoire; son talent s'est conservé, il a grandi, parce que son esprit et son âme ne sont pas enchaînés à leur point de départ.

L'esprit de Madame de Staël avait, dans un degré supérieur, une des grâces de l'esprit féminin: l'intuition immédiate. Tout, chez elle, semble saisi, enlevé de première vue. Elle affirme plus qu'elle ne démontre, mais ses affirmations valent des preuves. Cet esprit spontané, fécond, rapide, n'est pas fait pour la voie sûre, mais lente, de la déduction; il a ses procédés, qu'il ne peut guère échanger contre d'autres. Elle restera immobile au pied de l'obstacle, plutôt que de le tourner. Les formes, les artifices de la dialectique lui sont étrangers. Sa mécanique en est restée, si l'on peut s'exprimer ainsi, aux machines les plus primitives, les plus élémentaires, mais elle y applique une main habile et puissante.

Il me semble que peu d'écrivains ont eu l'honneur de voir autant de leurs idées passer du rang de paradoxes à la dignité d'axiomes. Il en est d'un grand nombre de ses pensées comme des comparaisons d'Homère, si belles en elles-mêmes, si neuves une fois, aujourd'hui si communes. C'est ainsi que nous sommes injustes malgré nous. Il est bon pourtant qu'on se rappelle que ces lieux communs ont été des nouveautés, des nouveautés hardies, et que leur justesse seule en a fait des banalités. Cela n'arrive sans doute pas aux idées qui sont tout ensemble nouvelles et fausses; en un sens, elles sont toujours nouvelles, toujours vertes; elles pourrissent, elles ne mûrissent pas. On est étonné, après quelques années, en relisant ces écrits, où l'on avait cru sentir tant de sève, de n'y trouver plus

Qu'un goût plat et qu'un déboire affreux.