Etudes Sur La Litterature Francaise Au Xixe Siecle Tome 1 Madam

Chapter 14

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«Quelque effort qu'on fasse, dit-elle, il faut en revenir à reconnaître que la religion est le véritable fondement de la morale; c'est l'objet sensible et réel au dedans de nous, qui peut seul détourner nos regards des objets extérieurs. Si la piété ne causait pas des émotions sublimes, qui sacrifierait même des plaisirs, quelque vulgaires qu'ils fussent, à la froide dignité de la raison? Il faut commencer l'histoire intime de l'homme par la religion ou par là sensation, car il n'y a de vivant que l'une ou l'autre. La morale fondée sur l'intérêt personnel serait aussi évidente qu'une vérité mathématique, qu'elle n'en exercerait pas plus d'empire sur les passions qui foulent aux pieds tous les calculs; il n'y a qu'un sentiment qui puisse triompher d'un sentiment, la nature violente ne saurait être dominée que par la nature exaltée. Le raisonnement, dans de pareils cas, ressemble au maître d'école de La Fontaine; personne ne l'écoute, et tout le monde crie au secours[194].»

Elle n'oppose plus la religion à la philosophie:

«Les ouvrages composés dans le dix-septième siècle sont plus philosophiques, à beaucoup d'égards, que ceux qui ont été publiés depuis; car la philosophie consiste surtout dans l'étude et la connaissance de notre être intellectuel. Les philosophes du dix-huitième siècle se sont plus occupés de la politique sociale que de la nature primitive de l'homme; les philosophes du dix-septième, par cela seul qu'ils étaient religieux, en savaient plus sur le fond du coeur[195].»

Elle ne fait plus de la religion une spécialité propre à certains caractères ou à certaines circonstances:

«Il me semble qu'une des causes de l'affaiblissement du respect pour la religion, c'est de l'avoir mise à part de toutes les sciences, comme si la philosophie, le raisonnement, enfin tout ce qui est estimé dans les affaires terrestres, ne pouvait s'appliquer à la religion: une vénération dérisoire l'écarte de tous les intérêts de la vie; c'est pour ainsi dire la reconduire hors du cercle de l'esprit humain à force de révérences. Dans tous les pays où règne une croyance religieuse, elle est le centre des idées, et la philosophie consiste à trouver l'interprétation raisonnée des vérités divines[196].»

Vous vous rappelez quelle autorité, en morale, elle accordait au sentiment, ou à ce qu'elle appelait la véritable volonté de l'âme. Voici comment elle juge une doctrine semblable chez le philosophe Jacobi:

«Entre ces deux classes de moralistes, celle qui, comme Kant et d'autres plus abstraits encore, veut rapporter toutes les actions de la morale à des préceptes immuables, et celle qui, comme Jacobi, proclame qu'il faut tout abandonner à la décision du sentiment, le christianisme semble indiquer le point merveilleux où la loi positive n'exclut pas l'inspiration du coeur, ni cette inspiration la loi positive. Jacobi, qui a tant de raisons de se confier dans la pureté de sa conscience, a eu tort de poser en principe qu'on doit s'en remettre entièrement à ce que le mouvement de l'âme peut nous conseiller; la sécheresse de quelques écrivains intolérants, qui n'admettent ni modification ni indulgence dans l'application de quelques préceptes, a jeté Jacobi dans l'excès contraire[197].»

Mais vous verrez qu'elle fait une part équitable à chacun des éléments de la vérité:

«Il y a mille moyens d'être un très mauvais homme, sans blesser aucune loi reçue, comme on peut faire une détestable tragédie, en observant toutes les règles et toutes les convenances théâtrales. Quand l'âme n'a pas d'élan naturel, elle voudrait savoir ce qu'on doit dire et ce qu'on doit faire dans chaque circonstance, afin d'être quitte envers elle-même et envers les autres, en se soumettant à ce qui est ordonné. La loi, cependant, ne peut apprendre en morale, comme en poésie, que ce qu'il ne faut pas faire; mais en toutes choses, ce qui est bon et sublime ne nous est révélé que par la divinité de notre coeur[198].»

Vous savez qu'elle a parlé avec désespoir des maux inévitables de la vie, et surtout des vides cruels que la mort y creuse; vous savez qu'elle s'est emportée plus d'une fois à justifier le suicide. Écoutez-la maintenant parler de la résignation:

«Si l'on croit, au contraire, qu'il n'y a que deux choses importantes pour le bonheur, la pureté de l'intention et la résignation à l'événement, quel qu'il soit, lorsqu'il ne dépend plus de nous, sans doute beaucoup de circonstances nous feront encore cruellement souffrir, mais aucune ne rompra nos liens avec le ciel. Lutter contre l'impossible est ce qui engendre en nous les sentiments les plus amers; et la colère de Satan n'est autre chose que la liberté aux prises avec la nécessité, et ne pouvant ni la dompter, ni s'y soumettre[199].»

Elle demandait, vous vous en souvenez, de suprêmes consolations à la philosophie. Aujourd'hui vous l'entendrez déclarer:

«Si l'on était parvenu à tarir la source de la religion sur la terre, que dirait-on à ceux qui voient tomber la plus pure des victimes? que dirait-on à ceux qui l'ont aimée? et de quel désespoir, de quel effroi du sort et de ses perfides secrets l'âme ne serait-elle pas remplie!

» Non seulement ce qu'on voit, mais ce qu'on se figure, foudroierait la pensée, s'il n'y avait rien en nous qui nous affranchit du hasard. N'a-t-on pas vécu dans un cachot obscur, où chaque minute était une douleur, où l'on n'avait d'air que ce qu'il en fallait pour recommencer à souffrir? La mort, selon les incrédules, doit délivrer de tout; mais savent-ils ce qu'elle est? savent-ils si cette mort est le néant? et dans quel labyrinthe de terreur la réflexion sans guide ne peut-elle pas nous entraîner?

» Si un homme honnête (et les circonstances d'une vie passionnée peuvent amener ce malheur), si un homme honnête, dis-je, avait fait un mal irréparable à un être innocent, comment, sans le secours de l'expiation religieuse, s'en consolerait-il jamais? Quand la victime est là, dans le cercueil, à qui s'adresser s'il n'y a pas de communication avec elle, si Dieu lui-même ne fait pas entendre aux morts les pleurs des vivants, si le souverain médiateur des hommes ne dit pas à la douleur:--C'en est assez;--au repentir:--Vous êtes pardonné?--On croit que le principal avantage de la religion est de réveiller les remords; mais c'est aussi bien souvent à les apaiser qu'elle sert. Il est des âmes dans lesquelles règne le passé; il en est que les regrets déchirent comme une active mort, et sur lesquelles le souvenir s'acharne comme un vautour; c'est pour elles que la religion est un soulagement du remords.

» Une idée, toujours la même, et revêtant cependant mille formes diverses, fatigue tout à la fois par son agitation et par sa monotonie. Les beaux arts, qui redoublent la puissance de l'imagination, accroissent avec elle la vivacité de la douleur. La nature elle-même importune, quand l'âme n'est plus en harmonie avec elle; son calme, qu'on trouvait doux, irrite comme l'indifférence; les merveilles de l'univers s'obscurcissent à nos regards; tout semble apparition, même au milieu de l'éclat du jour. La nuit inquiète, comme si l'obscurité recelait quelque secret de nos maux, et le soleil resplendissant semble insulter au deuil du coeur. Où fuir tant de souffrances? Est-ce dans la mort? Mais l'anxiété du malheur fait douter que le repos soit dans la tombe, et le désespoir est pour les athées même comme une révélation ténébreuse de l'éternité des peines. Que ferions-nous alors, que ferions-nous, ô mon Dieu! si nous ne pouvions nous jeter dans votre sein paternel? Celui qui, le premier, appela Dieu notre père, en savait plus sur le coeur humain que les plus profonds penseurs du siècle[200].»

À mesure que son esprit se remplit de la vérité, il se vide de l'erreur: les illusions vulgaires, les opinions convenues font place à des convictions plus réfléchies et plus originales. À mesure qu'elle espère en Dieu, elle désespère de tout le reste; et la nature elle-même, cette oeuvre de Dieu, ne suffit plus à la rassurer:

«Les accidents et les malheurs, dans l'ordre physique, ont quelque chose de si rapide, de si impitoyable, de si inattendu, qu'ils paraissent tenir du prodige; la maladie et ses fureurs sont comme une vie méchante qui s'empare tout à coup de la vie paisible. Les affections du coeur nous font sentir la barbarie de cette nature qu'on veut nous représenter comme si douce. Que de dangers menacent une tête chérie! Sous combien de métamorphoses la mort ne se déguise-t-elle pas autour de nous! Il n'y a pas un beau jour qui ne puisse recéler la foudre, pas une fleur dont les sucs ne puissent être empoisonnés, pas un souffle de l'air qui ne puisse apporter avec lui une contagion funeste, et la nature semble une amante jalouse prête à percer le sein de l'homme, au moment même où il s'enivre de ses dons.

»Comment comprendre le but de tous ces phénomènes, si l'on tient à l'enchaînement ordinaire de nos manières de juger? Comment peut-on considérer les animaux, sans se plonger dans l'étonnement que fait naître leur mystérieuse existence? Un poète les a nommés _les rêves de la nature, dont l'homme est le réveil_. Dans quel but ont-ils été créés? Que signifient ces regards qui semblent couverts d'un nuage obscur, derrière lequel une idée voudrait se faire jour? Quels rapports ont-ils avec nous? Qu'est-ce que la part de vie dont ils jouissent? Un oiseau survit à l'homme de génie, et je ne sais quel bizarre désespoir saisit le coeur, quand on a perdu ce qu'on aime, et qu'on voit le souffle de l'existence animer encore un insecte, qui se meut sur la terre, d'où le plus noble objet a disparu.

»La contemplation de la nature accable la pensée; on se sent avec elle des rapports qui ne tiennent ni au bien ni au mal qu'elle peut nous faire; mais son âme visible vient chercher la nôtre dans notre sein, et s'entretient avec nous. Quand les ténèbres nous épouvantent, ce ne sont pas toujours les périls auxquels ils nous exposent que nous redoutons, mais c'est la sympathie de la nuit avec tous les genres de privations et, de douleurs dont nous sommes pénétrés. Le soleil, au contraire, est comme une émanation de la Divinité, comme le messager éclatant d'une prière exaucée; ses rayons descendent sur la terre, non seulement pour guider les travaux de l'homme, mais pour exprimer de l'amour à la nature.

»Les fleurs se tournent vers la lumière, afin de l'accueillir; elles se referment pendant la nuit, et le matin et le soir elles semblent exhaler en parfums leurs hymnes de louanges. Quand on élève ces fleurs dans l'obscurité, pâles, elles ne revêtent plus leurs couleurs accoutumées; mais quand on les rend au jour, le soleil réfléchit en elles ses rayons variés comme dans l'arc-en-ciel, et l'on dirait qu'il se mire avec orgueil dans la beauté dont il les a parées. Le sommeil des végétaux, pendant de certaines heures et de certaines saisons de l'année, est d'accord avec le mouvement de la terre; elle entraîne dans les régions qu'elle parcourt la moitié des plantes, des animaux et des hommes endormis. Les passagers de ce grand vaisseau qu'on appelle le monde, se laissent bercer dans le cercle que décrit leur voyageuse demeure.

»La paix et la discorde, l'harmonie et la dissonance qu'un lien secret réunit, sont les premières lois de la nature; et, soit qu'elle se montre redoutable ou charmante, l'unité sublime qui la caractérise se fait toujours reconnaître. La flamme se précipite en vagues comme les torrents; les nuages qui parcourent les airs prennent quelquefois la forme des montagnes et des vallées, et semblent imiter en se jouant l'image de la terre. Il est dit dans la Genèse _que le Tout-Puissant sépara les eaux de la terre des eaux du ciel, et les suspendit dans les airs_. Le ciel est en effet un noble allié de l'Océan; l'azur du firmament se fait voir dans les ondes, et les vagues se peignent dans les nues. Quelquefois, quand l'orage se prépare dans l'atmosphère, la mer frémit au loin, et l'on dirait qu'elle répond, par le trouble de ses flots, au mystérieux signal qu'elle a reçu de la tempête[201].»

J'aurais voulu vous lire tout cet admirable chapitre _De la douleur_[202]; j'aurais pris plaisir à vous citer au moins cette double allocution, d'un philosophe et d'un chrétien, à J.-J. Rousseau; jamais la raison n'eut plus de grâce, et cela est, comme style, du premier mérite; mais pourquoi vous citer ce que vous lirez, ce que vous avez lu? Dans le reste de l'ouvrage, où tout est remarquable, certains chapitres sont plus souvent rappelés. Celui sur l'_Esprit de conversation_[203] est célèbre. Le chapitre sur _Les Universités allemandes_[204] est un recueil des vues les plus saines et les plus indépendantes sur l'éducation.

On a peine à croire que la discussion brillante que renferme le chapitre de _L'intérêt personnel_[205], n'ait pas été le jugement en dernière instance d'une insoutenable erreur. La _fête d'Interlaken_[206] épisode touchant et grave, si pittoresque, si local, sans y prétendre, et empreint de tant de calme et d'enthousiasme, n'est pas un des moindres ornements de cet ouvrage célèbre.

Je l'ai dit, le style de _L'Allemagne_ est plus riche, plus coloré, plus chaud que celui des autres écrits de Madame de Staël. À travers une parfaite pureté grammaticale, il ne serait pas impossible d'y remarquer je ne sais quel germanisme, fort indépendant de la syntaxe et du choix des mots. Il y manque parfois (et la faute en est peut-être à la nature des sujets ou des questions) ce je ne sais quoi de nettement terminé et d'acéré, pour ainsi dire, qui caractérise l'expression française.

CHAPITRE HUITIÈME

Dix années d'exil. Considérations sur les principaux événements de la Révolution.

Le livre intitulé _Dix années d'exil_ nous indique assez son sujet par son titre. Il comprend, ou plutôt il devait comprendre, dix années en deux périodes séparées.

«Le récit, dit M. Auguste de Staël, commence en 1800, c'est-à-dire deux ans avant le premier exil de ma mère, et s'arrête en 1804, après la mort de M. Necker. La narration recommence en 1810, et s'arrête brusquement à l'arrivée de ma mère en Suède, dans l'automne de 1812.»

Bonaparte occupe beaucoup de place dans ce livre, trop peut-être, au moins dans un sens. Si l'on est curieux de tout ce qui le touche, on sent pourtant que Madame de Staël pouvait faire mieux encore que de nous parler de lui; surtout elle pouvait en parler mieux. Elle l'avait, à certains égards, bien pénétré; mais sa généreuse haine pour celui qui était, à ses yeux, l'assassin de la liberté, lui a dicté des jugements que l'histoire ne recueillera pas. Elle-même, après la chute de Napoléon, n'eût pas écrit, et, si elle en eût eu le loisir, elle eût effacé de son livre les passages suivants:

«Le genre de supériorité de Bonaparte provient bien plus de l'habileté dans le mal que de la hauteur des pensées dans le bien[207].»

«Ce qu'il y avait d'évident à distance, c'était l'amélioration des finances, et l'ordre rétabli dans plusieurs branches d'administration. Napoléon était obligé de passer par le bien pour arriver au mal[208].»

«Il discuta chez lui fort tranquillement, le soir même, ce qui serait arrivé s'il eût péri; quelques-uns disaient que Moreau l'aurait remplacé; Bonaparte prétendait que c'eût été le général Bernadotte: _Comme Antoine_, dit-il, _il aurait présenté au peuple ému la robe sanglante de César_. Je ne sais s'il croyait en effet que la France eût alors appelé le général Bernadotte à la tête des affaires; mais ce qui est bien sûr au moins, c'est qu'il ne le disait que pour exciter l'envie contre ce général[209].»

Madame de Staël, qui ne refuse pas du génie à Bonaparte, aurait dû se rappeler qu'elle avait plus d'une fois signalé un rapport, une parenté entre le génie et la bonté. Elle aurait dû se demander, et d'avance on eût pu prévoir la réponse, si jamais homme a fait, de grandes choses sans avoir quelque enthousiasme. Une complète vulgarité morale n'a jamais abouti au grand.

La France, dans ce livre, n'est pas moins maltraitée que Bonaparte. C'était se prendre à forte partie; mais les nations, sur ce point, sont clémentes, quand l'agression ne vient pas du dehors. On n'a pas mauvaise grâce à louer son pays, car ce n'est pas tout à fait se louer soi-même; on a encore meilleure grâce à le censurer: cela donne un air modeste. La France est magnanime dans ce genre; on peut, quand on lui appartient, lui dire largement son fait. Madame de Staël le lui aurait dit dans tous les cas; elle l'injuriait parce qu'elle l'aimait et s'il est vrai que celui qui châtie bien aime, les passages suivants ne permettent pas de douter qu'elle n'aimât tendrement la France:

«En France, tout ce qu'on désire, c'est d'avoir une phrase à dire, avec laquelle on puisse donner à son intérêt l'apparence de la conviction[210].»

«On ne saurait trop le répéter, ce que les Français aiment en toutes choses, c'est le succès, et la puissance réussit aisément dans ce pays à rendre le malheur ridicule[211].»

«Les besoins de l'amour-propre, chez les Français, l'emportent de beaucoup sur ceux du caractère[212].»

Mais voici qui est plus fort. Le préfet de Genève, M. d'Eymar, ancienne connaissance de Madame de Staël, lui faisait parvenir, à Coppet, les bonnes nouvelles qu'il recevait de l'armée:

«Il m'eût été difficile, dit-elle à ce propos, de faire concevoir à M. d'Eymar, homme fort intéressant d'ailleurs, que le bien de la France exigeait qu'elle eût alors des revers[213].»

Vous n'aurez pas de peine à croire, Messieurs, qu'en effet cela eût été difficile, et je parie que vous vous sentez un fonds d'indulgence pour ce pauvre M. d'Eymar. Entre les préjugés du patriotisme, l'un des plus enracinés est de croire qu'il ne faut jamais souhaiter des revers à son pays; et telle est la force de ce préjugé qu'il n'y a pas de _voyage à Gand_ qui eût pu coûter aussi cher à Madame de Staël qu'une telle manière d'entendre et de souhaiter le bien de son pays, si elle eût été homme au lieu de femme, et surtout homme d'État. Et pourtant, avait-elle tort?

Les _Dix années d'exil_ sont racontées avec une vivacité, un naturel charmant. Les chevaux qui emportaient la spirituelle voyageuse, n'ont jamais, au plus fort de leur course, fait jaillir du pavé autant d'étincelles qu'il échappe de traits lumineux et de piquantes épigrammes à cette plume rapide, qui semble avoir, comme celle de Madame de Sévigné, la bride sur le cou. Ce style si aisé n'est point négligé, point incorrect. Tout est lumière et mouvement, et l'on n'aurait, au terme de la course, rien à regretter que de la voir interrompue, si cet _exil_, qui fut un _voyage_, avait un peu plus ce dernier caractère. Quand l'auteur veut bien voyager, le plaisir redouble; les plus agréables chapitres sont ceux où elle s'arrête à décrire. Tout le monde se rappelle la visite aux Trappistes de Fribourg, la course dans le Valais pour voir une cascade suisse qui, pour le moment, était en France, et la pénitence que subit l'imprudente voyageuse pour avoir de si peu dépassé ses limites «et tondu de ce pré la largeur de sa langue[214].» On doit se rappeler encore plus vivement le beau chapitre sur Moscou[215].

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L'ami que j'ai l'honneur de suppléer dans cette chaire a beaucoup facilité ma tâche en se réservant, dans l'étude de la littérature contemporaine, le chapitre des historiens. Peut-être à ce compte suis-je dispensé de vous parler du dernier ouvrage de Madame de Staël, publié peu de temps après sa mort: les _Considérations sur les principaux événements de la Révolution française_; mais comme nous avons en vue, outre la connaissance des ouvrages, celle des écrivains, comme c'est à leur individualité intellectuelle et morale que nous désirons arriver à travers leurs écrits, nous ne pouvons guère, dans cette étude, garder un silence complet sur l'un des documents qui nous révèlent le mieux le génie propre et l'âme de Madame de Staël.

Gagnée de vitesse par la mort, Madame de Staël ne put mettre la dernière main à ses _Considérations_. Elle a décrit tout le cercle qu'elle voulait décrire; mais elle n'a donné tous ses soins, comme écrivain, qu'aux deux premières parties de cet ouvrage, et les lecteurs un peu exercés ont à peine besoin qu'on leur indique le moment où ce travail d'artiste a été subitement interrompu.--Comme oeuvre d'art, et peut-être aussi comme oeuvre d'histoire, le livre se ressent de la combinaison de deux desseins, dont le plus important, je ne veux pas dire le plus cher à l'auteur, déborde l'autre de beaucoup.

C'était d'abord la vie publique de M. Necker que Madame de Staël voulait écrire; c'est dans ce sens qu'elle travailla d'abord; on le reconnaît aisément; puis la Révolution elle-même, avec ses caractères principaux, ses conséquences probables, son avenir, vint élargir et pour ainsi dire forcer le cadre où elle avait compté se renfermer, et le résultat de ces ceux desseins superposés, c'est un livre sur la Révolution où un personnage, éminent sans doute, occupe beaucoup plus de place qu'il ne lui appartient. Au reste, quand la seconde pensée de Madame de Staël aurait été la première, la disproportion qui nous frappe serait peut-être la même. Il aurait fallu, pour l'éviter, qu'elle oubliât que M. Necker était son père, et une telle abstraction n'était pas à l'usage de Madame de Staël.

Ce livre, fort bien défini par son titre, n'est pas précisément une histoire: c'est une suite de réflexions sur les principaux événements, et de jugements sur les principaux personnages de la Révolution française, où s'entremêlent des détails curieux dans le genre des mémoires, et que termine une partie spéculative ou de raisonnement sur l'état présent et sur l'avenir de la France, sous la forme d'un parallèle avec l'Angleterre, dont Madame de Staël aurait voulu transporter dans son propre pays les institutions, les moeurs, et sans doute aussi les croyances.