Etudes Sur La Litterature Francaise Au Xixe Siecle Tome 1 Madam
Chapter 13
«Le système philosophique adopté dans un pays exerce une grande influence sur la tendance des esprits; c'est le moule universel dans lequel se jettent toutes les pensées; ceux même qui n'ont point étudié ce système se conforment sans le savoir à la disposition générale qu'il inspire[184].»
Cette phrase est le thème, ou l'idée fondamentale, de toute la partie du livre qui concerne la philosophie allemande. Le caractère de toute cette philosophie, aux yeux de Madame de Staël, était le spiritualisme; ce n'est pas encore le moment de voir si, même alors, cela était exactement vrai; et quant aux intentions, ou plutôt au plan qu'elle attribue au fondateur de la philosophie critique[185], c'est un secret qui reste entre Dieu et lui: mais en supposant que la doctrine allemande soit spiritualiste, il importe, d'un côté, de ne pas s'exagérer les conséquences pratiques, les résultats sociaux de cette doctrine, et d'un autre côté, d'en expliquer la genèse, de faire comprendre quelles causes ont amené ou déterminé le triomphe de cette théorie. Sous ces deux rapports, la troisième partie du livre _De l'Allemagne_ me semble donner prise à des critiques fondées. Il était digne de l'auteur, et peut-être était-il en son pouvoir de mieux mesurer l'influence des doctrines, et d'en mieux raconter la naissance ou l'avènement.
On pourrait reprocher aussi à Madame de Staël d'avoir parlé d'une philosophie allemande comme s'il n'y en avait qu'une seule, comme si ce fleuve jaillissait tout entier d'une même source et roulait la même eau jusqu'à son embouchure, comme si les successeurs de Kant n'en étaient pas les adversaires plutôt que les continuateurs. Il y a bien quelque chose de commun entre eux; mais ce qui leur est commun ne suffit pas pour faire affirmer l'unité d'une philosophie, où rien, au contraire, ne frappe autant que le nombre et l'immensité des divergences. Madame de Staël elle-même n'est-elle pas obligée de nous signaler entre tel ou tel de ces systèmes des oppositions radicales? Et le seul principe d'unité qu'on aperçoive entre tous, à partir de celui de Kant, n'est-ce pas l'audace titanesque de la spéculation ou la froide intrépidité de la dialectique?
Ter sunt conati imponere Pelio Ossam.
Mais s'égaler les uns les autres en audace, ou, si l'on veut, en grandeur, aspirer tous ensemble à l'absolu, à l'infini, est-ce avoir une même philosophie? Madame de Staël, il est vrai, a cru démêler, entre tous les systèmes dont l'Allemagne se préoccupait alors, un trait d'unité moins vague et moins illusoire:
«Les Allemands, dit-elle, regardent le sentiment comme un fait, comme le fait primitif de l'âme, et la raison philosophique comme destinée seulement à rechercher la signification de ce fait[186].»
Les philosophies de l'Allemagne étaient-elles, en effet, si bien d'accord là-dessus? avaient-elles, comme de concert, fait cette réserve? Je n'en ai pas connaissance, et je crois plutôt que ce qui les caractérise toutes ensemble, c'est de ne rien réserver.
Madame de Staël n'aime tant les philosophes allemands que parce qu'elle les croit spiritualistes. Mais leur vol les avait, dès lors, emportés bien loin par delà les questions qui s'agitent entre les sectateurs de Condillac et ses adversaires, et ils abandonnent ces questions, avec quelque dédain, à ceux qui n'ont pu les suivre dans leur gigantesque essor: elles n'existent pas pour eux; il n'y a lieu pour la philosophie allemande, ni à être spiritualiste, ni à ne l'être pas: l'idéalisme est autre chose que le spiritualisme, et, à bien y regarder, ce qui porte ce dernier nom n'est pas moins compromis par l'idéalisme que par le matérialisme, par Hegel que par Condillac. Les Français pouvaient trouver leur compte à échanger le matérialisme contre une doctrine plus élevée; mais quel avantage espérer d'un échange entre Condillac et les nouveaux systèmes allemands, entre le matérialisme et le panthéisme, c'est-à-dire entre deux négations également absolues, également funestes?
Au reste, la philosophie allemande pouvait-elle devenir, deviendra-t-elle jamais la philosophie française? La philosophie, au moins dans la direction et dans la portée que lui ont données les nouveaux systèmes, se transporte-t-elle, comme la chimie, comme les mathématiques, comme les inventions des arts, comme la vérité? Quelques personnes ont osé se faire cette question, et j'ose la faire après elles.
À défaut de sa philosophie, demanderons-nous à l'Allemagne cet enthousiasme dont Madame de Staël semble faire l'apanage, la prérogative de cette grande nation? Sachons d'abord ce que c'est que cet enthousiasme; cherchons ce rameau d'or, au sujet duquel une autre Pythie semble nous dire aujourd'hui:
... Latet arbore opaca Aureus et foliis et lento vimine ramus... Ergo alte vestiga oculis, et rite repertum Carpe manu[187].
Je vous préviens, Messieurs, que je n'attaque aucune des opinions de Madame de Staël. Je ne serais pas embarrassé de trouver dans son livre tous les éléments de l'opinion que je défends. Ces éléments, je voudrais les voir rassemblés, et certaines distinctions plus vivement accusées.
«L'enthousiasme, dit Madame de Staël, prête de la vie à ce qui est invisible, et de l'intérêt à ce qui n'a point d'action immédiate sur notre bien-être dans ce monde[188].»
La phrase que nous venons de lire peut passer pour une très bonne définition de l'enthousiasme. Je crois que ce qui subordonne toute notre vie à une pensée, à une poursuite dont l'objet ne promet rien à notre égoïsme, rien à nos passions, peut prendre le nom d'enthousiasme.
Mais il y a plusieurs enthousiasmes, comme il y a plusieurs religions; et de même que nous donnons le nom commun de religion à des cultes très différents dans leur objet, très opposés dans leur tendance, nous donnerons le nom d'enthousiasme à _toute passion purement contemplative_, quel qu'en soit l'objet, quelle qu'en soit la direction. Il n'y a presque rien qui ne puisse devenir l'objet de l'enthousiasme. L'enthousiasme correspond à l'infini; mais tantôt il s'adresse réellement à l'infini, tantôt il trompe son propre besoin, il donne le change à son propre principe, en prêtant aux objets finis le caractère et les privilèges de l'infini. L'Égypte déifiait un boeuf ou les légumes de ses jardins; à notre manière, nous faisons de même.
L'enthousiasme égaré à ce point peut-il encore mériter quelque estime? Est-il encore digne de son nom, qui signifie: _un Dieu au dedans de nous_? Une âme qui s'enthousiasme pour ce qui est vulgaire diffère-t-elle essentiellement d'une âme vulgaire? C'est une question. Je me sens disposé à la résoudre affirmativement. Je déplore de déplorables aberrations, une prodigalité si peu raisonnable; mais je ne puis, en thèse générale, refuser toute espèce de valeur à une passion qui n'a rien d'égoïste, rien au moins de grossièrement égoïste.
Mais on me permettra de préférer l'enthousiasme qui ne s'égare point à l'enthousiasme qui s'égare, l'enthousiasme qui s'élève à celui qui s'abaisse. J'irai plus loin: quoique l'un et l'autre révèlent la présence, dans l'âme, du même besoin, du même principe, je ne puis m'empêcher d'attribuer plus de valeur à l'âme capable du premier de ces enthousiasmes qu'à l'âme susceptible du second seulement, à l'être moral qui s'élance vers le véritable infini qu'à celui qui se précipite vers le fini déguisé en infini, à celui qui aspire à la vérité absolue qu'à celui qui s'éprend de la vérité relative, à l'homme qui s'enflamme pour le bon qu'à celui que consume l'amour du beau, à l'homme qui met le devoir au-dessus de la spéculation qu'à celui qui met la spéculation ou la pensée au-dessus de la matière. Je reconnais, après Pascal, trois ordres de grandeur, morale, intellectuelle, matérielle et je mesure entre la première et la seconde une distance infiniment plus grande qu'entre la seconde et la dernière.
Quelle différence y a-t-il quelquefois entre l'enthousiasme et la pédanterie? Pourriez-vous me le dire? Et encore ai-je bien soin d'écarter les éléments qui, en se mêlant à l'enthousiasme, le transformeraient en fanatisme.
Que l'Allemagne soit capable d'enthousiasme, dans l'application la plus élevée de ce mot, je le crois, et elle l'a prouvé. Que cet enthousiasme moral soit même un des traits distinctifs du caractère allemand, je ne prétends pas le nier. Mais il est plus certain que l'Allemagne se distingue entre les nations par cet enthousiasme spéculatif, cette ferveur d'abstraction, qui lui a fait donner par Madame de Staël le magnifique nom de _patrie de la pensée_[190]. C'est même, si j'ai bien lu ce beau livre, c'est de cet enthousiasme plutôt que de tout autre que Madame de Staël fait honneur à l'Allemagne; c'est de cet enthousiasme qu'elle voudrait doter son propre pays, et elle nous invite elle-même, sans le vouloir, à évaluer ce trait de caractère ou cette disposition de l'esprit.
Je l'ai déjà dit, quand je compare cette préoccupation avec celles qui ont pour objet la matière et pour principe l'égoïsme, j'honore ceux qui en sont atteints. Mais je voudrais savoir deux choses: cet enthousiasme intellectuel entraîne-t-il avec lui l'enthousiasme moral, y conduit-il nécessairement, a-t-il avec cette excellente préoccupation quelque affinité naturelle; et en second lieu, cet amour de l'abstraction, cette passion de la pensée élève-t-elle une barrière entre notre âme et l'égoïsme, je dis au moins l'égoïsme le plus grossier?
Messieurs, il serait souverainement injuste de ne pas avouer que la position du spéculatif est plus élevée que celle du matérialiste pratique, l'atmosphère où il respire, plus pure, et qu'un peuple de penseurs, si l'on pouvait concevoir un tel peuple, ne présenterait pas un aspect aussi affligeant, ne léguerait pas à l'histoire d'aussi sanglants souvenirs, que tel autre peuple plus vivement, plus exclusivement préoccupé de ce qu'on appelle les réalités de la vie. Mais n'allons pas plus loin, et ne confondons pas ce qui est profondément distinct.
Entre la vérité spéculative et la vie morale il n'y a pas la continuité que l'on suppose; la seconde n'est pas le prolongement de la première: elles resteraient éternellement séparées sans la médiation du sens moral, et le sens moral lui-même a besoin d'être restauré.
Il est permis, il est utile, dans les travaux de la pensée, de se dépréoccuper de tout, excepté des intérêts moraux. Faire abstraction des intérêts matériels, c'est simplifier la question sans la dénaturer; c'est l'épurer en quelque sorte. Mais se désintéresser même du bien dans la recherche du vrai, c'est renoncer à trouver le vrai, puisque le vrai est inséparable du bien. Le vrai sans le bien n'est pas vrai; le bien est la première vérité, le vrai par excellence, le vrai du vrai. Tout autre désintéressement nous enrichit de ce qu'il nous enlève, nous fait pour ainsi dire exister davantage; celui-ci, je veux dire celui qui affecte de ne pas voir dans le bien un intérêt et le suprême intérêt, celui-ci est un suicide.
Dans un écrit tout récent, _Notice sur la vie et les écrits de Madame Necker de Saussure_, je trouve, sur ce sujet, quelques lignes admirables, que je ne puis m'empêcher de vous citer:
«Non, la soif de la vérité n'est pas cette recherche insolente qui se dépouille de tout intérêt humain! peut-être même n'y a-t-il d'autre guide pour trouver la vérité que le désir et le besoin de s'y soumettre. Si l'âme n'est point inquiète du résultat, l'intelligence ne procède point avec rigueur: celui-là travaille ou trop mollement ou trop hardiment qui ne travaille point pour soi; aussi trouvez-vous toujours quelque chose d'inconsistant dans les théories purement spéculatives sur la destination de l'homme et sur les problèmes qui s'y rattachent. Dans ces efforts, la pensée n'a point de centre, et rien n'est régulièrement ordonné; on erre sur la foi d'une métaphysique orgueilleuse et incertaine: la pierre de touche de la vérité est dans les profondeurs d'une volonté droite: sans les lumières de l'esprit cette volonté peut errer, mais sans cette volonté l'esprit s'égare dans les questions en apparence les plus éloignées de la morale pratique. La résolution de vivre selon la règle et de se conformer aux lois divines prépare à les découvrir. Il faut se garder de prendre sous ce rapport l'indifférence pour le détachement: par le détachement on devient une pièce intelligente de l'ordre général; la curiosité frivole, au contraire, sous prétexte de désintéressement, erre à l'aventure sur une mer infinie, et c'est alors qu'il apparaît clairement que, pour trouver le vrai, il faut chercher le bien[191].»
L'habitude de nous livrer à nos goûts sensuels, la recherche exclusive des jouissances matérielles nous énerve et nous abrutit; c'est une abstraction aussi, et la plus funeste de toutes; mais ne sera-t-il pas permis de dire que l'abstraction qui fait taire les préoccupations de l'âme au profit de celles de l'esprit, énerve aussi à sa manière, et, dans un sens, nous abrutit. L'homme tout matière est méprisable, l'homme tout esprit est effrayant.
Quand la liberté prétend être plus qu'un moyen, tout est perdu en politique; quand l'art devient son propre but, tout est perdu en littérature: en morale pareillement, quand la pensée ne veut reconnaître la vie morale ni pour son point de départ, ni pour son terme. La doctrine de l'idée pour l'idée est plus fausse, s'il est possible, que celle de l'art pour l'art.
Il faut être préoccupé. La force d'un individu et d'un peuple n'est pas d'être dépréoccupé, mais d'être préoccupé. L'Allemagne en 1813 était préoccupée; elle se permettait ce qu'on a appelé plus tard des présuppositions; elle s'élevait au-dessus de cette béatitude philosophique, ou de ce quiétisme intellectuel, qu'on a appelé _Voraussetsungslosigkeit_; elle fut grande alors, parce qu'elle avait une grande passion. Individu ou peuple, on n'est jamais grand que par là. Ou par de grandes pensées? direz-vous. Oui, mais rappelez-vous que «les grandes pensées viennent du coeur[192].» Il reste, d'ailleurs, à prouver que l'abstraction épure l'âme à proportion qu'elle fait autour de l'esprit un vide parfait; il reste à prouver que ces spéculatifs, si dépréoccupés des intérêts moraux, sont dépréoccupés également de tout le reste, et qu'il ne reste dans leur âme aucune place pour les passions basses.
Si la pensée avait ses débauches, je dirais que l'Allemagne a fait débauche de la pensée, et que souvent, à force de penser, elle a oublié de vivre. Elle s'est fait illusion à elle-même; elle s'est crue d'autant plus sérieuse qu'elle pensait plus profondément; le vrai sérieux n'est pas là; il peut y avoir beaucoup de frivolité dans l'abstraction; la frivolité, pour être triste ou pesante, n'en est pas plus sérieuse; et une métaphysique creuse est une admirable enveloppe des pensées triviales et des sentiments vulgaires.
Les Français ont eu le malheur de nier l'immatériel; ils en sont venus à traiter de métaphysique la morale et le devoir, et il est bien vrai que la morale et le devoir, pris à leur principe, sont choses métaphysiques; ce qui n'autorise ni à les nier, ni à les mépriser. Mais je dirai néanmoins que les Français, à qui Madame de Staël prétendait inoculer l'enthousiasme, en avaient plus montré au dix-huitième siècle, je dis même au fort du dévergondage voltairien, lorsqu'ils poursuivaient la réalisation de la vérité dans le gouvernement et dans la civilisation, que les Allemands lorsque, nouveaux Ixions, ils poursuivaient au delà de tous les cercles de la pensée humaine le fantôme de l'absolu. Conclure, réaliser, n'est point contradictoire à l'enthousiasme; le tout est de bien conclure et de réaliser le vrai.
Trente ou quarante ans sont un jour dans la vie d'un grand peuple, et je ne crois pas qu'il faille, sur ces trente ans, juger l'Allemagne. Je ne saurais faire de la _Voraussetzungslosigkeit_, ou, si l'on veut, de l'objectivisme outré, un trait fondamental et ineffaçable de son caractère. Mais elle a violemment dérivé dans ce sens, et cette tendance lui a porté préjudice. Je n'en connais pas de manifestation plus significative que l'excessive admiration que Goethe a excitée, précisément à titre de génie indifférentiste ou objectif, et l'emportement avec lequel dans un temps on a renversé Schiller aux pieds de cette idole. Je ne puis souffrir qu'on aime tant celui qui n'a rien aimé ni rien haï, et qu'on veuille reconnaître le sceau du génie dans le scepticisme et l'impassibilité. Il y a une contradiction plus que bizarre à s'enthousiasmer pour l'absence même de l'enthousiasme. Aristote s'étonnait qu'on pût parler d'aimer Jupiter, et je m'étonne à mon tour qu'on puisse aimer ce Jupiter de la pensée et de l'art. Sans le haïr, je puis comprendre qu'on le haïsse, aujourd'hui surtout; car beaucoup des manifestations, dont l'Allemagne s'afflige et s'effraye, dérivent, au moins indirectement, de Goethe et de ses admirateurs.
Avoir démêlé dans la poésie de Goethe, comme l'a fait Madame de Staël, les germes du scepticisme et de l'indifférence qui devaient, plus tard, sous les auspices de ce grand poète, passer pour de la supériorité d'esprit, ce n'était peut-être pas vers 1806, et de la part d'un écrivain étranger, un petit mérite. Madame de Staël y met toute la réserve de l'amitié et du respect; mais ce n'est ni se montrer faible, ni frapper à côté, que de s'exprimer ainsi:
«Une question plus importante, c'est de savoir si un tel ouvrage (_les Affinités de choix_) est moral, c'est-à-dire, si l'impression qu'on en reçoit est favorable au perfectionnement de l'âme; les événements ne sont de rien à cet égard dans une fiction; on sait si bien qu'ils dépendent de la volonté de l'auteur, qu'ils ne peuvent réveiller la conscience de personne: la moralité d'un roman consiste donc dans les sentiments qu'il inspire. On ne saurait nier qu'il n'y ait dans le livre de Goethe une profonde connaissance du coeur humain, mais une connaissance décourageante; la vie y est représentée comme une chose assez indifférente, de quelque manière qu'on la passe; triste quand on l'approfondit, assez agréable quand on l'esquive, susceptible de maladies morales qu'il faut guérir si l'on peut, et dont il faut mourir si l'on n'en peut guérir.--Les passions existent, les vertus existent; il y a des gens qui assurent qu'il faut combattre les unes par les autres; il y en a d'autres qui prétendent que cela ne se peut pas; voyez et jugez, semble dire l'écrivain qui raconte, avec impartialité, les arguments que le sort peut donner pour et contre chaque manière de voir.
On aurait tort cependant de se figurer que ce scepticisme soit inspiré par la tendance matérialiste du dix-huitième siècle; les opinions de Goethe ont bien plus de profondeur, mais elles ne donnent pas plus de consolations à l'âme. On aperçoit dans ses écrits une philosophie dédaigneuse, qui dit au bien comme au mal: Cela doit être, puisque cela est; un esprit prodigieux, qui domine toutes les autres facultés, et se lasse du talent même, comme ayant quelque chose de trop involontaire et de trop partial; enfin, ce qui manque surtout à ce roman, c'est un sentiment religieux ferme et positif: les principaux personnages sont plus accessibles à la superstition qu'à la croyance; et l'on sent que dans leur coeur, la religion, comme l'amour, n'est que l'effet des circonstances et pourrait varier avec elles.
Dans la marche de cet ouvrage, l'auteur se montre trop incertain; les figures qu'il dessine, et les opinions qu'il indique ne laissent que des souvenirs vacillants; il faut en convenir, beaucoup penser conduit quelquefois à tout ébranler dans le fond de soi-même; mais un homme de génie tel que Goethe doit servir de guide à ses admirateurs dans une route assurée. Il n'est plus temps de douter, il n'est plus temps de mettre, à propos de toutes choses, des idées ingénieuses dans les deux côtés de la balance; il faut se livrer à la confiance, à l'enthousiasme, à l'admiration que la jeunesse immortelle de l'âme peut toujours entretenir en nous-mêmes; cette jeunesse renaît des cendres mêmes des passions: c'est le rameau d'or qui ne peut se flétrir, et qui donne à la Sibylle l'entrée dans les champs élyséens[193].»
Le compte que nous rend Madame de Staël des opinions d'autrui ne saurait être plus intéressant que celui qu'elle nous rend, chemin faisant, et même dans des chapitres particuliers, de ses propres opinions. Rien dans tout le livre n'est plus beau que ces chapitres, dont se compose à peu près toute la quatrième partie, annoncée sous ce titre: _De la Religion et de l'Enthousiasme_.
Ce sont ces chapitres surtout qui nous autorisent à dire que le livre _De l'Allemagne_ marque le point de maturité et de la pensée et du talent de Madame de Staël. Le progrès a eu lieu sur tous les points, et jusque dans le style qui est plus riche et plus moelleux que dans _Corinne_ même; toutefois c'est dans le domaine des convictions morales qu'un plus grand intervalle sépare Madame de Staël d'elle-même. Nous croyons avoir dit, en abordant l'étude de ses ouvrages, qu'on peut la voir, de l'un à l'autre, graviter vers le christianisme; mais nulle part la puissance qui l'attire vers ce centre de lumière, ne parait plus impérieuse. Il y a plus que le pressentiment, il y a déjà l'intelligence de la vérité chrétienne, et l'on serait tenté de dire les conséquences avant le principe, dans bien des passages de cette dernière partie. Ce que Madame de Staël connaissait alors, ce qu'elle acceptait du dogme chrétien, je ne le sais pas directement; je sais seulement que le dogme chrétien, ce qui fait que l'Evangile est l'Evangile, est implicitement professé par Madame de Staël, lorsqu'elle énonce des maximes, lorsqu'elle pose des principes dont l'Evangile n'est pas seulement la sanction, mais la base nécessaire et unique. En christianisme, vous le savez, le dogme est dans la morale, comme la morale est dans le dogme. Les dogmes sont des faits surnaturels, où s'exprime, se prononce une pensée morale; en sorte que, d'un bout à l'autre de la religion, tout est morale, y compris la morale. Il y a donc, plus que Madame de Staël ne l'a cru peut-être, du dogme, du christianisme, dans la dernière partie de son ouvrage; il y en a même plus que dans tel écrit entièrement et uniquement dogmatique; mais sans insister davantage là-dessus, constatons seulement, sur quelques points, l'heureuse différence qui se fait remarquer entre les anciennes opinions de Madame de Staël, et celle dont le livre _De l'Allemagne_ renferme l'éloquente expression.
Vous vous rappelez quel jugement l'auteur portait, en 1796, sur les vertus religieuses. Aujourd'hui elle déclare que toutes les qualités de ce monde disparaissent à côté des vertus vraiment religieuses; elle va plus loin: