Etudes Sur La Litterature Francaise Au Xixe Siecle Tome 1 Madam

Chapter 12

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L'époque où elle visita cette grande nation ne pouvait pas la lui manifester tout entière. Bien des germes, qui s'éveillèrent plus tard, sommeillaient. On peut dire, en un sens figuré, que Madame de Staël visita l'Allemagne en hiver, lorsqu'une neige épaisse couvrait et réchauffait le sol. Madame de Staël n'avait pas pu non plus pénétrer jusqu'au fond de la société; en tout pays, et peut-être en Allemagne plus qu'ailleurs, les hautes classes ne représentent qu'imparfaitement l'esprit national; elles ont quelque chose de cosmopolite et parfois d'étranger dans leur propre pays qui vous désappointe et vous déconcerte. Et au reste, ni la société vue à ses divers étages, ni la littérature contemporaine, ni les idées dominantes ne révèlent tout le secret de l'individualité nationale. Aucun peuple ne montre à la fois tout ce qu'il est; chaque moment ne révèle de lui qu'une partie. L'histoire du peuple, l'étude de sa langue sont, en tout temps, un complément d'information indispensable. Ceci, je l'avoue, suppose ce qui est en question pour plusieurs, savoir: qu'un peuple, aussi bien qu'un individu, est doué de l'identité personnelle, et que ses différents états, en se succédant, se rattachent à un moi constant et inaltérable. Il est vrai que je crois à cette identité, quoique je ne puisse méconnaître avec quelle rapidité le type moral d'une nationalité s'altère chez les individus expatriés, ou du moins chez leurs premiers descendants. Mais, sous des formes et dans des conditions différentes, l'identité morale d'une nation est aussi réelle que celle d'un individu; la véritable unité de son histoire est l'unité de son caractère, et sa langue, formée en même temps et d'un même effort que son caractère, en est à la fois le monument, le garant et la sauvegarde. C'est en interrogeant ces deux témoins que Madame de Staël aurait sondé le caractère et discerné la vocation de la race allemande; et des traits qui lui ont échappé auraient vivement attiré son attention. Je suis peu disposé à en croire sur parole l'exaltation patriotique de certains écrivains allemands, au dire desquels la nation aurait inventé tous les sentiments nobles et délicats dont s'honore et s'embellit la civilisation moderne. N'en ai-je pas vu qui transportaient sans façon au _germanisme_, religion de leur façon, tous les bienfaits dont l'Europe entière, cis et transatlantique, s'accorde à faire honneur au christianisme? Mais il n'est guère possible de méconnaître l'importance morale d'une race dont le mélange avec la race celtique et la race romaine a décidément, sous les auspices du christianisme, créé le moyen âge et les nationalités modernes. Si l'élément latin est partout, l'élément teutonique est partout aussi; mais sans doute c'est en Allemagne qu'il faut surtout le chercher. Et ce n'est pas assez de vanter, avec Madame de Staël, cette loyauté de caractère, qui répond, chez l'Allemand, à la générosité du Français, à la dignité de l'Anglais; il y a des traits plus distinctifs et plus profonds. Il en est qu'on ne peut presque nommer qu'au moyen de la langue allemande: c'est ce je ne sais quoi de généralement humain (_allgemein menschlich_) dans le caractère et surtout dans l'esprit, qui permet à l'Allemand de tout comprendre, qui l'autorise à dire avec le poète: _Homo sum et nihil humani a me alienum puto_, qui lui permet de se dépayser plus facilement que tout autre peuple, et l'assimile si rapidement à l'indigène du pays où il est transplanté. Ce qu'il y a de cosmopolite chez les différents peuples leur vient du christianisme et de l'Allemagne. L'Allemagne peut, sans aucune mauvaise allusion, être considérée en Europe comme _l'Empire du milieu_; elle l'est au point de vue moral comme au point de vue géographique.

Je ne relève qu'un trait; il en est d'autres sans doute: je voulais faire entendre seulement que l'étude de Madame de Staël n'a pas tout approfondi, ni même tout embrassé. Mais si son analyse du caractère allemand laisse à désirer quelque chose, elle a rendu avec un singulier bonheur la physionomie de cette nation, par où je n'entends pas seulement les dehors de la vie allemande, mais ses préjugés, ses habitudes intellectuelles et le mouvement de sa pensée. Quoiqu'elle ne ménage pas la vérité à ce peuple, on sent qu'elle le traite avec affection: la louange est sérieuse; le blâme tempéré, autant qu'il se peut, par l'enjouement. J'ai dit l'enjouement, et non l'ironie; car les Allemands, qui comprennent peu l'ironie, soit dit à leur honneur, la supportent mal, quand ils l'ont comprise.

Les conseils ressemblent trop aux censures pour être beaucoup mieux reçus; or tous ceux que renferme le livre _De l'Allemagne_ ne sont pas à l'adresse des Français; plusieurs, et des meilleurs, sont adressés aux Allemands eux-mêmes. Madame de Staël avait à coeur de voir cette grande nation s'emparer de tous ses avantages, et s'assurer une influence nécessaire au salut de l'Europe entière. Il serait difficile de méconnaître cette pensée dans les passages suivants, où le conseil, en prenant la forme d'une simple observation de fait, a plus de discrétion, sans avoir moins de force:

«L'imagination, qui est la qualité dominante de l'Allemagne artiste et littéraire, inspire la crainte du péril, si l'on ne combat pas ce mouvement naturel par l'ascendant de l'opinion et l'exaltation de l'honneur. En France, déjà même autrefois, le goût de la guerre était universel; et les gens du peuple risquaient volontiers leur vie, comme un moyen de l'agiter, et d'en sentir moins le poids. C'est une grande question de savoir si les affections domestiques, l'habitude de la réflexion, la douceur même de l'âme, ne portent pas à redouter la mort; mais si toute la force d'un état consiste dans son esprit militaire, il importe d'examiner quelles sont les causes qui ont affaibli cet esprit dans la nation allemande. Trois mobiles principaux conduisent d'ordinaire les hommes au combat: l'amour de la patrie et de la liberté, l'amour de la gloire, et le fanatisme de la religion[168].»

Ces trois mobiles, selon Madame de Staël, ont perdu leur force en Allemagne, et n'en ont plus assez pour déterminer, à eux seuls du moins, la résolution qu'elle appelait de tous ses voeux, disons la chose comme elle est, l'énergique résistance à la France, dont l'auteur osait donner le signal, elle Française, dans un livre imprimé en France. Je ne veux pas supprimer la fin du chapitre:

«Les institutions politiques peuvent seules former le caractère d'une nation; la nature du gouvernement de l'Allemagne était presque en opposition avec les lumières philosophiques des Allemands. De là vient qu'ils réunissent la plus grande audace de pensée au caractère le plus obéissant. La prééminence de l'état militaire et les distinctions de rang les ont accoutumés à la soumission la plus exacte dans les rapports de la vie sociale; ce n'est pas servilité, c'est régularité chez eux que l'obéissance; ils sont scrupuleux dans l'accomplissement des ordres qu'ils reçoivent, comme si tout ordre était un devoir. Les hommes éclairés de l'Allemagne se disputent avec vivacité le domaine des spéculations, et ne souffrent dans ce genre aucune entrave; mais ils abandonnent assez volontiers aux puissants de la terre tout le réel de la vie. Ce réel, si dédaigné par eux, trouve pourtant des acquéreurs qui portent ensuite le trouble et la gêne dans l'empire même de l'imagination. L'esprit des Allemands et leur caractère paraissent n'avoir aucune communication ensemble: l'un ne peut souffrir de bornes, l'autre se soumet à tous les jougs; l'un est très entreprenant, l'autre très timide; enfin, les lumières de l'un donnent rarement de la force à l'autre, et cela s'explique facilement. L'étendue des connaissances dans les temps modernes ne fait qu'affaiblir le caractère, quand il n'est pas fortifié par l'habitude des affaires et l'exercice de la volonté. Tout voir et tout comprendre est une grande raison d'incertitude; et l'énergie de l'action ne se développe que dans ces contrées libres et puissantes, où les sentiments patriotiques sont dans l'âme comme le sang dans les veines, et ne se glacent qu'avec la vie[169].»

Ailleurs nous lisons, et ceci peut passer pour un conseil:

«L'esprit de chevalerie règne encore chez les Allemands, pour ainsi dire, passivement; ils sont incapables de tromper, et leur loyauté se retrouve dans tous les rapports intimes; mais cette énergie sévère, qui commandait aux hommes tant, de sacrifices, aux femmes tant de vertus, et faisait de la vie entière une oeuvre sainte où dominait toujours la même pensée, cette énergie chevaleresque des temps jadis n'a laissé dans l'Allemagne qu'une empreinte effacée. Rien de grand ne s'y fera désormais que par l'impulsion libérale qui a succédé dans l'Europe à la chevalerie[170].»

Il ne tient plus qu'à l'Autriche de prendre pour un conseil le passage suivant:

«Il y a deux routes à prendre en toutes choses: retrancher ce qui est dangereux, ou donner des forces nouvelles pour y résister. Le second moyen est le seul qui convienne à l'époque où nous vivons; car l'innocence ne pouvant être de nos jours la compagne de l'ignorance, celle-ci ne fait que du mal. Tant de paroles ont été dites, tant de sophismes répétés, qu'il faut beaucoup savoir pour bien juger, et les temps sont passés où l'on s'en tenait en fait d'idées au patrimoine de ses pères. On doit donc songer, non à repousser les lumières, mais à les rendre complètes, pour que leurs rayons brisés ne présentent point de fausses lueurs. Un gouvernement ne saurait prétendre à dérober à une grande nation la connaissance de l'esprit qui règne dans son siècle; cet esprit renferme des éléments de force et de grandeur, dont on peut user avec succès quand on ne craint pas d'aborder hardiment toutes les questions: on trouve alors dans les vérités éternelles des ressources contre les erreurs passagères, et dans la liberté même le maintien de l'ordre et l'accroissement de la puissance[171].»

Mais de tous les conseils que les Allemands purent trouver dans ce livre, le plus caractéristique et le plus spirituellement donné est celui que développe le chapitre intitulé: _Des étrangers qui veulent imiter l'esprit français_. Etre soi-même était aux yeux de Madame de Staël la première condition de la force; être un autre que soi-même lui paraissait à bon droit un principe de faiblesse. Le travers de l'imitation, la recherche des qualités étrangères et des grâces qui n'ont de la grâce qu'à condition d'être naturelles, c'était, à son avis, un grand tort et un grand malheur; elle n'ajoute pas: une peine perdue et un grand ridicule, mais elle le fait bien sentir. Je cite quelques passages:

«Les étrangers, quand ils veulent imiter les Français, affectent plus d'immoralité, et sont plus frivoles qu'eux, de peur que le sérieux ne manque de grâce, et que les sentiments ou les pensées n'aient pas l'accent parisien.

»L'esprit allemand s'accorde beaucoup moins que tout autre avec cette frivolité calculée;... il a besoin d'approfondir pour comprendre; il ne saisit rien au vol, et les Allemands auraient beau, ce qui certes serait dommage, se désabuser des qualités et des sentiments dont ils sont doués, que la perte du fond ne les rendrait pas plus légers dans les formes, et qu'ils seraient plutôt des Allemands sans mérite que des Français aimables.

»L'Ascendant des manières des Français a préparé peut-être les étrangers à les croire invincibles. Il n'y a qu'un moyen de résister à cet ascendant: ce sont des habitudes et des moeurs nationales très décidées. Dès qu'on cherche à ressembler aux Français, ils l'emportent en tout sur tous.

»L'imitation des étrangers, sous quelque rapport que ce soit, est un défaut de patriotisme[172].»

Elle retourne contre lui-même, d'une manière piquante, le travers qu'elle veut détruire. Les Français peuvent être flattés qu'on les imite; mais l'imitation en elle-même leur déplaît; ce qu'ils demandent à l'étranger, ce n'est pas leur propre image, ce sont des moeurs originales et vraiment étrangères à leur égard:

«Les Français, hommes d'esprit, lorsqu'ils voyagent, n'aiment point à rencontrer, parmi les étrangers, l'esprit français, et recherchent surtout les hommes qui réunissent l'originalité nationale à l'originalité individuelle.»

Et elle ajoute:

«Il n'y a point de nature, point de vie dans l'imitation: et l'on pourrait appliquer, en général, à tous ces esprits, à tous ces ouvrages imités du français, l'éloge que Roland, dans l'Arioste, fait de sa jument qu'il traîne après lui: _Elle réunit_, dit-il, _toutes les qualités imaginables, mais elle a pourtant un défaut, c'est qu'elle est morte_[173].»

Rien n'était mieux d'accord avec ce conseil qu'un livre destiné tout entier à prouver que les Allemands, pour bien faire, n'avaient qu'à se ressembler, et qu'ils ne pouvaient que perdre à échanger, au cas qu'un tel échange soit possible, leurs qualités contre celles de toute autre nation. La majeure partie du livre aboutit à cette démonstration. Mais c'est surtout dans la littérature et dans la philosophie que Madame de Staël voit se manifester la supériorité de l'Allemagne. Ces deux parties de l'ouvrage n'ont pourtant pas été les mieux accueillies dans le pays à l'honneur duquel elles paraissent consacrées. Je suis bien loin de penser qu'elles ne laissent rien à désirer. On cherche dans la première des idées générales mieux circonscrites, mieux arrêtées. Ce que dit l'auteur de la poésie en général, du romantisme en particulier, a pu sembler très fort à l'époque où le livre parut, et doit paraître aujourd'hui bien vague. Ces choses, pourtant, ne parurent alors que trop précises à certains critiques du pays de l'auteur. Dire que le raisonnement combiné avec l'éloquence n'est point encore de la poésie[174], souscrire à ce principe de l'esthétique allemande qui ne veut point voir dans l'imitation de la nature, mais dans le beau idéal, le principal objet de l'art[175], c'était, à l'égard de la France, professer des nouveautés hardies, et jeter dans le sol de la littérature des germes féconds. Les appréciations des auteurs et des ouvrages sont spirituelles, délicates, et font preuve souvent d'une rare pénétration; les analyses sont pleines de mouvement et de vie, et les passages cités sont traduits avec un grand talent; le respect du génie, le naïf sentiment du beau, éclairent tous les pas de l'écrivain, et nulle part le préjugé français ne lui fait méconnaître des beautés véritables, ni l'engouement, la méprise de la nouveauté ou une docilité de néophyte ne lui fait prendre, comme à tant d'autres, quelque idole difforme pour une divinité. Après cela, il ne coûte rien d'avouer que tout le monde, dans un certain sens, en sait plus sur ces sujets que Madame de Staël n'en pouvait savoir alors. Nous en savons même un peu trop pour notre plaisir; et nous aurions raison d'envier à la génération que représentait Madame de Staël, la fraîcheur de ses impressions. Quoi qu'il en soit, ce qu'elle écrivit il y a trente ans était neuf alors; il y avait du mérite à le penser, et si les paradoxes de 1810 sont aujourd'hui des axiomes, il n'y a pas là, ce me semble, la matière d'une critique.

Il n'y a pas de justice non plus à reprocher à celui qui, le premier, met une idée en circulation, de ne lui avoir pas donné l'expression la plus rigoureuse, la formule la plus parfaite. Inventer n'est pas si commun qu'il ne faille faire grâce de quelque chose aux inventeurs. Je sais qu'on n'y est pas trop disposé, et qu'il faudrait, pour contenter certaines gens, avoir tout vu, tout prévu, n'avoir failli en rien. Je sais aussi que cette injustice finit par être utile, et que les ennemis d'une idée nouvelle sont ceux qui ont mission de la mûrir et de la perfectionner; mais il vaudrait toujours mieux ne pas arriver à la vérité par l'injustice. Toutefois, il est très vrai que les critiques passionnées, amères, étroites, dont le livre _De l'Allemagne_ fut l'objet en France et en Allemagne, ont été, pour les doctrines de ce livre, autant de filtres où elles se sont épurées. Nous sommes tous, aujourd'hui, bien au delà de ces doctrines; aux moins hardis elles paraissent timides; la critique, l'esthétique ont obtenu de nouvelles bases, et si l'ouvrage de Madame de Staël ne les a pas fournies, ne les a pas indiquées, il a certainement obligé cette science et cet art à se constituer sur des principes nouveaux.

Ne dirons-nous rien de l'aménité charmante de Madame de Staël dans la critique? Certes, si dans ce périlleux métier la forme pouvait jamais emporter le fond, tant d'équité, tant de ménagement aurait dû faire tout passer. On dit que la brutalité vaut mieux; je n'en croirai rien jusqu'à la preuve, et la preuve est encore bien loin. Qu'on soit sans miséricorde pour le charlatanisme avéré, rien de mieux: mais je ne croirai jamais qu'il soit nécessaire de traiter le génie sans respect et sans ménagement. C'est surtout au milieu d'un peuple spirituel, accoutumé à entendre à demi-mot, que la brutalité serait inexcusable. Louer Madame de Staël de s'en être abstenue, ce serait lui faire injure; mais ce dont on peut la louer, c'est d'avoir su réunir à la plus parfaite sincérité la plus aimable douceur: _Suaviter in modo, fortiter in re_. Vous rappelez-vous de quelle manière elle critique l'épisode de Cidli et Semida dans le poème du _Messie_?

«Il faut l'avouer, dit-elle, il résulte un peu de monotonie d'un sujet continuellement exalté; l'âme se fatigue par trop de contemplation, et l'auteur aurait quelquefois besoin d'avoir affaire à des lecteurs déjà ressuscités, comme Cidli et Semida[176].»

Toutes les critiques ne comportent pas ces tours enjoués: mais dans le ton le plus sérieux, elle ne met jamais ni dureté, ni sarcasme. Il fallait bien que le reproche d'obscurité que Madame de Staël, en bonne Française, ne pouvait s'empêcher de faire aux écrivains allemands, trouvât sa place quelque part; mais pouvait-on y mettre à la fois plus de modération et de franchise que dans les passages suivants:

«Les lecteurs allemands considèrent un moindre degré d'obscurité comme la clarté même, et les écrivains ne donnent pas toujours aux ouvrages de l'art cette lucidité frappante qui leur est si nécessaire[177].»

«Les Allemands de la nouvelle école pénètrent avec le flambeau du génie dans l'intérieur de l'âme. Mais quand il s'agit de faire entrer leurs idées dans la tête des autres, ils en connaissent mal les moyens; ils se mettent à dédaigner, parce qu'ils ignorent, non la vérité, mais la manière de la dire. Le dédain, excepté pour le vice, indique presque toujours une borne dans l'esprit; car, avec plus d'esprit encore, on se serait fait comprendre, même des esprits vulgaires, ou du moins on l'aurait essayé de bonne foi[178]... Quand il s'agit de la métaphysique transcendante, aucun aperçu, quelque vague qu'il soit, n'est à dédaigner, tous les pressentiments peuvent guider, tous les à-peu-près sont encore beaucoup. Il n'en est pas ainsi des affaires de ce monde: il est possible de les savoir, il faut donc les présenter avec clarté. L'obscurité dans le style, lorsqu'on traite des pensées sans bornes, est quelquefois l'indice de l'étendue même de l'esprit: mais l'obscurité dans l'analyse des choses de la vie prouve seulement qu'on ne les comprend pas[179].»

«Les Allemands se plaisent dans les ténèbres; souvent ils remettent dans la nuit ce qui était au jour, plutôt que de suivre la route battue; ils ont un tel dégoût pour les idées communes, que, lorsqu'ils se trouvent dans la nécessité de les retracer, ils les environnent d'une métaphysique abstraite qui peut les faire croire nouvelles jusqu'à ce qu'on les ait reconnues. Les écrivains allemands ne se gênent point avec leurs lecteurs; leurs ouvrages étant reçus et commentés comme des oracles, ils peuvent les entourer d'autant de nuages qu'il leur plaît; la patience ne manquera point pour écarter ces nuages; mais il faut qu'à la fin on aperçoive une divinité; car ce que les Allemands tolèrent le moins, c'est l'attente trompée; leurs efforts mêmes et leur persévérance leur rendent les grands résultats nécessaires. Dès qu'il n'y a pas dans un livre des pensées fortes et nouvelles, il est bien vite dédaigné; et si le talent fait tout pardonner, l'on n'apprécie guère les divers genres d'adresse par lesquels on peut essayer d'y suppléer[180].»

À la lecture des pages où l'auteur rend compte à ses compatriotes de la philosophie des Allemands, le premier mot de la critique, je m'en souviens fort bien, fut celui-ci: Madame de Staël n'est point l'auteur de ces pages; et on les attribuait à des plumes très habiles et très compétentes; puis, comme il fallut bien les lui rendre, on se rabattit à dire: Elle n'y entend rien. On le dit surtout plus tard, quand on crut mieux connaître et que réellement on connut mieux la philosophie allemande. Mais on ne se souvient pas assez de ce qu'avait dit l'auteur, à la suite de son analyse de Kant:

«Je ne me flatte assurément pas d'avoir pu rendre compte, en quelques pages, d'un système qui occupe, depuis vingt ans, toutes les têtes puissantes de l'Allemagne; mais j'espère en avoir dit assez pour indiquer l'esprit général de la philosophie de Kant, et pour pouvoir expliquer dans les chapitres suivants l'influence qu'elle a exercée sur la littérature, les sciences et la morale[181].»

Ailleurs elle dit encore:

«En lisant le compte que je viens de rendre des idées principales de quelques philosophes allemands, leurs partisans trouveront avec raison que j'ai indiqué bien superficiellement des recherches très importantes[182].»

On voit où se réduisait l'ambition de l'auteur: elle voulait ajouter au portrait de l'Allemagne un dernier trait en disant quelle était la philosophie de ce pays; car si l'on a dit que la littérature est l'expression de la société, pourquoi ne le dirait-on pas de la philosophie, soit qu'on la considère comme une partie intégrante ou comme le résumé abstrait de la littérature? Pour atteindre ce but, ce qu'a fait l'auteur suffisait: elle était tenue de ne point défigurer les systèmes dont elle rendait compte; mais il y eût eu, ce me semble, de la pédanterie à exiger davantage. Si l'on se reporte à la date de 1810, si l'on se rappelle qu'à cette époque la philosophie de Kant, et celle-là seulement, n'était guère connue en France que de nom, et que Charles Villers avait seul pris les devants sur l'auteur du livre _De l'Allemagne_, dans un exposé de la philosophie de Kant publié en 1801, on sentira plus d'admiration pour le travail de Madame de Staël, que l'on ne sera frappé de ses lacunes et de ses imperfections.

Il serait injuste de reprocher à l'auteur de n'avoir jamais vu dans la philosophie un effet, mais toujours une cause, et la cause de tous les effets; car elle a dit bien clairement du sensualisme, et sans doute elle l'eût dit aussi de tout autre système: «Cette philosophie doit sans doute être considérée autant comme l'effet que comme la cause de la disposition actuelle des esprits[183];» mais il n'est pas injuste de dire qu'elle a beaucoup plus insisté sur le second de ces points de vue que sur le premier.