Etudes Sur La Litterature Francaise Au Xixe Siecle Tome 1 Madam
Chapter 11
«Figurez-vous quelque chose de la désolation de Tyr et de Babylone dont parle l'Ecriture; un silence et une solitude aussi vastes que le bruit et le tumulte des hommes qui se pressaient jadis sur ce sol. On croit y entendre retentir cette malédiction du prophète; _Venient tibi duo hæc subito in die una, sterilitas et viduitas_. Vous apercevez çà et là quelques bouts de voies romaines, dans des lieux où il ne passe plus personne, quelques traces desséchées des torrents de l'hiver: ces traces vues de loin ont elles-mêmes l'air de grands chemins battus et fréquentés, et elles ne sont que le lit désert d'une onde orageuse qui s'est écoulée comme le peuple romain. À peine découvrez-vous quelques arbres, mais partout s'élèvent des ruines d'aqueducs et de tombeaux; ruines qui semblent être les forêts et les plantes indigènes d'une terre composée de la poussière des morts et des débris des empires. Souvent, dans une grande plaine, j'ai cru voir de riches moissons; je m'en approchais; des herbes flétries avaient trompé mon oeil. Parfois sous ces moissons stériles vous distinguez les traces d'une ancienne culture. Point d'oiseaux, point de laboureurs, point de mouvements champêtres, point de mugissements de troupeaux, point de villages. Un petit nombre de fermes délabrées se montrent sur la nudité des champs; les fenêtres et les portes en sont fermées; il n'en sort ni fumée, ni bruit, ni habitants. Une espèce de sauvage, presque nu, pâle et miné par la fièvre, garde ces tristes chaumières, comme les spectres qui, dans nos histoires gothiques, défendent l'entrée des châteaux abandonnés. Enfin l'on dirait qu'aucune nation n'a osé succéder aux maîtres du monde dans leur terre natale, et que ces champs sont tels que les a laissés le soc de Cincinnatus, ou la dernière charrue romaine.
»... Vous croirez, peut-être, mon cher ami, d'après cette description, qu'il n'y a rien de plus affreux que les campagnes romaines? Vous vous tromperiez beaucoup; elles ont une inconcevable grandeur; on est toujours prêt, en les regardant, à s'écrier avec Virgile:
Salve, magna parens frugum, Saturnia tellus, Magna virum!
»Si vous les voyez en économiste, elles vous désoleront; si vous les contemplez en artiste, en poète, et même en philosophe, vous ne voudriez peut-être pas qu'elles fussent autrement. L'aspect d'un champ de blé ou d'un coteau de vigne ne vous donnerait pas d'aussi fortes émotions que la vue de cette terre dont la culture moderne n'a pas rajeuni le sol, et qui est demeurée antique comme les ruines qui la couvrent[156].»
Il faut en venir à cette conclusion: l'auteur de _Corinne_ est moins un coloriste habile qu'un penseur enthousiaste et un moraliste passionné. Et même en rendant toute justice à une composition pleine d'art, à un style dont la pureté égale presque l'éclat, en plaçant _Corinne_, sous ces rapports déjà, au nombre des monuments de la langue française, il faut bien constater la nature des plus vives jouissances dont ce livre nous ouvre la source. Il est surtout remarquable par la riche matière qu'il fournit à la méditation morale. À ne s'en tenir qu'à la donnée principale, à l'idée mère de l'ouvrage, à cette opposition fatale entre la gloire et le bonheur dans la destinée d'une femme, entre la libre impulsion de son génie et les lois immuables de la société, mais surtout (et nous remarquons ceci davantage parce qu'on l'a moins remarqué) entre le principe esthétique représenté par Corinne et le principe moral représenté par Oswald[157], quel ouvrage peut susciter à la fois des réflexions plus sérieuses et des rêveries plus touchantes? Et combien d'idées fortes, combien de vues profondes, combien d'observations fines et piquantes, jaillissent de toutes parts, se répandent sur tous les sujets, grâce à l'opulence de son esprit dont l'émotion renouvelle incessamment les trésors. Que de mots d'une vérité saisissante, d'une naïveté profonde, dans les scènes de passion! La nature prise sur le fait ne serait pas toujours si heureuse, et ne saurait être plus vraie. Ce mot de Corinne à Oswald: «Ah! c'est de mon bonheur que vous parlez, il ne s'agit déjà plus du vôtre[158]», n'est-il pas un de ceux qu'on ne peut trouver sans beaucoup d'âme unie à beaucoup d'esprit? Et combien d'autres je pourrais citer!
On a blâmé comme une extrême inconvenance la scène théâtrale où Corinne, déjà mourante, fait lire en public ses derniers vers par une jeune fille vêtue de blanc et couronnée de fleurs, tandis qu'elle-même, assise dans un coin de la salle, recueille ses dernières forces pour goûter ce dernier triomphe. Il y a de très bonnes raisons de l'en blâmer, et personne de nous n'est bien aise qu'elle prenne ainsi congé de la vie. Mais quand on a accepté l'ensemble de ce caractère, et tant de situations qui n'en sont que le développement, on peut encore accepter cette dernière scène, et ce qui serait intolérable, si l'on nous donnait Corinne pour chrétienne, ne l'est pas dans le caractère et dans les sentiments qu'on lui prête. La douleur même, dans cette nature toute poétique, prend la forme de la poésie. La mort, cette dernière action de la vie, aura chez elle le caractère de la vie entière. Madame de Staël a fait de son héroïne ce que l'antiquité avait fait du cygne:
«Les anciens ne s'étaient pas contentés de faire du cygne un chantre mélodieux: seul entre tous les êtres, qui frémissent à l'aspect de leur destruction, il chantait encore au moment de son agonie, et préludait par des chants harmonieux à son dernier soupir. C'était, disaient-ils, près d'expirer, et faisant à la vie un adieu triste et tendre, que le cygne rendait ces accents si doux et si touchants, et qui, pareils à un léger et douloureux murmure, d'une voix basse, plaintive et lugubre, formaient son chant funèbre[159].»
Il est vrai que la dernière composition de Corinne n'est pas un léger et douloureux murmure, mais ce sont des accents bien doux et bien touchants; leur charme peut m'avoir séduit; il en a séduit bien d'autres; toutefois il me semble que le reproche d'inconvenance ne doit pas les atteindre. Corinne, à ce moment suprême, ne se donne pas en spectacle à l'Italie; elle lui dit adieu dans un langage qui, pour être poétique, ne lui en est pas moins naturel.
Ce que j'aime bien moins dans ce roman, c'est l'épisode des premières amours de lord Nelvil. L'histoire de cette intrigue avec une femme du monde fait trop disparate dans cette histoire d'une grande passion; le roman déteint sur le poème; et cet attachement frivole, où il n'y a ni pureté ni enthousiasme, fait plus de tort à lord Nelvil, au moins poétiquement parlant, que son ingratitude envers Corinne.
Encore cette fois, j'ai peine à me séparer de mon sujet; il me semble que je vous dois encore la citation de quelques-unes de ces pensées fortes et de ces traits lumineux, perçants, qu'on rencontre à toutes les pages de Corinne; mais ce serait m'imaginer que vous n'avez pas lu _Corinne_ ou que vous ne la lirez pas. Néanmoins ce qui porte si souvent chez Madame de Staël le caractère d'une révélation intérieure ou d'apparition de la vérité, mérite au moins qu'on l'indique. _Corinne_ est toute brillante de cette sorte d'éclairs, et je n'en connais pas d'exemple plus digne d'être cité que ces paroles d'Oswald:
«Sans doute le repentir est une belle chose, et j'ai besoin, plus que personne, de croire à son efficacité; mais le repentir qui se répète fatigue l'âme; ce sentiment ne régénère qu'une fois. C'est la rédemption qui s'accomplit au fond de notre âme: et ce grand sacrifice ne peut se renouveler[160].»
Les moralistes les plus célèbres n'ont rien dit peut-être de plus profond; et si Madame de Staël n'était pas chrétienne à l'époque où elle écrivit _Corinne_, le mot n'en a que plus de prix.
CHAPITRE SEPTIÈME
Du caractère de M. Necker et de sa vie privée. De l'Allemagne.
Le morceau intitulé: _Du caractère de M. Necker et de sa vie privée_, parut en 1804, ainsi entre _Delphine_ et _Corinne_. Nous l'avons laissé en arrière; il ne convient pourtant pas de le passer sous silence. À l'époque où il parut, bien des lecteurs furent peut-être plus frappés de l'exagération de l'éloge, que des beautés de l'ouvrage; le compte qu'il fallait tenir et qu'ils croyaient avoir tenu d'un deuil récent, ne les empêcha pas de se récrier sur bien des passages et sur le ton général de cet écrit. Ils ne pardonnaient pas à Madame de Staël d'avoir dit que «les facultés de M. Necker n'ont jamais eu d'autres bornes que ses vertus,» et que «son souvenir fera dans le dernier siècle une trace lumineuse, éthérée, une trace qui part de la terre et se continue dans le ciel,» ni surtout de s'être écriée, en parlant de la jeunesse de son père: «Ce temps où je me le représentais si jeune, si aimable, si seul! ce temps où nos destinées auraient pu s'unir pour toujours, si le sort nous avait créés contemporains[161];» observation, en effet, plus singulière qu'agréable, et que le souvenir de Madame Necker aurait pu faire supprimer. Mais les censeurs, à qui quelques phrases de ce genre fermaient les yeux sur ce que cet écrit a de touchant et de noble, étaient moins justes que les lecteurs qui n'en surent voir que les beautés, et il y a plus de risque à les suivre qu'a souscrire à ce jugement, un peu enthousiaste, de Benjamin Constant:
«Je viens de relire l'introduction qu'elle a placée à la tête des manuscrits de son père. Je ne sais si je me trompe, mais ces pages me semblent plus propres à la faire apprécier, à la faire chérir de ceux mêmes qui ne l'ont pas connue que tout ce qu'elle a publié de plus éloquent, de plus entraînant sur d'autres sujets; son âme et son talent s'y peignent tout entiers. La finesse de ses aperçus, l'étonnante variété de ses impressions, la chaleur de son éloquence, la force de sa raison, la vérité de son enthousiasme, son amour pour la liberté et pour la justice, sa sensibilité passionnée, la mélancolie qui souvent la distinguait, même dans ses productions purement littéraires, tout ici est consacré à porter la lumière sur un seul foyer, à exprimer un seul sentiment, à faire partager une pensée unique. C'est la seule fois qu'elle ait traité un objet avec toutes les ressources de son esprit, toute la profondeur de son âme, et sans être distraite par quelque idée étrangère. Cet ouvrage, peut-être, n'a pas encore été considéré sous ce point de vue: trop de différences d'opinions s'y opposaient pendant la vie de Madame de Staël. La vie est une puissance contre laquelle s'arment, tant qu'elle dure, les souvenirs, les rivalités et les intérêts; mais quand cette puissance est brisée, tout ne doit-il pas prendre un autre aspect? Et si, comme j'aime à le penser, la femme qui a mérité tant de gloire et fait tant de bien est aujourd'hui l'objet d'une sympathie universelle et d'une bienveillance unanime, j'invite ceux qui honorent le talent, respectent l'élévation, admirent le génie et chérissent la bonté, à relire aujourd'hui cet hommage tracé sur le tombeau d'un père par celle que ce tombeau renferme maintenant[162].»
Nous ne raconterons pas après Madame de Staël la piquante histoire du livre _De l'Allemagne_. Mais tous les livres ont une double histoire; leurs aventures (_fata_) à dater de leur publication n'ont pas plus d'intérêt, en ont moins peut-être, que les faits qui ont précédé et préparé leur apparition. Comment est venue à l'auteur la première idée de son oeuvre, et comment cette oeuvre s'est formée dans son esprit et sous sa main, c'est là ce que nous voudrions savoir, et ce que l'écrivain ne nous dira point, car il faudrait, à l'ordinaire, le lui apprendre à lui-même. Autant que nous pouvons l'entrevoir, le livre dont nous parlons était une entreprise de réaction contre le triple despotisme d'un homme en politique, d'une secte en philosophie, d'une tradition en littérature. C'était un de ces bateaux de sauvetage qu'au fort de la tempête on emploie courageusement au salut d'un équipage en détresse. Cet équipage, c'était la France, dont toutes les libertés, dans l'opinion de Madame de Staël, périssaient à la fois. Persuadée que les nations sont appelées à se guider alternativement, elle allait, cette fois, demander à l'Allemagne, à l'Allemagne humiliée et vaincue, le salut de la France. Cette oeuvre, où il y avait plus de patriotisme que d'amour-propre national, reçut de la police de Bonaparte un caractère qu'elle ne devait pas avoir; le pilon du général Savary la frappa, en quelque sorte, d'anachronisme; l'hommage aux vaincus de 1810 devint un hommage aux vainqueurs, et Madame de Staël se trouva jetée, contre toutes ses habitudes, dans le parti du plus fort. Si l'orgueil triomphant n'avait pas consenti, selon l'expression du duc de Rovigo, à chercher des modèles chez l'étranger, l'orgueil blessé était moins disposé encore à demander des exemples au vainqueur. Quelque chose, néanmoins, de plus fort que l'orgueil, la force des choses, le mouvement général de la pensée, ménageait des succès certains, non seulement au livre, mais à l'entreprise de Madame de Staël. En compensation de l'à-propos que le pilon avait effacé, il y en avait un autre, et, en dépit de tout, les doctrines de cet ouvrage devaient être populaires. Elles le devinrent en effet, et l'on oublia presque entièrement que ce panégyrique de l'Allemagne avait dû faire retentir en Allemagne et dans toute l'Europe un appel à la résistance. La police de Bonaparte l'avait mieux compris, lorsque, après avoir exercé sur cet ouvrage la pénétration et la vigilance des censeurs, elle avait pris le parti de le détruire.
Il y a, plus ou moins, franchise du port pour les reproches qu'un écrivain distingué adresse à sa propre nation. Madame de Staël disait beaucoup de mal des Français dans ce livre sur l'Allemagne; mais en les reconnaissant pour le peuple le plus spirituel et le plus aimable de la terre, elle s'assurait le droit de lui nier tout le reste. Elle ne s'en est pas prévalue à la rigueur; mais il faut avouer qu'elle a traité fort sévèrement la nation qu'au fond du coeur elle aimait passionnément. En revanche, elle relevait, tout ce que le caractère allemand a de qualités solides et de mérite essentiel; mais les critiques qui tempéraient ces éloges, étaient de celles dont la vanité nationale ne prend pas aisément son parti; et chaque nation, même l'allemande, a sa vanité. J'ai quelque raison de croire qu'on lui pardonna difficilement, de l'autre côté du Rhin, des jugements comme ceux-ci:
«On a beaucoup de peine à s'accoutumer, en sortant de France, à la lenteur et à l'inertie du peuple allemand: il ne se presse jamais, il trouve des obstacles à tout; vous entendez dire en Allemagne _c'est impossible_, cent fois contre une en France. Quand il est question d'agir, les Allemands ne savent pas lutter avec les difficultés[163].
Les Allemands, à quelques exceptions près, sont peu capables de réussir dans tout ce qui exige de l'adresse et de l'habileté: tout les inquiète, tout les embarrasse[164].
Il y a dans ce pays plus d'imagination que de sensibilité[165].
On est plus irrité contre les Allemands, quand on les voit manquer d'énergie, que contre les Italiens, dont la situation politique a depuis plusieurs siècles affaibli le caractère. Les Italiens conservent toute leur vie, par leur grâce et leur imagination, des droits prolongés à l'enfance; mais les physionomies et les manières rudes des Germains semblent annoncer une âme ferme, et l'on est désagréablement surpris quand on ne la trouve pas. Enfin, la faiblesse du caractère se pardonne quand elle est avouée, et, dans ce genre, les Italiens ont une franchise singulière qui inspire une sorte d'intérêt, tandis que les Allemands, n'osant confesser cette faiblesse qui leur va si mal, sont flatteurs avec énergie et vigoureusement soumis[166].»
Telle est la part du blâme dans le jugement que porte Madame de Staël sur la nation allemande; les reproches sont sérieux et durent être sentis; mais, après tout, c'est une question de savoir si quelques Allemands n'eurent pas plus de peine à lui pardonner ses éloges que ses critiques.
À travers beaucoup de clameurs et le cliquetis des armes qui se croisaient pour et contre le livre nouveau, ce livre atteignit son but, au moins en ce qui concerne la littérature et les doctrines littéraires. Il concourut énergiquement avec le mouvement qui déjà commençait à entraîner les esprits. Il inaugura, en littérature, une ère nouvelle. Le livre _De l'Allemagne_ fut, pour les jeunes talents et pour tous les jeunes esprits, comme un navire sur lequel ils purent s'approcher assez d'un nouveau rivage pour en recueillir les émanations enivrantes et les arômes inconnus. Cette littérature, quoique étrangère, quoique étonnante, semblait éveiller d'anciens souvenirs, et ranimer des impressions effacées. Cette Allemagne était une soeur oubliée, par qui des traditions de famille, perdues ailleurs, avaient été conservées. Et puis, elle semblait apporter la liberté dans l'art, en élargir l'enceinte, en multiplier les ressources, et la nouvelle génération, fatiguée d'un classicisme qui n'était plus que l'écho d'un écho, s'imagina (c'est une illusion de la jeunesse) en retrouvant la liberté, avoir tout retrouvé. En mal ou en bien, l'influence du livre de Madame de Staël fut capitale. Il mit fin à l'isolement de deux grandes nations voisines; il révéla, pour la première fois, l'Allemagne à la France. Tout le monde, en Allemagne, n'en voulut pas convenir; mais voici ce que Goethe a écrit dans sa vieillesse:
«Ce livre doit être considéré comme une puissante artillerie qui pratiqua dans cette espèce de muraille de la Chine que des préjugés surannés avaient élevée entre les deux peuples, une large brèche, si bien qu'au delà du Rhin, et bientôt au delà du canal, on s'informa plus exactement de nous, ce qui ne pouvait manquer de nous assurer une grande influence sur tout l'occident de l'Europe.»
Nous l'avons vu, Madame de Staël voulait emprunter à l'Allemagne pour enrichir la France. Le rejeton nouveau qu'elle aspirait à greffer sur l'arbre de la civilisation française, n'était autre chose que l'enthousiasme, dont il lui semblait que le principe était mort dans les coeurs français. Mais elle exécuta ce dessein en femme d'esprit, sans l'afficher, sans l'annoncer, sans y enchaîner sa pensée. Traitant sa nation comme un de ces malades pour qui un changement d'air est le premier remède, elle fit faire à l'esprit français le voyage d'Allemagne. Comme un guide plein de zèle, dont la propre curiosité est à peine encore satisfaite, et dont l'opinion n'est pas fixée sur tous les points, elle exposa l'Allemagne comme quelqu'un qui l'étudiait encore, quoique les grands traits de la physionomie de ce pays fussent déjà fortement dessinés dans sa pensée. L'ouvrage n'a rien de polémique ni d'agressif, rien même qui sente le parti pris et l'intention arrêtée; on n'y sent partout qu'une étude calme et désintéressée. Ceci n'est point un artifice. Madame de Staël n'a ni plus ni moins de préoccupation qu'elle n'en montre. Elle ne prêche pas l'enthousiasme allemand, elle ne prêche pas l'Allemagne, elle ne prêche rien. Sa candeur et son impartialité sont exemplaires. Elle veut avant tout faire connaître l'Allemagne à la France, dans son faible comme dans son fort, dans ce qui est bon à laisser comme dans ce qui est bon à prendre; et il faut bien le dire, Madame de Staël a trop d'esprit pour donner dans l'admiration niaise, est trop française aussi pour que tout lui plaise chez les Allemands. Elle croit sans doute que les peuples sont faits pour se guider mutuellement, que chacun possède quelque avantage qui lui est propre, et que l'Allemagne, dans le moment actuel, a quelque chose à donner à la France; mais si des relations plus suivies entre les deux peuples lui paraissent désirables, désirables surtout pour son pays, elle croit nécessaire avant tout qu'ils se connaissent bien l'un l'autre; elle n'a rien, pour le moment, plus à coeur, et aussi, dans ce portrait de l'Allemagne, est-elle sincère sans le moindre effort.
Mais est-elle vraie? A-t-elle bien vu, a-t-elle bien jugé l'Allemagne? Vous avez entendu l'opinion de Goethe; j'ignore si cette opinion est la plus générale; j'ai, pour ma part, rencontré plus de gens disposés à la contredire qu'empressés à la soutenir. La mauvaise humeur de plusieurs va jusqu'à savoir peu de gré à Madame de Staël de son intention même. Elle a loué, disent-ils, ce qu'il eût fallu blâmer; elle a blâmé ce qu'il fallait louer. Je m'étonnerais que son dessein eût été mieux accueilli. L'orgueil national, parfaitement égal à lui-même d'un pays à l'autre, et ne présentant de différences que celles de la forme ou de l'accent, empreint de fatuité en France, de dédain en Angleterre, en Allemagne de rudesse, l'orgueil national a constamment récusé les jugements de l'étranger. Rien de plus intraitable, de moins raisonnable qu'un orgueil qui peut dire: _nous_, et qui semble n'être exigeant que pour le compte d'autrui. Je le récuse à mon tour, et je crois bien faire. Après quoi, tout n'irait pas mal si l'insuffisance de mon savoir, ou, pour parler plus exactement, mon ignorance, ne me contraignait pas à me récuser moi-même. Mais ne puis-je, à défaut d'un jugement en forme que je ne me permets pas, vous dire au moins mes impressions?
Je ne reproche pas à Madame de Staël de n'avoir pas procédé par analyse. Cette méthode, qui paraît excellente parce qu'elle ne permet pas de rien omettre, a souvent le désavantage, en disant tout, de ne rien dire; j'entends rien d'intime, de singulier, de saisissant. L'individualité, personnelle et même nationale, reste en dehors de toutes les analyses, et ce n'est pas non plus la méthode des peintres. Voyez Saint-Simon: son unique méthode est de n'en point avoir, et sa confusion ressemble beaucoup plus à la vie qu'aucune analyse. La libre allure de Madame de Staël ne la sert guère moins bien. Il ne serait pas toujours facile de dire pourquoi tel sujet succède à tel autre; mais, quand on arrive à la fin, il reste une impression vive, celle que laisse la rencontre d'une personnalité distincte, de ce je ne sais quoi qui ne ressemble qu'à soi, et qu'aucun nom appellatif, qu'aucune épithète ne désignerait à notre gré. Est-ce l'Allemagne? Mais si ce n'est pas l'Allemagne, où donc un objet imaginaire aurait-il pris cette empreinte si vive d'individualité, cette physionomie si personnelle, où l'on sent, à ne pouvoir s'y tromper, que tout est homogène, que tout se tient, que tout s'enchaîne? Un poète du dix-huitième siècle a dit des écrivains de Port-Royal:
Ils ont eu l'art de bien connaître L'homme qu'ils ont imaginé[167].
Madame de Staël, à son tour, aurait-elle eu l'étrange secret de bien connaître une Allemagne qui n'existait pas? Le faux peut-il avoir cet air-là? peut-il faire cette impression? Nous n'en croyons rien. Pour autant que nous connaissons l'Allemagne, nous croyons que Madame de Staël l'a bien connue, l'a bien exprimée; mais nous ne croyons pas qu'elle l'ait approfondie.