Études sur la Littérature française au XIXe siècle - Tome 1 Madame de Staël, Chateaubriand
Part 7
Presque toutes ces observations se rapportent à la première partie, à la partie historique du livre de Madame de Staël. La seconde est conjecturale, ou, si l'on veut, prophétique. C'est de beaucoup la plus riche en pensées justes, en vues fécondes, en pages éloquentes. C'est qu'ici l'auteur, sous l'apparence et même avec l'intention de présager ce qui sera, enseigne réellement ce qui doit être. Elle écrit sous forme de prédiction, la morale de la littérature. Or, malgré le vague et l'incertitude qui se sont révélés à nous dans ses principes, elle était moins exposée à errer sur la question de droit que sur celle de fait; le coeur chez Madame de Staël avait, et c'est beaucoup dire, bien plus d'esprit que l'esprit lui-même.
Du reste, voici plus précisément le sujet de cette seconde partie: la France a conquis des institutions républicaines. Les conservera-t-elle? En dépit de sa foi à la perfectibilité indéfinie, l'auteur n'ose pas y compter.
«Faut-il conclure, dit-elle quelque part, que je croie à la possibilité de cette liberté et de cette égalité? Je n'entreprends point de résoudre un tel problème. Je me décide encore moins à renoncer à un tel espoir[109].»
Quoi qu'il en soit, elle se place dans l'hypothèse du maintien de la liberté, et cherche ce que sera la littérature dans une république. Toutes choses à la fois, les moeurs, les relations sociales, la littérature, doivent s'épurer et s'ennoblir.
«Sous un gouvernement républicain, ce qu'il doit y avoir de plus imposant pour la pensée, c'est la vertu, et ce qui frappe le plus l'imagination, c'est le malheur[110].»
Elle attend de la République la proscription de cette fausse noblesse et de cette fausse élégance qui ont trop longtemps dominé, surtout au théâtre.
«La nature de convention, au théâtre, dit-elle, est inséparable de l'aristocratie des rangs dans le gouvernement: vous ne pouvez soutenir l'une sans l'autre[111].
Quant à la _poésie d'imagination_, «elle ne doit plus faire de progrès en France,» et cela même, à ses yeux, est un progrès.
«L'esprit humain (c'est elle qui parle) est arrivé dans notre siècle à ce degré qui ne permet plus ni les illusions, ni l'enthousiasme qui crée des tableaux et des fables propres à frapper les esprits. Maintenant on ne peut ajouter aux effets de la poésie qu'en exprimant, dans ce beau langage, les pensées nouvelles dont le temps doit nous enrichir[112].»
J'avoue que j'aimerais autant à me représenter l'esprit humain sous l'image de ce père de famille de l'Évangile qui tire de son trésor des choses anciennes et des choses nouvelles. Mais je ne veux pas faire semblant de ne pas comprendre Madame de Staël: elle n'en veut probablement ici qu'a la mythologie et aux allégories. Ce qu'elle ajoute le fait présumer:
«Les anciens, dit-elle, en personnifiant chaque fleur, chaque rivière, chaque arbre, avaient écarté les sensations simples et directes, pour y substituer des chimères brillantes; mais la Providence a mis une telle relation entre les objets physiques et l'être moral de l'homme, qu'on ne peut rien ajouter à l'étude des uns qui ne serve en même temps à la connaissance de l'autre[113].»
Cette littérature républicaine ne sera-t-elle pas terriblement sérieuse? Ne craignez rien, la gaieté y trouvera sa place; la raillerie même y jouera son rôle, mais elle s'adressera bien.
«Ce qu'on se plaît à tourner en dérision sous une monarchie, ce sont les manières qui font disparate avec les usages reçus; ce qui doit être l'objet, dans une république, des traits de la moquerie, ce sont les vices de l'âme qui nuisent au bien général... Dans les pays où les institutions politiques sont raisonnables, le ridicule doit être dirigé dans le même sens que le mépris[114].»
Madame de Staël s'intéresse surtout à l'avenir de l'éloquence. Elle commence par convenir que la Révolution a dégradé l'éloquence, comme tout le reste.
«La force dans les discours ne peut être séparée de la mesure. Si tout est permis, rien ne peut produire un grand effet... Dans un pays où l'on anéantit tout l'ascendant des idées morales, la crainte de la mort peut seule remuer les âmes. La parole conserve encore la puissance d'une arme meurtrière; mais elle n'a plus de force intellectuelle. On s'en détourne, on en a peur comme d'un danger, mais non comme d'une insulte; elle n'atteint plus la réputation de personne. Cette foule d'écrivains calomniateurs émoussent jusqu'au ressentiment qu'ils inspirent; ils ôtent successivement à tous les mots dont ils se servent, leur puissance naturelle. Une âme délicate éprouve une sorte de dégoût pour la langue dont les expressions se trouvent dans les écrits de pareils hommes. Le mépris des convenances prive l'éloquence de tous les effets qui tiennent à la sagesse de l'esprit et à la connaissance des hommes, et le raisonnement ne peut exercer aucun empire dans un pays où l'on dédaigne jusqu'à l'apparence même du respect pour la vérité... La force, en recourant à la terreur, a voulu cependant y joindre encore une espèce d'argumentation; et la vanité de l'esprit s'unissant à la véhémence du caractère s'est empressée de justifier par des discours les doctrines les plus absurdes et les actions les plus injustes. À qui ces discours étaient-ils destinés? Ce n'était pas aux victimes: il était difficile de les convaincre de l'utilité de leur malheur; ce n'était pas aux tyrans: ils ne se décidaient par aucun des arguments dont ils se servaient eux-mêmes; ce n'était pas à la postérité: son inflexible jugement est celui de la nature des choses. Mais on voulait s'aider du fanatisme politique, et mêler clans quelques têtes ce que certains principes ont de vrai avec les conséquences iniques et féroces que les passions savaient en tirer. Ainsi l'on créait un despotisme raisonneur mortellement fatal à l'empire des lumières... Les factions servent au développement de l'éloquence, tant que les factieux ont besoin de l'opinion des hommes impartiaux, tant qu'ils se disputent entre eux l'assentiment volontaire de la nation, mais quand les mouvements politiques sont arrivés à ce terme où la force seule décide entre les partis, ce qu'ils y adjoignent de moyens de parole, de ressources de discussion, perd l'éloquence et dégrade l'esprit, au lieu de le développer[115].»
Madame de Staël combat ensuite ceux qui croient impossible que l'éloquence renaisse, et ceux qui prétendent que le talent oratoire est dangereux au repos public. Elle répond aux premiers, «que comme les pensées nouvelles développent de nouveaux sentiments, les progrès de la philosophie doivent fournir à l'éloquence de nouveaux moyens[116].» Elle compte d'ailleurs beaucoup sur l'influence de la mélancolie. À la seconde objection elle réplique:
«Je crois qu'on pourrait soutenir que tout ce qui est éloquent est vrai... L'éloquence proprement dite est toujours fondée sur une vérité; il est facile ensuite de dévier dans l'application, ou dans les conséquences de cette vérité; mais c'est alors dans le raisonnement que consiste l'erreur. L'éloquence ayant toujours besoin du mouvement de l'âme, ne s'adresse qu'aux sentiments des hommes, et les sentiments de la multitude sont toujours pour la vertu. L'homme en présence des hommes ne cède qu'à ce qu'il peut avouer sans rougir[117].»
Sous l'influence du gouvernement républicain, que sera la philosophie que Madame de Staël comprend toujours dans la littérature? Oubliez, Messieurs, que, dans toute cette partie de son livre, l'écrivain tire des augures; traduisez en précepte chacune de ses prophéties, en simple voeu chacune de ses espérances; laissons même de côté la question de la république et l'idée de la perfectibilité: c'est le moyen d'être beaucoup plus satisfaits et de profiter davantage. Ainsi, quand elle vous parle d'une _doctrine nouvelle_, lisez: _une doctrine meilleure_. Cette doctrine meilleure, pour être un guide sûr de la vie humaine, «doit reposer sur deux bases: la morale et le calcul!»
«Mais il est un principe dont il ne faut jamais s'écarter: c'est que toutes les fois que le calcul n'est pas d'accord avec la morale, le calcul est faux quelque incontestable que paraisse au premier coup d'oeil son exactitude.
On présente comme une vérité mathématique le sacrifice que l'on doit faire du plus petit nombre au plus grand: rien n'est plus erroné, même sous le rapport des combinaisons politiques. L'effet des injustices est tel dans un Etat qu'il le désorganise nécessairement.
Quand vous dévouez des innocents à ce que vous croyez l'avantage de la nation, c'est la nation même que vous perdez. D'action en réaction, de vengeance en vengeance, les victimes qu'on avait immolées sous le prétexte du bien général, renaissent de leurs cendres, se relèvent de leur exil; et tel qui restait obscur si l'on fût demeuré juste envers lui, reçoit un nom, une puissance, par les persécutions mêmes de ses ennemis. Il en est ainsi de tous les problèmes politiques... Il est toujours possible de prouver, par le simple raisonnement, que la solution de ces problèmes est fausse comme calcul, si elle s'écarte en rien des lois de la morale.
Sans la vertu, rien ne peut subsister; rien ne peut réussir contre elle. La consolante idée d'une Providence éternelle peut tenir lieu de toute autre réflexion; mais _il faut que les hommes déifient la morale elle-même, quand ils refusent de reconnaître un Dieu pour son auteur_[118].»
Oui, dirai-je à l'illustre écrivain; mais comment songeront-ils jamais à déifier la morale, ceux qui refusent de reconnaître un Dieu pour son auteur? Le premier n'est-il pas beaucoup plus difficile que le second? Et la seule manière de déifier la morale, n'est-ce pas d'en rapporter à un Dieu l'origine et la sanction? Mais c'est probablement ce que l'auteur a voulu dire, et cette énergique parole: _Il faut que les hommes déifient la morale_, est un de ces traits de lumière qui n'abondent nulle part comme chez Madame de Staël.
C'en est encore un bien vif, bien admirable, que celui-ci: «On ne trouve que dans le bien un espace suffisant pour la pensée[119].» Et en effet le bien est la vérité même, et la vérité naturellement est infinie. Elle se prolonge par elle-même, sans que rien la pousse et sans que rien puisse l'arrêter: l'erreur s'arrête court dès le premier pas, et elle ne se prolonge qu'artificiellement, à force de noeuds et de reprises.
Messieurs, il faut terminer et conclure. Si vous prenez le livre _De la littérature_ sur le pied d'une prédication sur le texte de la perfectibilité indéfinie, vous savez dès à présent ce que vous en devez penser. Discutez, critiquez, renversez le système de l'auteur, mais respectez sa foi. Au fond, c'est la vôtre. Vous croyez à la perfectibilité, si vous croyez à la Révélation. La doctrine de Madame de Staël est trop absolue et manque de sanction; mais n'est-ce pas toujours une noble chose que l'espérance quand l'objet en est immatériel? et n'aurait-il pas cessé de désirer le bien, celui qui aurait cessé de l'espérer? Que Madame de Staël, après cela, ait fait du gouvernement républicain le caractère et la condition du progrès social, ce n'est pas vous, Messieurs, qui lui en saurez bien mauvais gré, lors même qu'elle aurait espéré de l'institution républicaine ce qu'il ne faut attendre d'aucune institution, je veux dire la restauration de la nature humaine. Combattons l'erreur, mais honorons l'enthousiasme. Ceux qui honorent le calcul seulement, calculent mal. La force de la société, la garantie de son avenir est dans l'enthousiasme, et quand l'enthousiasme aura tari au milieu d'elle, le calcul ne la sauvera pas.
Littérairement, l'ouvrage que nous venons d'étudier est le prospectus du romantisme. S'il ne s'agit pas absolument, comme le croit l'auteur, de faire mieux, il s'agit au moins de faire autrement, d'être nous-mêmes, d'écouter, en littérature, les mêmes voix, les mêmes inspirations, qui convoquèrent, sur les ruines de l'Empire romain, une société nouvelle, de faire place aujourd'hui aux deux éléments qui surent alors se faire place: l'élément chrétien et l'élément du Nord. Si Madame de Staël n'a fait qu'entrevoir, elle a tout entrevu, et si elle n'a pas donné à chaque chose son vrai nom, du moins elle a tout nommé. Cette _mélancolie_ même, sujet d'inépuisables railleries, elle ne l'avait pas inventée, elle ne la mettait pas de son chef dans la littérature sincèrement moderne: elle y était depuis longtemps, elle y sera toujours. Le christianisme, partout où il n'a pas pénétré la vie, a fait un grand vide autour d'elle, et l'homme qui, au sein de la chrétienté, n'est pourtant pas chrétien, porte partout avec lui le désert. La perspective est lumineuse pour les uns, sombre pour les autres, grande et solennelle pour tous, et là où ne règne pas une joie ineffable, règne une ineffable tristesse. À cet égard, comme à plusieurs autres, le livre de Madame de Staël était implicitement vrai, si l'on peut s'exprimer ainsi, et contenait tous les germes de l'avenir littéraire que nous avons vu se développer depuis lors. J'ai dit ailleurs, et je me permets de répéter ici:
«Quoique le livre de Madame de Staël présente le commencement d'une foule de vérités, et qu'en échouant sur toutes les plages, elle ait partout signalé des terres nouvelles, son talent alors était moins fini, moins complet, trop obstrué peut-être de pensées inachevées, oppressé sous le poids des questions qu'elle soulevait à moitié, privé d'une idée simple qui servît de rendez-vous à toutes ses idées. Il y a, dans ce livre manqué, une sorte d'héroïsme intellectuel, qui ne fut guère apprécié alors; si le livre était mal conçu, il fut mal critiqué; il n'y avait qu'une manière de le bien critiquer, c'était de l'achever, de le refaire: le siècle s'en chargea; il a rendu compte à Madame de Staël de sa propre pensée; et alors même qu'il a semblé la contredire, elle a pu lui dire, en s'élevant avec lui au point de vue général de ses propres conceptions: C'est là ce que je pensais, voilà ce que je n'ai pu dire. Le malheur de l'écrivain fut de placer sous l'invocation de la philosophie du siècle défunt un ensemble d'idées, un avenir littéraire et social, sans nul rapport avec cette philosophie[120].»
La critique, en s'attaquant au livre de Madame de Staël, n'affecta pas l'excessive galanterie des temps chevaleresques. Si elle ne fut pas précisément déloyale, elle manqua de courtoisie. Je voudrais pouvoir faire au moins une exception, mais je ne le puis pas; disons-nous, pour nous consoler, que nous retrouvons plus tard, bien plus généreux et plus chevaleresque, l'illustre auteur du _Dernier Abencerage_: ce sera, si l'on veut, un argument en faveur de la perfectibilité. Néophyte, à cette époque, il avait quelques-unes des faiblesses des néophytes, et s'il existait quelque chose qu'on pût appeler la _fatuité religieuse_, l'idée en viendrait, je l'avoue, en lisant ces lignes de sa critique:
«Vous n'ignorez pas que ma folie à moi est de voir Jésus-Christ partout, comme Madame de Staël la perfectibilité... Vous savez ce que les philosophes nous reprochent, _à nous autres gens religieux_: ils disent que nous n'avons pas la tête forte[121].»
Quant à M. de Fontanes, homme aux habiles pressentiments, il avait à gagner ses éperons contre Clorinde, et il ne la ménagea point. Il fut poli, strictement poli; mais une brusquerie franche me plairait au prix de cette politesse-là. Les regards du pouvoir, dont il avait fait la dame de ses pensées, enflammaient son zèle, et ce n'est pas peut-être sans une inspiration supérieure qu'il écrivait ces mots, que son illustre ami n'aurait, je crois, jamais écrits:
«C'est des lieux élevés que doit partir la lumière: alors elle se distribue également (la métaphore, on le voit, a aussi ses bonnes fortunes), alors elle éclaire sans éblouir; c'est-à-dire qu'un gouvernement très instruit doit mener la foule[122].»
J'ignore si M. de Fontanes fut mortifiant par ordre ou sans ordre; mais il le fut en tout cas un peu plus qu'il n'eût fallu l'être, lorsque, faisant allusion au talent de conversation de Madame de Staël, il lui conseillait spirituellement de rechercher le seul succès auquel elle pourrait prétendre, et l'éconduisait avec des révérences de l'enceinte de la littérature, comme
De l'un de ces parvis aux hommes réservés.
Il avait pu lire cependant, à la fin du livre _De la littérature_, ces paroles aussi nobles que touchantes:
«D'autres bravent la malveillance, d'autres opposent à ses calomnies, ou la froideur, ou le dédain; pour moi, je ne puis me vanter de ce courage, je ne puis dire à ceux qui m'accuseraient injustement, qu'ils ne troubleraient point ma vie. Non, je ne puis le dire, et soit que j'excite ou que je désarme l'injustice, en avouant sa puissance sur mon bonheur, je n'affecterai point une force d'âme que démentirait chacun de mes jours. Je ne sais quel caractère il a reçu du ciel, celui qui ne désire pas le suffrage des hommes, celui qu'un regard bienveillant ne remplit pas du sentiment le plus doux, et qui n'est pas contristé par la haine, longtemps avant de retrouver la force qu'il faut pour la mépriser[123].»
Qu'est-ce donc que l'esprit de parti, si un tel langage ne parvient pas à le toucher?
CHAPITRE CINQUIÈME
Delphine.
«Vous le savez, Messieurs», disait M. Villemain à son auditoire, lorsque, dans la revue des ouvrages de Madame de Staël, il arrive à _Delphine_, «vous le savez, nous ne parlons jamais ici de romans[124].»
C'était esquiver spirituellement une difficulté qu'il ne m'est pas permis, à moi, d'éluder, ou plutôt qui, dans le point de vue où je me place et dans la position qui m'est faite, existe à peine pour moi. _Delphine_ n'est peut-être pas un bon ouvrage, mais ce n'est pas une mauvaise action. _Delphine_ est un anneau de la chaîne que forment ensemble, sous le point de vue moral ou psychologique, les écrits de Madame de Staël, et si l'auteur n'est pas moins que ses ouvrages l'objet de notre étude, il ne nous est pas permis de supprimer cet anneau. On peut, si l'on veut, me contester mes prémisses, me nier le droit de mêler la biographie, et surtout la biographie intime, à l'histoire littéraire; mais alors il faut que je renonce à comprendre les ouvrages de Madame de Staël, et par conséquent à les juger. On pourrait avec autant de raison m'interdire de caractériser l'époque et le peuple au milieu desquels un ouvrage a paru, de faire en quelque sorte la biographie de ce peuple et de cette époque; mais ce serait tout bonnement séparer l'histoire de la littérature de celle des idées et des moeurs: aujourd'hui nous ne le pouvons plus. Parlons donc de _Delphine_, quoique _Delphine_ soit un roman, comme, dans une étude sur Jean-Jacques Rousseau, nous parlerions de la _Nouvelle Héloïse_.
Même dans ses ouvrages didactiques, Madame de Staël n'est pas sévèrement didactique; elle l'est moins encore dans ses compositions romanesques, quoique, au jugement de bien des gens, elle y ait mis trop de raisonnement et de philosophie. Au reste, quel qu'ait pu être chaque fois son but ou son intention, ce qu'elle a fait chaque fois, c'est de nous livrer, comme on dirait en style de gravure, une _épreuve_ aussi nette que vive, une empreinte irrécusable de son état moral, compliqué à l'ordinaire de l'état moral de son époque. Chacun des livres de Madame de Staël est un portrait de cette femme célèbre; elle est profondément subjective, comme nous disons aujourd'hui, elle ne se sépare jamais, d'elle-même pour s'unir à son sujet, car elle-même et son sujet ne sont qu'un. Elle ne s'est élevée à l'objectivité, elle ne s'en est du moins approchée, que dans ses deux derniers écrits; mais on peut dire de tous les autres ce qu'un écrivain moderne a dit, avec plus ou moins de sérieux, d'un de ses propres ouvrages: «Ce livre est fait de mon âme, oui, de mon âme et de ma douleur[125].»
Le livre des _Passions_ est surtout une plainte; celui de la _Littérature_ est surtout un élan ou un effort d'espérance. Tout, dans ces ouvrages comme dans les suivants, porte le sceau d'une personnalité sans égoïsme, d'une douleur transformée en pitié. Madame de Staël a pu croire qu'elle enseignait, et peut-être, dans un sens, a-t-elle enseigné; mais, dans ses romans du moins, ses enseignements ne sont pas des conseils, et il y est dit bien plutôt ce qui est que ce qui doit être.
On prend, en général, dans le sens d'un conseil l'épigraphe de _Delphine_, empruntée aux _Mélanges_ de Mme Necker: «Un homme doit savoir braver l'opinion, une femme s'y soumettre.» Si c'est un conseil, il n'est pas bon; et il est malheureux que Madame de Staël, la seule fois qu'elle cite sa mère, ait si mal choisi. Si l'opinion est bonne, nul homme ne doit la braver; si l'opinion est mauvaise, nulle femme ne doit s'y soumettre. Je n'invoque pas ici les enseignements et les inspirations du christianisme; j'aime beaucoup mieux citer un incrédule qu'un chrétien, quand cet incrédule a raison. Voici donc comment Chénier, dans son _Tableau de la Littérature française_, a jugé l'épigraphe de _Delphine_, et vraiment il dit si bien qu'on ne saurait mieux:
«Nous ne saurions, dit Chénier, admettre le principe qui sert de base à tout l'ouvrage. Non, l'homme ne doit point braver l'opinion, la femme ne doit point s'y soumettre; tous deux doivent l'examiner, se soumettre à l'opinion légitime, braver l'opinion corrompue. Le bien, le mal sont invariables: les convenances qui assujettissent les deux sexes diffèrent entre elles, comme les fonctions que la nature assigne à chacun des deux; mais la nature ne condamne pas l'un au scandale et l'autre à l'hypocrisie; elle leur donna la vertu, la raison, et toutes les convenances s'arrêtent devant ces limites éternelles[126].»
Retenez bien ceci: _Il y a des convenances qui assujettissent les deux sexes, et qui_, d'un sexe à l'autre, _diffèrent entre elles_; or nous verrons que le malheur de Delphine ne vient pas précisément de ce qu'elle brave l'opinion, mais de ce qu'elle méprise les convenances de son sexe, et même les devoirs qui sont communs à tous deux.
Mais je m'en tiens pour le moment, à constater le point de vue de l'écrivain. On a prétendu faire du livre de la fille un sermon sur le texte fourni par la mère. Je crois qu'on s'est trompé, à moins qu'on ait voulu dire que Madame de Staël représente dans Delphine le malheur auquel une femme s'expose quand elle prétend lutter contre l'arbitraire de la société, et dans Léonce le malheur que subit ou qu'apporte aux objets de son affection l'homme qui s'incline devant ce pouvoir inique; et tout le livre est bien moins un acte d'accusation contre cette femme et contre cet homme que contre la société. Mais je ne vais pas même jusque-là; je ne vois dans _Delphine_ ni acte d'accusation ni cause plaidée, mais un tableau passionné de la condition malheureuse de la femme au milieu de la société moderne, où la vertu, c'est-à-dire, selon Madame de Staël, la bonté, a moins de chances de bonheur que l'égoïsme prudent.