Études sur la Littérature française au XIXe siècle - Tome 1 Madame de Staël, Chateaubriand
Part 5
»Découvrez, rendez-nous le plaisir de l'admiration! Il y a trop longtemps que, dans la carrière du beau, l'homme n'a étonné l'homme; il y a trop longtemps que l'âme froissée n'éprouve plus la seule jouissance céleste restée sur cette triste terre, cet abandon complet d'enthousiasme, cette émotion intellectuelle qui vous fait connaître, par la gloire d'un autre, tout ce que vous avez vous-même de facultés pour juger et pour sentir[70].»
Nous avons déjà dit un mot d'un recueil de nouvelles ou de petits romans que Madame de Staël publia la même année. Ce que ce recueil offre de plus remarquable, c'est un _Essai sur les fictions_ qui lui sert d'introduction. L'auteur repousse absolument les fictions merveilleuses et les allégories; elle admet les fictions qui se rattachent à l'histoire, lorsqu'elles ne font que la développer; mais elle condamne les romans historiques; aucun de ceux de Madame de Genlis n'existait encore, ce qui n'empêcha pas Madame de Genlis d'en vouloir à l'auteur qui, d'avance et sans le savoir, avait fait le procès à son système; enfin elle traite des fictions naturelles qui n'ont d'autre base que la vie humaine et d'autre vérité que la vraisemblance. Elle ne veut pas de romans spécialement philosophiques, parce que, dit-elle, tous les romans doivent l'être, et elle professe à cette occasion d'excellentes doctrines littéraires:
«On a fait, dit-elle, une classe à part de ce qu'on appelle les romans philosophiques; tous doivent l'être, car tous doivent avoir un but moral: mais peut-être y amène-t-on moins sûrement, lorsque dirigeant tous les récits vers une idée principale, l'on se dispense même de la vraisemblance dans l'enchaînement des situations; chaque chapitre alors est une sorte d'allégorie, dont les événements ne sont jamais que l'image de la maxime qui va suivre. Les romans de _Candide_, de _Zadig_, de _Memnon_, si charmants à d'autres titres, seraient d'une utilité plus générale, si d'abord ils n'étaient point merveilleux, s'ils offraient un exemple plutôt qu'un emblème, et si, comme je l'ai déjà dit, toute l'histoire ne se rapportait pas forcément au même but. Ces romans ont alors un peu l'inconvénient des instituteurs que les enfants ne croient point, parce qu'ils ramènent tout ce qui arrive à la leçon qu'ils veulent donner; et que les enfants, sans pouvoir s'en rendre compte, savent déjà qu'il y a moins de régularité dans la véritable marche des événements. Mais dans les romans tels que ceux de Richardson et de Fielding, où l'on s'est proposé de côtoyer la vie en suivant exactement les gradations, les développements, les inconséquences de l'histoire des hommes, et le retour constant néanmoins du résultat de l'expérience à la moralité des actions et aux avantages de la vertu, les événements sont inventés: mais les sentiments sont tellement dans la nature, que le lecteur croit souvent qu'on s'adresse à lui avec le simple égard de changer les noms propres.»
On ne lira point sans intérêt, à la suite de ce morceau, quelques réflexions sur les romans en général, et le parallèle de ce moyen d'instruction morale avec celui que présente l'histoire. Tout ce que dit Madame de Staël nous paraît d'une justesse parfaite aussi longtemps qu'il n'est question que des romans qui ne sont point romanesques. Il en est de pareils sans doute; il faudrait seulement savoir s'ils ne font pas exception, et si notre restriction n'atteint pas le genre à peu près tout entier. Vous comprenez bien, Messieurs, que _romanesque_, dans ma pensée, n'est pas synonyme d'intéressant, et que je veux bien qu'un roman, en m'instruisant, m'intéresse: j'y consens d'autant plus volontiers que je comprends qu'il serait moins instructif s'il était moins intéressant. C'est faire, à ce qu'il semble, une assez belle passe aux romanciers, et ils ne peuvent raisonnablement se plaindre de nous. Malheureusement, _mundus cult decipi_ (le monde veut être trompé); ce que la plupart des lecteurs demandent à un romancier, c'est précisément ce que nous ne voulons pas qu'on leur donne; ils veulent qu'on les berce dans l'oubli de la vie, et ils préfèrent follement à l'écrivain qui la leur ferait aimer, celui qui la leur fait haïr, à celui qui met la poésie dans la réalité, celui qui la met ou plutôt qui la cherche ailleurs: je dis celui qui la cherche, puisque une poésie qui ne peut pas se rattacher à la réalité n'est pas une poésie véritable. Le goût du romanesque n'a peut-être pas créé le roman; mais sûrement il lui a fait la loi: c'est le romanesque que presque tout le monde cherche dans le roman, je dis même ceux qui se piquent le plus d'y chercher autre chose. Que conclure de tout ceci? Faut-il ne plus lire de romans? N'en faut-il plus faire? Permettez qu'en remplacement d'une réponse difficile, que je n'ai pas eu le temps de préparer, je vous lise quelques lignes... de quoi? d'un roman. S'il n'en existait que de pareils à ceux de l'auteur que je vais citer, peut-être la question tomberait-elle d'elle-même, ou n'aurait-elle jamais été soulevée. C'est de fort loin, c'est de Stockholm que nous viennent ces bons avis. Mlle Frédérique Bremer peut être comptée parmi les écrivains les plus ingénieux que la Suède possède aujourd'hui.
«Le roman distille la vie. De dix ans il fait un jour, et il concentre cent grains de blé dans une goutte d'alcool. C'est là son métier. La réalité procède autrement. Les grands événements, les tragédies de l'amour, y sont rares. Ils ne sont pas dans les règles de la vie ordinaire, mais dans l'exception. C'est pourquoi, ma chère enfant, ne restez pas là à les attendre: vous y perdriez votre temps et l'ennui vous prendrait. Ne cherchez pas au-dehors les richesses de la vie, créez-les dans votre propre sein. Aimez, aimez le ciel, la nature, la sagesse, aimez les bonnes gens qui vous entourent, et votre vie sera assez riche. Votre navire aérien s'emplira d'un air pur et vif, et vous portera peu à peu dans la patrie de la lumière et de l'amour.»
CHAPITRE TROISIÈME
De l'Influence des passions sur le bonheur des individus et des nations. Réflexions sur le suicide.
J'arrive au premier des ouvrages considérables par l'étendue, au premier livre qu'ait écrit Madame de Staël. Il parut à Lausanne, en 1796, sous ce titre: _De l'Influence des passions sur le bonheur des individus et des nations_, et porte pour épigraphe ce vers de Virgile: _Quæsivit coelo lucem, ingemuitque reperta_, (Il chercha dans le ciel la lumière et gémit de l'avoir trouvée.) Il n'est pas certain que l'auteur ait cherché la lumière dans le ciel; il ne fallait peut-être pas, pour trouver cette lumière-là, s'élever si haut; mais le reste de l'épigraphe est juste: ce livre est une plainte douloureuse, ou du moins la plainte y est l'accent de toutes les paroles de l'auteur, et même des paroles de consolation. Mais Madame de Staël n'a jamais écrit dans le seul but d'épancher son âme; cette personnalité, qui est peut-être la condition et l'inspiration de plus d'un genre de littérature, n'était pas dans la nature de Madame de Staël. La Bruyère avait dit: «Corriger les hommes est l'unique fin que l'on doit se proposer en écrivant;» Madame de Staël dit à son tour: «C'est pour les malheureux qu'il faut écrire,» et cette proposition si absolue peut servir de devise à plusieurs de ses écrits, si ce n'est à tous. Aux bornes d'une jeunesse qu'elle avait peut-être laissé dévorer par des sentiments trop impétueux, et à l'issue d'une révolution où elle avait vu toutes les passions se déchaîner contre le bonheur des particuliers et de la nation, elle sentit pour l'individu le besoin de maîtriser les passions, et pour le gouvernement le devoir de les diriger. C'est tout le plan de son livre, dont elle n'a écrit que la première moitié. Ainsi elle donnait à chaque partie son rôle, raisonnant avec l'individu comme si les passions pouvaient être domptées, avec les gouvernements comme si elles ne pouvaient pas l'être; marche tout à fait rationnelle, car la sagesse consistera toujours à demander à l'individu le vrai absolu et à la société le vrai relatif, quoique la société, à certains égards soit plus capable que l'individu de réaliser le vrai absolu. La sagesse de l'individu est de vouloir être parfait; la sagesse des gouvernements est de ne jamais oublier que les hommes sont imparfaits. Ainsi, selon le voeu de Madame de Staël, le gouvernement doit compter avec les passions de l'individu, et l'individu n'en doit point avoir. Elle n'a développé que la dernière de ces deux propositions.
Le livre de Madame de Staël en rappelle deux autres dont la doctrine diffère ou paraît différer de la sienne. Le P. Senault, de l'Oratoire, le précurseur de Bourdaloue, a écrit un traité, _De l'usage des passions_, où l'on apprend, entre autres choses, «qu'il n'y a point de passions qui ne puissent devenir vertus, et qu'il ne faut qu'un peu de conduite pour leur faire changer de condition;» mais Senault n'a en vue que les passions élémentaires ou abstraites, telles que l'amour et la haine, le désir et l'aversion (qu'il appelle la fuite), la hardiesse et la crainte, etc. Madame de Staël en veut aux passions concrètes ou complexes, qui impliquent un objet déterminé et ne sont, en définitive, qu'un sentiment d'amour ou de haine porté sur un objet particulier: son livre n'est donc, en aucun sens, une réfutation du livre de Senault. Il ne l'est pas davantage de celui d'Helvétius, qui, prenant comme elle les passions de l'homme au sens concret, conseille de les appliquer, autant qu'elles s'y peuvent appliquer, au bonheur de l'homme, à son bonheur matériel; car, en théorie, Helvétius n'en connaît point d'autre. Madame de Staël dédaignait trop une pareille doctrine pour songer à la réfuter. Au nom du bonheur, mais du bonheur moral, elle fait le procès à tout ce qu'on appelle communément _passions_; elle n'en excepte aucune; elle frappe à coups redoublés sur celles dont l'attrait est le plus touchant; [l'on serait tenté de croire,] à la voir si impitoyable [, qu'elle a ses propres injures à venger; en même temps[71]] on se rappelle involontairement ce mot d'une comédie: «N'en parlez donc pas tant, si vous ne l'aimez plus.» Il y a des colères pleines de tendresse, des haines pleines de regrets, et je doute que le chapitre sur l'amour convertisse personne, si ce n'est peut-être à l'amour. Ne croyez pourtant pas qu'il recèle la moindre arrière-pensée: il est écrit avec une bonne foi parfaite, et avec une verve de douleur inimitable. Toutes les passions ensemble, «cette force impulsive, dit-elle, qui entraîne l'homme indépendamment de sa volonté, voilà le véritable obstacle au bonheur individuel et politique[72].» Les passions sont notre unique mal, notre seul danger: car si l'on n'était pas né passionné, qu'aurait-on à craindre? Il n'en faut pas croire les déclamations et les lieux communs, répandus par des écrivains qui n'avaient pas, pour en parler, l'autorité de l'expérience.
«Des hommes froids, qui veulent se donner l'apparence de la passion, parlent du charme de la douleur, des plaisirs qu'on peut trouver dans la peine; et le seul joli mot de cette langue, aussi fausse que recherchée, c'est celui de cette femme, qui, regrettant sa jeunesse, disait: _C'était le bon temps, j'étais bien malheureuse_[73].»
C'est en vain qu'on les a crues nécessaires au mouvement de la vie; tout ce qu'il faut de mouvement à la vie sociale, tout l'élan nécessaire à la vertu existerait sans ce mobile destructeur. C'est en vain qu'on prétend qu'il faut consacrer nos efforts à diriger nos passions, non à les vaincre:
«Je n'entends pas, dit l'auteur, comment on dirige ce qui n'existe qu'en dominant; il n'y a que deux états pour l'homme: ou il est certain d'être le maître au dedans de lui, et alors il n'a point de passions; ou il sent qu'il règne en lui-même une puissance plus forte que lui, et alors il dépend entièrement d'elle. Tous ces traités avec la passion sont purement imaginaires; elle est, comme les vrais tyrans, sur le trône ou dans les fers[74].»
Puisque c'est le bonheur moral, le bonheur de l'âme, que l'auteur veut défendre contre les passions, et que ce bonheur, qui ne saurait être négatif, a pour condition essentielle le libre déploiement des forces bienfaisantes, on comprend ce dont l'auteur accuse avant tout les passions; c'est d'étouffer, d'opprimer ces éléments salutaires, qui sont la semence de nos vertus. Ce qui la frappe surtout, c'est le peu d'espace qui reste à la bonté dans un coeur que les passions ont abordé, et par là même envahi.
«Toutes les passions, certainement, n'éloignent pas de la bonté; il en est une surtout qui dispose le coeur à la pitié pour l'infortune; mais ce n'est pas au milieu des orages qu'elle excite que l'âme peut développer et sentir l'influence des vertus bienfaisantes. Le bonheur qui naît des passions est une distraction trop forte, le malheur qu'elles produisent cause un désespoir trop sombre pour qu'il reste à l'homme qu'elles agitent aucune faculté libre; les peines des autres peuvent aisément émouvoir un coeur déjà ébranlé par sa situation personnelle, mais la passion n'a de suite que dans son idée; les jouissances, que quelques actes de bienfaisance pourraient procurer, sont à peine senties par le coeur passionné qui les accomplit[75].»
L'auteur prend à partie chaque passion: l'amour de la gloire, l'ambition, la vanité, l'amour, le jeu, l'avarice, l'envie, la vengeance, l'esprit de parti; et sur chacun de ces sujets elle répand en abondance les observations justes, les pensées vives, les éclairs de philosophie et de sentiment. La Révolution française, dont les scènes les plus passionnées ont peut-être suggéré la pensée de ce livre, jette son reflet ardent sur un grand nombre des pages dont il est composé, et en font presque un ouvrage de circonstance. On peut citer le tableau de l'influence de la vanité dans les événements de la Révolution française[76]; le chapitre tout entier sur l'esprit de parti[77], étude admirable et qui, si elle n'épuise pas le sujet, en indique tous les points de vue les plus importants; enfin, la plus grande partie du chapitre où l'auteur, avec beaucoup de raison, range le crime au nombre des passions[78]; car le crime, à son tour, engendre le crime; né des passions, il devient lui-même l'objet d'une effroyable passion; il se complaît en lui-même, il se suffit, il s'enivre de sa propre sève et s'empoisonne avec son propre venin.
Le bonheur n'est pas dans les passions; mais où donc est-il? Nulle part, selon notre auteur.
«Les alchimistes seuls, s'ils s'occupaient de la morale, pourraient en conserver l'espoir; j'ai voulu m'occuper des moyens d'éviter les grandes douleurs[79].»
Ailleurs elle appelle la science du bonheur moral, «la science d'un malheur moindre[80].» Où sont-ils donc, les palliatifs de notre incurable infortune? Où trouverons-nous les ressources que nos passions, qui ne sont que notre _moi_ indéfinitivement exagéré, n'ont pu nous offrir? L'amitié, les affections de famille, la religion, renferment-elles plus d'éléments de bonheur? Oui, il y a des gages de bonheur dans toutes les affections, pourvu que d'avance on renonce à toute sorte de réciprocité.
«Contentez-vous d'aimer, nous dit l'auteur; c'est là l'espoir qui ne trompe jamais[81].»
Quant à la religion positive, ou à la dévotion, comme elle l'appelle, elle n'en attend rien. Il est vrai qu'elle n'en connaissait que le fantôme. Nous reconnaîtrons tous le formalisme, mais nullement le christianisme, dans le passage suivant:
«Elle (la dévotion) est presque toujours destructive des qualités naturelles; ce qu'elles ont de spontané, d'involontaire, est incompatible avec des règles fixes sur tous les objets. Dans la dévotion, l'on peut être vertueux sans le secours de l'inspiration de la bonté, et même, il est plusieurs circonstances où la sévérité de certains principes vous défend de vous y livrer. Des caractères privés de qualités naturelles, à l'abri de ce qu'on appelle la dévotion, se sentent plus à l'aise pour exercer des défauts qui ne blessent aucune des lois dont ils ont adopté le code. Par delà ce qui est commandé, tout ce qu'on refuse est légitime; la justice dégage de la bienfaisance, la bienfaisance de la générosité, et contents de solder ce qu'ils croient leurs devoirs, s'il arrive une fois dans la vie où telle vertu clairement ordonnée exige un véritable sacrifice, il est des biens, des services, des condescendances de tous les instants, qu'on n'obtient jamais de ceux qui, ayant tout réduit en devoir, n'ont pu dessiner que les masses, ne savent obéir qu'à ce qui s'exprime[82].»
Ceci n'est pas une figure de fantaisie, c'est bien un portrait: nous connaissons l'original; mais il fallait à cette contrefaçon du christianisme opposer le christianisme lui-même, qui, en dernier résultat, est un amour, une passion, si j'ose m'exprimer ainsi, et qui, par là même, a le caractère d'infini qui manque à une dévotion calculatrice et méticuleuse. Au lieu de cela, l'auteur met en regard de ce fantôme une chimère, celle de la religion naturelle, exempte, à son avis, des défauts de la religion positive, mais que pourtant elle ne juge pas à propos de compter au nombre des ressources de l'humanité.
Nos ressources les plus assurées, suivant Madame de Staël, sont en nous, et dépendent tout entières de notre volonté. C'est la philosophie, l'étude et la bienfaisance. Il est bon de savoir ce que c'est que cette philosophie, et ce qu'elle promet. Lisons:
«La philosophie, dont je crois utile et possible aux âmes passionnées d'adopter les secours, est de la nature la plus relevée. Il faut se placer au-dessus de soi pour se dominer, au-dessus des autres pour n'en rien attendre. Il faut que, lassé de vains efforts pour obtenir le bonheur, on se résolve à l'abandon de cette dernière illusion, qui, en s'évanouissant, entraîne toutes les autres après elle. Le philosophe, par un grand acte de courage, ayant délivré ses pensées du joug de la passion, ne les dirige plus toutes vers un objet unique, et jouit des douces impressions que chacune de ses idées peut lui valoir tour à tour et séparément[83].»
On a beau se contenter d'un malheur moindre en guise de bonheur, la consolation qui nous est offerte sous le nom de philosophie est si triste qu'elle ne fait guère moins de peur que le malheur même. Et remarquez qu'il ne s'agit point ici de philosophie spéculative; on pourrait comprendre que la puissance de l'abstraction enlevât l'âme au sentiment d'une réalité douloureuse, et quelque passagère que fût cette diversion, elle serait quelque chose pour quelques hommes au moins; mais la philosophie dont on nous parle, qu'est-elle autre chose qu'un froid calcul et qu'une résignation sans amour? Ah! que Madame de Staël, si aimante et si peu philosophe dans le sens qu'elle donne à ce mot, aurait bien pu ajouter à ses tristes prescriptions les mots du poète:
Je vous donne un conseil qu'à peine je reçois.
Je l'aime bien mieux lorsqu'elle indique aux affligés, c'est-à-dire à tous les hommes, les consolations qui naissent de la bienfaisance; lorsque, à défaut de la religion, qu'elle ne connaît pas encore, elle inaugure, à la fin de son ouvrage, la religion de la pitié! Je parle de la pitié de l'homme pour l'homme: l'auteur ne devait connaître que plus tard l'adorable secret de la pitié d'un Dieu. Cette invocation à la pitié est touchante; elle dut l'être surtout alors; elle répondait au secret besoin des coeurs, fatigués de haïr. Elle était la seule conciliation possible entre les opinions encore intraitables, entre les partis encore armés jusqu'aux dents, entre des adversaires presque également coupables, presque également malheureux, qui tous, sans en excepter les plus criminels, avaient quelque chose à pardonner. Que Madame de Staël ait renfermé toute la morale dans la pitié, qu'elle ait cru à tort qu'un sentiment pouvait se commander, et qu'une plante pouvait croître sans racines, tout cela ne nous empêchera pas de bénir cet appel à la pitié qu'un coeur plein de pitié fait retentir au milieu de l'universelle douleur. Pourquoi vient-elle affaiblir une impression si douce en terminant son livre par cette observation:
«J'aurais pu traiter la générosité, la pitié, la plupart des questions agitées dans cet ouvrage, sous le simple rapport de la morale qui en fait une loi; mais je crois la vraie morale tellement d'accord avec l'intérêt général, qu'il me semble toujours que l'idée du devoir a été trouvée pour abréger l'exposé des principes de conduite qu'on aurait pu développer à l'homme d'après ses avantages personnels[84].»
Il n'y a ici que de l'imprudence dans l'expression; la pureté de l'intention, l'élévation du sentiment est irrécusable; mais on sent que la méthode philosophique manquait à ce noble esprit, et ce n'est pas là seulement qu'on le sent. Le livre, écrit d'inspiration, d'intuition pour ainsi dire, n'a pas été surveillé dans sa marche et dans son développement par l'esprit d'une analyse sévère. Il a une grande valeur littéraire, intellectuelle, sans avoir une grande valeur scientifique. On n'en tirera pas une doctrine, et l'intérêt qu'il excite sera peu différent de celui qui s'attache aux compositions lyriques, dont l'auteur est le véritable sujet.
Le style de ce livre est brillant, mais négligé. Causer ainsi, ce serait causer admirablement, mais ce ne serait pas toujours bien écrire. Madame de Staël fut quelque temps encore avant de bien savoir ce que c'est que le style écrit. Elle ne se serait pas pardonné plus tard, en dehors de la conversation, des phrases comme celles-ci:
«Quand les parents aiment assez profondément leurs enfants pour vivre en eux, pour faire de leur avenir leur unique espérance, pour regarder leur propre vie comme finie, et prendre pour les intérêts de leurs enfants des affections personnelles, ce que je vais dire n'existe point; mais lorsque les parents restent dans eux-mêmes, les enfants sont à leurs yeux des successeurs, presque des rivaux, des sujets devenus indépendants, des amis dont on ne compte que ce qu'ils ne font pas, des obligés à qui on néglige de plaire, en se fiant sur leur reconnaissance, des associés d'eux à soi, plutôt que de soi à eux; c'est une sorte d'union dans laquelle les parents, donnant une latitude infinie à l'idée de leurs droits, veulent que vous leur teniez compte de ce vague de puissance, dont ils n'usent pas après se l'être supposé, etc.[85]»
Mais j'avoue qu'en lisant ces pages entraînantes de verve, étincelantes d'esprit, on ne s'aperçoit guère de ces taches, à moins qu'on ait, comme moi, la désagréable mission de les signaler; il fallait presque, dans le temps, un peu de malveillance pour aider à les voir; l'éloquence couvrait tout, et l'on peut dire de l'auteur, comme de ce héros d'une tragédie moderne:
Ses fautes se cachaient dans l'éclat de sa gloire
Je m'aperçois d'une omission que je dois réparer, mais que je ne répare pas sans répugnance. Le suicide est excusé, presque approuvé, dans le livre sur l'_Influence des Passions_, comme il l'est, à propos de la mort de Rousseau, dans les _Lettres_ de Madame de Staël sur ce grand écrivain. Je dois citer les passages: