Études sur la Littérature française au XIXe siècle - Tome 1 Madame de Staël, Chateaubriand
Part 39
Il est impossible de s'expliquer autrement que par la fatigue des inexactitudes tellement sensibles qu'il ne faut que peu de connaissances pour les apercevoir et point de talent pour les éviter. C'est par pure distraction que M. de Chateaubriand a pu traduire par _le meilleur_ le mot _goodliest_ qui signifie _le plus beau_, et qui, dans l'endroit en question (I, 254), ne peut même pas signifier autre chose. Il savait bien aussi que, dans _thy gay legions_ (I, 310), _gay_ signifie _brillantes_ plutôt qu'_élégantes_. Il n'a pu voir aucune raison de traduire _stood at my head a dream_ par cette phrase bizarre: _à ma tête se tint un songe_ (II, 89), aussi inintelligible en français qu'elle se dit couramment en anglais, et dont l'image pouvait si bien trouver dans notre langue son équivalent. On lit, tome II, page 99: _quel vrai délice peut s'assortir?_ ce qui n'a pas de sens; qu'est-ce en effet qu'_un délice qui s'assortit_? C'est qu'il y a ellipse en anglais; _quelle société peut s'assortir, quel vrai délice_ (peut-il y avoir)? _From her seat_ (II, 196), signifie _de dessus ses fondements_, et non _sur ses fondements_; le mot et l'idée le veulent également. _Arracher_, donné en traduction de _pluck_ (I, 349), est également repoussé par le dictionnaire et par le sens. Ces mots remarquables: _the hot hell that always in him burns, though in mid heaven_ (II, 166) sont traduits: _l'enfer qui brûle toujours en lui quoique dans un demi-ciel_, l'usage de la langue et le besoin de l'idée réclament au lieu de _demi-ciel_ le _milieu du ciel_; mots qui trouvent un beau commentaire dans ce passage du livre II:
«Quoi! glorifier son trône en murmurant des hymnes, chanter à sa divinité des alléluïa forcés!... Telle sera notre tâche dans le ciel, telles seront nos délices! Oh! combien ennuyeuse une éternité ainsi consumée en adorations offertes à celui qu'on hait[503].»
Pour nous résumer (et sans doute il en est temps), le système de fidélité verbale est bon et vrai sauf l'excès. Tout les faits bien examinés, il est rationnel de partir des mots et de la phrase de l'original comme de l'hypothèse la plus vraisemblable; ainsi procède celui qui cherche à se rendre compte des phénomènes naturels; et il en est d'une hypothèse qui explique toutes les parties d'un fait, comme d'une forme qui conserve toutes les parties de la pensée et toutes les intentions de l'écrivain; cette hypothèse et cette forme se vérifient à cette épreuve. Il y a seulement lieu de regretter que le traducteur de Milton ait exagéré un principe vrai; mais on se tromperait si l'on prêtait d'avance à l'ensemble de son ouvrage la physionomie un peu étrange et l'attitude un peu roide des passages que nous avons cités. Si plusieurs fois dans chaque page la diction étonne, effraye même par son âpreté, si quelques passages sont pénibles à lire, si le rythme est trop souvent négligé et l'euphonie trop souvent bravée, l'impression générale qui reste de cette lecture absout le traducteur, je ne dis pas son système. Car, de fait, les beautés, la vie de ce Milton français, je les impute à M. de Chateaubriand plutôt qu'à sa méthode. C'est moins peut-être pour l'avoir suivie que pour l'avoir abandonnée à propos, qu'il a entretenu dans sa prose la flamme de la poésie de Milton. Et du reste, qui pouvait mieux que lui arracher à cette méthode tout ce qu'elle ne donne qu'à regret, tout ce qu'à d'autres traducteurs elle aurait absolument refusé? Ce qui est sûr, quant à nous du moins, c'est qu'à travers ce langage hérissé de barbarismes volontaires, on a eu commerce avec le génie de Milton, on a éprouvé de fort près sa présence, on croit l'avoir vu, non à travers le voile d'une traduction, mais à travers le milieu d'un air diaphane et pur. Aucune traduction de ce poème ne nous avait donné une aussi vive conscience d'avoir lu Milton lui-même; aucune n'avait assuré à ce chef-d'oeuvre un aussi grand pouvoir sur notre imagination et sur notre coeur; dans aucune il ne nous avait paru si grand!
Mais quand la traduction de M. de Chateaubriand ne produirait point cet effet, dont, pour notre part, nous avons à coeur de rendre témoignage, et quand il aurait étouffé le feu de son poète, nous ne laisserions pas de célébrer, même dans son erreur, cette dévotion du génie au génie. Nous ne laisserions pas d'admirer cette religion du beau et du vrai qui tient par des fibres secrètes à la racine de toute religion. Nous aimerions à signaler dans le talent, qui est une royauté, cette abdication d'un nouveau genre, ce respect qui ne saurait se rassasier d'obéissance, et qui, dans une servitude générale, se crée encore, comme à plaisir, une seconde servitude. Tant de journées consumées dans le plus rude labeur, qui mérite et ne se promet pas la gloire, sont une leçon pour tant d'hommes qui écrivent et qui ne travaillent pas. On parle de l'enthousiasme de la jeunesse: mais où est, parmi nos jeunes gens, un tel enthousiasme, une telle abnégation? N'eût-il fait que leur en donner l'exemple, et dût cette nouvelle traduction de Milton passer comme tant d'autres (et certes elle restera), la littérature, la poésie, la religion auraient de grandes obligations à M. de Chateaubriand. C'est pour nous un besoin de les reconnaître; et une douceur de penser que nous exprimons la pensée de mille autres, qui se sont abreuvés en silence à la source que M. de Chateaubriand a rouverte pour eux, et le remercient en silence des nobles et saintes jouissances qu'ils doivent à son courageux travail.
III
Congrès de Vérone. Guerre d'Espagne. Négociations. Colonies espagnoles.
2 volumes in-8°.--1838[504].
Tout le monde ne s'attendait pas que l'auteur, quel qu'il fût, de la guerre de 1823, en viendrait réclamer l'honneur. C'était bien assez de l'absoudre, et peu de gens peut-être y étaient disposés. M. de Chateaubriand nous apprend aujourd'hui que cet événement _lui appartient_[505]; il s'en glorifie; il paraît compter sur l'approbation générale; mais loin de vouloir _surprendre_, comme on dit, _la religion_ de ses juges, il les met en état, en leur communiquant sans réserve toutes les pièces du procès, de prononcer contre lui. Ce n'est peut-être pas un modèle d'humilité que cet ouvrage, mais c'est un modèle de loyauté. Sous ce rapport, nous ne devons à l'auteur que des éloges, et des remerciements pour l'exemple qu'il donne.
Quant aux éloges que l'auteur réclame ouvertement pour ce grand acte de sa vie politique[506], nous hésiterions davantage à les lui décerner, s'il pouvait nous appartenir d'énoncer une opinion et même d'en avoir une sur la question que ce livre vient de poser. De bon coeur, nous ferions cortège à Scipion montant au Capitole pour remercier les dieux; mais notre indécision nous retient en bas, heureux pourtant si nous voyons la foule accompagner Scipion. Après cet aveu, nous sommes au moins tenu de donner la raison de nos doutes. M. de Chateaubriand ne dit rien qui nous permette de croire qu'il ait, de 1822 à 1838, essentiellement changé de principes, ni varié dans ses jugements sur les hommes et sur les races. Je dis depuis 1822, je ne voudrais pas dater de plus loin; deux ans plus haut je rencontrerais ces fameux _Mémoires sur le duc de Berry_, entre lesquels et les opinions du nouveau livre, il y a, ce me semble, un intervalle immense. Mais si, de l'époque de ces _Mémoires_ à celles du congrès de Vérone, les opinions de l'auteur étaient déjà devenues ce que nous les voyons aujourd'hui, si dès 1822, l'auteur eût pu écrire ces lignes, aussi admirables de pensée que d'expression:
«Durée de race, si salutaire aux peuples monarchiques, ne serait-elle pas redoutable aux rois? Le pouvoir permanent les enivre; ils perdent les notions de la terre; tout ce qui n'est pas à leurs autels, prières prosternées, humbles voeux, abaissements profonds, est impiété. Leur propre malheur ne leur apprend rien; l'adversité n'est qu'une plébéienne grossière qui leur manque de respect, et les catastrophes ne sont pour eux que des insolences. Ces hommes, par le laps du temps, deviennent des _choses_; ils ont cessé d'être des _personnes_; ils ne sont plus que des monuments, des pyramides, de fameux tombeaux[507].»
Je le répète, si M. de Chateaubriand pensait ainsi en 1822, comment a-t-il pu entreprendre la guerre d'Espagne? comment n'a-t-il pas vu que son succès armait infailliblement cette race incorrigible et cette cour aveuglée contre les libertés publiques, et que c'était la Révolution française, je dis dans ses résultats légitimes et consacrés, que c'était la Charte, en un mot, qu'il allait étouffer dans la Péninsule?
S'il était vrai, comme le lui écrivait M. de Villèle, «en opposition avec les déclamations soldées de quelques journaux, que cette guerre fût repoussée par l'opinion la plus saine et la plus générale[508],» ce fait même ne devenait-il pas une objection? et puisque cette désapprobation anticipée de la nation ne tenait pas à la défiance du succès, l'espoir du succès donnait-il l'espoir de réconcilier l'opinion, sans laquelle, après tout, on ne peut rien dans un État libre?
Il est d'ailleurs des succès dangereux et des victoires qui embarrassent. «C'est bien coupé, disait à Henri III sa mère Catherine; à présent il faut coudre.» Avait-on pourvu à cette _couture_ si importante? en avait-on prévu l'énorme difficulté? S'il y avait en Espagne, pour l'établissement d'un ordre nouveau, des éléments convenables et disponibles, a-t-on su se les approprier? S'ils n'existaient pas, pourquoi entrer dans une carrière sans issue? Quel a été pour l'Espagne le résultat de la guerre d'Espagne? Tout le monde le sait maintenant, et vraiment il semble que tout le monde eût pu le prévoir, et surtout l'homme qui nous dit aujourd'hui: «En fait de _prévision_ et de conception indépendante, personne ne peut nous en remontrer[509].»
Je sais qu'on oppose une fin de non-recevoir. On a été _chassé_ du ministère au moment d'assurer les résultats de l'entreprise. Seul on eût pu achever ce qu'on avait seul conçu et entrepris. Mais ceux qui jugent que l'oeuvre était essentiellement vicieuse se donneront peu de peine, je crois, pour conjecturer les moyens que l'on comptait employer pour la rendre bonne.
L'éloquence de l'auteur est grande; mais les faits sont encore plus éloquents; et il est douteux qu'elle puisse arracher des esprits une conviction qui s'y est enracinée: c'est que, s'il est vrai que le mauvais succès de cette guerre eût immédiatement perdu ses auteurs, le bon succès de cette expédition ne devait pas, à la longue, leur être moins fatal. Les Bourbons devaient périr par la prospérité comme par l'adversité; car il y a des dispositions avec lesquelles tout nuit; ce ne sont pas les circonstances qui sauvent, mais la sagesse. Le Trocadéro a préparé la chute, Alger l'a consommée.
C'est ainsi qu'on pense aujourd'hui, et c'est ainsi qu'on pensait alors. Il se pourrait que M. de Chateaubriand, bien qu'il nous dise que les deux hommes qui sont en lui n'ont entre eux aucune communication[510], n'eût pas tellement surveillé le poète que celui-ci n'eût séduit l'homme d'État; et nous savons quelle est la séduction d'une telle poésie! Nous l'avons dit ailleurs: le poète est le vrai _moi_ de M. de Chateaubriand[511]. Et si, dans un sens, il est très vrai que la communication qu'il nie n'existe pas en effet, c'est-à-dire si le style du poète n'a jamais passé dans les dépêches du ministre, si ces documents sont autant, quoique autrement, admirables que les productions littéraires de leur auteur, on comprend cependant qu'il y a une poésie de conception, d'espérance, de conduite, qui peut pénétrer dans les entreprises, et leur imprimer son caractère, sans l'accompagnement littéraire du rythme et des métaphores.
Il faudrait pourtant rendre grâces à la poésie si l'on devait à son intervention, même illégale, quelques-uns des caractères qui ont signalé cet acte mémorable de la vie publique de notre auteur. Mais ce n'est pas à elle, c'est à une source plus élevée, que nous devons rapporter et les intentions de M. de Chateaubriand en commençant la guerre, et ses nobles quoique inutiles efforts pour épargner à l'Espagne des réactions sanglantes et honteuses. Que n'a-t-il pu au moins épargner à la dynastie qu'il voulait sauver par la gloire, la honte de ces sales discussions qui suivirent la guerre d'Espagne, et mirent au jour tant de turpitudes cachées! À des pouvoirs que l'opinion repousse, la boue est plus fatale que le sang.
Le plaidoyer de l'illustre écrivain n'a donc pas porté dans notre esprit une pleine conviction; nous ne sommes pas sûr que le grand acte dont il se glorifie n'ait pas été une grande erreur. Mais nous nous ferions tort à nous-même en ne convenant pas que ce même livre, et notamment dans sa partie diplomatique, donne une haute idée de M. de Chateaubriand comme homme d'intelligence et même comme homme d'action. Était-il fait pour tenir, en des temps difficiles, le gouvernail d'un État? son génie eût-il suffi à quelqu'un de ces moments capitaux où le pilote, en pesant sur sa barre, imprime un nouveau cours à toutes les affaires humaines, et attache un avenir séculaire à la destinée d'une race ou d'une institution? Est-il, en un mot, un génie en politique, ou seulement un très grand esprit? Il est au moins, et bien certainement, un très grand esprit. Ce livre nous paraît plein de jugements vrais, de vues saines et grandes. Et rien n'empêcherait d'en tirer, si je puis dire ainsi, tous les éléments d'un grand ministre, si des jugements et des vues pouvaient jamais former, par leur réunion, cet empirisme sublime qui est le génie même, et qui ne semble pouvoir être ni composé ni décomposé. C'est dans les actes mêmes et dans leurs résultats que se constate le génie politique, génie si différent de celui de l'historien, que le plus grand homme d'État peut fort bien être historien médiocre, et le plus grand historien, politique malhabile. Ce n'est pas que M. de Chateaubriand n'ait raison de s'élever contre le préjugé qui tend à éloigner des affaires les hommes de pensée; la pensée ne rend pas impropre à l'action; toutefois le génie de l'action reste un génie à part.
En politique pas plus qu'en morale, le succès n'est le vrai juge des actions, ni la vraie mesure de notre valeur. Ce que les uns appellent fortune et les autres Providence, conserve son droit dans les affaires humaines, et, pour l'exercer à coup sûr, se tient hors de l'atteinte de toute prévision humaine, de celles mêmes du génie. Le génie n'est pas toujours heureux, et les faits, comme l'a dit ailleurs M. de Chateaubriand, les faits ont leur iniquité! Pourquoi le génie, qui est la vertu de l'intelligence, jouirait-il d'une immunité refusée à la vertu, qui est le génie de la conscience? Malheureusement l'iniquité des hommes est encore plus grande que celle des faits; ils révèrent des succès immérités, et presque toujours, à leurs yeux, les revers sont justes; il faut, pour être réputé génie, être heureux, et commencer par l'être. Qu'un homme, né ministre, arrive aux affaires en un moment fatal, et qu'il faille, par la force des circonstances, que son premier coup soit un _va-tout_, un revers l'arrête au début, le rejette dans l'inaction et dans l'ombre; et s'il compte, pour s'en tirer, sur la postérité, il faut qu'il soit né confiant!
* * * * *
Quoi qu'il en soit, ce livre est une belle oeuvre d'historien et de politique; mais quand elle ferait, sous ces deux rapports, moins d'honneur à M. de Chateaubriand, quel honneur ne fait-elle pas à son talent d'écrivain! Nous ne croyons pas que, dans aucun de ses ouvrages, il ait répandu plus de beautés, ni des beautés plus vraies et plus diverses. La verve et la perfection de la forme ne sont point ici aux dépens l'une de l'autre; toutes les deux sont à la fois portées au plus haut degré, et semblent dériver l'une de l'autre. Le style propre à M. de Chateaubriand ne nous a jamais paru plus accompli que dans cette dernière production; nous devrions dire _les styles_, car il y en a plusieurs, et dans chacun il est presque également parfait. L'homme d'État dans ses éloquentes dépêches, l'historien-poète dans ses vivants tableaux, le peintre des moeurs dans ses sarcasmes mordants et altiers, se disputent le prix et nous laissent indécis dans l'admiration. Dans le dernier genre pourtant, l'auteur, de loin à loin, glisse vers des tons moins purs. Ceci, par exemple, ne plaira pas à tout le monde:
«Le comte de Bernstorff était ministre des affaires étrangères à Berlin lorsque nous étions ministre plénipotentiaire de France auprès de cette cour. Sa femme, grande et belle, rappelait cette ambassadrice de Danemark auprès d'Anne d'Autriche... Le comte de Bernstorff, qui, au lieu de la Danoise, n'avait avec lui à Vérone que la goutte, voyait déjà la France rendue à son énergie militaire et songeait que cette France était frontière de la Prusse[512].»
La grande réputation de M. de Chateaubriand semble se rattacher à ses premières productions; on a l'air de croire que l'auteur d'_Atala_ et des _Martyrs_ n'a fait que se continuer. C'est une erreur. Son talent n'a cessé, depuis lors, d'être en voie de progrès; à l'âge de soixante-dix ans, il avance, il acquiert encore, autant pour le moins et aussi rapidement qu'à l'époque «de sa plus verte nouveauté.» Ce n'est plus cette imagination s'enivrant d'elle-même, se berçant dans ses propres créations, enchantée autant qu'enchanteresse, satisfaite de son travail pourvu qu'elle eût tiré de toutes choses, et même de la douleur, des images et des accords. Ce talent, à mesure que la pensée et la passion s'y sont fait leur part, a pris une constitution plus ferme; la vie et le travail l'ont affermi et complété; sans rien perdre de sa suavité et de sa magnificence, le style s'est entrelacé, comme la soie d'une riche tenture, à un canevas plus serré, et ses couleurs en ont paru tout ensemble plus vives et mieux fondues. Tout, jusqu'à la forme de la phrase, est devenu plus précis, moins flottant; le mouvement du discours a gagné en souplesse et en variété; une étude délicate de notre langue, qu'on désirait fléchir et jamais froisser, a fait trouver des tours heureux et nouveaux, qui sont savants et ne paraissent que libres. Le prisme a décomposé le rayon solaire sans l'obscurcir; et les couleurs qui en rejaillissent éclairent comme la lumière. Aucune de ces vertus et de ces grâces de style ne manque aux passages suivants:
«Sous la Restauration... la légitimité constitutionnelle ne paraissait à aucun esprit ému le dernier mot de la république ou de la monarchie. On sentait sous ses pieds remuer dans la terre des armées ou des révolutions qui venaient s'offrir pour des destinées extraordinaires. M. de Villèle était éclairé sur ce mouvement; il voyait croître les ailes qui, poussant à la nation, l'allaient rendre à son élément, à l'air, à l'espace, immense et légère qu'elle est. M. de Villèle voulait retenir cette nation sur le sol, l'attacher en bas; nous doutons qu'il en eût la force. Nous voulions, nous, occuper les Français à la gloire; essayer de les mener à la réalité par des songes: c'est ce qu'ils aiment[513].»
»Si la Légitimité a disparu glorieusement, la personne légitime s'est-elle retirée égale en gloire à la Légitimité? Tombé tout armé dans un fleuve après la bataille de Pescare, déjà recouvert par les flots, Sforze éleva deux fois son gantelet de fer au-dessus des vagues: est-ce le gantelet de Robert-le-Fort qui s'est montré à la surface de l'abîme, dans le naufrage de Rambouillet[514]?»
Du reste, rien de ce qui dota d'un charme si nouveau les premiers écrits de M. de Chateaubriand, rien de ce qui créa, à l'aurore de ce siècle, son individualité littéraire, ne s'est perdu à travers les phases diverses de son âme et de sa destinée. Il n'a pas cessé d'être en commerce avec la nature et la solitude; «il a mis, comme il le dit lui-même, sa main dans le siècle, son intelligence au désert[515];» parmi les bruits lointains d'une bataille gigantesque qui va décider du sort de l'Europe et de sa propre destinée, il a des oreilles pour le son d'une horloge de village et pour le gloussement d'une poule d'eau; sans disparate il mêle ces souvenirs au souvenir de Waterloo et de Napoléon; et s'agit-il de raconter son expulsion du ministère, il débute ainsi:
«Le 6 au matin, nous ne dormions pas; l'aube murmurait dans le petit jardin; les oiseaux gazouillaient: nous entendîmes l'aurore se lever; une hirondelle tomba par notre cheminée dans notre chambre; nous lui ouvrîmes la fenêtre: si nous avions pu nous envoler avec elle[516]!»
Ces alliances ne semblent permises qu'à M. de Chateaubriand; au fond, elles le sont à tout le monde; il est permis à tout le monde d'être soi-même, d'être vrai; elles sont charmantes sous sa plume, parce qu'elles existaient d'abord dans son âme, où se rencontrent et s'entrebaisent les goûts du solitaire et les préoccupations de l'homme social; supposez avec l'intention du même style une âme différente, et vous aurez une composition où les couleurs se heurtent au lieu de se fondre:
Chacun, pris dans son air, est agréable en soi; Ce n'est que l'air d'autrui qui peut déplaire en moi[517].
À tout prendre pourtant, il y a du _faire_ dans la manière de M. de Chateaubriand, comme il y en a dans toute la littérature actuelle. L'effet, et même le prestige, sont cherchés jusque dans les écrits les plus simples; cette recherche est avouée, et c'est la seule ingénuité qui nous reste. Il y avait, chez les écrivains du grand siècle, plus d'art que chez les nôtres, et moins d'artifice. Les plus grandes beautés de nos écrits sont plus ou moins des beautés _faites_; et puisque néanmoins, je les appelle _beautés_, j'entends bien que la nature y a sa part, et qu'il ne s'y trouve ni faux ni affectation. Mais enfin, et cela était inévitable, nous sommes dès longtemps, sous le rapport du style, sortis de l'âge d'innocence; et la simplicité d'intention n'est plus de notre temps. Heureux et rare est l'écrivain qui peut faire encore quelque illusion là-dessus; il faut croire qu'il a commencé par se la faire à soi-même. Si, dans son beau morceau sur Charles X à Prague, M. de Chateaubriand, homme, s'était retourné, je crois bien qu'il aurait aperçu derrière lui l'écrivain l'accompagnant d'un pas furtif; mais sûrement l'_homme_ croyait bien être seul lorsqu'il écrivait ces lignes touchantes:
«La dernière fois que je vis les proscrits de Rambouillet, c'était à Buschtirad, en Bohême. Charles X était couché; il avait la fièvre: on me fit entrer de nuit dans sa chambre: Une petite lampe brûlait sur la cheminée: Je n'entendais dans le silence des ténèbres que la respiration élevée du trente-cinquième successeur de Hugues Capet. Mon vieux roi! votre sommeil était pénible; le temps et l'adversité, lourds cauchemars, étaient assis sur votre poitrine. Un jeune homme s'approcherait du lit d'une jeune fille avec moins d'amour que je ne me sentis de respect en marchant d'un pas furtif vers votre couche solitaire. Du moins, je n'étais pas un mauvais songe comme celui qui vous réveilla pour aller voir expirer votre fils! Je vous adressais intérieurement ces paroles que je n'aurais pu prononcer tout haut sans fondre en larmes: «Le ciel vous garde de tout mal à venir! Dormez en paix ces nuits avoisinant votre dernier sommeil! assez longtemps vos vigiles ont été celles de la douleur. Que ce lit de l'exil perde sa dureté en attendant la visite de Dieu! Lui seul peut rendre légère à vos os la terre étrangère.[518]»