Études sur la Littérature française au XIXe siècle - Tome 1 Madame de Staël, Chateaubriand

Part 34

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Rien de plus sévère en intention; mais, de fait, on n'a jamais rien dit de plus honorable pour Luther. C'est dire qu'il ne vit les choses qu'en chrétien, et par leur côté spirituel. Il les vit donc comme Jésus-Christ les aurait vues. Il ne vit pas, ou plutôt, il ne voulut pas voir des intérêts de hiérarchie, des questions d'institutions, mais l'Évangile, vie et condition de toute institution chrétienne. Il donna moins d'attention aux sociétés passagères des hommes qu'à l'homme lui-même et à ses intérêts éternels. Il savait apparemment que la vérité dans les institutions ne manque pas quand une fois on a la vérité dans les idées; c'est le centre qu'il vit malade, et au centre qu'il voulut porter remède. La vue la plus chrétienne était aussi la vue la plus philosophique, et il en est toujours ainsi, car la vraie religion est l'unique philosophie. C'est donc au _grand côté des choses_ que s'attacha ce grand coeur. En s'attachant à l'autre, il aurait laissé tout au plus la réputation d'un politique; il ne voulut être que chrétien: sa réputation et son influence y ont-elles gagné ou perdu? Quoi qu'il en soit, il faut prendre acte du reproche de M. de Chateaubriand: ce reproche est une apologie sans réplique des intentions et de l'oeuvre de Luther. Mais n'est-il pas triste que l'auteur du _Génie du Christianisme_ ne sache point encore quelles choses le christianisme tient pour petites, et quelles il appelle grandes?

Nous lisons ailleurs:

«Luther ne voulut rien céder à Zwingli, à Bucer et à OEcolampade qui le suppliaient de s'entendre avec eux; ils lui auraient donné la Suisse et les bords du Rhin... Un homme à grandes conceptions, désirant changer la face du monde, se serait élevé au-dessus de ses propres opinions; il n'aurait pas arrêté les esprits qui cherchaient la destruction de ce que lui-même prétendait détruire. Luther fut le premier obstacle à la réformation de Luther[460].»

Je prie l'auteur d'observer que tout ce qui est dit ici de Luther, se pourrait dire à meilleur titre de notre Seigneur Jésus-Christ. Si s'élever au-dessus de sa foi est le propre des grandes conceptions, Jésus-Christ n'en a eu que de petites. Car plutôt que de se mettre au-dessus de ses opinions, c'est-à-dire de la vérité dont il était dépositaire et dont l'abandon lui eût valu des hommages et une popularité immense, Jésus-Christ aima mieux mourir. Il paraît, ou que Jésus-Christ a fait peu de cas des grandes conceptions, ou qu'il a jugé petites celles qui paraissent grandes à M. de Chateaubriand. N'est-il pas possible que Jésus-Christ, et Luther à son exemple, aient estimé que la plus grande des conceptions est de préférer la vérité à toutes choses? Je dis la vérité, puisque pour chacun de nous, notre opinion ou notre conviction est la vérité. Ce principe de conduite est la gloire distinctive des âges chrétiens. L'histoire moderne lui doit ses principaux caractères et son plus grand intérêt, et depuis longtemps la conscience générale rend hommage à ce désintéressement qui met une pensée à plus haut prix qu'un empire. Comment se ferait-il que les grandes conceptions fussent d'un côté et le désintéressement de l'autre, que ce qui fait la force de l'âme fît la faiblesse de l'esprit, et que ce qui est généreux fût insensé? Comment supposer que le divorce du vrai et de l'utile soit dans la nature des choses et dans le dessein de Dieu, et qu'il y ait contradiction entre les oeuvres d'une même sagesse et les dons d'une même main? M. de Chateaubriand abjurait-il son génie lorsqu'il refusait la fortune plutôt que de la devoir à l'assassin du dernier Condé? Aucun de ses ouvrages, selon moi, ne renferme une plus grande conception. Non, la vérité et le bien ne sont pas séparés. L'Évangile n'est pas un astre sinistre pour la société; et Luther, en renonçant au protectorat de l'Europe plutôt qu'à une seule de ses convictions, a fait oeuvre de bonne politique en même temps que d'abnégation. Le bien social résulte de nos sentiments plutôt que de nos spéculations; et il est assez prouvé qu'en politique aussi bien qu'en littérature «les grandes pensées viennent du coeur[461].»

Le reproche est donc un hommage; et quand M. de Chateaubriand ajoute que Luther arrêta les esprits qui cherchaient la destruction de ce que lui-même prétendait détruire, l'assertion est gratuite et en contradiction avec ce qui précède. De quel droit imputer à Luther de n'avoir détruit qu'une partie de ce qu'il condamnait? et comment est-il permis de le supposer, après qu'on a dit qu'il ne sut pas s'élever au-dessus de ses opinions? Ces deux reproches se détruisent mutuellement; et si M. de Chateaubriand daigne un jour étudier l'histoire et les doctrines d'une secte pour laquelle il témoigne trop de mépris, il verra que l'élément négatif, mis en saillie par les rationalistes, n'est point le caractère des réformateurs ni l'esprit de leur oeuvre. La religion de Luther est très positive, nullement rationaliste; elle s'appuie sur des miracles, elle est hérissée de mystères, elle réclame l'infini en morale, et peut-être elle est plus effrayante pour l'homme naturel que le catholicisme lui-même.

«La Réformation, dit l'auteur, éclata au sujet de quelques aumônes destinées à élever au monde chrétien la basilique de Saint-Pierre. Les Grecs auraient-ils refusé les secours demandés à leur piété, pour bâtir un temple à Minerve[462]?»

Les hommes du seizième siècle qui refusaient l'aumône à Léon X n'étaient pas des Grecs; c'étaient des chrétiens; ils avaient puisé leurs principes dans la Bible et non dans Hésiode. Mais je dis plus, les Grecs auraient pu refuser au nom de Minerve des secours qui devaient tourner à la honte de cette déesse. Je veux que Jésus-Christ eût besoin de la basilique de Saint-Pierre: l'eût-il voulue, l'eût-il acceptée au prix qu'elle a coûté? Cette basilique l'honore-t-elle autant que le trafic des indulgences le déshonorait? Léon X, en bâtissant Saint-Pierre, démolissait l'Évangile, temple spirituel de la chrétienté, que ne sauraient remplacer mille et mille basiliques. Ce n'est pas contre Saint-Pierre, mais contre la plus criminelle des hérésies, que s'éleva la voix de Luther. Il avait vu vendre la pourpre romaine, et l'avait supporté: il ne put souffrir qu'on voulût vendre le ciel. C'est l'esprit du christianisme qui paraît dans la _protestation_ dont il fut l'organe: quel esprit paraît donc dans ceux qui la lui reprochent?

Qu'on ne dise pas que nous nous faisons ici, contre des opinions catholiques, le champion des opinions protestantes. Les critiques que nous faisons, un catholique pourrait les faire. Rien n'est loin de nos principes et de notre caractère comme l'exclusivisme de secte, à moins qu'on n'appelle de ce nom l'attachement aux principes fondamentaux du christianisme, reçus en commun par tout ce qu'il y a d'hommes sérieux et croyants dans les deux communions. Nous ne jouissons pas de trouver des erreurs dans un écrivain qui nous inspire autant d'intérêt que d'admiration; nous en éprouvons au contraire un vif déplaisir. Nous voudrions voir ce talent sans égal, ce roi des talents de notre âge, montrer à la génération qui l'admire le chemin de toutes les vérités. Ce chemin serait celui de l'avenir.

L'avenir! avec quel courage, mais avec quelle tristesse le noble vieillard attache ses regards vers cet Orient où chaque jour voit s'élever de nouveaux groupes d'étoiles! Aucun de ces astres n'est le soleil, et c'est le soleil qu'il attend, soleil qui ne doit pas, il le sait trop bien, briller sur ses cheveux blanchis; son avenir à lui, comme sa résignation amère se plaît à le répéter, c'est la tombe et l'oubli. Cette pensée inonde son livre, mêle l'auteur à tous ses sujets, perce jusque dans son élégant et spirituel badinage, s'échappe en jets subits de ses plus calmes spéculations. Il semble, pour ce qui le concerne, avoir abdiqué l'espérance; il n'espère plus que pour l'humanité, mais de cette espérance, dit-il, «incorruptible au malheur, plus forte et plus longue que le temps, et que le chrétien seul possède[463].»

Les regards du chrétien se portent, comme tous les regards, vers ce désert qui nous sépare de la terre promise; il frémit d'espoir et de terreur à la vue de ces brûlantes solitudes, où «la nuée, et lumineuse et sombre,» n'a pas encore distinctement paru. Cette époque éveille son attention au plus haut degré, car dans l'histoire du monde il n'en est point de pareille. Jamais attente si universelle, si grave, si anxieuse, ne s'empara d'aucun siècle. Jamais la pensée de l'avenir ne fut tellement présente à tous les esprits, même aux plus vulgaires, même aux plus légers. Jamais vaisseau n'entreprit sous des auspices plus redoutables une plus périlleuse navigation. Le souffle se tait dans les airs; l'âme du monde moral semble retenir son haleine; le navire paraît appelé à labourer à force de rames une mer de plomb; les croyances ont été laissées sur le rivage; l'humanité a dit à la matière: «Fais-nous des dieux qui marchent devant nous»[464]; et ces dieux, comme ceux des peuples antiques, sont de bois, de métal, d'eau et de feu. Mais le chrétien a bonne espérance. Tout cela n'est point l'avenir, mais la condition de l'avenir, le procédé de la rénovation; la matière prépare à l'esprit un nouveau monde, à la vérité un nouveau sol, à l'Évangile une nouvelle scène, où il déploiera, dans l'immutabilité de ses principes, la féconde variété de ses formes et de ses moyens. Il n'est permis au chrétien ni de se réjouir sans trembler, ni de trembler sans se réjouir.

Mais je cherche dans les convictions de M. de Chateaubriand ce qui peut justifier, ce qui peut nourrir son espérance. Je le cherche, et, s'il faut le dire, je ne le trouve pas. Sa religion semble avoir brisé contre les événements et les opinions des trente dernières années, toutes les saillies, tous les contours précis qui font la puissance d'une religion positive. À force de contact avec les théories sociales, elle a fini par devenir une de ces théories. L'auteur transporte le royaume du ciel sur la terre, il confond le résultat avec le but, et quelques applications terrestres de la vérité avec la vérité même. Et si l'on observe quels sont les résultats et les applications qu'il espère de l'avenir, leur nature même donne lieu de douter qu'il ait bien saisi le côté organisateur et social de l'Évangile. La «démocratie chrétienne,» voilà pour lui le dernier fond de la perspective. Mais si, comme on ne peut le nier, le christianisme a fait de la famille l'unique base de la société civile, c'est dans l'esprit de la famille chrétienne que la société doit être reconstituée; or la famille n'est pas une démocratie. La démocratie, regardée aujourd'hui comme l'état définitif et normal de la société, n'est peut-être qu'une crise importante, un état transitoire que la société doit subir. L'épithète de _chrétienne_ n'y fait rien; dans une pareille alliance de mot, le substantif dévore son adjectif.

Quoi qu'il en soit de ces idées, et quoi qu'on veuille penser de la _démocratie chrétienne_, c'est beaucoup plus loin, beaucoup plus haut, que doit se porter, d'un premier essor, l'espérance du chrétien; et ce n'est pas dans des arrangements sociaux, quelque parfaits qu'on les imagine, que nous voudrions voir M. de Chateaubriand chercher l'_avenir_. Qu'il se soucie d'abord de ce qui est invisible et éternel: le reste viendra de soi-même. «À qui cherche le règne de Dieu et sa justice, toutes choses seront données par-dessus[465].» On ne prendra pas ceci, nous l'espérons, pour une opinion protestante, et ce n'est pas comme telle que nous la recommandons à l'illustre écrivain; car pour l'accepter, il ne faut qu'être catholique, et c'est tout ce que nous demandons de lui.

II

Le Paradis Perdu de Milton.

_Traduction nouvelle._

2 volumes in-8°--1836.

PREMIER ARTICLE[466]

C'est de la traduction de Milton que j'ai à rendre compte; mais je ne crois manquer ni à mon sujet ni au traducteur en m'occupant d'abord de Milton même et de son ouvrage. Parler du bonheur que je viens de goûter à longs traits en lisant le _Paradis Perdu_, c'est, je l'espère, remercier à son gré celui à qui j'en suis redevable; c'est lui dire, ce que mille autres voudraient lui dire, que son noble but n'est pas manqué, que son oeuvre a porté coup, qu'il a remis un grand homme en possession de notre admiration, ou, pour mieux dire, notre admiration en possession d'un grand homme; que son enthousiasme a des complices, que son culte a des prosélytes. Oh! du côté de M. de Chateaubriand, je ne suis pas en peine; mais, il faut en convenir, j'aurais eu peine, en tout cas, à me détourner de mon dessein. Comment sortir de la société de Milton, et d'une société que son traducteur a su nous rendre si intime, et ne parler point de Milton lui-même? Comment avoir lu le _Paradis Perdu_, et ne parler que de l'oeuvre du traducteur? C'est un événement qu'une telle lecture; c'est une époque qu'une telle publication; et quand on attache à un livre de grandes espérances littéraires, et morales, il est impossible de ne pas le dire, et de le dire sans l'expliquer.

Est-ce donc que le _Paradis Perdu_ n'était pas connu parmi nous, du moins en français? Soyons justes, et reconnaissons que cet ouvrage a été plus heureux en traducteurs que beaucoup de poèmes étrangers: le travail de Dupré de Saint-Maur, celui de Racine, celui de M. Mosneron sont dignes d'estime et de mémoire. Mais, malgré cela, qui est-ce qui lisait Milton? Bien peu de personnes sans doute. À différentes époques, après avoir un moment occupé la scène, il est rentré dans une ombre majestueuse, repliant, comme le magnifique oiseau que Buffon a célébré, «repliant ses trésors et les cachant à qui ne sait point les admirer.» Toute époque, tout état social ne sont pas propres à apprécier et sentir Milton; les éloges les mieux motivés des meilleurs critiques ne créent pas un sens de plus dans les âmes, et vous avez beau, hommes de coeur et d'art, dire et crier votre secret, malgré vous il est en sûreté; car on ne peut vous entendre. Je rappellerai seulement ce que tenta, il y a une trentaine d'années, pour l'honneur de Milton et de la poésie, un des plus excellents critiques et des plus oubliés, peut-être, qu'ait eus notre presse périodique, M. Delalot, littérateur savant, grand écrivain, mais qui, de même que Milton, n'avait point eu l'heur de venir en son temps. Cet homme, d'un goût exquis, dont la critique était à la fois de la philosophie et du sentiment, passionné avec intelligence pour le beau antique et pour le beau chrétien, d'une sévérité courageuse parce que l'intention en était pure, libre d'esprit de coterie et d'esprit de contradiction, et ne sachant point pour tout secret

De la gloire des morts accabler les vivants,

M. Delalot était tombé on ne peut plus à propos ou moins à propos tout au travers des triomphes de Delille[467]. On l'applaudirait aujourd'hui, on l'écouterait comme le _virum quem_ de l'Énéide: alors on ne le comprit pas même; et ses admirables analyses du _Paradis Perdu_ ne purent faire mesurer la distance qui séparait le vrai Milton du Milton de l'abbé Delille. Quoique cette brillante traduction n'ait jamais passé pour fidèle, c'est par elle seulement que la plupart des lecteurs français connaissent le _Paradis Perdu_. À cette version, qu'il faut tenir pour non avenue, autant du moins que de très beaux vers peuvent passer pour non avenus, M. de Chateaubriand fait succéder sa traduction à lui, moins flatteuse, moins parée,

Mais fidèle, mais fière, et même un peu farouche[468].

C'est un grand événement en littérature, parce que les temps ont changé, parce que le _sens_ qui manquait à toutes les époques où on a tenté de naturaliser Milton en France s'est développé dans bon nombre de natures; enfin, parce que M. de Chateaubriand est pour quelque chose dans l'événement. N'eût-il donné à cette oeuvre que son nom, c'était déjà beaucoup en faveur du _Paradis Perdu_; ainsi protégé, il faudra bien que Milton soit lu; et s'il est lu, comment veut-on que je ne me livre pas, pour l'époque présente, à quelque espérance?

Une des ambitions de la poésie de notre siècle est de remonter au primitif. Les jeunes gens qui l'essaient ne se doutent pas qu'ils sont trop vieux pour cette oeuvre; ils ne sentent pas les soixante siècles qui pèsent sur eux; et comment en secouer le poids? C'est le grand secret de Milton; il n'a vécu tous ces siècles que pour s'en approprier l'expérience; ces siècles ne pèsent pas sur lui, ils le soutiennent; ils ne le font pas faible, mais fort. Remontant le courant des âges, il arrive à la source d'où ils ont jailli; il ne fait pas du primitif, il est primitif; le chantre d'Adam est lui-même l'Adam de la poésie; il s'assied au berceau du monde, se pénètre des impressions les plus neuves de l'homme naissant, s'approprie la simplicité de sa pensée et de ses sentiments, de ses vertus et de ses remords, retrouve et fait saillir à travers les lignes superposées et entrelacées de l'humanité actuelle, les lignes grandes et profondes de l'humanité originelle, s'inspire, homme des derniers temps, de toutes les impressions d'Éden,

Et sur sa lyre virginale Chante au monde vieilli ce jour, père des jours[469].

Je ne saurais assez dire combien ce mérite, ou ce bonheur, me paraît immense. Il a toujours assigné le premier rang, la royauté, parmi les poètes, à ceux qui l'ont possédé. Un coup d'oeil superficiel pourrait faire priser plus haut ces traits délicats, ces ombres multipliées, dont s'est chargée peu à peu la surface de l'âme; on y croit sentir plus de pénétration, plus de finesse. Mais, à quelque haut prix qu'il faille mettre ce talent, tout d'observation, comment le comparer à cette divination qui retrouve les premières bases de tout ce que nous éprouvons, à cette puissance qui, nous séparant de tous les siècles que nous avons vécus, nous reporte d'un élan jusqu'à notre point de départ, à cette éloquence qui nous rend les vraies voix, les sons primitifs de notre nature, l'accent majestueux et ingénu de l'homme, alors que pour la première fois il rencontra son Auteur dans l'Univers et soi-même dans sa conscience? Sous ce rapport, le vieil Homère lui-même est moderne auprès de Milton; et qu'est-ce donc de tous les autres? Tous les autres n'ont été grands, chacun dans sa mesure, qu'à proportion qu'ils se sont rapprochés du type originaire de l'humanité; c'est ce type qui doit être ou vu ou poursuivi par tout poète; c'est dans ce limpide cristal qu'il doit se contempler pour se peindre, puisque le poète n'est, en réalité, que le peintre de soi-même; ce sont de telles images qu'il faut présenter au siècle qu'on veut régénérer dans l'art; c'est Milton que doivent lire ces esprits échauffés, _adustes_, que des modèles moins purs, et la vie réelle, calcinent toujours davantage. Et, qu'on y prenne garde, ce n'est pas pour apprendre à _faire du primitif_, ce qui est la chose du monde la moins primitive, mais pour être profond et vrai, dans le sens et dans le point de vue que le siècle a déterminé. Rien de plus touchant qu'une poésie qui réunit l'intelligence de son temps avec le sentiment de la simplicité première de la vie humaine. Ce contraste fait le charme des plus aimables productions de la littérature moderne.

Les caractères principaux de la nature humaine, les situations les plus fondamentales de la vie ont été représentés dans leur simplicité native par quelques-uns des grands poètes de tous les temps; mais on ose dire que, comparés à Milton, ils n'ont attaqué leur sujet qu'obliquement et par des faces plus ou moins étroites. Des traits énergiques et purs dessinent chez eux, par quelque côté important, le sexe et l'âge, la grandeur et la misère, la joie et la douleur, quelquefois même l'homme, séparé de toutes ces circonstances, et considéré dans sa seule opposition avec tout ce qui n'est pas lui. Mais je suis fort aveuglé si l'Homère biblique, l'auteur du _Paradis Perdu_, n'a pas été le plus heureux à extraire la racine (qu'on me pardonne cette expression), la racine de chacune des conditions diverses de l'existence humaine. Chez lui, ce n'est pas de profil, c'est en face, c'est dans leur plus grande largeur que chacune est sculptée à nos regards. Les types sont complets, accessibles, éclairés de toutes parts; les lignes non interrompues se rejoignent par leurs extrémités; l'image est aussi pleine qu'elle est ingénue; l'homme, non pas abstrait, mais primordial, élémentaire, est retrouvé; nous avons, au profit de tous les collationnements qu'il nous plaira d'essayer, l'_editio princeps_ de l'humanité. Qu'on arrête son attention sur ce double exemplaire de l'homme et de la femme, mais de la femme surtout, image nécessairement plus saillante, parce qu'elle est une variété de l'homme, en qui elle trouve son terme de comparaison, tandis que l'homme ne le trouve que hors du monde visible; qu'on étudie cet Adam et cette Ève, et qu'on dise s'il y manque une seule des données dont se compose invariablement le caractère des deux sexes dans tous les âges et les lieux; qu'on dise si chacun de leurs actes, chacun des mots qu'ils prononcent, n'est pas typique et parfaitement absolu; si chacune de leurs manifestations n'enveloppe pas dans toutes les dimensions tout le sexe auquel elles se rapportent; si chacune n'est pas l'histoire anticipée de tout ce sexe; si toutes ces expressions réunies ne sont pas l'histoire prophétique et perpétuelle de toute la société! C'est ici véritablement qu'Addison a pu s'écrier;

Cedite, Romani scriptores, cedite Graii[470]!

Ne laissons pas d'ailleurs égarer notre hommage; n'hésitons pas à admirer, derrière Milton, un plus grand poète que tous les Romains et tous les Grecs, et que Milton lui-même. Jamais, sans les premiers chapitres de la Genèse, un si prodigieux mérite n'aurait honoré une production humaine, de même, hélas! que, si Milton n'eût pas existé, jamais le _Paradis Perdu_ n'aurait existé. Du moins, à partir du moment où nous sommes, il est bien certain qu'il ne s'écrirait jamais plus!