Études sur la Littérature française au XIXe siècle - Tome 1 Madame de Staël, Chateaubriand

Part 32

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Mais les travaux historiques devaient surtout illustrer la Restauration. De toutes les formes d'opposition politique, aucune peut-être n'était plus sûre, et, indépendamment de toute intention polémique, l'heure était venue. Depuis que Voltaire, dans l'_Essai sur les moeurs_, avait indiqué la voie, elle n'avait été que peu fréquentée. Elle devait l'être alors; la liberté de penser était acquise; les circonstances prêtaient aux études historiques un intérêt puissant; les événements avaient renouvelé, multiplié les points de vue; après l'histoire convenue, on voulait enfin l'histoire sérieuse; tout, dans ce genre, était ou semblait à refaire. Le tableau animé, rapide et spirituel qu'avait tracé Lacretelle du dix-huitième siècle et de la Révolution, le grand et beau récit des _Croisades_ par M. Michaud, avaient maintenu, même sous l'Empire, une place honorable aux travaux historiques; grâce à eux, la tradition n'avait pas été interrompue: mais que de sujets, que de questions sollicitaient les esprits investigateurs et les plumes éloquentes! Sur les confins de l'Empire et de la Restauration, c'est encore M. de Lacretelle que nous trouvons, avec son histoire si agréablement, quelquefois si vivement narrée des _Guerres de religion au seizième siècle_, et Lémontey, avec ses recherches neuves et piquantes sur l'_Établissement monarchique de Louis XIV_; plus tard viendra son instructive et spirituelle _Histoire de la régence_ du duc d'Orléans. M. de Barante se fait chroniqueur dans son _Histoire des ducs de Bourgogne_, laissant, dit-il, parler les faits, laissant les temps se raconter eux-mêmes, mais leur soufflant tout bas tout ce qu'ils doivent dire. M. Guizot, appliquant son attention sévère et sa raison rigide à l'examen des grands faits sociaux, écrit, après Voltaire, mais avec un savoir plus épuré et dans une direction plus humaine, l'histoire de l'esprit humain. M. Thierry, s'inspirant des chroniques sans les copier, retrace les destinées des races, et crée dans le domaine de l'histoire un intérêt nouveau, que fait valoir son style sérieux, ému, naïvement éloquent. M. Thiers et M. Mignet, deux grands talents et très divers, tout en rendant hommage au principe de la Révolution, appliquent à son histoire la doctrine de la nécessité, et mêlent d'une manière étrange le fatalisme et l'enthousiasme. Moins écrivain que publiciste, M. de Sismondi poursuit sous une inspiration libérale son immense et précieux travail sur l'_Histoire des Français_. Écrivain surtout, mais digne de sa mission nouvelle, M. Villemain passe de la littérature à l'histoire, en retraçant avec une élégance grave et une spirituelle précision les destinées de l'Angleterre sous Cromwell. En dehors des préoccupations de la science et de la politique, M. de Ségur écrit ou chante l'_Histoire de la campagne de Russie_. Une grande voix nous arrive des solitudes de l'Océan; Napoléon, à son tour, raconte sa vie et son règne; il s'interprète lui-même, et, poète à sa manière, élève jusqu'à l'idéal ses desseins et son caractère. Bien d'autres travaux sans doute mériteraient de n'être pas oubliés.

Tout près de l'histoire, nous trouvons ces _Mémoires_ si souvent relus, où la simplicité sans pareille de Madame de la Rochejaquelein atteint quelquefois au sublime; l'histoire de l'Espagne sous Napoléon, dans le roman d'_Alonzo_, où plus d'une fois la touche brillante et noble de M. de Salvandy rappelle assez vivement celle du _Génie du Christianisme_; enfin, cette _Correspondance d'Orient_, commencée avant, finie après 1830, par un écrivain plus fidèle que tout autre aux traditions de cette élégance naturelle et facile, de cette pureté de langue et de goût dont le dix-huitième siècle, au milieu de beaucoup d'erreurs, ne s'était pas départi.

En résumé, ces années ont été laborieuses et fécondes. Elles ont élargi, et même, de quelques côtés, elles ont rouvert le champ de la discussion en politique, de l'investigation en métaphysique, en morale et en religion. Elles ont poussé dans ces différentes arènes des esprits sérieux, des esprits ardents et, si elles ont plutôt signalé des points de vue nouveaux qu'elles n'ont établi quelque vérité nouvelle ou consolidé quelque grand principe, on peut dire qu'elles ont rendu hommage à la dignité de la nature humaine par la gravité des questions qu'elles ont soulevées. Réintégrée de la veille, l'histoire a étonné par la fermeté de sa marche, la hardiesse de son essor, la riche variété de ses travaux et de ses méthodes. Beaucoup d'hommes spirituels, instruits et diserts, quelques hommes véritablement éloquents, ont honoré la nouvelle tribune. La controverse politique a créé un nouveau genre de littérature et enrichi la langue dans le sens de son vrai génie. C'est dans le même sens que, sous la plume de quelques excellents poètes, cette langue a exercé sa souplesse et constaté sa fécondité. Avec plus de préméditation, d'autres, en la froissant trop souvent, en ont pour ainsi dire multiplié les plis et adouci l'apprêt. Ils se sont piqués d'être plus naïfs, plus immédiats, plus intimes surtout, que leurs prédécesseurs; ils l'ont été quelquefois; mais, à tout prendre, la littérature qu'ils ont créée ne l'a pas emporté par le naturel sur celle qu'ils aspiraient à remplacer: plus réels peut-être, ils n'ont pas toujours été plus vrais. Depuis longtemps on réclamait pour la littérature un caractère plus national; elle ne l'a pas reçu alors; elle a été, à certains égards, moins française ou plus _hybride_ que jamais. La préoccupation d'une mission sociale a, vers la fin de cette période, recouvert d'une croûte de pédanterie quelques-uns des plus beaux talents. Mais ce qu'on ne peut refuser aux poètes de la Restauration, c'est d'avoir, en plus d'un sens, émancipé la poésie, et d'avoir remué, souvent avec bonheur, une très grande variété de souvenirs, de sujets, d'idées et de formes.

L'événement de 1830, en agitant les esprits jusqu'au fond, en ajoutant au scepticisme dans toutes les âmes, a modifié d'une manière grave l'état de la littérature. Il l'a, ou précipitée dans des voies toutes nouvelles, ou engagée plus avant que personne n'osait le prévoir dans la carrière des aventures. Il n'y a là, je suis porté à le croire, ni halte ni progrès, mais plutôt écart et tumulte. Tout excès provoque une réaction; quelques faits qui se passent sous nos yeux l'attestent jusqu'à un certain point: cet esprit de mesure, dont, à défaut de bon sens, le goût, cet autre bon sens, prend quelquefois la défense, a trouvé des représentants, ou plutôt il n'en a jamais manqué; mais les cris avaient couvert les voix. On revient, on se rassied, on s'interroge; mais où est la base de toute vérité littéraire? où est le bon sens moral? où est la fraîcheur et l'intégrité des convictions? où est cette vie raisonnable et saine de l'esprit et du coeur, cette foi simple aux éléments du vrai, qui, certainement, guidait ou retenait la littérature du grand siècle, et qui, au fort de leurs égarements, ne manqua pas entièrement aux écrivains de l'époque suivante? C'est ce que je me demande en finissant; c'est sur quoi, Messieurs, je vous laisse. À ne l'envisager qu'au point de vue de la littérature et de l'art, cette question vaut qu'on l'examine; mais je vous rends la justice de croire que vous la considérez de plus haut, et que la dignité, l'avenir, les intérêts éternels de la nature humaine, vous touchent, en ceci, bien plus que la littérature.

J'ai fini, Messieurs, ou plutôt je m'arrête; car je n'ai point fini. _Pendent opera interrupta_. Mais le moment de nous séparer est arrivé. Je ne descendrai pourtant point de cette chaire sans vous avoir dit combien, dans l'accomplissement d'une tâche qui m'a paru de jour en jour plus difficile, j'ai été soutenu, encouragé par votre attention, dans laquelle il me serait impossible, sans une trop grande présomption, de ne pas reconnaître quelque amitié pour moi. C'est un souvenir fort doux à joindre à l'agréable sentiment d'avoir été appelé à suppléer auprès de vous mon honorable et précieux ami, M. le professeur Monnard. Heureux me trouvé-je, et presque fier, d'avoir concouru à ménager d'utiles loisirs à celui dont la persévérance et le talent préparent un historien à notre patrie et un monument à notre littérature nationale.

II

CHATEAUBRIAND

ÉTUDES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES

Vinet n'était pas appelé par le sujet du Cours qui précède à dépasser l'époque de la Restauration. Aussi s'est-il à peu près borné à désigner par leurs titres les ouvrages de Chateaubriand postérieurs à 1830. L'appréciation qu'il a faite, comme critique, des écrits qui appartiennent à la dernière des quatre périodes dans lesquelles il a partagé cette vaste carrière littéraire, est donc le complément nécessaire des Études sur Chateaubriand.--_Éditeurs_.

I

Essai sur la littérature anglaise et Considérations sur le génie des hommes, des temps et des révolutions.

2 volumes in-8°.--1836.

PREMIER ARTICLE[439]

L'_Essai sur la Littérature anglaise_ a rempli tout à la fois et trompé notre attente. Nous dirons d'abord comment il l'a trompée. Nous comptions sur un ouvrage entièrement nouveau de M. de Chateaubriand; et il se trouve qu'une assez grande partie de ces deux volumes est reprise textuellement sur les anciens ouvrages de l'illustre écrivain. Il se fait son propre plagiaire, et redemande aux _Quatre Stuart_, aux _Études historiques_, et même au _Mercure_ de 1802, de splendides lambeaux qu'il recoud négligemment à son oeuvre nouvelle. Déjà dans les _Études historiques_ nous avions retrouvé des passages de ses précédents écrits. Il n'est pas besoin d'assurer qu'on les rencontre avec plaisir; mais ce plaisir même accuse l'auteur, qui est beaucoup trop riche pour que l'avarice lui soit permise. Et, comme si ce n'était pas assez d'emprunter au passé, il emprunte à l'avenir; il s'est réservé, pour en enrichir son _Essai_, plusieurs fragments des mémoires qui doivent paraître après sa mort. Personne aujourd'hui ne s'en plaindra; car personne, avec assurance, ne peut s'envisager comme acquéreur présomptif des _Mémoires d'outre-tombe_; qui de nous peut savoir s'il n'aura pas sa tombe en deçà du mausolée qui attend (et puisse-t-il l'attendre longtemps!) l'auteur d'_Atala_, de _René_ et des _Martyrs_?

Qui de nous des clartés de la voûte azurée Doit jouir le dernier?

Quant à ceux qui, sur les cendres du poète et peut-être sur les nôtres, liront ces mémoires si désirés[440], ce sera leur affaire de se plaindre, s'ils veulent, d'avoir dans leur bibliothèque deux fois les mêmes choses sous des titres différents; pour nous, jouissons de ce qu'on nous donne, sans l'avoir promis, au lieu de nous plaindre de ce qui fut promis et n'a pas été donné. C'est à l'auteur lui-même à consulter sur sa méthode «la conscience qu'il met à tout[441];» mais cette méthode est susceptible d'être jugée sous un autre point de vue, qui est du ressort de la critique littéraire.

Le propriétaire d'un château, pris au dépourvu, détache de toutes les salles de son manoir ce qu'elles ont de plus beau en tapisseries, en cristaux, en peintures, pour en orner à la hâte l'appartement d'un hôte royal. C'est ainsi qu'on improvise une fête: est-ce ainsi que l'on fait un livre? Un vrai livre se compose-t-il de pièces de rapport, de fragments adroitement assortis, et l'adresse sied-elle au génie? Elle ne remplace pas même le travail. Elle ne saurait donner à une composition historique ni l'unité, ni la profondeur, ni la proportion, ni cette plénitude et cette continuité de vie, qui sont le caractère des oeuvres auxquelles la patience a présidé. La patience, quoi qu'en ait dit Buffon, n'est pas le génie; mais le génie, privé du secours de la patience, n'atteint point sa propre hauteur. Aucune grande gloire littéraire, que je sache, ne repose sur une oeuvre fragmentaire. Il ne s'agit pas d'étendue matérielle: _René_, détaché de son cadre, fait son chemin vers la postérité. On ne demande pas non plus une régularité pédantesque: on sait bien que le génie a ses allures, et l'individualité est en proportion de l'intelligence. Peu importe même l'unité extérieure et la symétrie: une oeuvre informe a pu quelquefois receler une unité substantielle et puissante. Mais un dessein pris, puis abandonné, une oeuvre s'ajoutant à une autre oeuvre pour faire masse, tous les sujets se donnant rendez-vous dans un même sujet, des parties traitées avec amour, d'autres avec nonchalance, tout cela, quelle que soit la beauté des parties, tout cela ne forme point un monument. M. de Chateaubriand était probablement de notre avis lorsqu'au prix d'un labeur dont la durée même entretenait son inspiration, il nous donnait le _Génie du Christianisme_ et les _Martyrs_.

Quoi qu'il en soit, ceux qui, sur le titre de l'ouvrage, s'attendaient à une histoire complète ou à un examen systématique de la littérature anglaise, verront leur attente frustrée, d'une part, et dépassée de l'autre. Bien hardi qui voudra, après M. de Chateaubriand, parler encore de Shakespeare et de Milton; le concours est fermé; le Génie de la critique ne reçoit plus de nouveaux mémoires sur ces deux poètes; il peut dire, lui aussi, que _son siège est fait_. Mais le silence de M. de Chateaubriand est-il une consécration comme sa parole? et lui, dont un mot rendra immortels des noms obscurs, lui, qui, sur la route poudreuse de la gloire, relève généreusement des pèlerins exténués et les fait asseoir auprès de lui sur son char, aura-t-il le même pouvoir contre la renommée qu'en faveur de l'obscurité? Cette histoire donc reste incomplète, non pas tant par l'oubli de quelques faits que par l'absence de quelques couleurs; car il y a des noms qui teignent l'histoire; ces noms, omis par l'auteur, d'autres qui n'obtiennent de lui qu'une mention négligente, enfin des faits plus étendus, plus collectifs, et qui font masse dans l'histoire également passés sous silence, toutes ces choses ne sont pas remplacées au profit du sujet par la biographie de Luther[442] et par le séjour de M. de Chateaubriand à la préfecture de police[443]. Je crois qu'on en conviendra sans peine.

Parlons maintenant d'un autre désappointement qui, je l'avoue, pouvait être évité, puisqu'il pouvait être prévu[444]... Ce M. de Chateaubriand que nous avions tous appris par coeur, non point ses ouvrages seulement, mais lui-même; ce M. de Chateaubriand est mort, sachez-le bien; la date, je l'ignore. Celui dont on parle aujourd'hui, c'est son fils, ou son frère; c'est dans tous les cas son égal; et si vous ajoutez son vainqueur, je me tairai; car cela est possible, et cela ne me paraît pas certain. Mais enfin, c'est un autre. On dirait parfois que c'est le même être, mais disjoint, inconsistant, séparé de sa jeunesse comme on l'est d'une illusion, renfermant même à cette heure deux hommes en soi, qui ne s'entendent pas, et dont l'un oppose ses opinions aux affections de l'autre; l'indépendance du premier embarrassée de la fidélité du second; l'homme du présent et l'homme du passé; en un mot, on dirait le même homme, mais _déconcerté_. C'est aux amis du premier Chateaubriand à demander au second ce qu'il a fait de son frère; c'est au moraliste à nous rendre compte du phénomène; c'est aux hommes de l'art à nous dire ce que la littérature a gagné ou perdu à cette transformation.

Ce qui a persisté à travers ces vicissitudes de la pensée et de la forme, ce qui ne vieillit pas chez M. de Chateaubriand, c'est le poète. Voilà la véritable unité de ce génie brisé; voilà, pour employer une de ses expressions, la _grande ligne_ qui n'a pas fléchi dans sa vie. C'est à la fois la beauté et le défaut de cette existence si remarquable. Le poète s'est presque toujours mis à la place de l'homme. En d'autres grands écrivains on peut discerner l'homme et le poète comme deux êtres indépendants; ailleurs ils font ensemble un tout indivisible; chez M. de Chateaubriand, on dirait que le poète a dérobé tout l'homme, que la vie, même intérieure, est un pur poème; que cette existence entière est un chant, et chacun de ses moments, chacune de ses manifestations, une note dans ce chant merveilleux. Loin de nous de porter la moindre atteinte au caractère élevé de M. de Chateaubriand! Mais nous croyons sérieusement que dans cette nature poétique tous les sentiments, comme tous les principes et tous les intérêts, se tournent trop tôt en poésie et se hâtent trop de sortir de la retraite où ils auraient dû se consolider et mûrir, pour aller s'épanouir dans l'atmosphère de l'imagination; nous croyons que tout ce que M. de Chateaubriand a été dans sa carrière, il l'a été en poète, et que sa vie en est devenue, si l'on peut s'exprimer ainsi, la plus sincère des fictions. La plus parfaite des compositions de M. de Chateaubriand, c'est celle qui ne peut s'imprimer ni s'exprimer, c'est sa vie; il n'est pas poète seulement, il est un poème entier; la biographie de son âme formerait une épopée. N'y a-t-il pas une race de génies qui vivent moins au milieu des choses que parmi les idées des choses; qui, de même que le dialecticien se nourrit des notions des êtres, se nourrissent de leurs images; en un mot, qui ont rêvé qu'ils vivaient plutôt qu'ils n'ont vécu[445]? Cette manière d'exister enlève un homme au-dessus de toutes les bassesses: et qui songerait à en chercher dans le chantre des _Martyrs_? Mais on se demande si elle constitue une vie profonde, vraiment sérieuse, vraiment humaine? La poésie elle-même ne perd-elle rien à se détacher si entièrement de la réalité dont elle procède, et à se poser ainsi solitaire dans des hauteurs aériennes? La main divine qui, dans le principe, a coordonné la poésie et la vie, a-t-elle permis qu'on pût être si purement poète sans aucun dommage pour la poésie elle-même? Sans contredit, la poésie est le plus haut désintéressement de la pensée; mais serait-il vrai que l'on est poète à proportion que l'on vit avec moins d'intensité, moins de réalité? et l'idéal du génie poétique serait-il la transformation de l'homme en idée? Ces questions, ce nous semble, devraient une fois être examinées[446].

DEUXIÈME ARTICLE[447]

À présent que j'ai dit mon avis sur la forme du livre et sur le mode de composition adopté par l'auteur, il peut m'être permis de parler de l'enchantement avec lequel j'ai lu ces pages, qui peut-être ne forment pas un livre, mais au moins le plus magnifique et le plus varié des _albums_. En cherchant à me rendre compte de mon plaisir, je trouve parmi les éléments dont il se compose, la joie de l'étranger, qui, au milieu d'une foule parée et bruyante où tous les visages lui sont inconnus, et dans l'espèce de serrement de coeur qui a dû le saisir au milieu de ce vaste désert d'hommes, tout à coup rencontre une figure familière, un compatriote, un ami, et, à cet aspect inespéré, soulageant par un soupir sa poitrine oppressée, court au-devant de cet ami, s'attache à son bras, ne le quitte plus, et circule avec aisance, avec une sorte de fierté, parmi ces groupes animés, qui tous naguère étaient morts pour lui. Cette foule, c'est la littérature du jour, se rattachant presque toute à des sentiments que je ne comprends pas, à des pensées dont la périlleuse excentricité m'effraye, à tout un ordre d'idées factices, arbitraires, au milieu desquelles je ne puis respirer. Je quitte ces hauteurs vertigineuses, et, me tenant au manteau de l'illustre poète, je descends avec lui (si c'est descendre) sur le terrain du bon sens et de la nature. Ô bords connus et bénis, région lumineuse et accessible, où les plus larges et les plus sûrs chemins ont été formés par les pas des plus illustres génies de tous les temps; région d'Homère, de Virgile, de Milton, terres des grandes intelligences et des simples d'esprit, domaine inaliénable de l'humanité, qu'avec ravissement j'aborde sur tes rives! et que je rends de grâces au poète qui m'en a rappris le chemin!

Attachez-vous comme moi aux traces de ce guide, vous qui, saisis de vertige, au milieu de la poésie et des romans du jour, avez désappris l'ancienne nature sans pouvoir entièrement vous faire à la nouvelle. Voici un poète, et le premier de ceux que nous possédons, que la vigueur de son génie et l'habitude de la souveraineté ont préservé des entraînements de la multitude. Qu'il ait, à quelques égards, payé le tribut à son époque, je ne vous le nierai pas; que sur des sujets graves il professe de graves erreurs, j'en conviens à regret; mais avec lui du moins vous ne marchez pas sur des nuages: sa nature, à lui, c'est la nature où s'abreuvaient, où s'inspiraient les maîtres des maîtres, les écrivains éternels, les modèles de tous les siècles; ses erreurs mêmes ont de la vérité, parce qu'elles sont naturelles; tant d'autres erreurs du jour n'ont pas même ce mérite! Vous pourrez arriver à d'autres conclusions que lui, mais n'ayez pas peur d'être divisés sur les croyances élémentaires; il est resté d'accord, lui, avec l'humanité; il est, en dépit, ou plutôt à cause même de sa haute individualité, à l'unisson de la voix universelle; il a toujours le bon sens du génie, et souvent le génie du bon sens; et dans les hauteurs où nous entraîne sa belle imagination, vous ne sortez pas un moment de la lumière; votre âme poétique n'est pas obligée, pour le suivre, de laisser en arrière votre vraie âme, votre âme d'homme; la substance de ses créations est humaine, intelligible, réelle; il ne demande pas, pour être compris et goûté, une autre nature, une autre âme, que celle dont l'homme a été pourvu dans tous les temps; et le mysticisme sensualiste, l'idéalisme transcendant, l'égoïsme humanitaire de notre âge, ne nous serviraient de rien pour entrer dans sa pensée.

Que mes lecteurs, s'ils ne s'associent pas à cette effusion de reconnaissance, me la pardonnent du moins: j'avais besoin de m'y livrer; et je l'ai fait, je puis le dire, sans avoir l'idée de nier tant de grands talents, par conséquent tant de portions de vérité, que renferme la littérature de notre époque. Ce qu'ils ont de vérité, je dis de vérité païenne (car je ne prétends point parler ici de la vérité suprême), ce qu'ils ont de vérité les sauvera; mais il n'y a pas moyen de supposer que la postérité adopte, sur la recommandation du style, ce qui n'aboutit par aucun point à la nature humaine; cette nature déchue n'accepte que trop d'erreurs; mais elle n'accepte que celles qu'elle peut rattacher à son propre fonds, à ses inaltérables données.