Études sur la Littérature française au XIXe siècle - Tome 1 Madame de Staël, Chateaubriand

Part 3

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Les idées et les productions étrangères avaient, comme les denrées coloniales, rencontré une ligne de douanes. La publication d'une brochure de M. Schlegel sur la _Phèdre_ de Racine fut un immense scandale. Tous les suppôts de la critique coururent sus à l'étranger malencontreux, et qui ne put mordre aboya. M. Schlegel avait bien des torts à la fois; mais l'un des plus graves était de remuer, à propos de poésie, des idées générales, et d'aborder la philosophie de l'art. Les idées générales, c'est la liberté même dans le domaine de la pensée, c'est la pensée prise au sérieux et dans toute sa portée: sans cette métaphysique si décriée, on n'arrive au fond de rien, on n'a la raison de rien; et comme la force elle-même se pique de raison, il se trouve que le despotisme fait aussi, au besoin, de la métaphysique. Mais en général, la recherche des principes répugne aux ennemis de la liberté en tout genre; on aime mieux les doctrines à mi-hauteur, les adages de la tradition, les proverbes du sens commun: tout cela convenait fort à cette époque et à l'homme qui la dominait; génie despotique par essence, qui voulait pour son règne la gloire des lettres, mais en despote, et qui eût voulu pouvoir la constituer par un décret ou la conquérir à coups de canon.

Les sciences florissaient; mais quelles que soient l'importance et la dignité des sciences, leur essor, non plus que celui des beaux-arts, n'est pas la mesure de la liberté de l'esprit humain ni le principe de sa vie. Les sciences, qui s'occupent des choses, sont moins profondément humaines que la littérature, qui a l'homme pour sujet et l'homme pour but.

Bercée, comme un enfant, aux chants de la victoire, au bruit confus des empires croulants, l'imagination s'était assoupie. On a dit d'une époque fameuse qu'elle fut, pour la France, une halte dans la boue; l'Empire fut pour la littérature une halte dans la gloire. Le présent, il est vrai, broyait des couleurs pour l'avenir et lui préparait de la poésie.

Néanmoins plusieurs paraissent juger trop sévèrement, sous le point de vue littéraire, la période de l'Empire. Une simple nomenclature des auteurs et des écrits de ces dix années, même en faisant abstraction de ses deux plus grands noms, ramènerait peut-être à une appréciation plus favorable.

Rappelons d'abord que les premières années de ce siècle trouvèrent, les uns debout, les autres encore vigoureux et féconds, plusieurs écrivains que le siècle précédent avait distingués à l'ombre des grands modèles. Si Laharpe et Saint-Lambert ne firent que saluer d'un regard éteint le siècle nouveau, Bernardin de Saint-Pierre, Ducis, Lebrun, Marie-Joseph Chénier, Fontanes, Parny, Volney, Maury, Suard, Morellet, Gaillard, Garat, Collin d'Harleville, Andrieux, lui payèrent tous un tribut plus ou moins riche; et son aurore fut le midi de quelques-uns d'entre eux. Des hommes nouveaux entrèrent dans la lice. La science nous donna de grands écrivains dans la personne de Cabanis, de Cuvier, de Laplace, de Fourcroy, de Lacépède. Si les affaires d'État présentaient à l'admiration publique peu de caractères élevés, elles mettaient en évidence de grands talents littéraires; cette époque est celle des Portalis, des Fontanes et des Régnault de Saint-Jean d'Angély. Le cardinal de Bausset célébrait Bossuet et Fénelon dans un style digne de leur temps. L'abbé Frayssinous ouvrait ses fameuses conférences, M. de Bonald, du sein de ses ténèbres, lançait des éclairs très vifs sur le mystère de la société. Étranger à la France, vivant loin d'elle, mais les yeux tournés vers elle, Joseph de Maistre la contraignait à le classer parmi ses plus habiles écrivains et parmi les agitateurs de la pensée publique. Ainsi que M. de Bonald, c'était vers un monde ancien, vers le monde de l'absolutisme ou du pouvoir paternel en politique et en religion, qu'il cherchait à entraîner son siècle, par l'abus audacieux des plus saintes vérités et par l'éclat d'une éloquence où la colère et l'onction trouvent leur place tour à tour. Deux autres écrivains, vivant comme lui hors de la France, Charles Villiers et M. Ancillon, honoraient la littérature française, et la guidaient, en poésie et en philosophie, vers des sources inconnues. Rameaux de l'arbre condillacien, mais cherchant plus haut que le tronc paternel une partie de leur nourriture, M. de Gérando écrivait l'histoire de la philosophie, M. Laromiguière sondait les éternels mystères de l'esprit humain; M. Destutt de Tracy, fidèle sans réserve aux traditions du maître, en développait, en appliquait les doctrines, en reproduisait dans son style la clarté froide et la sévère précision. M. Lacretelle racontait avec une élégance animée l'histoire du dix-huitième siècle, celle du seizième, et les annales de la Révolution à peine endormie dans les bras d'un grand capitaine. M. de Sismondi jetait de bonne heure, par d'importants travaux, les fondements de sa grande réputation d'historien. Renommé déjà comme poète, M. Michaud préparait, avec une laborieuse patience, un historien aux guerres saintes du moyen âge. Les concours d'éloquence académique redisaient souvent le nom de Victorin Fabre, par qui furent célébrés Corneille, Boileau, La Bruyère, le dix-huitième siècle, et qu'une retraite prématurée enleva à la gloire. Un nom destiné à la célébrité, celui de M. de Barante, retentissait peu encore, quoi qu'il fût déjà attaché au souvenir du plus beau _Tableau de la littérature française au dix-huitième siècle_. La critique littéraire, quoi qu'on puisse dire de sa tendance générale, ne craint pas encore l'oubli pour les noms d'Auger et de Ginguené, de Dussault, d'Hoffman, de Malte-Brun et du terrible Geoffroy, le cerbère du feuilleton. La critique savante n'était pas moins élégante que solide dans les écrits de M. Daunou, historien, publiciste, éditeur habile, et sous la plume de Thurot et de M. Boissonade. Moraliste ingénieux et paradoxal, auteur spirituel et fin, le duc de Lévis, intelligent témoin de son siècle, perpétuait les traditions élégantes de l'âge précédent et de l'ancienne monarchie. M. de Jouy tentait de donner à la France un Addison, et la plus grande faveur encourageait ce dessein hardi. Chénier et M. Lemercier professaient avec éclat la littérature. Le laborieux et savant Ginguené écrivait avec beaucoup de jugement et de goût l'histoire littéraire de l'Italie. Salluste trouvait en M. Mollevaut, Tite-Live, Tacite et Salluste encore en Dureau de la Malle, des traducteurs patients et habiles. Le roman s'enrichissait des ouvrages célèbres de Mesdames de Genlis, Cottin, de Flahaut (Souza), peut-être surpassés par deux ou trois opuscules de M. Xavier de Maistre. M. Aimé Martin imitait avec grâce et bonheur l'auteur des _Études de la nature_.

La poésie, constamment élégante, ne manqua pas toujours de charme ni de grandeur. Si Lebrun avait déposé sa lyre, Delille faisait admirer encore sa brillante fécondité. Ses succès et l'esprit du temps avaient encouragé la traduction en vers et la poésie didactique. Dans le premier de ces deux genres, il faut citer d'abord le traducteur d'Ovide et celui d'Anacréon, Saint-Ange et M. de Saint-Victor; après eux, Daru, ingénieux interprète d'Horace, M. Tissot, traducteur des _Bucoliques_, et M. Baour-Lormian, dont le vers moelleux et plein de mélodie rendit quelquefois avec bonheur l'expressive musique du Tasse. La poésie didactique s'honore d'Esménard, auteur du poème de _la Navigation_; de M. Michaud, qui chanta _le Printemps d'un proscrit_; de M. de Saint-Victor, dont les deux poèmes, l'_Espérance_ et le _Voyage du poète_, renferment quelques-uns des plus beaux vers du siècle; de Chênedollé, qui trouva, pour célébrer le _Génie de l'homme_, des accents pleins de grandeur; de Legouvé, dont le poème sur le _Mérite des femmes_ est resté tout entier dans tant de mémoires; de Millevoye, qui peignit avec bonheur l'amour maternel; de M. de Frénilly, auteur de quelques satires où les bons vers sont en nombre; de Parseval Grandmaison, habile versificateur, exerçant alors dans des compositions de peu d'étendue un talent qu'il réservait aux hasards de la grande épopée; de M. Soumet, qui n'était pas encore l'auteur de _Clytemnestre_ et de ce grand poème où il célèbre avec autant de magnificence que de témérité la réconciliation de l'Antéchrist et le rachat de l'enfer; de M. Campenon, qui, après avoir décrit la _Maison des champs_, tenta avec succès l'épopée domestique dans son _Enfant prodigue_; de M. Berchoux, auteur spirituel et gai de la _Gastronomie_. Les concours académiques avaient créé une poésie qu'à défaut d'un nom meilleur nous appellerons _épisodique_, et qui, fort encouragée par le public, exerça quelques talents distingués.--Quelques-unes des belles épîtres de Chénier et des piquantes narrations d'Andrieux sont de cette même époque.

L'élégie, cultivée avec succès par Mesdames Dufresnoy et Victoire Babois, recevait de Millevoye un caractère nouveau et des couleurs variées. La carrière se ferma trop tôt devant ce poète, amoureux de la perfection, qui a peu écrit et beaucoup travaillé. C'est lui surtout, qui, sans système, mais avec réflexion, faisait doucement dériver la poésie vers des plages nouvelles où, prévenu par la mort, lui-même n'aborda pas.

Le tragique Ducis écrivait alors, dans la solitude, ses poésies fugitives pleines de négligence, d'énergie et de grâce; Arnault, Ginguené, M. Le Bailly marquaient leur place parmi les meilleurs fabulistes.

La tragédie, trop assujettie à d'anciennes traditions, n'est pourtant ni stérile ni sans honneur à une époque qui peut réclamer le _Tibère_ de Chénier, les _Templiers_ de Raynouard, l'_Agamemnon_ de Lemercier, auteur de ce drame de _Pinto_, dans lequel il anticipait sur les hardiesses d'une époque plus tardive.

La comédie, ramenée par Andrieux et Collin d'Harleville au caractère de vérité franche que lui avait enlevé la manie analytique du dix-huitième siècle, trouva, à côté de ces deux habiles poètes, d'autres soutiens encore. Il suffit de nommer Picard, M. Roger, M. Étienne, auteur des _Deux Gendres_, M. Duval, qui eut des succès dans la comédie de caractère, plus encore dans le drame historique et dans la comédie anecdotique. On ne doit pas négliger de remarquer que la comédie de ce temps fut plus décente et plus morale qu'elle ne l'avait été à aucune autre époque.

Votre professeur[46] s'est renfermé dans les limites de cette espèce d'inventaire. Il a judicieusement réservé deux écrivains, dont les ouvrages ont inauguré une époque nouvelle, et ouvert les voies où tous les esprits se sont engagés avec plus ou moins d'empressement après la chute de l'empire. Vous avez déjà nommé ces deux écrivains qui se portaient en avant de la littérature contemporaine, l'un par un retour plein d'amour vers le passé, l'autre par un élan plein d'enthousiasme vers l'avenir: M. de Chateaubriand et Madame de Staël, un esprit poétique, une âme passionnée, qui créèrent dans le même temps, le premier un monde d'images, l'autre un monde de pensées.

Ils appartiennent sans doute à leur temps; ils en sont même plus que leurs contemporains, dont les écrits nous représentent le dix-huitième siècle échoué et laissé à sec sur les rivages du dix-neuvième. Ce temps, si vous l'aimez mieux, leur appartient, et c'est à bon droit qu'ils auraient pu dire à la littérature de l'Empire:

La maison est à nous, c'est à vous d'en sortir.

Mais, dans un autre sens, ils n'appartiennent pas à leur époque, puisqu'ils la devancent, puisqu'ils innovent tandis qu'elle imite, puisqu'ils marchent lorsqu'elle s'assied. Ils ont été les premiers à découvrir et à saluer l'avenir, et c'est pour cela même que nous les réservons pour le moment où cet avenir a commencé à devenir le présent.

PREMIERE PARTIE

MADAME DE STAËL

CHAPITRE PREMIER

Son caractère.

Madame de Staël, ayant devancé M. de Chateaubriand dans la vie et dans la mort, appelle nos premiers regards. Née à Paris en 1766, elle y mourut en 1817.

Sa vie se trouve partout. C'est son caractère que nous voudrions faire connaître. À quiconque aurait lu tous ses écrits, nous n'aurions plus rien à dire; il la connaîtrait, car elle y est tout entière, et aucune biographie morale, non pas même la belle notice de son amie Madame Necker de Saussure, ne peut valoir ni suppléer celle-là. Jamais auteur ne s'est uni plus étroitement à ses ouvrages, et n'y a laissé de soi-même une plus vive empreinte.

Les parents de cette femme célèbre exercèrent une grande influence sur son caractère, sur ses opinions et sur sa vie; mais M. Necker en sens direct et positif, et Madame Necker négativement.

Une sorte de roideur, qu'imprime quelquefois au caractère des femmes une jeunesse laborieuse et difficile, ne laissait pas assez voir dans Madame Necker l'affection mêlée au devoir, concourant avec le devoir. Fille de pasteur, et nourrie dans l'attachement au culte établi, sa religion, sans être précise, avait conservé le caractère d'une religion positive, c'est-à-dire d'une autorité extérieure devant laquelle, sans examen, elle agenouillait sa raison, l'oreille ouverte d'ailleurs à tous les échos de la philosophie du jour. [Qu'une âme vive, qu'une raison active, comme celle de Madame de Staël en aient moins aimé la morale du devoir et la religion positive, il ne faut pas s'en étonner[47].] Madame Necker, sans s'en douter, acheva dans l'esprit de sa fille ce que tant d'autres causes avaient trop bien commencé.

Nous verrons plus tard comment elle jugea, pendant longtemps, la religion chrétienne. Voyons dès à présent, quelles furent, du moins dans ses premiers écrits, ses vues sur l'essence de la morale. Ces lignes de son ouvrage sur les _Passions_ méritent d'être lues avec attention:

«Il y a des vertus toutes composées de crainte et de sacrifices, dont l'accomplissement peut donner une satisfaction d'un ordre très relevé à l'âme forte qui les pratique; mais peut-être, avec le temps, découvrira-t-on que tout ce qui n'est pas naturel n'est pas nécessaire, et que la morale, dans divers pays, est aussi chargée de superstition que la religion. Du moins, en parlant de bonheur, il est impossible de supposer une situation qui exige des efforts perpétuels; et la bonté donne des jouissances si faciles et si simples, que leur impression est indépendante du pouvoir même de la réflexion. Si cependant l'on se livre à des retours sur soi, ils sont tous remplis d'espérance; le bien qu'on a fait est une égide qu'on croit voir entre le malheur et soi; et lors même que l'infortune nous poursuit, on sait où se réfugier, on se transporte par la pensée dans la situation heureuse que nos bienfaits ont procurée[48].»

Entre M. Necker et sa fille régnait, au contraire, la plus profonde sympathie. Ils furent de bonne heure amis intimes. Rien n'est à comparer au sentiment de Madame de Staël pour son père, pas même celui de Madame de Sévigné pour sa fille, si ce n'est sous le rapport de l'intensité. Ce sentiment, si voisin de l'adoration religieuse qu'il n'est guère possible de l'en distinguer, se composait d'une vraie piété filiale, d'une admiration enthousiaste et d'une amitié passionnée. Payé d'un large retour, ou plutôt prévenu par l'amour le plus empressé, le plus indulgent et le plus caressant, il attendrit de bonne heure cette jeune âme, l'accoutuma au bonheur du coeur, [lui en donna l'insatiable besoin,[49]] et, dans l'extrême félicité de sa jeunesse, prépara peut-être le malheur de sa vie entière. Pour juger de ce qu'était M. Necker aux yeux et pour le coeur de sa fille, quelques passages des écrits de Madame de Staël peuvent suffire; dans tous ses ouvrages elle a parlé de son père. On ne pourra lire ces passages, ni sans sourire, car les éloges sont outrés, ni sans s'attendrir, car cette affection est d'une vérité profonde:

«Ce livre (_De l'Importance des opinions religieuses_, par M. Necker), époque dans l'histoire des pensées, puisqu'il en a reculé l'empire; ce livre qui semble anticiper sur la vie à venir, en devinant les secrets qui doivent un jour nous être dévoilés; ce livre que les hommes réunis pourraient présenter à l'Être suprême comme le plus grand pas qu'ils aient fait vers lui[50].»

Il serait injuste de ne pas rappeler que Madame de Staël n'avait que vingt-deux ans lorsqu'elle écrivait ces lignes.

«Vous avez entendu parler de l'esprit et des rares talents de mon père; mais on ne vous a jamais peint l'incroyable réunion de raison parfaite et de sensibilité profonde, qui fait de lui le plus sûr guide et le plus aimable des amis. Vous a-t-on dit que maintenant l'unique but de ses étonnantes facultés est d'exercer la bonté, dans ses détails comme dans son ensemble? Il écarte de ma pensée tout ce qui la tourmente; il a étudié le coeur humain pour mieux le soigner dans ses peines, et n'a jamais trouvé dans sa supériorité qu'un motif pour s'offenser plus tard et pardonner plus tôt; s'il a de l'amour propre, c'est celui des êtres d'une autre nature que la nôtre, qui seraient d'autant plus indulgents qu'ils connaîtraient mieux toutes les inconséquences et toutes les faiblesses des hommes[51].»

«Ce qui se fait sentir plus particulièrement dans les ouvrages de M. Necker, c'est l'incroyable variété de son esprit. Voltaire est unique dans le monde littéraire par la diversité de ses talents; je crois M. Necker unique par l'universalité de ses facultés[52].»

«Personne n'a jamais, autant que mon père, donné l'idée, à tous ceux qui l'entouraient, d'une protection presque surnaturelle... Pendant les troubles de France, lors même que nous étions séparés, je me croyais préservée par lui; je n'ai jamais pensé qu'un grand malheur pût m'atteindre. Il vivait; j'étais sûre qu'il viendrait à mon secours, et que son éloquent langage et son vénérable ascendant m'arracheraient du fond des prisons, si j'y avais été jetée. En lui écrivant, je l'appelais presque toujours _mon ange tutélaire_. Je sentais ainsi son influence, et il me semblait que la responsabilité de mon sort le concernait plus que moi:--je comptais sur lui, comme réparateur de mes fautes; rien ne me paraissait sans ressources pendant sa vie: ce n'est que depuis sa mort que j'ai connu la véritable terreur, que j'ai perdu cette espérance de la jeunesse qui se fonde toujours sur ses forces pour tout obtenir. Mes forces, c'étaient les siennes; ma confiance, c'était son appui. Existe-t-il encore autour de moi, ce génie protecteur? me dira-t-il ce qu'il faut souhaiter ou craindre? me guidera-t-il dans mes démarches? étendra-t-il ses ailes sur mes enfants, qu'il a bénis de sa voix mourante; et puis-je assez recueillir de lui dans mon coeur, pour le consulter encore et l'entendre[53]?»

La tendresse indulgente et expansive de M. Necker, des relations délicieuses dont une admiration réciproque formait la base ou le trait dominant, exaltèrent peut-être jusqu'à l'excès chez Madame de Staël le besoin d'affection dont la nature avait fait, je crois, le plus vif de tous ses penchants. Le mariage de pure convenance, [c'est-à-dire de vanité,[54]] auquel, selon toute probabilité, elle souscrivit par déférence, était bien peu dans le sens de son caractère. Nous n'avons d'autres renseignements sur cette union que le [profond[55]] silence qu'elle a gardé sur ce sujet dans des écrits où elle répand toute son âme [et introduit volontiers les personnages qui l'intéressent[56]]. Ce silence parle assez haut, quand on se rappelle que l'_amour dans le mariage_ était aux yeux de Madame de Staël l'idéal du bonheur en ce monde[57].

«Être deux dans le monde calme tant de frayeurs! Les jugements des hommes et de Dieu même semblent moins à craindre alors[58].»

Sans insister sur ce point [délicat[59]], disons seulement que toute la vie, tous les écrits de cette femme illustre, trahissent et respirent un désappointement douloureux, une soif trompée. Pour elle, l'affection et le bonheur n'étaient qu'une même chose, et sans doute l'absence du bonheur est le plus grand malheur pour une âme passionnée. L'infortune matérielle lui paraîtrait peut-être une favorable diversion. Je me représente quelquefois Madame de Staël dans une position précisément contraire à celle que lui fit la Providence, malheureuse par la fortune, heureuse par le coeur, et je me demande si cette dispensation, qui n'aurait pas atteint les sources de son talent, n'en aurait point changé la direction et diminué la valeur. L'infortune matérielle, fortifiant le coeur, donne souvent quelque âpreté au caractère et quelque rigidité à la pensée: les souffrances du coeur augmentent peut-être la personnalité, mais en ajoutant à la vie et à la pensée je ne sais quelle grâce douloureuse. Moins infortunés, bien des hommes de génie eussent été moins éloquents, et l'on sent partout, en lisant Madame de Staël, que ses peines l'ont inspirée.

Sa vie que l'indigent seul eût pu appeler fortunée, fut en effet douloureuse. Nous avons indiqué un premier malheur, qui fut pour elle un de ces deuils muets qu'on porte dans l'âme et qu'on ne dépose jamais. Mais on peut considérer le caractère même de cette femme extraordinaire, les événements publics et son talent même comme trois Parques fatales, qui tissèrent à l'envi la trame de son malheur.

Son caractère est retracé dans Delphine, chez qui l'impétuosité n'est pas plus généreuse, ou la générosité plus imprévoyante que chez Madame de Staël; mais ce que n'avait pas Delphine, et ce qu'avait, je crois, celle qui a raconté son histoire, c'était une activité inquiète, le besoin d'influer, et peut-être celui de paraître. Que de conditions de malheur dans la carrière d'une femme!

Les événements l'atteignirent dans ce qui lui restait de bonheur, en compromettant celui de ses amis. Elle ne vivait guère plus en elle qu'en eux, et se trouvait comme enveloppée dans leurs malheurs par les douleurs de la pitié. D'ailleurs, on a dit avec raison, que, fidèle à ses convictions politiques, elle ne triompha pourtant point lorsqu'elles triomphèrent, la compassion la jetant, à chaque nouvelle crise, dans le parti des vaincus: le jour même de la victoire, elle rompait avec les vainqueurs, parce qu'en révolution les vainqueurs sont sans pitié: or la pitié était sa religion.

Enfin, son talent même la rendit malheureuse en la rendant célèbre. La célébrité est peut-être, de tous les avantages que nous pouvons ambitionner, celui qui a le moins de rapport avec le bonheur; il n'en a point surtout avec les vrais intérêts d'une femme: on dirait que l'admiration qu'elle excite écarte d'elle l'affection, qu'elle devient quelque chose de moins qu'un être humain en devenant quelque chose de plus qu'une femme, et qu'elle doit avoir une part double dans la haine qu'éveillent presque toujours les grandes renommées. La célébrité isole une femme auteur, et l'exile pour ainsi dire dans sa gloire.

Il semblait que de rares qualités du coeur devaient ménager, en faveur de Madame de Staël, une exception à cette règle. Quelle ne fut pas sa générosité, même envers les écrivains qui l'avaient le plus maltraitée! Il n'en est pas un au talent duquel elle n'ait rendu hommage. Elle se rend cette justice, en en diminuant ingénieusement le mérite:

«Il me semble, dit-elle, que quand on s'est soi-même livré de tout temps à l'étude des lettres, on a sur les livres une sorte d'impartialité d'artiste, et je sais du moins qu'il m'arrive souvent de louer des écrivains qui m'ont personnellement attaquée, par cet amour pour le talent en lui-même qui l'emporte sur toute espèce de préventions[60].»

Devant une si noble et si universelle bienveillance, il semble que l'envie elle-même aurait dû désarmer; mais l'envie ne désarme jamais; elle a, pensez-y bien, ses propres souffrances à venger: et quelles souffrances plus cruelles que celles de l'envie?