Études sur la Littérature française au XIXe siècle - Tome 1 Madame de Staël, Chateaubriand

Part 27

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Et maintenant admettons toutes les différences que l'on voudra; le sacrifice d'Eudore et de Cymodocée ne peut avoir jamais qu'une valeur humaine; pour lui en donner une autre, il faudrait les sortir l'un et l'autre de l'humanité. Or, c'est une valeur et une vertu surhumaines, je veux dire une valeur intrinsèque, une puissance immédiate que l'auteur attribue à leur sacrifice. Ils ne vont pas seulement ébranler l'incrédulité par le spectacle de leurs vertus et de leur martyre; ils ne vont pas seulement encourager leurs frères au même dévouement; ils ne vont pas seulement prêter à l'Éternel qui le leur rendra. Ils sont, eux et non pas d'autres, eux, à l'exclusion de tous autres, _l'holocauste demandé_, _l'hostie_ entière dont Dieu a besoin, la victime dont l'immolation désarmera son courroux. Il est vrai que, selon l'auteur, cette victime ne viendra digne de Dieu qu'_en vertu des souffrances et des mérites du sang de Jésus-Christ_[392]; mais cette précaution oratoire ne sauve rien; il n'en reste pas moins vrai qu'ils sont ce que Jésus-Christ a été, qu'ils ont des mérites à communiquer, qu'ils peuvent acquitter la dette du monde; il n'en est pas moins vrai que, s'ils sont médiateurs, tous peuvent l'être, que tous les martyrs sont des hosties, et que Jésus-Christ n'est plus que le premier des martyrs.

Or, toute préoccupation orthodoxe mise de côté, et ne prenant les _Martyrs_ que sur le pied d'une oeuvre littéraire, ne pouvons-nous pas dire que le poème pèche contre la vérité relative, qui est en littérature comme en politique, la vérité absolue? Que l'on croie au christianisme ou que l'on n'y croie pas, il faut le prendre tel qu'il est, et une altération aussi grave n'offense guère moins les incrédules que les croyants.

La beauté d'ailleurs, je dis simplement la beauté, d'un poème fondé sur les mystères du christianisme, tiendra toujours à la conservation intacte, sévère des bases de cette religion. En poésie, tout le monde est orthodoxe. On peut n'aimer pas la religion chrétienne, ni les ouvrages dont elle fournit le sujet; mais on aime encore moins les inventions qui la diminuent et l'affaiblissent.

Il résulte encore de la donnée sur laquelle tout le poème repose, qu'il n'y a pas de véritable dénoûment. Le poète peut bien s'écrier en finissant: «Les dieux s'en vont[393];» on n'en voit rien. La liaison entre la mort d'Eudore et la conversion de Constantin échappe tout à fait: on n'y croit que d'autorité, ce qui en poésie ne suffit pas; et quand on verrait cette liaison, quand on y croirait, le mal est que la conversion même de Constantin, ou la conversion de l'État romain, n'est pas non plus aux yeux de tout le monde un _dénoûment_. Ceci soit dit indépendamment de toutes les opinions qu'on peut avoir sur l'utilité religieuse de cette révolution.

Il me semble qu'on peut déjà pressentir que le style souffrira de la nature même du sujet. Pour distinguer du reste des martyrs deux personnages que rien n'en distingue essentiellement, il faudra, dans l'absence des choses, recourir aux mots. Le prestige des mots sera nécessaire; l'emphase sera de rigueur. La lecture des _Martyrs_ ne réalise que trop un tel pressentiment.

Le sujet admis, il faut reconnaître que l'action plaît par la clarté, par une ordonnance heureuse et par une simplicité que l'auteur a su concilier avec beaucoup de richesse, ou du moins avec beaucoup de variété. Il lui en a coûté, je l'avoue, quelques invraisemblances et des anachronismes trop flagrants, pour réunir dans sa fable tant de personnages et tant de souvenirs; mais, à une ou deux près, ces licences me paraissent vénielles, et l'important c'est que l'action n'est point embarrassée par toute cette diversité. Au mérite que je viens de reconnaître, l'action ou la fable des _Martyrs_ joint-elle celui de l'intérêt? Cette question en suppose d'autres, que l'auteur lui-même propose à notre examen: celle du merveilleux, celle des passions, celle des caractères, celle des moeurs; car c'est de tout cela que se compose ou que dépend l'intérêt d'une action: tout ce qui reste en dehors de ces éléments, ce sont les situations; les situations, c'est l'action même décomposée et réduite à ses caractères extérieurs: or, qui ne comprend que l'intérêt des situations résulte, en grande partie, des caractères, des passions, des moeurs, même du merveilleux s'il y en a dans le sujet, du style enfin non moins que de tout le reste? Sans contredit, le poème des _Martyrs_ présente des situations fortes, déploie des scènes, qui, en tout état de cause, seraient pathétiques. On peut citer, comme exemples, le séjour de Cymodocée chez Hiéroclès, mais surtout la scène vraiment terrible, où Eudore, tout près du moment de rendre témoignage, est tenté d'abjurer. Voici cette scène:

«Ces hommes (des chrétiens condamnés aux supplices de l'amphithéâtre) ces hommes, qui devaient bientôt abandonner la vie, continuaient à tenir entre eux des discours pleins d'onction et de charité: lorsque de légères hirondelles se préparent à quitter nos climats, on les voit se réunir au bord d'un étang solitaire, ou sur la tour d'une église champêtre; tout retentit des doux chants du départ; aussitôt que l'aquilon se lève, elles prennent leur vol vers le ciel, et vont chercher un autre printemps et une terre plus heureuse.

»Au milieu de cette scène touchante, on voit accourir un esclave: il perce la foule; il demande Eudore; il lui remet une lettre de la part du juge. Eudore déroule la lettre; elle était conçue en ces mots:

«--Festus juge, à Eudore chrétien, salut:

«Cymodocée est condamnée aux lieux infâmes. Hiéroclès l'y attend. Je t'en supplie par l'estime que tu m'as inspirée, sacrifie aux dieux; viens redemander ton épouse: je jure de te la faire rendre pure et digne de toi.»--

»Eudore s'évanouit; on s'empresse autour de lui; les soldats qui l'environnent se saisissent de la lettre; le peuple la réclame; un tribun en fait lecture à haute voix; les évêques restent muets et consternés; l'assemblée s'agite en tumulte. Eudore revient à la lumière; les soldats étaient à ses genoux, et lui disaient:

«Compagnon, sacrifiez! Voilà nos aigles au défaut d'autels.»

»Et ils lui présentaient une coupe pleine de vin pour la libation. Une tentation horrible s'empare du coeur d'Eudore. Cymodocée aux lieux infâmes! Cymodocée dans les bras d'Hiéroclès! La poitrine du martyr se soulève; l'appareil de ses plaies se brise, et son sang coule en abondance. Le peuple, saisi de pitié, tombe lui-même à genoux, et répète avec les soldats:

«Sacrifiez! Sacrifiez!»

»Alors Eudore d'une voix sourde:

«Où sont les aigles?»

»Les soldats frappent leurs boucliers en signe de triomphe, et se hâtent d'apporter les enseignes. Eudore se lève; les centurions le soutiennent; il s'avance au pied des aigles; le silence règne parmi la foule; Eudore prend la coupe; les évêques se voilent la tête de leurs robes, et les confesseurs poussent un cri: à ce cri la coupe tombe des mains d'Eudore, il renverse les aigles, et se tournant vers les martyrs, il dit: «Je suis chrétien[394]!»

Enquérons-nous maintenant de ce qui rehausse l'intérêt des situations, et de ce qui constitue presque entièrement l'intérêt général de l'action. Je commence par le merveilleux parce qu'il est essentiel au sujet des _Martyrs_, et parce qu'il nous conduit à parler des moeurs. Ces deux objets forment ensemble ce qu'on pourrait appeler l'ordre d'idées, la philosophie qui domine tout l'ouvrage; ils en constituent l'intérêt spéculatif. Toute composition repose sur une base pareille, qui prend, dans certains cas, la forme du merveilleux.

Il est clair que M. de Chateaubriand n'a pas prétendu qu'on ne cherchât que dans son ouvrage l'idéal de l'antiquité mythologique. Si donc il nous semblait qu'il lui a fait tort, qu'il n'en a pas assez relevé les avantages, nous serions bien libres d'en appeler: Homère, Virgile, Ovide sont toujours là. Mais nous ne serons pas tentés d'en appeler dans le cas contraire; car l'auteur n'a pas pu avoir la pensée de faire valoir cette antiquité plus qu'elle ne vaut, et si, dans son poème, la mythologie grecque nous paraît séduisante, ce sera sans doute parce qu'elle l'est en effet; si même, par impossible, elle nous paraissait supérieure au _merveilleux_ chrétien, il faudrait en conclure ou qu'elle l'est en effet, ou que l'auteur ne connaît pas bien le _merveilleux_ qu'il veut nous faire goûter. Or, ce qui paraissait impossible est arrivé: M. de Chateaubriand a plaidé la cause du merveilleux chrétien, et a gagné celle du merveilleux mythologique. C'est mon sentiment, et je serais bien trompé si, après la lecture des _Martyrs_, ce n'était pas aussi le vôtre.

Faut-il s'en étonner? Dès qu'il s'agit de merveilleux, le paganisme vaut mieux. Il y a, dans le paganisme, proportion constante entre le signe et la chose signifiée, entre l'idée et le symbole. La comparaison de l'idée païenne avec le symbole païen ne fait jamais naître dans l'esprit la pensée de l'insuffisance et de la vanité de ce dernier. La métaphysique et la morale du paganisme sont telles que le symbole n'atteint que trop aisément à leur niveau. Le sublime même, dans cette religion, est _à hauteur d'appui_; il est relatif en quelque sorte: dans la nôtre, il est absolu. Au sens convenu du mot, il n'y a point de merveilleux dans notre religion, bien qu'elle soit merveilleuse; on ne peut pas, du moins, inventer un merveilleux après le sien qui est de l'histoire. Les miracles n'en sont pas un ornement, mais une partie intégrante, un moyen, une force. Les images employées dans les Prophètes et dans l'Apocalypse n'ont ni l'intention ni le caractère littéraire; elles sont sublimes plutôt que poétiques; faut-il le dire? leur bizarrerie volontaire semble destinée à les exclure du domaine de la poésie, et à les préserver ainsi de toute profanation.

En dépit de tous les chefs-d'oeuvre, et même de celui de Milton, la sentence de Boileau demeure vraie à nos yeux:

De la foi d'un chrétien les mystères terribles D'ornements égayés ne sont point susceptibles[395].

Au lieu de _terribles_, mettez _redoutables_ ou _vénérables_; au lieu d'_égayés_, mettez _poétiques_ ou _brillants_; la pensée, plus intelligible pour nous, sera restée la même, et plus vous y réfléchirez, plus elle vous semblera vraie. On aura beau parler, comme l'a fait M. de Chateaubriand dans son grand ouvrage, du _merveilleux_ chrétien, des _machines poétiques_ du christianisme; la nature des choses est plus forte que toutes les suppositions. La beauté du dogme chrétien est tout intérieure, toute morale; elle est intraduisible; c'est un texte qui ne se lit que dans l'original; la seule mythologie dont notre religion soit susceptible, c'est le mysticisme.

Mais quand ces questions resteraient indécises, ce qui ne l'est pas, ce qui demeure constant, c'est que dans l'épopée des _Martyrs_, tout ce qui fait allusion à la mythologie grecque est charmant, et tout, ou presque tout ce qui tient au merveilleux chrétien, est mauvais. Admettez qu'il y a un merveilleux chrétien: celui des _Martyrs_ n'est pas, ne saurait être le véritable, et les non-croyants ne seront pas sur cet article d'un autre avis que les croyants.

J'ose dire qu'on ne peut lire qu'avec une sorte de pudeur souffrante la description du Paradis dans les _Martyrs_. La magnificence ne remplace pas la majesté. Décrire les béatitudes et la gloire du ciel, c'est donner des bornes à ce qui n'en a point, et chaque élan est une chute. «Les paroles grossières que la Muse est forcée d'employer, nous trompent[396],» dit l'auteur; non, elles ne sauraient nous tromper, elles nous choquent, elles nous blessent; l'idée de profanation et de parodie revient sans cesse à l'esprit et serre le coeur. Il y a, en outre, une confusion de la matière et de l'esprit, du sens propre et du sens figuré, qui nous déconcerte et nous fatigue. L'impression générale est froide, triste; on en veut à l'auteur d'avoir tenté l'impossible, et loin de chercher à se souvenir, on voudrait presque oublier.

Ne croyez pas, Messieurs, mais lisez; lisez tout le livre, ou du moins les passages suivants:

«Des jardins délicieux s'étendent autour de la radieuse Jérusalem. Un fleuve découle du trône du Tout-Puissant; il arrose le céleste Éden, et roule dans ses flots l'Amour pur et la Sapience de Dieu. L'onde mystérieuse se partage en divers canaux qui s'enchaînent, se divisent, se rejoignent, se quittent encore, et font croître, avec la vigne immortelle, le lis semblable à l'Épouse, et les fleurs qui parfument la couche de l'Époux. L'Arbre de vie s'élève sur la Colline de l'encens; un peu plus loin, l'Arbre de science étend de toutes parts ses racines profondes et ses rameaux innombrables: il porte, cachés sous son feuillage d'or, les secrets de la Divinité, les lois occultes de la nature, les réalités morales et intellectuelles, les immuables principes du bien et du mal.

»... Ce sont eux (les choeurs des anges) qui soupirent dans les antiques forêts, qui parlent dans les flots de la mer, et qui versent les fleuves du haut des montagnes. Les uns gardent les vingt mille chariots de guerre de Sabbaoth et d'Élohé; les autres veillent au carquois du Seigneur, à ses foudres inévitables, à ses coursiers terribles, qui portent la peste, la guerre, la famine et la mort. Un million de ces Génies ardents règlent les mouvements des astres, et se relèvent tour à tour, dans ces emplois magnifiques, comme les sentinelles vigilantes d'une grande armée.

»... C'est dans cette extase d'admiration et d'amour, dans ces transports d'une joie sublime, ou dans ces mouvements d'une tendre tristesse, que les Élus répètent ce cri de trois fois Saint, qui ravit éternellement les cieux. Le Roi prophète règle la mélodie divine; Asaph, qui soupira les douleurs de David, conduit les instruments animés par le souffle; et les fils de Coré gouvernent les harpes, les lyres et les psaltérions qui frémissent sous la main des Anges. Les six jours de la création, le repos du Seigneur, les fêtes de l'ancienne et de la nouvelle Loi sont célébrés tour à tour dans les royaumes incorruptibles.

»... Là surtout s'accomplit, loin de l'oeil des Anges, le mystère de la Trinité. L'Esprit qui remonte et descend sans cesse du Fils au Père, et du Père au Fils, s'unit avec eux dans ces profondeurs impénétrables.

»Les Essences primitives se séparent, le triangle de feu disparaît: l'Oracle s'entrouvre, et l'on aperçoit les Trois Puissances. Porté sur un trône de nuées, le Père tient un compas à la main; un cercle est sous ses pieds; le Fils, armé de la foudre, est assis à sa droite; l'Esprit s'élève à sa gauche, comme une colonne de lumière. Jéhova fait un signe: et les temps rassurés reprennent leur cours[397].»

En vain on nous opposerait les images bibliques; car ou ce ne sont plus que des images, ou ces images ont une telle gravité, elles accusent une si haute indifférence pour l'effet littéraire, il est si clair qu'elles n'aspirent pas à peindre, mais seulement à signifier, que l'idée ne vient pas même de les mesurer à leur objet. En vain encore on nous rappellerait Milton. Son exemple n'a pas absous l'entreprise, mais s'en est fait pardonner l'audace par le caractère moral, pathétique, profondément sérieux de son merveilleux. Dans le Ciel et dans l'Enfer de ce grand poète, on sent l'original, et dans les _Martyrs_ la copie.

Fénelon seul a parlé des demeures bienheureuses aussi dignement qu'il peut être donné à l'homme d'en parler. Encore a-t-il déguisé sous le nom d'Élysée le nom trop saint de Paradis. Il n'aborde pas le mystère de la divine essence; il se borne à peindre le bonheur des créatures glorifiées, et n'emploie d'autre merveilleux que celui de l'âme: il se contente d'être sublime. En quelques endroits l'auteur des _Martyrs_ a suivi ses traces; mais si haut qu'il s'élève alors, il reste au-dessous de son modèle. On ne peut refuser de l'admiration à ce passage où le poète cherche à se faire une idée de la béatitude des justes:

«Les élus sont incessamment dans l'état délicieux d'un mortel qui vient de faire une action vertueuse ou héroïque, d'un génie sublime qui enfante une grande pensée, d'un homme qui sent les transports d'un amour légitime, ou les charmes d'une amitié longtemps éprouvée par le malheur[398].»

Fénelon avait dit:

«Ils sont, sans interruption, à chaque moment, dans le même saisissement de coeur où est une mère qui revoit son cher fils qu'elle avait cru mort; et cette joie, qui échappe bientôt à la mère, ne s'enfuit jamais du coeur de ces hommes[399].»

Il me semble que M. Villemain a bien jugé les conceptions de Fénelon et celles de M. de Chateaubriand, lorsqu'il a dit, à propos du premier:

«Mais lorsque, délivré de ces affreuses peintures (les supplices du Tartare), il peut reposer sa douce et bienfaisante imagination sur la demeure des justes, alors on entend des sons que la voix humaine n'a jamais égalés, et quelque chose de céleste s'échappe de son âme enivrée de la joie qu'elle décrit. Ces idées-là sont absolument étrangères au génie antique; c'est l'extase de la charité chrétienne; c'est une religion toute d'amour, interprétée par l'âme douce et tendre de Fénelon; c'est le _pur amour_ donné pour récompense aux justes, dans l'Élysée mythologique. Aussi, lorsque de nos jours un écrivain célèbre a voulu retracer le paradis chrétien, il a dû sentir plus d'une fois qu'il était devancé par l'anachronisme de Fénelon; et, malgré les efforts d'une riche imagination, et l'emploi plus facile et plus libre des idées chrétiennes, il a été obligé de se rejeter sur des images moins heureuses, et il n'a mérité que le second rang[400].»

Il faut oser l'avouer: si l'on prend, dans les _Martyrs_, les passages qui se rapportent aux croyances mythologiques, et qu'on les oppose à l'ensemble du merveilleux chrétien tel que nous l'étale ce poème, le choix, même pour des chrétiens, ou plutôt pour des chrétiens surtout, ne saurait être un seul moment incertain. On préférera la mythologie, pastiche à la vérité, mais pastiche adorable; on se surprendra, j'en suis sûr, à regretter les enchantements de la fable; on écartera avec aversion la tristesse rude du moyen âge et ses superstitions presque toutes funèbres; l'on se rejettera avec abandon[401] vers ces fictions ingénieuses et riantes d'une époque et d'un peuple à qui la poésie tenait lieu de religion, et l'on croira entendre la poésie soupirer ces regrets de Monime, exilée comme elle:

Si tu m'aimais, Phoedime, il fallait me pleurer Alors que, m'arrachant du doux sein de la Grèce, Dans ce climat barbare, on traîna ta maîtresse[402].

Ce ne sont pas là de bonnes impressions, je vous l'avoue; mais cet aveu renferme une critique, sinon du poème des _Martyrs_, du moins de toute la partie de ce livre consacrée au développement du merveilleux chrétien. Ce qui recommande le christianisme, c'est sa doctrine, ce sont ses moeurs; et à ce dernier égard, les _Martyrs_ ont droit à des éloges, puisqu'ils font ressortir la supériorité des moeurs chrétiennes sur celles du paganisme. Ceci me conduit à envisager l'ouvrage de M. de Chateaubriand sous le rapport de la peinture des moeurs.

Les moeurs, au point de vue de la composition poétique, se composent des croyances et des opinions comme des habitudes. Dans le sujet des _Martyrs_, toutes ces choses n'en font qu'une, puisqu'il ne s'agit pas de peindre deux peuples, mais deux religions.

Rien de plus grand, rien de plus beau qu'un tel contraste. Il est glorieux à l'auteur d'avoir entrepris, dans les plus vastes proportions, la peinture d'une situation qui n'eut et n'aura jamais de pareille dans les annales du monde. Aucun grand talent ne s'en était avisé jusqu'à lui. Quel qu'ait pu être le succès, cet honneur lui reste. Mais l'exécution est-elle heureuse? est-elle avouée par l'histoire, par le goût, par la religion?

On a reproché aux _Martyrs_ quelques anachronismes trop flagrants. Eudore meurt, pour le plus tard, en 313, et on lui donne pour amis de jeunesse Augustin né en 354, Jérôme né en 331, et pour adversaire Symmaque, né en 350, à qui l'on fait débiter devant le trône de Dioclétien le plaidoyer qu'il prononça en 389 devant Théodose, en faveur du culte de la Victoire, c'est-à-dire lorsque le christianisme avait franchi, sous Constantin, sous Gratien et sous Théodose, les trois degrés qui le séparaient du trône. On avance de plus d'un siècle l'apparition de Pharamond, de Mérovée, et l'invasion de la Gaule. Mais qu'est-ce que tout cela? qu'est-ce qu'un anachronisme de deux siècles auprès d'une erreur de compte qui, rapprochant et confondant des faits séparés par trois mille années, rend contemporains, en quelque façon, Homère et Bossuet?

M. de Chateaubriand fait le polythéisme, sous Dioclétien, de plusieurs siècles trop jeune, et le christianisme de plusieurs siècles trop vieux.

Ce que nous disons du christianisme, ou plutôt du catholicisme des _Martyrs_, est évident pour quiconque n'est pas entièrement étranger à l'histoire de l'Église. Un grand nombre des choses que l'auteur fait croire et pratiquer à ses héros, on ne les a crues et pratiquées que plus tard. Je ne m'arrêterai pas à le prouver. Quant au paganisme, je doute que, dans ses plus beaux temps, il ait obtenu la foi implicite, il ait présenté l'aspect d'unité, dont il plaît à l'auteur de le décorer sous Dioclétien. Il ne tient pas compte non plus de _l'interfusion_ des deux religions, du mélange et du commerce inévitable de leurs sectateurs, de l'influence qu'ils exerçaient les uns sur les autres. Des documents circonstanciés nous manquent sur tous ces faits; mais cette absence de renseignements peut-elle donner au poète la liberté d'inventer au rebours de la vraisemblance? le raisonnement ne lui enseigne-t-il pas ce qui fut, ou, pour le moins, ce qui ne fut pas, ce qui ne put pas être? et ne nous suffit-il pas à nous-mêmes pour déclarer que l'image du monde romain, telle que l'auteur nous la trace, est fausse en ce qui concerne la situation respective et le rapport des deux religions?

M. de Chateaubriand a-t-il au moins gagné quelque chose à n'être pas vrai? C'est bien peu probable. Le faux, en cette affaire, ne peut pas mieux valoir que le vrai. Mais écoutons sur ce point un critique aussi bien informé qu'il était possible de l'être. C'est Benjamin Constant, dans un article du _Mercure_:

«Cette lutte du théisme, non pas contre le polythéisme, car le polythéisme n'existait plus en réalité, mais contre des formes vieillies, qui ne commandaient aucun respect, et que l'autorité, bien qu'elle eût pour but de les maintenir, ne pouvait s'astreindre à ménager; cette lutte, dis-je, serait le sujet d'un ouvrage, dont rien encore, à ma connaissance, ne donne l'idée.

»J'ai toujours été surpris que l'illustre auteur des _Martyrs_ ne l'eût pas conçue. Si, au lieu de revêtir de couleurs poétiques ce qui n'était pas, il eût appliqué son beau talent à peindre ce qui était, il eût tiré de son sujet un bien autre parti, même sous le rapport de la poésie. Il ne fallait pas opposer la religion d'Homère, religion qui avait disparu depuis bien des siècles, au catholicisme de Bossuet; c'était commettre un anachronisme de quatre mille ans, et présenter comme simultanées deux choses, dont l'une n'existait plus, et l'autre pas encore.