Études sur la Littérature française au XIXe siècle - Tome 1 Madame de Staël, Chateaubriand
Part 26
Mais enfin, vérité ou magie, conviction ou système, prose ou poésie, n'importe, le _Génie du Christianisme_ forme, en un sens du moins, un tout bien lié, un tout compact, dont l'auteur lui-même est la vivante unité. Quelle que puisse être l'incohérence des éléments du système, ils se sont unis, fondus, ou plutôt merveilleusement organisés dans l'âme poétique de l'auteur. Ce qui, comme système, eût été discordant, est un, est harmonieux comme poème: le _Génie du Christianisme_ est un poème; et c'est ici qu'il faut revenir sur cette puissance d'individualité dont je parlais il y a quelques moments. Un système, encore qu'il ait été conçu, construit par un seul homme, appartient dans un sens à tout le monde; car c'est une oeuvre de logique, et la logique n'a rien d'individuel; mais cette sorte de système qu'on appelle un _poème_, n'appartient, ne peut appartenir qu'à une personne unique. C'est là que l'individualité doit triompher; d'elle seule dépend l'unité de l'oeuvre: plus l'individualité est puissante, plus l'unité intérieure est forte, et cette unité intérieure est, au point de vue littéraire, la vérité même. Tout ce qui est assemblé du dehors, tout ce qui n'a pas été attiré du dedans par une sorte d'aimant moral, puis réuni, résumé par cette force vivante; tout ce qui, au lieu de croître comme une plante, a été construit comme un édifice, ne peut avoir, poétiquement, aucune vérité. Et en revanche (chose merveilleuse, triomphe éclatant de la personnalité humaine!) des éléments que la raison ne rapprochait pas, et dont la réunion manque de vérité objective, obtiennent une sorte d'unité et une sorte de vérité dans l'âme du poète, qui les lie les uns aux autres par des liens inconnus. M. de Chateaubriand n'a fait presque, sous des formes et sous des noms très divers, que des poèmes, parmi lesquels les plus involontaires ne sont peut-être pas les moins parfaits; et quoique jamais, à l'en croire, il n'ait été poète qu'en attendant mieux, jamais, en devenant quelque chose de mieux, il n'a cessé d'être poète. La poésie, dont il s'est bien gardé d'introduire indiscrètement le langage dans les affaires, l'a accompagné partout, a traversé avec lui toutes les situations: et sur ce rivage solitaire où l'a laissé, en se retirant, le flot de la politique, nous le retrouvons seul avec elle, seul, disons-nous, à moins qu'une foi mûrie par les années et l'adversité ne soit l'inspiration du livre nouveau qu'on nous promet[377], livre qui, dans ce cas, terminerait bien dignement la carrière qu'ouvrit, il y a quarante années, l'histoire de Chactas et d'Atala. Qu'il s'en défende ou non, M. de Chateaubriand est surtout poète, le poète qu'attendait le dix-neuvième siècle, le père de toute la poésie que notre siècle a vu éclore, celui dont le nom ne convient pas moins que celui d'Homère dans ces beaux vers de Rousseau:
À la source d'Hippocrène Homère ouvrant ses rameaux, S'élève comme un vieux chêne Entre de jeunes ormeaux[378].
Je m'abstiens de rechercher jusqu'à quel point et dans quel sens le livre de M. de Chateaubriand a pu modifier les convictions philosophiques des hommes de son temps. Il est plus facile et moins hasardeux d'apprécier l'influence littéraire de ce livre fameux. Avant tout, il a été, pour les poètes, pour les artistes, une riche palette, où les plus habiles n'ont pas été les moins empressés à venir tremper leur pinceau; il a, non pas le premier, mais avec le plus grand succès, donné l'exemple d'appliquer la couleur locale aux tableaux que l'imagination emprunte aux souvenirs de l'histoire; il a reporté avec empire les esprits aux sources du romantisme et de la poésie classique, vers le moyen âge et vers l'antiquité grecque; il a réveillé le goût des études historiques, en faisant entrevoir de combien de poésie, de combien d'émotions et de jouissances nous privaient nos préjugés en histoire: non pas qu'il soit lui-même exempt de préjugés, non pas que sa couleur soit toujours vraie; son moyen âge est de fantaisie; sa prédilection pour le passé n'est guère qu'une hallucination poétique, dont, sans se rétracter formellement, il a fait justice plus tard[379]; mais il a réveillé des souvenirs éteints, il a piqué la curiosité par la séduction, quelquefois trompeuse, de son coloris; la foule a, sur ses pas, remonté le courant des âges; la nation s'est informée de ses origines: ce poète a produit des historiens. Enfin, le _Génie du Christianisme_ a modifié la langue elle-même; il l'a enrichie de mots et de formes, dont plusieurs étonnèrent à leur apparition, et furent ensuite couramment employés par ceux qu'ils avaient le plus étonnés. La langue littéraire de nos jours est tout étincelante des épithètes, des métaphores, des associations de mots, dont M. de Chateaubriand l'a dotée. Dans le style, il a répandu des teintes plus vives, et introduit, si j'ose parler ainsi, le spectacle. On avait jadis outré le mouvement; on a prodigué la couleur. La sobriété de l'ancien style français a disparu sans retour; mais le _Génie du Christianisme_ a maintenu la grâce de ses mouvements, la fermeté de son attitude, la noble simplicité de ses allures. La phrase de M. de Chateaubriand, avec une intention musicale un peu trop marquée, un rythme quelquefois trop prononcé, est pourtant bien la phrase française, nette, prompte, élastique. Mais, au total, c'en est fait, je ne dirai pas de la candeur du dix-septième siècle, mais de la simplicité de diction du dix-huitième. Le _Génie du Christianisme_ a créé une nouvelle tradition. L'esprit français saura bien, dans cette voie moderne, se restreindre et se réprimer; mais tout nous entraîne vers le luxe et vers la fantaisie, et si la langue de notre époque ressemblait à celle du grand siècle, elle ne ressemblerait pas au nôtre. La France du dix-neuvième siècle est bien toujours la France; mais c'est la France du dix-neuvième siècle que le poète semble avoir caractérisée d'avance lorsqu'il a dit, en parlant des coursiers de Phaëton:
Expatiantur equi, nulloque inhibente per auras Ignotæ regionis eunt[380].
La transformation, le développement du talent de M. de Chateaubriand, entre l'_Essai historique_ et le _Génie du Christianisme_, sont si extraordinaires qu'il n'y en a peut-être pas d'autre exemple. C'est presque une création, une seconde naissance, ou, si l'on veut, la découverte inopinée d'un monde inconnu. Ce phénomène, qui n'est pas commun à toutes les destinées littéraires, ne doit-il pas être accompagné d'une émotion indicible, telle qu'est l'émotion du penseur lorsqu'une grande vérité se révèle à lui dans toute la splendeur de son évidence, ou telle que Milton nous a représenté l'émotion de la mère des humains, lorsque, pour la première fois, elle se voit dans le miroir des eaux, sans s'y reconnaître encore:
As I bent down to look, just opposite A shape within the watery gleam appear'd, Bending to look on me; I started back, It started back; but pleased I soon return'd, Pleased it return'd as soon with answering looks Of sympathy and love: there I had fix'd Mine eyes till now, and pin'd with vain desire, Had not a voice thus warn'd me: What thou seest, What there thou seest, fair creature, is thyself.
Un autre ciel brillait dans l'eau calme et limpide. Pour le voir je me penche, et plonge un oeil avide Dans l'onde où tout à coup une forme apparaît Et se penche vers moi pour me voir. Inquiet, Mon coeur a tressailli; je recule; elle-même Recule en tressaillant; mais vers ces traits que j'aime Un charme me rappelle; un charme aussi vers moi La ramène à son tour; car ce n'est pas l'effroi, C'est l'intérêt, l'amour, que son regard exprime. Elle m'aime, je l'aime; et l'ardeur qui m'anime À cet objet, vers qui s'élancent tous mes voeux, En ce moment encore attacherait mes yeux, Si bientôt une voix: Ô belle créature! Ce que tu vois, dit-elle, ici, dans cette eau pure, C'est toi-même[381].
(_Paradis Perdu_, livre IV.)
CHAPITRE SIXIÈME
Les Martyrs.
Du _Génie du Christianisme_ aux _Martyrs_, d'un poème à un autre poème, il ne faut pas attendre le même prodige, quoique dans cet intervalle, assurément, la pensée de l'auteur ne soit pas demeurée immobile. Il m'en coûte de ne pas relever pour vous, comme je l'ai fait pour moi-même avec un soin jaloux, tous les grains d'or, toute la poussière de diamant que M. de Chateaubriand a semée sur sa route. Je me condamne à passer sous silence les beaux articles dont il enrichit le _Mercure_, jusqu'à ce fameux article qui n'y parut point, et qui provoqua la brutale suppression du journal. C'est le pendant et c'était le présage du pilon où périt pour un temps le livre _de l'Allemagne_. Il faut avouer que Napoléon ne joignait pas toujours aux allures d'un grand homme les manières et les procédés d'un homme bien élevé. Comment n'avait-il pas peur de se trahir ou de se calomnier lui-même en frappant d'interdit des passages comme celui-ci (car dans cet article sur le _Voyage en Espagne_ de M. de Laborde, ces lignes constituaient sans doute le corps du délit):
«La muse a souvent retracé les crimes des hommes; mais il y a quelque chose de si beau dans le langage du poète, que les crimes même en paraissent embellis: l'historien seul peut les peindre sans en affaiblir l'horreur. Lorsque, dans le silence de l'abjection, l'on n'entend plus retentir que la chaîne de l'esclave et la voix du délateur; lorsque tout tremble devant le tyran, et qu'il est aussi dangereux d'encourir sa faveur que de mériter sa disgrâce, l'historien paraît, chargé de la vengeance des peuples. C'est en vain que Néron prospère, Tacite est déjà né dans l'Empire; il croît inconnu auprès des cendres de Germanicus, et déjà l'intègre Providence a livré à un enfant obscur la gloire du maître du monde. Bientôt toutes les fausses vertus seront démasquées par l'auteur des _Annales_; bientôt il ne fera voir, dans le tyran, déifié, que l'histrion, l'incendiaire et le parricide: semblable à ces premiers chrétiens d'Égypte, qui, au péril de leurs jours, pénétraient dans les temples de l'idolâtrie, saisissaient au fond d'un sanctuaire ténébreux la divinité que le Crime offrait à l'encens de la Peur et traînaient à la lumière du soleil, au lieu d'un dieu, quelque monstre horrible[382].»
Mais pourrais-je m'empêcher de mentionner au moins la _Lettre écrite de Rome à M. de Fontanes_, en 1804? Je ne pense pas que l'auteur ait rien écrit de plus parfait, et ce serait une étude également curieuse et profitable que celle des changements que cette lettre a subis, d'une édition à l'autre, sous le rapport du style. Cet examen justifierait le témoignage que l'auteur s'est rendu plus d'une fois, d'être difficile avec lui-même et amoureux de la perfection. Ce qu'il y a de beau, c'est que, sous toutes ces corrections, le premier jet, l'essor, la liberté des mouvements se retrouvent. Il me semble que les pages mêmes de _René_ n'ont pas plus de grandeur, et ne sont pas imbues d'une mélancolie plus pénétrante. Heureusement il est presque inutile de citer. Cette lettre, on la sait par coeur. Combien de lecteurs se rappellent à peu près mot pour mot cette description du coucher du soleil à l'horizon romain:
«J'ai souvent aussi remonté le Tibre à Ponte-Mole, pour jouir de cette grande scène de la fin du jour. Les sommets des montagnes de la Sabine apparaissent alors de lapis lazuli et d'or pâle, tandis que leurs bases et leurs flancs sont noyés dans une vapeur d'une teinte violette ou purpurine. Quelquefois de beaux nuages comme des chars légers portés, sur le vent du soir avec une grâce inimitable, font comprendre l'apparition des habitants de l'Olympe sous ce ciel mythologique; quelquefois l'antique Rome semble avoir étendu dans l'Occident toute la pourpre de ses consuls et de ses Césars, sous les derniers pas du dieu du jour[383].»
Voici, dans un cadre plus resserré, dans l'enceinte d'une ruine, un tableau non moins exquis:
«Surpris par la pluie, au milieu de ma course, je me réfugiai dans les salles des Thermes voisins du Poecile, sous un figuier qui avait renversé le pan d'un mur en croissant. Dans un petit salon octogone, une vigne vierge perçait la voûte de l'édifice, et son gros cep lisse, rouge et tortueux, montait le long du mur comme un serpent. Tout autour de moi, à travers les arcades des ruines, s'ouvraient des points de vue sur la campagne romaine. Des buissons de sureau remplissaient les salles désertes où venaient se réfugier quelques merles. Les fragments de maçonnerie étaient tapissés de feuilles de scolopendre, dont la verdure satinée se dessinait comme un travail en mosaïque sur la blancheur des marbres. Çà et là de hauts cyprès remplaçaient les colonnes tombées dans ces palais de la mort; l'acanthe sauvage rampait à leurs pieds, sur des débris, comme si la nature s'était plu à reproduire sur les chefs-d'oeuvre mutilés de l'architecture, l'ornement de leur beauté passée. Les salles diverses et les sommités des ruines ressemblaient à des corbeilles et à des bouquets de verdure: le vent agitait les guirlandes humides, et toutes les plantes s'inclinaient sous la pluie du ciel[384].»
Ce séjour de Rome devait profiter à une grande composition dont M. de Chateaubriand portait déjà peut-être la pensée dans son esprit: je parle des _Martyrs_. Il en avait choisi le dessein et arrêté le plan vers 1806, lorsqu'il partit pour visiter la Grèce, l'Asie Mineure et la Palestine. L'ouvrage qui a réclamé tant de travaux et de fatigues parut en 1809.
La critique des _Martyrs_ est facile. Il est même facile, sans exagérer aucune critique et ne blâmant que ce qui est blâmable, de donner de cet ouvrage une idée très fausse. Cela n'est pas seulement aisé, cela est inévitable. Il faudrait une habileté peu commune pour faire, au moyen d'une analyse, valoir les beautés d'un livre autant que cette analyse en a fait valoir les défauts. Mon espoir, en cette occasion, c'est que j'ai à parler d'un livre que tout le monde a lu ou que tout le monde lira.
Écoutons d'abord l'auteur sur son dessein:
«J'ai avancé, dans un premier ouvrage, que la Religion chrétienne me paraissait plus favorable que le Paganisme au développement des caractères, et au jeu des passions dans l'Épopée; j'ai dit encore que le _merveilleux_ de cette religion pouvait peut-être lutter contre le _merveilleux_ emprunté de la Mythologie: ce sont ces opinions, plus ou moins combattues, que je cherche à appuyer par un exemple.
»Pour rendre le lecteur juge impartial de ce grand procès littéraire, il m'a semblé qu'il fallait chercher un sujet qui renfermât dans un même cadre le tableau des deux religions, la morale, les sacrifices, les pompes des deux cultes; un sujet où le langage de la Genèse pût se faire entendre auprès de celui de l'Odyssée; où le Jupiter d'Homère vînt se placer à côté du Jéhova de Milton sans blesser la piété, le goût et la vraisemblance des moeurs.
»Cette idée conçue, j'ai trouvé facilement l'époque historique de l'alliance des deux religions[385].»
Vous le voyez, Messieurs, les _Martyrs_, dont le sujet est le triomphe de la religion chrétienne, étaient destinés à la faire triompher dans la littérature comme elle a triomphé dans le monde.
Laissons pour un moment le dessein de l'ouvrage, et voyons-en le sujet, ou plutôt voyons si le choix du sujet, si l'idée mère de la composition est convenable au dessein de l'auteur.
Il s'agit du _Triomphe de la religion chrétienne_[386], non dans l'avenir, mais dans le passé. Il y a dix-huit siècles que le christianisme triomphe: est-ce de ces dix-huit siècles que le poète va nous retracer l'histoire? Outre ce triomphe permanent, non interrompu, le christianisme triomphe à des moments et en des lieux déterminés, chaque fois que le repentir d'un pécheur donne sujet aux anges de se réjouir dans le ciel, et chaque fois aussi que les principes de l'incrédulité et du péché étant mis en balance avec ceux de la foi et de la morale, ces derniers l'emportent: eh bien! est-ce de quelques-unes de ces victoires, qui se comptent par milliers, ou plutôt qui ne se comptent point, que nous allons entendre l'histoire? Quelque beau que soit ce dessein, ce n'est pas celui de l'auteur. Non, il a découvert qu'à une certaine époque, savoir vers l'an 320 de notre ère, le christianisme a remporté une victoire définitive, nécessaire à son existence au même titre que peut l'être, dans la lutte d'un peuple avec un autre, une bataille gagnée; il s'agit d'une victoire sans laquelle l'avenir du christianisme sur la terre n'était pas assuré, et qui met fin péremptoirement à toute incertitude sur les desseins de Dieu. Cette victoire, vous l'avez compris, c'est l'adoption du christianisme par Constantin, «nouveau Cyrus qui mettra le trône des Césars à l'ombre des saints tabernacles, qui brisera les simulacres des Esprits de ténèbres, et ne permettra plus aux faux dieux d'élever leurs temples auprès des autels du Fils de l'homme;» c'est la disparition de l'idolâtrie; «car, dit le Père éternel à son fils dans le poème qui nous occupe, le moment, qui doit faire triompher votre croix, est arrivé[387].»
Le grand coup d'État qu'on attribue à Constantin, la promotion officielle du christianisme au rang de religion d'État, c'est ce que M. de Chateaubriand en 1809, et en qualité de poète, appelait _le triomphe de la religion chrétienne_. En 1830 c'est l'historien qui parle, et son langage a plus de réserve. Il constate que, sous Constantin, le pouvoir et la loi deviennent chrétiens; que les dissentiments religieux, qui n'avaient guère été parmi les fidèles que des démêlés domestiques méprisés ou contenus par l'autorité, se changèrent en querelles publiques; que, quand les persécutions du paganisme finirent, celles des hérésies commencèrent, et «qu'avec Constantin se forme _l'Église_ proprement dite, c'est-à-dire une monarchie religieuse, au moyen de laquelle les évêques s'empareront des principaux actes de la vie civile, et deviendront les législateurs et les conducteurs des nations[388].» Ceci n'est pas tout à fait du style des _Martyrs_. Rien de plus naturel, d'ailleurs, que 1809 et 1830 diffèrent entre eux. Je ne dis pas, et M. de Chateaubriand lui-même ne dirait pas, que le poète et l'historien, à une même date, ont droit de différer entre eux; cela ressemblerait trop au mot du bon Père dans les _Provinciales_: «Je ne parlais pas en cela selon ma conscience, mais selon celle de Ponce et du Père Bauny[389].»
Chacun, du reste, en jugera selon ses lumières ou ses préjugés; mais je crois que je trouverai tout le monde de mon avis si je dis, qu'en supposant même que le système politique adopté par Constantin a été _le triomphe de la religion chrétienne_, ce triomphe, ayant eu lieu sous la forme d'un secours prêté à la vérité par la force temporelle et par la politique, peut bien être un sujet de méditation pour l'historien et de contemplation pour le penseur religieux, mais n'est pas éminemment propre à la poésie, qui cherchera plutôt ses sujets dans les catacombes que dans le cabinet d'un empereur. M. de Chateaubriand n'avait garde de l'ignorer; aussi, tout en maintenant à l'événement que nous venons de rappeler un nom trop magnifique selon nous, ce n'est pas cet événement qu'il raconte, mais le généreux dévouement de deux simples chrétiens dont la poésie lui a découvert les noms inconnus, ainsi que la part décisive qu'ils ont eue à cette grande révolution. Par cela même, le poète s'est rapproché de la vérité morale, mais malheureusement c'est pour s'en éloigner bientôt.
Que la muse lui ait dit à l'oreille ce que tous les historiens ont ignoré, rien de mieux; la muse sait bien des choses, et, à vrai dire, le secret dont elle lui fait part est le secret de Dieu. Comment, sans une inspiration quelconque, aurait-il pu savoir que le triomphe du christianisme sous Constantin, la métamorphose d'un culte persécuté en une religion d'État, avait pour condition et eut pour secrète cause le martyre d'un chrétien et d'une chrétienne, fiancés l'un à l'autre, et dont l'hymen a été solennisé dans l'arène des gladiateurs et sous l'ongle du tigre? Les deux victimes elles-mêmes ne savent point ce que vaut leur sacrifice, et personne apparemment ne peut le savoir mieux qu'elles; mais s'il est indiscret de questionner l'auteur sur ces renseignements, il ne l'est pas de lui demander compte d'autre chose, je veux dire de l'idée même qui se trouve à la base de cette invention.
Eudore et Cymodocée sont deux martyrs. J'accorde sans peine que les portes de l'enfer auraient prévalu contre l'Église, si l'Église, dans son propre sein, n'avait pas trouvé des martyrs. Mais ces martyrs eux-mêmes (et ici je ne parle pas en chrétien, je me place au point de vue de la philosophie), ces martyrs eux-mêmes sont un fruit, un produit du christianisme; ils témoignent encore plus de sa force que de la leur; leur force lui est empruntée; ils triomphent par lui plutôt que par eux; s'ils sont nécessaires au christianisme, ils le sont au même titre, de la même manière, que l'est à un agent libre l'instrument qu'il vient de créer pour ses desseins; en un mot, ils sont dans l'Église le moyen de tout et ne sont la cause de rien.
Et s'ils étaient les sauveurs du christianisme qui les a sauvés, c'est-à-dire les rédempteurs de l'humanité, ce serait tous ensemble, le martyre plutôt que les martyrs. Tous les martyrs sont égaux en face de l'oeuvre supposée; ce que l'un a souffert ou fait de plus que l'autre importe peu, n'importe point. Il est impossible, en restant dans les limites de la condition humaine, de rien imaginer qui rende certains individus propres à cette oeuvre, tandis que tous les autres ne le seraient pas. Serait-ce par une action directe sur les causes secondes? Mais l'auteur exclut absolument cette supposition. Serait-ce par le mérite du sacrifice? Mais comment le mérite serait-il inégal? Et de fait, en quoi Eudore et Cymodocée l'emportent-ils sur tant d'autres martyrs? Et pourquoi donc est-ce à leur dernier soupir
«que l'on aperçoit au milieu des airs une croix de lumière, semblable à ce Labarum qui fit triompher Constantin; que la foudre gronde sur le Vatican, colline alors déserte, mais souvent visitée par un Esprit inconnu; que l'amphithéâtre est ébranlé jusque dans ses fondements; que toutes les statues des idoles tombent, et que l'on entend, comme autrefois à Jérusalem, une voix qui dit: les dieux s'en vont[390]!»
Certes, il n'en fallait pas tant pour faire réfléchir les spectateurs; mais il ne paraît pas que ces signes extraordinaires aient changé en rien les dispositions du peuple romain; l'auteur aurait eu soin de le dire; et puis, encore une fois, on ne voit pas pourquoi le martyre d'Eudore et de Cymodocée a dû avoir, plus que tout autre, la vertu d'ébranler l'amphithéâtre, d'évoquer la foudre, et de peindre, en traits de lumière, le Labarum dans l'azur du ciel.
Le fils de Lasthénès et la fille de Démodocus périssent généreusement pour leur foi; mais ils ne font que ce qu'ont fait, alors et plus tard, tant d'autres chrétiens; rien, dans leur caractère, dans leur dignité personnelle, dans leurs souffrances, n'explique la différence tranchée que fait le poète, quant aux résultats, entre eux et le commun des martyrs. Les explications qu'il essaie sont faibles et, osons le dire, puériles[391].