Études sur la Littérature française au XIXe siècle - Tome 1 Madame de Staël, Chateaubriand
Part 25
Ce qu'ils ont, tous quatre, de commun entre eux, est d'une nature très générale. Ils sont tous atteints de cette _paresse de coeur_, qui peut se joindre à une grande activité de l'esprit et du corps, et qu'on a raison de considérer comme une des plus profondes racines du mal moral. Ils n'ont ni la foi, qui lie à Dieu, ni le devoir, qui lie aux hommes, ni le préjugé, qui nous lie à nous-mêmes.
Mais, du reste, Werther n'est qu'un Saint-Preux allemand et bourgeois, amoureux d'une Julie à peu près irréprochable, et qui se tue après avoir découvert que cette femme qui ne peut être à lui, répond à son amour.
Werther a été dangereux, dit-on. Il faut qu'on nous l'assure. En tout cas, il ne l'est plus aujourd'hui. On se tue bien encore, mais on ne se tue plus par amour. C'est à d'autres passions qu'appartient désormais ce déplorable honneur. Valons-nous moins, valons-nous mieux, depuis que l'amour ne dispose plus de notre vie? Cette question ne serait pas sans intérêt.
Werther est d'une vérité parfaite, mais un peu commune. La pitié qu'il inspire est mêlée de peu de respect. Mais il aime de bonne foi, c'est un caractère simple, une âme bonne. On ne peut suivre sa vie et le cours de ses pensées sans être douloureusement ému. Son malheur est de n'avoir pas assez de force pour employer toute sa raison; car il a de la raison, il en a beaucoup. Je donnerais, pour ce qui me concerne, son histoire tout entière pour cette seule phrase sortie de sa bouche:
«Si nous avions le coeur ouvert à jouir chaque jour du bien que chaque jour nous apporte, nous serions par là-même en état de supporter notre mal à mesure qu'il nous est envoyé.»
_Adolphe_ est un des livres les plus spirituels qu'on ait écrits. Cet esprit est celui de notre époque. Les grands hommes du grand siècle n'en avaient pas tant. Ils étaient plus profonds et plus riches que nous, quoique nous ayons un faux air de l'être davantage; mais décidément notre siècle a plus d'esprit monnayé, plus de cet esprit qui naît de la décomposition de toutes choses: ne sait-on pas qu'en se putréfiant certaines substances deviennent lumineuses? Le travail de décomposition qui multiplie les aspects et les reflets, vaut-il ces grandes vues, ces pensées simples, qu'on appelait alors de l'esprit et même du bel esprit?
L'esprit d'Adolphe est arrivé à l'autre côté de tout: beaucoup des plus sardoniques et des plus désabusés se trouveraient naïfs à côté de lui. On dit de certaines gens qu'on ne voudrait pas se trouver seul avec eux au coin d'un bois: on a peur aussi de se trouver _seul_ avec un esprit comme celui-là, et la peur augmente avec le plaisir. Ce n'est pas, comme dans _René_, le personnage qui est dangereux, mais l'auteur. René nous gagne à sa maladie par le contact, par le simple regard; Adolphe, homme personnel et faible comme tant d'autres, n'excite ni sympathie ni enthousiasme; mais le livre entier est d'une tristesse sèche et d'une vérité dure qui font mal à l'âme. Corinne, dont Adolphe est une variante, n'est pas aussi douloureuse. Elle nous attendrit. Adolphe nous déchire. Quelque chose, après la lecture de _Corinne_, reste encore debout dans notre âme; après _Adolphe_, rien; et la devise de l'enfer de Dante pourrait servir d'épigraphe à cette histoire. C'est un terrible signe du temps, que des romans comme _Adolphe_ soient nos véritables tragédies. Celles dont on nous affligeait jadis exerçaient notre pitié; à la lecture de celles-ci, c'est nous-mêmes que nous prenons en pitié, et, ce qui est pire, en dégoût; ce n'est plus sympathie, mais souffrance personnelle; toute espèce de foi ou d'espérance est morte; et l'impitoyable attention que l'écrivain a mise à écarter tout idéal, est une aggravation de peine à laquelle on ne se résout pas.
Au fait, si c'était un livre moral que celui qui ne laisse aucune place à l'espérance, _Adolphe_ serait un livre moral. Ce n'était pas la première fois qu'on représentait cette alliance d'égoïsme et de sensibilité qui caractérise le héros de ce livre; cette combinaison se trouve impliquée dans une foule de créations poétiques ou romanesques; cette combinaison est le fond même des caractères passionnés: mais elle est à la base même du roman d'_Adolphe_; elle en est, sinon l'idée mère, du moins un élément principal; la rencontre d'un tel caractère avec une situation comme celle d'Ellénore doit produire les résultats que le livre a retracés; ou, si l'on veut, on dira qu'une femme comme Ellénore doit développer dans un homme comme Adolphe ce caractère complexe qui est celui de tant d'hommes, mais plus particulièrement le sien. C'était déjà, si ma mémoire ne m'est pas trop infidèle, l'idée de _Caliste_[368]: c'est aussi, avec des différences considérables, l'idée de _Corinne_: du côté de l'homme, la passion sans dévouement; du côté de la femme, l'abandon d'un dévouement absolu, ou sans la barrière du respect. Cette conception étant vraie serait morale, si l'on pouvait appeler moral ce qui a pour conclusion le désespoir, j'entends le désespoir moral.
Quoi qu'il en soit, Adolphe, c'est-à-dire l'homme sensible, mais égoïste, faible et sans principes, Adolphe n'est point René. C'est Obermann qui est René, mais René en prose. Le sermon du Père Souël leur conviendrait à tous les deux; seulement Obermann ne l'écouterait pas. René discute peu, Obermann discute sans cesse. René est mélancolique, Obermann est spéculatif. René a des impressions, Obermann a des opinions. L'un est emporté par la passion du vague, l'autre par l'indépendance de la pensée; il ne veut pas même être lié à sa pensée; il réclame hautement le droit de se contredire; il n'y a selon lui que les hommes sans sincérité qui ne se contredisent jamais. Dans le vague, ce qu'aime René, c'est l'immensité; ce que cherche Obermann, c'est la liberté. Tous deux sont épris de la nature, car elle captive les imaginations qu'aucun intérêt n'a fixées, ni contenues; mais Obermann cherche à s'agrandir avec la nature, René s'en laisse enivrer; l'admiration de l'un est plus contemplative, celle de l'autre est plus tendre. Obermann jouit, René est subjugué. René cherche une âme sympathique au sein de la nature; cette force vivante (_natura naturans_) est le seul dieu d'Obermann qui lui refuse tout autre nom. Obermann est ennuyé sans être triste; la tristesse, chez René, domine l'ennui: et, pour achever en deux mots, le second se fait aimer, tandis qu'on n'éprouve aucun sentiment pour le premier, et qu'on sent qu'il ne lui en est dû aucun. Le volume qui porte le nom d'_Obermann_ n'est qu'une suite de pages remarquables, _René_ est un livre. Il y a de l'art dans l'un, l'autre est une oeuvre d'art. Enfin, _Obermann_ peut renfermer numériquement plus de pensées, plus de vues; mais _Obermann_ est l'oeuvre d'un homme d'esprit, et _René_ celle d'un talent consommé. L'un est une création immortelle, il n'y a nulle création dans l'autre.
Tous deux sont dangereux, un seul est mauvais: est-ce le mauvais qui est le plus dangereux? On a pu hésiter avant de répondre. Ceux qui auront la force de _traverser Obermann_ arriveront peut-être à des convictions mieux fondées, plus affermies; mais le plus grand nombre ne le traverseront pas, et pour ceux-là il sera funeste. _René_, avec ce divin baume de poésie dont il ruisselle, guérira peut-être quelques-unes des plaies qu'il aura ouvertes. La rêverie, à tout prendre, vaut mieux encore que la sécheresse d'un scepticisme ergoteur.
_Obermann_ devait être long, précisément parce que ce n'est pas un livre; toutefois j'ai peine à lui pardonner sa longueur. Ce n'est pas qu'un livre sur l'ennui ne puisse être très amusant, miss Edgeworth l'a prouvé; mais tout l'esprit du monde ne saurait empêcher que la description prolongée d'un ennui peint d'après nature ne soit une chose ennuyeuse. Je me rappelle à ce propos quelques vers assez peu connus sur Young, l'auteur des _Nuits_:
Que de l'homme si fier, sur son humble pelouse, La majesté des cieux abaisse la hauteur, J'en conviens; mais il faut être Anglais et docteur Pour pleurer là-dessus deux volumes in-douze.
Passe encore de pleurer deux volumes in-douze, mais bâiller deux volumes in-octavo, en vérité c'est trop. L'ennui produit l'ennui; et tout l'esprit de l'auteur ne nous vaut qu'une commutation de peine; au lieu de l'ennui, c'est de l'impatience et presque de l'irritation. Je ne fais entrer pour rien dans cet inévitable effet l'affreuse saveur d'athéisme dont tout ce livre est saturé; mais c'est pourtant encore un grand défaut. Nul autre que Dieu ne peut faire un crime à qui que ce soit de n'être pas chrétien; mais l'irréligion absolue, l'impiété est un odieux travers. L'athéisme n'est pas mauvais seulement, il est fort laid, et par conséquent rien n'est moins littéraire. Encore peut-il se trouver de la poésie dans une impiété désespérée, furieuse; mais les négations froides et méprisantes de M. de Sénancour sont au-dessous de la prose elle-même.
On doit savoir gré d'une chose à l'auteur, c'est que, digne de peu de sympathie, il n'en réclame aucune. C'est quelque chose. On ne l'a pas pris au mot. On lui a accordé ce qu'il ne demandait point, on est allé jusqu'à l'enthousiasme. De l'enthousiasme pour Obermann, comprenez-vous cela? Mais il est de fait que l'égoïsme (ou l'égotisme si l'on veut), soutenu de quelque esprit et de beaucoup d'assurance, est à peu près sûr de nous plaire, à nous qui, dans la société, nous éloignons avec dégoût de ces parleurs dont l'égoïsme arrogant ne laisse jamais la parole au nôtre. Qu'au lieu de parler, ils écrivent, ils impriment; qu'ils élèvent leur bavardage à la dignité du volume; qu'ils répandent sur l'insipidité de leurs communications le sel de leur imagination, l'intérêt de la vérité, nous suivrons avec une attention palpitante jusqu'à l'histoire de leurs digestions; et chose merveilleuse, notre égoïsme même nous attache à la peinture du leur.
J'ai eu tort peut-être de pousser si loin le parallèle entre deux livres si inégaux. Je n'ajouterai pas à ce tort celui de vous parler de leurs imitateurs. Triste et nombreuse postérité! Que d'infortunés, que d'ennuyés sont venus, à l'instar d'Obermann et de René, faire appel à notre compassion! Bien vainement, il est vrai! Pourtant si l'on doit juger par l'ennui qu'ils répandent de celui qu'ils ont éprouvé, ils avaient droit à notre pitié.
Parlons plutôt d'un livre qui n'est guère moins admirable que _René_ et qui, au point de vue d'une opposition directe, en est le _pendant_ naturel. M. de Maistre, en écrivant _le Lépreux_, a d'autant mieux réfuté _René_ qu'il n'y songeait pas, et que cette réfutation est une histoire, un tableau. René est un heureux qui cherche un malheur, et qui finit par le rencontrer, mais inutilement. Le Lépreux est un infortuné à qui tout manque, même un nom, et auquel, en fait d'infortune, rien n'a été refusé sinon l'impossible (car il est admirable que tandis que le cumul de toutes les félicités est absolument impossible, la réunion de toutes les infortunes ne l'est pas). Le Lépreux, ainsi que René, a une soeur, mais malheureuse du même malheur que lui; et pour qu'ils puissent sentir l'excès de leur disgrâce, ils sont privés de la vue et des consolations l'un de l'autre. Le Lépreux, à force de malheur, arrive, comme René, à force d'ennui, à la tentation du suicide. Ici rappelez-vous, Messieurs, un mot terrible du Père Souël à René: «S'il faut dire ici ma pensée, je crains que, par une épouvantable justice, un aveu sorti du sein de la tombe n'ait troublé votre âme à son tour.» C'est un mot _sorti de la tombe_, un mot de sa soeur morte, qui porte la consolation et fait naître la paix dans l'âme du Lépreux. Et comment? En le faisant rentrer et s'asseoir au foyer de cette religion divine qui ne connaît pas, qui nie hautement _l'irréparable_, et qui offre à l'homme dépouillé de tous les biens à la fois, la santé, la jeunesse, la beauté, la liberté, l'éternité de l'amour. Ces deux chefs-d'oeuvre, _René_ et _le Lépreux_ sont inséparables dans ma pensée; _René_ a pris dans le _Génie du Christianisme_ la place qui appartenait au _Lépreux_, et il est pénible d'ajouter qu'on serait étonné, dans plus d'un sens, d'y rencontrer _le Lépreux_.
CHAPITRE CINQUIÈME
Le Génie du Christianisme. II.
La dernière partie du _Génie du Christianisme_, intitulée _Culte_, traite, sous ce titre beaucoup trop étroit, de toutes les manifestations et de toutes les oeuvres de la religion chrétienne, en dehors du domaine de la littérature et des arts. Ce volume n'est pas exempt des défauts graves qui déparent les trois premiers. C'est toujours, sous le nom du christianisme, le catholicisme exclusivement. L'auteur ne porte point au compte de la religion chrétienne ce que les communions dissidentes ont produit de grand et de pur. Il avait réclamé Milton: il n'a garde de réclamer Guillaume Penn, Franke, Howard. En revanche il grossit de mille accessoires de hasard le trésor du catholicisme. Toute la couche de superstitions populaires dont la lente alluvion des temps a pu recouvrir le dogme catholique, lui est ajoutée sans discernement, sans hésitation; et ce n'est pas du christianisme seulement, mais du catholicisme lui-même, qu'on pourrait dire, en lisant ce volume:
Miraturque novas frondes et non sua poma[369].
Heureusement encore qu'il y a, dans cette dernière partie, peu de théologie proprement dite; car le peu qu'en a mis l'auteur est très superficiel et très hasardé. Voyez, par exemple, ce qu'il dit du sacrifice et sur quelle étrange pétition de principe il se fonde pour affirmer que le catholicisme lui seul a un culte:
«Il y a un argument si simple et si naturel, en faveur des cérémonies de la messe, que l'on ne conçoit pas comment il est échappé aux catholiques dans leurs disputes avec les protestants. Qu'est-ce qui constitue le culte dans une religion quelconque? C'est le _sacrifice_. Une religion qui n'a pas de sacrifice, n'a pas de culte proprement dit. Cette vérité est incontestable, puisque chez les divers peuples de la terre les cérémonies religieuses sont nées du sacrifice, et que ce n'est pas le sacrifice qui est sorti des cérémonies religieuses. D'où il faut conclure que le seul peuple chrétien qui ait un culte est celui qui conserve une immolation[370].»
Il serait singulier qu'un argument _si simple et si naturel_, au dire de l'auteur, fût échappé (ou plutôt eût échappé) à tous les controversistes catholiques, lui seul excepté. Peut-être qu'en effet il ne leur a point échappé, mais qu'ils ne l'ont pas trouvé si simple et si naturel. Ils ont pu affirmer la perpétuité de l'immolation; mais probablement ils auraient jugé imprudent de prétendre qu'un culte où le sacrifice personnel de Jésus-Christ est remplacé et continué par le sacrifice intérieur des âmes qui lui sont unies et soumises n'a point le caractère et la valeur d'un culte. Ils savaient mieux que l'illustre poète ce qu'on peut dire et ce qu'il faut taire, et nous avons souvent pensé qu'il y a eu autant de politique, pour le moins, que de conviction dans l'unanimité de leurs applaudissements[371].
Peut-être, en revanche, ne trouvèrent-ils rien de téméraire dans l'empressement avec lequel notre auteur relevait la magnificence extérieure de leur culte, dans son habileté à suppléer la conviction sérieuse et l'émotion du coeur par l'éblouissement, dans cette perpétuelle fantasmagorie dont ils tirent eux-mêmes un trop bon parti pour reprocher à M. de Chateaubriand l'usage qu'il en fait. Quant à nous, en rendant justice à tout ce qu'il y a de vrai, de touchant, de sérieux, de fortement ou de finement pensé dans cette dernière partie de l'ouvrage, nous accusons franchement l'écrivain d'y avoir multiplié les prestiges, d'avoir parlé à l'imagination beaucoup plus qu'à la raison, d'avoir fait bien moins ressortir la beauté morale que la beauté poétique des oeuvres et des institutions dont il nous fait l'éloge. Après quoi, nous n'avons pas besoin d'un effort pour dire que les pages éloquentes ou charmantes abondent dans ce dernier volume, et que pour s'épargner des omissions injustes il faudrait tout citer. Ce n'est donc pas comme seuls dignes d'être distingués, mais comme nous ayant plus vivement frappé et se présentant le plus souvent à notre mémoire, que nous indiquons le chapitre sur les _Tombeaux chrétiens_[372], le morceau sur les sépultures de _Saint-Denis_[373], tout le livre des _Missions_[374] et notamment le chapitre plus séduisant que sincère sur les _Missions du Paraguay_[375], enfin cette belle page sur le Saint-Bernard, écrite par l'auteur sous sa meilleure inspiration et dans son ton le plus vrai, le meilleur. Donnons-nous le plaisir de la relire:
«Mais le voyageur des Alpes n'est qu'au milieu de sa course. La nuit approche, les neiges tombent; seul, tremblant, égaré, il fait quelques pas, et se perd sans retour. C'en est fait, la nuit est venue: arrêté au bord d'un précipice, il n'ose ni avancer, ni retourner en arrière. Bientôt le froid le pénètre, ses membres s'engourdissent, un funeste sommeil cherche ses yeux; ses dernières pensées sont pour ses enfants et son épouse! Mais n'est-ce pas le son d'une cloche qui frappe son oreille à travers le murmure de la tempête, ou bien est-ce le _glas_ de la mort, que son imagination effrayée croit ouïr au milieu des vents? Non: ce sont des sons réels, mais inutiles! car les pieds de ce voyageur refusent maintenant de le porter... Un autre bruit se fait entendre; un chien jappe sur les neiges, il approche, il arrive, il hurle de joie: un solitaire le suit.
»Ce n'était donc pas assez d'avoir mille fois exposé sa vie pour sauver des hommes et de s'être établis pour jamais au fond des plus affreuses solitudes? Il fallait encore que les animaux même apprissent à devenir l'instrument de ces oeuvres sublimes, qu'ils s'embrasassent, pour ainsi dire, de l'ardente charité de leurs maîtres, et que leurs cris sur le sommet des Alpes proclamassent aux échos les miracles de notre religion[376].»
Avec tous ses défauts, le _Génie du Christianisme_, dont la publication est le plus grand événement littéraire du demi siècle qui vient de s'écouler, est une oeuvre littéraire d'une haute valeur. Elle restera pour prouver deux choses: la magie du talent et la puissance de l'individualité. Si je dis la magie du talent, c'est que ce mot de _magie_ est le seul qui exprime bien la manière dont M. de Chateaubriand agit sur ses lecteurs. Le mot même de _charme_ dont le sens primitif est exactement le même, est insuffisant. Lorsque, en dépit de la raison qui proteste, et du goût qui murmure, on se livre, sans savoir comment, aux imaginations de l'écrivain, lorsque, se sentant séduit, on sent aussi qu'on veut l'être, ou que du moins on diffère la résistance et l'on ajourne la victoire, lorsque, parfaitement dupe, on se l'avoue en souriant, car on est bien aise de l'être, il y a _magie_ sans doute, et la véritable, la seule magie que l'homme puisse exercer. Mais ne croyez pas que l'homme puisse l'exercer sans l'avoir subie, et que l'on puisse être enchanteur à moins, d'abord, d'avoir été enchanté. Il n'est tel, pour tromper, qu'un honnête trompeur. Tel est, si vous me permettez de le dire, l'incomparable magicien que nous étudions. Honnête, qui l'est plus que l'auteur du _Génie du Christianisme_? Où faut-il chercher, si ce n'est en lui, le type du parfait honneur? Mais enfin, prendre des couleurs pour des raisons, son imagination pour sa conscience, et son esprit pour son coeur, mêler incessamment la question du vrai et celle du beau, s'enivrer de la poésie qu'exhalent les grands souvenirs et les grands spectacles, sans trop s'inquiéter des remontrances d'une raison très saine, au fond, et aussi solide qu'élevée, c'est ce que fait constamment l'auteur du _Génie du Christianisme_, et ce que les lecteurs les plus favorables ne peuvent s'empêcher de remarquer. M. de Chateaubriand a fait pour le christianisme ce qu'il a fait pour la Restauration; il les a dotés l'un et l'autre d'une poésie; mais la Restauration lui a plus d'obligation que le christianisme. Elle y gagnait tout: et heureuse eût-elle été si, belle des charmes que lui prêtait le splendide talent de son poète, elle eût voulu aussi être forte des conseils que lui offrait sa sagesse: mais que sait-on s'il pouvait la conseiller après l'avoir enivrée? Quant à la religion, elle y gagnait moins; et sans prétendre qu'elle y perdait tout, j'oserai bien dire qu'elle avait moins à gagner qu'à perdre à cette noble et magnifique parodie dont elle est l'objet dans le _Génie du Christianisme_. La vérité simple et touchante de quelques parties de ce grand ouvrage ne lutte pas avec avantage contre le fantastique et le faux qui, à notre avis, y dominent. Le livre renferme des choses graves; mais dans son ensemble, il manque de gravité. Il a mille beautés, il n'a pas, en général, celle qui lui est propre: et le jugement que nous portons ici est tout littéraire; car il ne s'agit point de décider si le christianisme est vrai, mais s'il y a convenance entre le christianisme, tel que chacun peut le connaître, et la manière dont M. de Chateaubriand en a tracé l'apologie; or ce jugement est du ressort de tous les lecteurs, et très indépendant de leurs convictions en matière de religion.